Mercredi, 28e semaine du T.O. — année impaire

Repentir et miséricorde



Le jour du Jugement Dernier

Jean-Léon Gérôme (Vesoul, 1824 - Paris, 1904)

Huile sur toile, 52,1 x 43,2 cm, 1861

Collection privée


Lecture de la lettre de saint Paul apôtre aux Romains (Rm 2, 1-11)

Toi, l’homme qui juges, tu n’as aucune excuse, qui que tu sois : quand tu juges les autres, tu te condamnes toi-même car tu fais comme eux, toi qui juges. Or, nous savons que Dieu juge selon la vérité ceux qui font de telles choses. Et toi, l’homme qui juges ceux qui font de telles choses et les fais toi-même, penses-tu échapper au jugement de Dieu ? Ou bien méprises-tu ses trésors de bonté, de longanimité et de patience, en refusant de reconnaître que cette bonté de Dieu te pousse à la conversion ? Avec ton cœur endurci, qui ne veut pas se convertir, tu accumules la colère contre toi pour ce jour de colère, où sera révélé le juste jugement de Dieu, lui qui rendra à chacun selon ses œuvres. Ceux qui font le bien avec persévérance et recherchent ainsi la gloire, l’honneur et une existence impérissable, recevront la vie éternelle ; mais les intrigants, qui se refusent à la vérité pour se donner à l’injustice, subiront la colère et la fureur. Oui, détresse et angoisse pour tout homme qui commet le mal, le Juif d’abord, et le païen. Mais gloire, honneur et paix pour quiconque fait le bien, le Juif d’abord, et le païen. Car Dieu est impartial.


L’œuvre

Malheureusement, je n’ai trouvé aucune indication sur ce tableau qui fut vendu chez Christie’s voici quelques années. Et son interprétation s’avère difficile. L’œil de Dieu, à travers le ciel regarde cet homme pesé sur la balance des vices et des vertus. Ici, pas d’archange saint Michel, le psychopompe (celui qui pèse les âmes), mais une balance qui semble flotter dans ce ciel mordoré. Deux plateaux dorés y sont accrochés par des chaînes. Sur celui à notre gauche, un cochon mort. Sur l’autre, soulevé par un ange aux ailes noires (à moins que ce ne soit un démon), un homme mûr revêtu d’un caftan rouge et or et coiffé d’un turban vert surmonté d’une aigrette, nous regarde. Il n’a pas l’air inquiet. Pourtant, il est assis en tailleur sur un monceau de crânes humains. Ses meurtres pèseraient-ils moins lourds que l’animal sacrifié ? Nous sommes évidemment en contexte musulman. Le peintre a fait de nombreux séjours en Orient et au Maghreb, particulièrement en Égypte. Et il connaît aussi la dogmatique islamique du Jugement Dernier. Voici ce que l’on peut lire sur Internet :


Pour l'eschatologie coranique, trois évènements caractérisent la fin des temps : "l'anéantissement (fanâ') de toutes les créatures, la résurrection des morts (qiyâma) et le rassemblement (hashr) en vue du jugement final" Des signes précédent ces événements et annoncent sa venue. Parmi ceux-ci se trouvent le décrochement du soleil, le scindement de la lune... Plusieurs descriptions différentes du jugement sont faites par les commentateurs. "Mais rien n’est dit dans le Coran sur l’effectuation de cette opération. On trouve seulement des versets qui parlent de « ceux dont les œuvres seront lourdes » comme de « ceux dont les œuvres seront légères » (Cor. VII, 8-9)".


Ceux dont les œuvres sont lourdes… Ici, cet homme puissant paraît ne pas être jugé durement pour tous les morts qu’il a sur la conscience. Le poids de l’animal maudit, le porc, est bien plus important que ses péchés. Et comme est surprenant cet ange qui fait tous ses efforts pour remonter le plateau de la balance surchargé par les crimes. Un ange ? Ou un démon ?


En dehors de toute explication, il est difficile de comprendre ce que le peintre a voulu nous dire ! Dans son livre Gérôme, Hélène Lafont-Couturier (Éditions Herscher, 1998) ne nous donne pas beaucoup d’explications ne faisant nullement référence à cette oeuvre orientaliste. Ce tableau est d’autant plus surprenant que Gérôme, dans sa période orientaliste, se borne surtout à représenter des scènes de rues aux multiples détails, ou des portraits de soldats musulmans, ou encore ses célèbres bains maures. Sa vision de reporter quasi-photographique n’est emprunte d’aucune interprétation, d’aucun positionnement politique ou religieux. Cette peinture est véritablement un hapax dans son œuvre.


Méditation

Dieu est impartial nous dit saint Paul. Pas un instant, je n’en doute. Et il est d’autant plus impartial qu’il est miséricordieux, qu’il a des entrailles de mère, et qu’il sait pardonner à ses enfants qui expriment un véritable repentir. Le repentir est le contraire de ce que Paul dénonce, ces hommes au coeur endurci, gonflé d’orgueil, qui espèrent échapper au Jugement. Regardant cette peinture, je suis surpris de ce regard dur, supérieur, de cet homme assis sur tous ses crimes. Il croit échapper au Jugement de Dieu, estimant pe ut-être que son refus de manger des porcs, son respect de la règle coranique, suffit à son salut. La loi et toutes ses règles ont édifié autour de son coeur une gangue que plus rien ne pourra détruire. Il est incapable de pleurer sur ses meurtres, convaincus, sûrement, de son bon droit, et de son respect à la lettre de la règle. Alors, comment voir un ange sous son plateau ? N’est-ce pas plutôt Satan, le menteur, qui tente de le faire échapper au Jugement de Dieu. Est-ce pour cela qu’il essaye de se cacher sous le plateau, évitant, croit-il, le regard de Dieu ? Un ange aux ailes aussi noires que son coeur : l’ange de l’auto-justification ! Est-ce qu’un animal, considéré comme maudit pour de simples raisons hygiéniques (la viande de porc est celle qui se corrompt le plus vite dans ces pays chauds et qui peut apporter alors moult maladies), mais pourtant créature de Dieu, pourrait être plus lourd que les odieux et innombrables crimes de cet homme ? Et le mensonge qui tente de masquer impunément les crimes pourrait-il suffire à le faire échapper au Jugement. Mais l’œil de Dieu voit, et on ne peut le tromper ainsi.


Je ne reviens pas sur la sublime page de Dostoïevski dans Crime et châtiment où Marmeladov raconte sa vision du Jugement (« Je les reçois, sages, je les reçois, intelligents, parce qu’aucun d’eux ne s’est cru digne de cette faveur ») : c’est la conscience de notre indignité qui nous sauvera. Regardons plutôt ce que nous dit saint Paul dans cette épître aux Romains. Il nous parle de ceux qui ont le coeur endurci. Un coeur endurci est imperméable au repentir et à la miséricorde. Et n’est-ce pas pourtant en cette notion que se situe notre humanité ? Un homme endurci, qui n’est plus capable de pleurer, de s’émouvoir, de se surprendre à aimer, comme nous l’avons entendu dans l’évangile de dimanche dernier, comment pourrait-il recevoir le pardon de Dieu, comment pourrait-il faire preuve de repentir. Quand la loi et le juge s’extraient volontairement de toute humanité, de tout sentiment, se cachant derrière une application stricte de la loi, comment pourraient-ils encore se dire humains ? Il ne s’agit pas de contester le droit des hommes à juger. Il s’agit simplement de ne pas supprimer le plateau de la balance qui est celui de la bonté, de l’amour, de la bienveillance. Comme le dit Paul : « Et toi, l’homme qui juges ceux qui font de telles choses et les fais toi-même, penses-tu échapper au jugement de Dieu ? Ou bien méprises-tu ses trésors de bonté, de longanimité et de patience, en refusant de reconnaître que cette bonté de Dieu te pousse à la conversion ? » Si nous supprimons l’amour de tout jugement, alors celui-ci devient implacable et inhumain, il n’est plus qu’un robot législatif et administratif.


Car, n’oublions jamais ce que proclamait Jean de La Croix : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour ». Jugés sur l’amour que nous aurons donné et reçu. Dans l’évangile de Matthieu (Mt 25), Jésus dit-il autre chose quand il nous annonce que les bénis du Père sont ceux qui ont eu des gestes de miséricorde envers leurs frères ? Ainsi, la triple question qui nous est posée aujourd’hui pourrait se résumer ainsi :

  • Croyons-nous encore à la conversion et à la rédemption ?

  • Sommes-nous encore capables de repentir ?

  • L’amour est-il encore le prisme de notre regard sur Dieu, les autres et nous-mêmes ?

Ou préférerons-nous escompter sur la présence d’un démon pour soulever le plateau de notre balance ?


Psaume 50

« Ô Dieu ! aie pitié de moi dans ta bonté ; selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions ; Lave-moi complètement de mon iniquité, et purifie-moi de mon péché. Car je reconnais mes transgressions, et mon péché est constamment devant moi. J'ai péché contre toi seul, et j'ai fait ce qui est mal à tes yeux, en sorte que tu seras juste dans ta sentence, sans reproche dans ton jugement. Voici, je suis né dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché. Mais tu veux que la vérité soit au fond du cœur : fais donc pénétrer la sagesse au dedans de moi ! Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige. Annonce-moi l'allégresse et la joie, et les os que tu as brisés se réjouiront. Détourne ton regard de mes péchés, efface toutes mes iniquités. Ô Dieu! crée en moi un cœur pur, renouvelle en moi un esprit bien disposé. Ne me rejette pas loin de ta face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la joie de ton salut, et qu'un esprit de bonne volonté me soutienne ! J'enseignerai tes voies à ceux qui les transgressent, et les pécheurs reviendront à toi. Ô Dieu, Dieu de mon salut ! délivre-moi du sang versé, et ma langue célébrera ta miséricorde. Seigneur ! ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange. Si tu eusses voulu des sacrifices, je t'en aurais offert ; mais tu ne prends point plaisir aux holocaustes. Les sacrifices qui sont agréables à Dieu, c'est un esprit brisé : Ô Dieu ! tu ne dédaignes pas un cœur brisé et contrit. Répands par ta grâce tes bienfaits sur Sion, bâtis les murs de Jérusalem ! Alors tu agréeras des sacrifices de justice, des holocaustes et des victimes tout entières ; alors on offrira des taureaux sur ton autel. »