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Mercredi, 33e semaine du T.O. — année impaire

Elle avait mis son espérance dans le Seigneur -

I"


La veuve avec ses sept fils devant le roi Antiocos,

Achille Devéria (Paris, 1800 - Paris, 1857),

Crayon et encre sur papier et lavis, monté sur carton, 5 x 5 cm,

Morgan Library. and Museum, New York (U.S.A.)


Lecture du deuxième livre des Martyrs d’Israël (2 M 7, 1.20-31)

En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coups de fouet et de nerf de bœuf, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. Leur mère fut particulièrement admirable et digne d’une illustre mémoire : voyant mourir ses sept fils dans l’espace d’un seul jour, elle le supporta vaillamment parce qu’elle avait mis son espérance dans le Seigneur. Elle exhortait chacun d’eux dans la langue de ses pères ; cette femme héroïque leur parlait avec un courage viril : « Je suis incapable de dire comment vous vous êtes formés dans mes entrailles. Ce n’est pas moi qui vous ai donné l’esprit et la vie, qui ai organisé les éléments dont chacun de vous est composé. C’est le Créateur du monde qui façonne l’enfant à l’origine, qui préside à l’origine de toute chose. Et c’est lui qui, dans sa miséricorde, vous rendra l’esprit et la vie, parce que, pour l’amour de ses lois, vous méprisez maintenant votre propre existence. » Antiocos s’imagina qu’on le méprisait, et soupçonna que ce discours contenait des insultes. Il se mit à exhorter le plus jeune, le dernier survivant. Bien plus, il lui promettait avec serment de le rendre à la fois riche et très heureux s’il abandonnait les usages de ses pères : il en ferait son ami et lui confierait des fonctions publiques. Comme le jeune homme n’écoutait pas, le roi appela la mère, et il l’exhortait à conseiller l’adolescent pour le sauver. Au bout de ces longues exhortations, elle consentit à persuader son fils. Elle se pencha vers lui, et lui parla dans la langue de ses pères, trompant ainsi le cruel tyran : « Mon fils, aie pitié de moi : je t’ai porté neuf mois dans mon sein, je t’ai allaité pendant trois ans, je t’ai nourri et élevé jusqu’à l’âge où tu es parvenu, j’ai pris soin de toi. Je t’en conjure, mon enfant, regarde le ciel et la terre avec tout ce qu’ils contiennent : sache que Dieu a fait tout cela de rien, et que la race des hommes est née de la même manière. Ne crains pas ce bourreau, montre-toi digne de tes frères et accepte la mort, afin que je te retrouve avec eux au jour de la miséricorde. » Lorsqu’elle eut fini de parler, le jeune homme déclara : « Qu’attendez-vous ? Je n’obéis pas à l’ordre du roi, mais j’écoute l’ordre de la Loi donnée à nos pères par Moïse. Et toi qui as inventé toutes sortes de mauvais traitements contre les Hébreux, tu n’échapperas pas à la main de Dieu. »


Méditation

Le radicalisme n’est plus à la mode ! On ne parle même plus de radicaux en politique. Tout ce qui est radical semble à bannir, sentant trop un parfum de moralisme suranné, ou alors d’un conservatisme effréné, avec quelques relents de politique vichyssoise ! Bref, à bannir ! Pourtant, le mot est étymologiquement intéressant : « Attitude qui refuse tout compromis en allant jusqu'au bout de la logique de ses convictions », car il vient du mot « racine » (radix en latin). En revenir à nos racines, à la base de nos convictions, en refusant les compromis qui pourraient les dénaturer. En fait, il ne s’agit pas de refuser de mettre de l’eau dans son vin, seulement d’éviter que l’excès d’eau lui fasse perdre toutes ces qualités nutritives : ce n’est pas la même chose.


Regardez cette femme. Elle a sept fils. Et un ignoble roi veut tous les contraindre à manger du porc, ce que leur religion juive interdit. Elle aurait pu en faire un cas de morale jésuite, se disant : « je vais en manger avec mes fils pour rester en vie en me disant que la contrainte annule le péché. » Ou trouver je ne sais quel autre subterfuge casuistique. Lui en aurait-on voulu ? Je ne crois pas. D’autant plus que nous serions tous les premiers à dire que la vie doit être première. Combien ont été confrontés à des situations similaires durant les guerres ? Combien ont dû jongler entre leurs convictions et les contraintes ? Je me demande même si ce n’est pas au coeur du débat que nous vivons sur le secret de la confession…


Mais ses fils et elle ont fait un autre choix : celui de tenir mordicus à leurs convictions, à leur foi, quitte à en perdre la vie. Cela peut paraître ridicule, voire exagéré. Ou alors nous faire poser à nous-mêmes la question : l’aurais-je fait ? Autrement dit : en aurais-je eu le courage ? Le courage est faire de son coeur le siège de ses sentiments. Non pas l’intelligence, le cerveau, mais le coeur. Si elle avait choisi de « négocier », d’appliquer une quelconque parade morale, le siège de ses sentiments aurait été la raison. Mais non, elle choisi de suivre son coeur. Et Pascal nous l’avait bien dit, nous le savons : « Le coeur a ses raisons que la raison ignore… » Le texte le précise : « elle avait mis son espérance dans le Seigneur ». Non pas sa raison raisonnée et raisonnable, mais sa foi et son espérance en Dieu.


Notre monde n’est-il pas devenu trop raisonnable, et faussement raisonneur ? Quand vous vous intéressez à la vie des saints, vous vous rendez compte qu’on n’y trouve pas beaucoup de gens raisonnables, encore moins raisonneurs. Peut-être même pas un seul ! Pensez-vous qu’un Benoît-Joseph Labre soit quelqu’un de raisonnable, lui qui vécut comme un clochard, ne cherchant que des églises où était exposé le Saint-Sacrement ? Et même une Thérèse de Lisieux ? Je n’en connais aucun qui ne fut raisonnable. Par contre, je reconnais que tous avaient mis le siège de leurs sentiments, de leurs convictions, de leur foi et de leur espérance, dans leur coeur, là où Dieu leur parlait. « L’Église n’a pas besoin de réformateurs, mais de saints » disait Georges Bernanos en parlant de Luther (in Frère Martin). Et les derniers mots du Père Sevin à ses Filles : « Soyez toutes des saintes, il n’y a que cela qui compte ».


Puissions-nous ne jamais entendre le Père des Cieux nous poser cette question : « Rodrigue, n’as-tu point de coeur ? » (Le Cid, Pierre Corneille, I, 5) car le Père peut nous le faire éprouver sur l’heure !

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