Mercredi, 3e semaine de Pâques

Je ne vais pas le jeter dehors... -


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 35-40)

En ce temps-là, Jésus disait aux foules : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. Mais je vous l’ai déjà dit : vous avez vu, et pourtant vous ne croyez pas. Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. Car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. »


Le grand Inquisiteur chez les Rois catholiques

Jean-Paul Laurens (Fourquevoux, 1838 - Paris, 1921)

Huile sur toile, 116 x 148 cm, Salon de 1886

Museum or Art, Philadelphia (U.S.A.)


Le peintre

Peintre, illustrateur et professeur français. Très jeune, il prit des leçons d’un peintre piémontais, Pedoya, venu à Fourquevaux pour décorer l’église du village. Pedoya était un professeur dur, et Laurens préféra partir à l’école voisine des Beaux-Arts à Toulouse. Il y étudia auprès de Jean-Blaise Villemsens (1806-1859), professeur de sculpture, qui s’intéressa beaucoup à lui. En 1858, il remporte le Prix de la Ville de Toulouse, qui lui permet de terminer ses études à Paris. Il y est d’abord élève d’Alexandre Bida (1823-1895) puis de Léon Cogniet. Après une seule tentative infructueuse de gagner le Prix de Rome, il fait ses débuts au Salon en 1863 avec la Mort de Caton (1863 - Toulouse, Musée des Augustins), qui révèle déjà sa fascination pour les sujets historiques.


Son premier succès au Salon arriva en 1872 avec ses peintures historiques - compositions passionnantes, fidèles aux détails et peintes dans des couleurs riches. Il exécute de nombreuses grandes fresques, dont celles du Panthéon de Paris. Il devient professeur à l’École d’art de Paris en 1885. En 1891, il rejoint l’Académie comme successeur de Meissonier.


Le tableau

Le sujet est tiré de la littérature du début du XIXe siècle : de l'histoire critique de l'inquisition en Espagne de Juan Antonio Llorente et du Torquemada de Victor Hugo. Thomas Torquemada (1471-1484) est un membre des frères noirs qui fut nommé inquisiteur général de la Castille et de l'Aragon en 1483. Il est représenté, sur notre tableau devant la Reine Isabelle la Catholique et le Roi Ferdinand d'Aragon, leur reprochant d’avoir prêté l’oreille aux propositions des juifs qui leur ont offert 30 000 ducats pour continuer la guerre sainte contre les musulmans, avec l’espoir de ne pas être inquiétés dans leur foi.


Il est à noter que l’année suivante, Laurens présenta un autre tableau au Salon, comme un pendant :


L’Agitateur du Languedoc

Jean-Paul Laurens (Fourquevoux, 1838 - Paris, 1921)

Huile sur toile, 116 x 148 cm, Salon de 1887

Musée des Augustins, Toulouse (France)


Celui-ci inverse la proposition : les dominants sont toujours à gauche, mais nombreux et assis sur des gradins ; le dominé est seul et debout, pointant à rebours des conventions esthétiques et hiérarchiques, de droite à gauche et de bas en haut, l’index du Juste que ses juges n’effraient pas. Le rayon qui illumine Bernard Délicieux, moine franciscain qui s’était élevé contre l’Inquisition, est celui de la vérité.

Bien que les deux tableaux n’aient pas été exposés ensemble, leur taille identique, les symétries de leur composition et la fenêtre grillagée servant de motif de jonction, montrent bien que le second a été conçu dans le prolongement du premier, comme une sorte de revanche : au crucifix écrasant brandi par l’homme d’appareil s’affronte l’index nu de l’opposant solitaire.


Ce que je vois

L’anticléricalisme de Laurens est évident ! De fait, il ne fait que s’appuyer sur la pièce de Victor Hugo, dans une scène clé de Torquemada (Acte II, scène V). Il est surprenant de lire le texte en regardant l’image.


Nous sommes dans une pièce assez sombre (mais c’est aussi dû au vieillissement des vernis de la toile, d’autant plus que le tableau n’est plus exposé). La lumière entre pourtant par cette ouverture faite dans l’épais mur de pierre, et encadrée d’une frise géométrique. À travers les barreaux, on aperçoit un peu de ciel bleu. Les murs sont couverts de fresques ou de tapisseries historiées, même s’il est difficile d’en distinguer les sujets. Dans une niche encadrée d’une frise de mosaïques, trône une statue d’un saint, ou du Christ présentant ses plaies. À côté, une bobèche éteinte. Le pavement est constitué des carreaux blancs alternés avec des aigles royaux. Et enfin, une banquette de bois.


Trois personnages occupent la scène. Au premier plan, Torquemada est revêtu de son habit dominicain, robe blanche recouverte d’un lourd manteau noir. Sur la tête, un bonnet noir. Son visage est anguleux et émacié ; et ce nez busqué lui donne un profil de rapace. Et le regard sévère, sans aucune commisération, il regarde fixement le roi et la reine, leur tendant devant les yeux le crucifix, telle l’arme d’un exorciste brandie devant le diable.


En face de lui, sur le banc, le roi et la reine. Le roi, couvert d’un manteau de fourrure et arborant sur le torse l’ordre de la Toison d’Or, baisse la tête et semble abattu. Il regarde un pan replié de son manteau dans lequel se trouvent certainement les 30 000 pièces qui les incriminent. La reine, elle, supplie, prête à tomber à genoux devant l’Inquisiteur, comme le raconte la pièce de Victor Hugo. Les mains jointes, elle tourne les yeux vers le crucifix, implorant le pardon du Christ, mais surtout de Torquemada. Cependant, à la différence de son époux, elle garde un visage noble et fier.


Au fil de mes pensées


Pourquoi ce tableau ?

Cela peut vous paraître surprenant, voire choquant, de choisir une telle œuvre pour illustrer l’évangile de ce jour... Mais, je me suis arrêté sur un verset qui m’a paru nouveau, même si je l’avais déjà lu un grand nombre de fois auparavant. Mais aujourd’hui, il a pris une couleur particulière. Peut-être un petit signe de l’Esprit ! Ce verset, donc : « Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. »


Je n’avais jamais été attentif à ces mots : je ne le jetterai pas dehors. Jésus accueille tous ceux qui viennent à lui, qui qu’ils soient, quoi qu’ils aient faits. Et ce pour une simple raison : car ils sont, nous sommes, le don que le Père a fait à son Fils. Et voilà que l’Église, elle qui est le Corps du Christ, en rejette certains. Mais pourquoi ?

On a beaucoup glosé sur l’inquisition, particulièrement en cette fin de XIXe siècle. On a accumulé des chiffres pour en faire une hécatombe. Le courant anticlérical a bien évidemment exagéré les choses. Malgré tout, nul ne peut nier que l’Inquisition a existé et qu’elle a livré au bras séculier des hommes, des femmes et des enfants. Livré au bras séculier car l’Église se refusait à donner la mort et préférait déléguer au pouvoir civil cette tâche ingrate. Ce fut le cas pour Jeanne d’Arc, condamnée par un évêque bien nommé, Monseigneur Cauchon, et brûlée par les Anglais (et les bourguignons, ne l’oublions pas).


Mis à part la question de la véracité des faits relatés au cours des siècles, des chiffres erronés ou justes, voire du lien entre les pouvoirs, il reste une vraie question : celle du cœur de l’inquisiteur ! Ce sont des religieux, dominicains ou franciscains, des prêtres, voire des prélats. Je les suppose lisant la Bible, connaissant et comprenant l’évangile, et j’espère, habités par la prière. Des hommes qui ont donné leur vie au Christ et à l’Église, même si — peut-être encore aujourd’hui — il y avait certainement chez certains un peu de carriérisme et de recherche de gloire. Mais furent-ils pour autant des imposteurs à leur foi ? Je ne crois pas, sinon, ils auraient sûrement trouvé un poste moins exposé et plus rémunérateur. Alors, que s’est-il passé dans leur cœur, dans leur intelligence et dans leur âme ?


De la fin et des moyens

« La fin justifie les moyens ». Cet adage fut souvent attribué à Machiavel, bien que l’on n’en trouve trace dans ses écrits. Mais c’est bien dans son « style », comme on dit aujourd’hui. Albert Camus ajoutait : « Mais qu’est-ce qui justifiera la fin ? »

Pour nous chrétiens, il est clair que la fin ne justifiera jamais les moyens. Devrions-nous exterminer un peuple pour obtenir une race idéale, telle que le firent les nazis ? Faut-il tuer tous les handicapés pour éviter que leur faiblesse ne se répande (c’est le projet T4 durant la seconde guerre mondiale) ? Faut-il procéder à un avortement parce que l’enfant ne sera pas parfait ? Excusez-moi d’être aussi cinglant, mais on ne peut éluder la question d’un revers de main.


En fait, la vraie question est de rendre leur sens aux mots, et surtout de les remettre dans une hiérarchie (et je vous rappelle que le mot veut dire « ordre sacré »).


La fin

Et le premier mot est celui de la fin. On pourrait dire du but. Quel est le but de toute morale? car c’est bien de cela dont il s’agit. Que pourrait-il être d’autre que de mener l’homme à son épanouissement plénier? à sa stature d’homme parfait comme le dira Paul (Ep 4, 12-13) :

De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la stature du Christ dans sa plénitude.

Voilà notre fin : être « assimilé au Christ », devenir des Alter Christus, Mener l’humanité à sa plénitude, à son achèvement en Dieu : voilà notre fin. Ignace de Loyola écrivait dans son préambule aux Exercices Spirituels (principe et fondement, n°23) :

L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin, et qu’il doit s’en dégager autant qu’elles l’en détournent. Pour cela, il est nécessaire de nous rendre indifférents à l’égard de tous les objets créés, en tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre et ne lui est pas défendu; en sorte que, de notre côté, nous ne voulions pas plus la santé que la maladie, les richesses que la pauvreté, l’honneur que le mépris, une longue vie qu’une vie courte, et ainsi de tout le reste; désirant et choisissant uniquement ce qui nous conduit plus sûrement à la fin pour laquelle nous sommes créés.

De fait, il ne peut pas y avoir de fin qui ne soit orientée vers le salut de l’homme, vers l’humanité tout entière. La fin est intimement liée à l’homme. Pas de fin juste qui ne concerne l’homme. Voilà déjà un premier point de repère. Et ne serait-ce que dans une entreprise, une fin qui ne soit pas au service de ses clients, ou/et de son personnel, ne peut être bonne. J’ai parfois (souvent diront quelques-uns) la dent dure avec l’Église. Mais il me faut reconnaître le superbe travail fait au sujet de la Doctrine sociale de l’Église. Je ne peux que vous inviter à la lire (aux éditions du Cerf). Quatre principes majeurs sont définis et méritent qu’on s’y arrête :

  1. la dignité de la personne humaine ;

  2. le bien commun ;

  3. la subsidiarité ;

  4. la solidarité.

Le premier est fondamental, dans le sens où il est le fondement des autres. Je reprends ici ce que l’on peut lire sur Internet :


« L'homme est la seule créature sur terre que Dieu aime pour elle-même » (Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et Spes, no 24§3)

« L'Église voit dans l'homme, dans chaque homme, l'image vivante de Dieu même » (Compendium DSE, 105-107)

Ce principe personnaliste concerne donc la dignité absolue, le caractère central, l'intangibilité de la personne considérée selon ses aspects essentiels d'individualité et de sociabilité.

  • Elle doit être le sujet, le fondement et la fin de toutes les actions sociales : la personne ne peut jamais être exploitée.

  • La société doit se mettre à son service. Elle peut aussi exiger beaucoup de ses membres, mais ne jamais se servir d'eux.

Le devoir du plus fort de protéger le plus faible s'inscrit dans cette logique ainsi que la protection de la famille, lieu de croissance de la personne humaine, de l'enfant protégé par ses parents.

Le principe personnaliste se concrétise dans la promotion de la dignité humaine à tous les niveaux, contre tout type de discrimination économique, politique, linguistique, raciale, religieuse, etc. et en particulier dans la promotion des droits humains fondamentaux. Il s'agit donc bien du « développement intégral de tout homme et de tout l'homme », selon la fameuse expression de Paul VI (Encyclique Populorum Progressio de 1967).


L’homme doit être le sujet, le fondement et la fin de toutes les actions sociales... Et quand Paul VI parle du développement intégral de l’homme, c’est évidemment en Jésus-Christ que ce réalise cette plénitude. La réponse à la question de Camus (« Mais qu’est-ce qui justifiera la fin ? ») trouve donc sa réponse en Dieu. La fin étant définie, reste alors la question épineuse des moyens...


Les moyens

Et alors, je repense à un autre texte de Georges Bernanos, « La France contre les robots » (vous allez me dire que c’est un feu d’artifice ! Il est vrai que je fonctionne plus par liens et intuitions que par discours scientifiques... Mais c’est la force des candides face à celle des techniciens !) Il y dénonce une société qui se déshumanise en laissant la technique prendre une place qui n’est pas la sienne. Les moyens deviennent une fin... Ils ne justifient même plus la fin, ils ont pris sa place.


Ainsi, en discutant avec un certain nombre de personnes en responsabilité (comme le dit Jean Castex !), je suis surpris de l’importance qu’ont prises les procédures sur les objectifs. On ne parle même plus de procédures, mais de process (c’est tellement plus chic, parisien et intellectuel !) Si j’ai respecté le process à la lettre, le résultat ne peut être que bon. Et même si le résultat n’est pas là, ce ne sera pas la faute du process mais une faille humaine ! Ce qui importe, c’est la technique et son mode d’emploi !

Cependant, on y fait fi de l’homme, voire de l’humanité... Tous les hommes rentrent-ils dans des process ? Et ceux qui n’y rentrent pas, doit-on les isoler, voire les supprimer ? Le process est-il devenu notre Dieu ? Dans cette phrase, L’homme doit être le sujet, le fondement et la fin de toutes les actions sociales..., dois-je intervertir le mot homme par process ? La question semble peut-être exagérée mais elle vaut le coup d’être posée...


Elle mérite d’être posée dans nos entreprises, dans notre politique, dans notre justice et même dans notre Église ! Non pas pour condamner, mais pour corriger des dérives prises doucement, voire sournoisement, sans que nous ne nous en rendions compte, comme une voiture qui tire un peu à gauche ou à droite et qui, discrètement, nous conduit dans le fossé... L’homme, chaque homme, est-il encore au centre ? Je ne dis pas l’humanité, mais chaque homme. Nouvel aparté... Yvan, dans Les frères Karamazov déclare : « Plus j’aime l’humanité, moins j’aime la compagnie des hommes ! » J’ai parfois un peu peur que l’on confonde l’homme, chaque homme, chaque entité avec une sorte de magmas informe et sans visage que l’on appelle l’humanité. Si bien que même lorsqu’on se targue de défendre l’humanité, on ne porte aucun intérêt l’homme qui est juste à côté de soi. Et c’est bien pour cela que j’insiste sur l’homme et chaque homme, avec sa personnalité, son histoire, ses forces et ses faiblesses. Chaque homme, être aimé personnellement de Dieu. Je suis un personnaliste ! On vient, à ce sujet, de me rappeler cette citation (si vous connaissez l’auteur...) : « Dans le communisme, tous priment sur chacun ; dans le christianisme, chacun prime sur tous. » Il serait bon de le graver sur nos frontons pour ne pas l’oublier.


Torquemada

J’en reviens à mon inquisiteur... N’avait-il pas confondu, lui aussi, la fin et les moyens ? Ou la fin étant devenue obsessionnelle, ne s’autorisait-il pas tous les moyens possibles ? Et ce, parce qu’il avait oublié que l’Église n’est pas faite seulement d’humanité (dans le sens évoqué plus haut, même si Paul VI déclarait — un peu vite à mon goût — que l’Église était experte en humanité) mais de chaque homme avec ses différences, ses richesses et ses pauvretés. Et que la fin n’est pas de sauver un homme lambda, mais de sauver cet homme, et celui-là, et celui-là, etc. La fin ne devrait pas être de préserver l’Église comme une masse informe mais aurait dû être de sauver l’Église constituée de tant de pierres vivantes, diverses, parfois mal ajustées, certes, mais vivantes !


Je dois reconnaître que ma grande peur est, en cette période post-moderne, la désincarnation, ou l’aseptisation de la vie. D’égaux, les hommes deviennent indifférenciés. Rien ne doit dépasser, le débat doit être policé (pour ne pas dire peau lissée...), pas de vague... Comment ne pas être effrayé lorsqu’on relit la Légende du Grand Inquisiteur ? Comme ne pas avoir peur ? À chaque instant, rassurés par les procédures et leur respect, ne risquons-nous pas de retirer toute sève à la vie. J’ai souvenir d’un ami qui fabriquait, à partir d’arbres vivants, des arbres « figés » remplaçant la sève par une résine de synthèse. Ç’étaient de vraies feuilles, mais mortes. Torquemada n’a-t-il pas retiré la vie à l’évangile, la sève de la Parole de Dieu ? Il applique scrupuleusement une procédure, se réfugiant derrière elle, mais il en oublie l’homme, la femme qui sont en face de lui, pour n’en faire que les sujets de son combat. Le Talmud dit que « qui sauve une seule vie sauve toute l’humanité ». C’est vrai. Mais qui ignore une seule vie, une vie qui a un visage humain, oublie toute l’humanité. Jean Bodin, lui, écrivait que « il n’est de richesse que d’homme ». Ne devrions-nous pas plutôt dire que chaque homme est une richesse ? Le risque est toujours de passer de l’unicité à l’unité, et du coup de dévitaliser l’humanité. Staline ne disait-il pas : « La mort d’un homme est un drame. 1 000, c’est une statistique ! »


L’évangile

Après toutes ces digressions... l’évangile ! Il était temps me direz-vous ! Et pourtant, en étais-je si loin ? Que serait, en effet, un évangile qui n’aurait rien à voir avec chaque homme dans sa vie quotidienne ? Une simple morale du même niveau que celle de Gandhi (si belle soit-elle). Que nous a dit Jésus ? « Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. » Qu’est-ce qui importe aux yeux de Dieu ? Non pas ce que nous avons fait, de bien ou de mal, mais d’abord notre personne. Car nous sommes ses enfants bienaimés, Il nous a créés. Ce qui lui importe, c’est que de cœur et d’âme, si ce n’est de raison, nous allions vers lui. Clopin-clopant, certes, mais allant vers lui, avec nos faiblesses, nos forces, nos richesses et nos pauvretés. Comme un enfant tout penaud marche vers sa mère pour être consolé, pour ne plus être seul comme le dit étymologiquement le mot. Comment pourrait-il nous rejeter ? Son cœur est touché, car il est clément et miséricordieux.


Aurions-nous oublié, à coup de procédures, que la clémence et la miséricorde sont des valeurs essentielles, car elles sont le signe unique de notre humanité ? N’est-ce pas cela qui nous distingue de l’animal ? Comment Jésus pourrait-il être un inquisiteur qui jetterait dans un cul de basse fosse l’homme pécheur ? Impossible. Car il est l’amour. Et l’amour de l’homme, de tout homme, de chaque homme. Voilà notre fin : aimer Dieu et se laisser aimer par Lui. Pour nous mener à l’état de l’homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ. Quant aux moyens, réécoutons Ignace de Loyola : « L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme. » Tout est dit !


Au fil de la liturgie


En écrivant ce texte, je pensais à un aspect important de notre liturgie : le nom. Dans les sacrements « personnels » (le baptême, la confirmation, le mariage, l’ordination, la réconciliation et l‘onction), le rituel insiste sur notre nom. Nous sommes appelés par notre nom, dès le baptême. Et ce nom que prononce Dieu par la voix du prêtre se renouvelle lors des autres sacrements. Est-ce une simple question d’identité ? Non. En nous donnant un nom (et l’on sait l’importance du Nom de Dieu dans la Bible, il suffit de relire Exode 3), Dieu nous regarde, nous appelle en tant que personne et non en tant que membre indistinct d’un groupe. En redisant notre nom, il signifie que nous avons du prix à ses yeux. Comme il serait beau, dans l’eucharistie, si le prêtre pouvait donner la communion à chacun en l’appelant par son nom !


Au fil de mes lectures


Suite à ce que je viens d’écrire, je vous invite, si vous en avez les moyens, et désirez connaître la fin (jeu de mots), de lire quatre livres :

  • « Histoire de Florence » de Machiavel.

  • « Les frères Karamazov » de Dostojevski (et particulièrement la partie intitulée « La légende du grand Inquisiteur »).

  • « L’imposture » de Georges Bernanos, mais aussi « la France contre les robots ».

Ce sont quatre éclairages littéraires de haute tenue face à mon modeste propos !