Mercredi, 31e semaine du T.O. — année impaire

Penser avant toute chose -



Le penseur,

Auguste Rodin (Paris, 1840 - Meudon, 1917),

Bronze, H. 180 cm ; L. 98 cm ; P. 145 cm, 1903,

Musée Rodin, Paris (France)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 25-33)

En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ? Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui : “Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !” Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ? S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix. « Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »


Présentation du Musée

Créé dès 1880 dans sa taille d’origine, environ 70 cm, pour orner le tympan de La Porte de l’Enfer, Le Penseur était alors intitulé Le Poète : il représentait Dante, l’auteur de La Divine Comédie qui avait inspiré La Porte, penché en avant pour observer les cercles de l’Enfer en méditant sur son œuvre. Le Penseur était donc initialement à la fois un être au corps torturé, presque un damné, et un homme à l’esprit libre, décidé à transcender sa souffrance par la poésie. Pour sa pose, cette figure doit beaucoup à l'Ugolin de Jean-Baptiste Carpeaux (1861, musée d'Orsay, Paris) et au portrait assis de Laurent de Médicis sculpté par Michel-Ange (1526-1531, Chapelle des Médicis, Église San Lorenzo, Florence).


Tout en gardant sa place dans l’ensemble monumental de La Porte, Le Penseur fut exposé isolément dès 1888 et devint ainsi une œuvre autonome. Agrandi en 1904, il prit une dimension monumentale qui accrut encore sa popularité : cette image d’un homme plongé dans ses réflexions, mais dont le corps puissant suggère une grande capacité d’action, est devenue l’une des sculptures les plus célèbres qui soient.


Méditation

Commencer par s’asseoir et réfléchir si le projet s’avère possible : voilà résumer en quelques mots la conclusion de notre évangile. Comme cet homme de Rodin, assis sur son rocher, qui réfléchit. Bien sûr, nous savons qu’il devait représenter Dante méditant sur son oeuvre, mais ne peut-il être aussi ce roi (nu) qui se demande s’il va avoir suffisamment de force pour attaquer les troupes ennemies ? Ou ce bâtisseur hésitant sur la construction de sa tour, réalisant le peu de moyens financiers dont il dispose ? En bref, pas de précipitation, attention à l’impulsivité. On pourrait ici y voir une sagesse populaire, comme quand nos parents nous rappelaient qu’il fallait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, ou quand on nous disait, au moment de nos premières décisions d’importance : « Prends le temps, réfléchis. Ne te précipite pas… » Il est vrai que le temps peut aussi être notre allié et nous éviter bien des déboires. Ainsi, quand vous avez envie d’acheter un livre, ou un vêtement, si vous laissez passer quelques semaines, vous vous rendez compte que vous n’en avez pas réellement besoin. La passion qui s’était emparée de vous s’est éteinte et la raison a pris le dessus, même si, comme le rappelait Pascal : « Le coeur a ses raisons que la raison ignore… » Quand la passion est de l’ordre du coeur, difficile d’y résister !


Mais ici, Jésus ne vient pas seulement nous donner une leçon de psychologie et d’éducation. Il suffit de relire le début et de voir le contexte de son propos : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple. »


À quelle passion nous invite-t-il si ce n’est à la vraie Passion, celle de la Croix ? Si je devais gloser sur son discours, je le traduirais ainsi :


« Vous voulez être mes disciples et me suivre ? Très bien. Mais il faut que vous sachiez ce que cela implique. Je ne vous propose pas une sinécure, mais un vrai chemin de Croix. Et un chemin où vous allez devoir vous dépouiller de tout ce qui vous semble essentiel, sans oublier que bien d‘autres, et bien des événements, vous dépouilleront aussi. Réfléchissez avant de vouloir être mon disciple. Êtes-vous prêts à tout abandonner ? Êtes-vous prêts à me préférer à votre famille, c’est-à-dire à les laisser sur place pour venir à ma suite ? Êtes-vous même prêts à m’offrir votre vie, à la perdre pour moi ? Êtes-vous prêts à subir souffrances et martyres ? En fait, je ne vous demande même pas d’établir une hiérarchie en me mettant en premier, puis votre famille en deuxième et je ne sais quoi en troisième. Non, ce que je vous demande est de ne plus avoir que moi, uniquement moi, de vous retrouver seul avec le Seul. Et si vous partez à ma suite, il ne sera nullement question de tergiverser, d’hésiter, de se réserver, de refuser telle ou telle souffrance et d’en accepter d’autres. Non, il faut tout prendre, tout embrasser pour se laisser embraser par le feu de mon amour. Comme ma Mère le dira plus tard à une de mes filles : Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde mais dans l’autre… Voilà le choix à faire. Et cela mérite réflexion, n’est-ce pas ? En fait, une seule question se pose à vous : m’aimez-vous suffisamment, et même plus que tout, pour me suivre jusqu’à la Croix ? Seriez-vous prêts à dire comme ma petite Thérèse : Je veux tout !? Prenez le temps de plonger non seulement dans vos réflexions, mais surtout en votre coeur. Comme l’enfant prodigue (Lc 15, 17-19) : « il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.” ? Voilà la question que je vous offre aujourd'hui. Faites le bon choix, celui de la Vie ! »