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Mercredi, 5e semaine de Carême

Respiration typologique -


Au fil de la Parole de Dieu


Lecture du livre du prophète Daniel (Dn 3, 14-20.91-92.95)

En ces jours-là, le roi Nabucodonosor parla ainsi : « Est-il vrai, Sidrac, Misac et Abdénago, que vous refusez de servir mes dieux et d’adorer la statue d’or que j’ai fait ériger ? Êtes-vous prêts, maintenant, à vous prosterner pour adorer la statue que j’ai faite, quand vous entendrez le son du cor, de la flûte, de la cithare, de la harpe, de la lyre, de la cornemuse et de toutes les sortes d’instruments ? Si vous n’adorez pas cette statue, vous serez immédiatement jetés dans la fournaise de feu ardent ; et quel est le dieu qui vous délivrera de ma main ? » Sidrac, Misac et Abdénago dirent au roi Nabucodonosor : « Ce n’est pas à nous de te répondre. Si notre Dieu, que nous servons, peut nous délivrer, il nous délivrera de la fournaise de feu ardent et de ta main, ô roi. Et même s’il ne le fait pas, sois-en bien sûr, ô roi : nous ne servirons pas tes dieux, nous n’adorerons pas la statue d’or que tu as érigée. » Alors Nabucodonosor fut rempli de fureur contre Sidrac, Misac et Abdénago, et son visage s’altéra. Il ordonna de chauffer la fournaise sept fois plus qu’à l’ordinaire. Puis il ordonna aux plus vigoureux de ses soldats de ligoter Sidrac, Misac et Abdénago et de les jeter dans la fournaise de feu ardent. Le roi Nabucodonosor les entendit chanter. Stupéfait, il se leva précipitamment et dit à ses conseillers : « Nous avons bien jeté trois hommes, ligotés, au milieu du feu ? » Ils répondirent : « Assurément, ô roi. » Il reprit : « Eh bien moi, je vois quatre hommes qui se promènent librement au milieu du feu, ils sont parfaitement indemnes, et le quatrième ressemble à un être divin. » Et Nabucodonosor s’écria : « Béni soit le Dieu de Sidrac, Misac et Abdénago, qui a envoyé son ange et délivré ses serviteurs ! Ils ont mis leur confiance en lui, et ils ont désobéi à l’ordre du roi ; ils ont livré leur corps plutôt que de servir et d’adorer un autre dieu que leur Dieu. »




Sermon sur la Nativité de Sainte-Marie,

Fulbert de Chartres (France, 960 - Chartres, 1028),

Extrait du Manuscrit 641, folio 40v, taille de la page : 45 x 32,5 cm,

Enluminure peinte sur parchemin,

Manuscrit réalisé à l’Abbaye de Cîteaux (« Sermo domini Fulberti, Carnotensis episcopi, de nativitate sancte Marie. Approbate consuetudinis est, dilectissimi... »), 1er tiers du XIIe siècle,

Bibliothèque Municipale, Dijon (France)


L’artiste

Fulbert fut l’évêque de Chartres en 1006 jusqu’à sa mort en 1028. On ne sait rien de certain sur l’origine, sur l’enfance ou sur la jeunesse de Fulbert. La plus ancienne lettre écrite de sa main date de 1004, et prouve sa présence à Chartres à cette date. Sur ses origines, deux hypothèses s’opposent : certains le font naître en Italie, d’autres en Picardie.


Fulbert évêque

Le 14 juillet 1006 meurt Raoul, évêque de Chartres. Pour la succession, le Clergé porta son choix sur celui qui portait la renommée de l’Ecole de Chartres : Fulbert. Son élection fut ensuite confirmée par le roi Robert II (qui était déjà en contact avec Fulbert et appréciait ses conseils).


Pendant toutes ses années d’évêque, Fulbert fut sollicité par les puissants, et il écrivit de très nombreuses lettres pour régler des points de droit canonique ou de questions sur les liens vassaliques. Le texte le plus célèbre est sa réponse au duc Guillaume d’Aquitaine, en 1020. Guillaume ne savait pas quelle position adopter vis-à-vis de trois de ses vassaux qui se querellaient. Il consulta Fulbert, ce qui montre que l’évêque faisait autorité sur ces questions.


Fulbert et le pouvoir politique de son temps

Très estimé par le roi Robert, Fulbert participa à de nombreux conciles et plaids. Lorsque Robert rencontra en 1023 sur les bords de la Meuse l’empereur du St Empire Henri II il tint à ce que Fulbert soit à ses côtés, mais l’évêque était alors en mauvaise santé et dû rester à Chartres.


De son côté, le duc Guillaume d’Aquitaine chercha à attirer Fulbert à Poitiers et lui offrit une charge importante. Mais Fulbert délégua cette charge à l’un de ses principaux élèves et resta à Chartres.


Le principal problème politique de Fulbert était de se trouver sous l’influence de deux protecteurs à la fois : d’un côté le roi Robert II, avec lequel Fulbert se montre un fidèle serviteur, mais de l’autre Eudes II le comte de Blois et de Chartres. Fulbert et son évêché se trouve dans l’influence directe du comte. L’évêque de Chartres dut donc ménager ses relations avec les deux hommes.


La nouvelle cathédrale romane

Le 7 septembre 1020, alors que les Chartrains se préparent à fêter la Nativité de Marie, la cathédrale et une partie de la ville furent détruit par un incendie.


On suppose que cette cathédrale, édifiée sous l’évêque Vulfart après 962, était déjà de grandes dimensions (100 m sur 30 m). Fulbert lança le nouveau chantier, financé en bonne partie par les riches terres du chapitre, mais aussi par les dons des Chartrains. On fit appel également aux puissants : le roi Robert, le comte de Chartres Eudes II, et d’autres, comme Guillaume V d’Aquitaine, ou, plus curieux, Cnut, le roi d’Angleterre et de Danemark, qui était envieux de faire oublier des destructions que lui et son père Sven avaient cumulées en France par le passé.


En 1024-25, les fondations de la cathédrale ainsi que l’église basse (c’est-à-dire la très vaste crypte de Fulbert, qui existe toujours aujourd’hui) sont achevés. L’architecte fut probablement un dénommé Bérenger.


La cathédrale de Fulbert était dépourvue de transept. Son originalité résidait dans l’importance de son église basse et de son vaste déambulatoire.


Fulbert enseignant

À son arrivée à Chartres, la ville n’est pas dépourvue en matière d’enseignement. Depuis l’époque carolingienne, on y enseigne les sept arts libéraux (le Trivium : grammaire, rhétorique, dialectique, et le Quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie et musique). Fulbert y ajoute l’enseignement du droit et celui de la médecine (qui est devenue une des spécialités de l’école chartraine depuis la fin du Xe siècle).


Réputée savante, l’École de Chartres sous Fulbert attire des élèves provenant parfois de toute l’Europe chrétienne. Certains élèves de Fulbert devinrent écolâtres par la suite dans d’autres villes.


L’enseignement se fait évidemment en latin, et Fulbert ne connait pas le grec (ce qui est courant à cette époque).


Fulbert est le contraire d’un novateur ou d’un réformiste en matière d’enseignement : il est très profondément attaché à la tradition. Pour Fulbert, il ne faut pas chercher à dépasser la tradition et le mieux que l’on puisse faire est de mettre les pas dans ceux des Pères de l’Église et de suivre la Bible avec rigueur. Ses élèves ne suivront pas tous Fulbert dans ce sens, puisque l’un d’eux, Bérenger, se fera connaître pour son rejet de la croyance en l’Eucharistie.


Les lettres de ses élèves montrent que Fulbert est vénéré. Dans une lettre, un élève l’appelle « notre Socrate ». Fulbert fait figure d’exemple à suivre pour son allure digne et grave, et toujours bienveillante pour ses élèves. Le maître aime réunir de temps en temps ses meilleurs élèves pour aborder des points de théologie.


Le personnage de Fulbert à travers l’histoire

À la mort de Fulbert on peut parler d’un véritable culte qui va amener à la canonisation de l’évêque. Mais singulièrement, il suffit de quelques décennies pour que l’oubli s’installe : on chercherait en vain une allusion à Fulbert dans le vaste programme iconographique de la cathédrale du XIIIe siècle.


Il faut attendre le XVIIe siècle pour qu’on se souvienne à nouveau de l’évêque Fulbert. Au XIXe siècle le culte de Fulbert reprit une véritable vigueur, qui se poursuivit au XXe siècle, avec l’installation en 1928 dans la crypte de deux vitraux (toujours visibles) de Fulbert enseignant et Fulbert bâtisseur. Puis plus récemment : le lycée Fulbert en 1991 et la statue de Fulbert installée sur le parvis de la cathédrale, le 10 avril 1997 (réalisée par Bernard Damiano).


Source : Claude Génin, Fulbert de Chartres, une grande figure de l’Occident chrétien au temps de l’An Mil. (Société archéologique d’Eure et loir, 2003).


Ce que je vois

Voici une image d’autant plus complexe qu’elle est de petite taille. Essayons de la décrire :

  • Une double branche bleue crée avec ses volutes deux mandorles. En fait, c’est l’arbre de Jessé que l’on distingue en bas accompagné de son nom (IESSE). Il est habillé d’une tunique rouge brodée d’une bande orfroi avec des pierreries. Sur son dos, tenu par une fibule, un manteau de couleur grise. De ses deux mains il saisit les racines de l’arbre qui monte.

  • À gauche, c’est-à-dire à sa droite, Moïse devant le buisson ardent. Son nom est aussi écrit (MOYSES). Il regarde le buisson en feu d’où apparaît un buste angélique (en dehors du cadre est inscrit : DNS IN RUBO : Dieu dans le buisson). Il enlève alors la chaussure de son pied droit, son coude tenant maladroitement son bâton.

  • De l’autre côté, Gédéon (inscrit aussi à côté du bouclier). Ce soldat est simplement vêtu d’une tunique verte. Casqué, il tient en main sa lance et son bouclier. Il contemple la toison qu’il a déposée sur le sol herbeux (symbolisé par ces volutes vertes). D’un nuage symbolisé dans le ciel tombe la rosée sur la toison. En dehors du cadre est inscrit : PLUVIA DESCENDENS IN VELLUS (la pluies descendant sur la toison).

  • Près des têtes de Moïse et de Gédéon, des branches de l’arbre se terminent en deux objets que j’ai du mal à déterminer : un casque à droite ? Une grenade à gauche ?

  • Dans la mandore supérieure, on reconnaît immédiatement la Vierge Marie tenant sur ses genoux son enfant. L’image est très marquée par le style byzantin. Elle est assise sur un trône (parcouru de quatre rangs d’arcatures colorées) sans dossier mais avec le coussin impérial. Auréolée et habillée d’une ample tunique verte et d’un voile bleu, elle nous regarde en face et, de la main droite, tend son sein à son Fils. Près de sa tête est inscrit : THEOTOKOS (la Mère de Dieu). Sur ses genoux, l’enfant Jésus (IHS : abréviation latine de Jésus en grec - IHΣOYΣ - mais aussi acrostiche de Iesus Hominum Salvator : Jésus, sauveur des hommes). Il est couronné d’un nimbe crucifère et porte un manteau rouge sur sa tunique blanche. De la main gauche il tient le rouleau de la Traditio Legis. Et de la main gauche, il bénit, deux doigts dressés. Il tient plus au jeune adolescent qu'au bébé qu’on allaite ! En fait, il faut y voir la figure de « l’Emmanuel ». Deux « lianes » sortent des branches bleues : l’une se penche sur le nuage de rosée à droite, comme pour remplir le bassin d’eau. L’autre couronne le buisson ardent ; alors que deux autres feuilles viennent encadrer la Vierge Marie, tels des flabella (éventails).

  • Au-dessus, dans une excroissance du cadre, la colombe auréolée de l’Esprit-Saint.

  • À gauche, une scène qui empiète sur le cadre : Daniel (son nom est inscrit : DANIHEL) dans la fosse aux lions (inscription : LACUS LEONUM : la fosse aux lions). Entouré de sept lions « héraldiques », le prophète imberbe et jeune est assis sur une sphère dorée. Il porte un ample manteau rouge sur une tunique verte. Sa main gauche repose sur son ventre alors que la droite est dressée en signe d’apaisement pour les fauves. Il donne cependant l’impression d’unchrist jeune, assis sur la sphère de l’univers.

  • De l’autre côté, la scène des trois enfants dans la fournaise (on peut lire à droite du cadre : TRES PUERI IN CAMINO. C’est le début d’une antiphone grégorienne : trois enfants dans le fourneau). Le fourneau est représenté par cette sorte de porte d’où sortent des flammes rouges. Au centre, les trois enfants et derrière eux l’ange qui va les sauver du feu.

Essai d’interprétation

L’image est intéressante à plusieurs titres. D’abord par son influence byzantine, ne serait-ce que dans la représentation de la Theotokos. Ainsi, cette Vierge au Lait (panagia galaktotrophousa) de la seconde moitié du XIIIe siècle que l’on peut voir au Musée National des Abruzzes à Aquila (Italie). Plus que l’acte de nourrir son enfant, d’antiques théologiens byzantins y ont aussi vu le don de la Parole à l’enfant. Nous avons aussi noté le siège impérial et le coussin, mais encore la frontalité de la Theotokos.



Ensuite, on peut y voir une tentative de typologie préfigurative. Pour cela, regardons les textes qui se rapportent aux diverses scènes :


* L’arbre de Jessé (Is 11, 1) : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. » Cette scène fut ensuite combinée avec la généalogie de Jésus que l’on retrouve en Mt 1, 1-17 et en Lc 3, 23-38. Cependant, dans aucune de ces généalogies le nom de Marie n’apparaît, mais celui de Joseph, son père putatif. Mais, par l’entremise de textes apocryphes comme le Pseudo-Matthieu, ou une réinterprétation de la généalogie de Luc, on « réussit » à placer Marie comme bourgeon final de cet arbre.


* Moïse au buisson ardent (Ex 3). Retenons deux versets, Ex 3, 2 : « L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » et Ex 3, 5 : « Dieu dit alors : « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Nous voyons bien Moïse se déchausser devant le buisson ardent. Mais retenons aussi que ce buisson brûle sans se consumer. Très vite, on interprétera ce verset en plusieurs sens. D’abord, celui de l’Esprit qui brûle les coeurs sans consumer les corps. Rappelez-vous la descente de l’Esprit à la Pentecôte qui va brûler les apôtres sans consumer… leurs cheveux (Ac 2) ! Mais, plus allégoriquement encore, on y verra le signe de Marie qui a été brûlée par l’amour de Dieu sans consumer sa virginité. C’est pourquoi, on la représente parfois au sein du buisson comme dans le triptyque de Nicolas Froment (Huile sur bois, 305 x 410 cm, 1476, Cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence) :



Ou encore par une autre image : celle du vase transparent transpercé par le rayon de soleil sans que celui-ci ne le brise. Ainsi, cette Annonciation de Fra Filippo Lippi de 1455 (Huile sur bois, 175 x 183 cm, Église San Lorenzo de Florence) :



* Gédéon et la toison. Cette scène est extraite du livre des Juges (Jg 6, 36-40). Gédéon doit partir combattre les Madianites, mais il a peur. Il demande donc des gages à Dieu :

Gédéon dit alors à Dieu : « Si vraiment, comme tu l’as dit, tu veux te servir de moi pour sauver Israël, je vais étendre une toison de laine sur l’aire de battage et, s’il n’y a de rosée que sur la toison et si tout le sol est sec, je saurai que c’est par moi que tu veux sauver Israël, comme tu l’as dit. » Il en fut ainsi. Le lendemain, Gédéon se leva ; il pressa la toison, il en exprima la rosée, une pleine coupe. Gédéon dit encore à Dieu : « Que ta colère ne s’enflamme pas contre moi ! Laisse-moi te parler encore une fois ! Permets-moi de faire une fois encore l’épreuve de la toison : que seule la toison soit sèche, et qu’il y ait de la rosée sur tout le sol ! » Dieu fit ainsi cette nuit-là : seule la toison fut sèche, et il y eut de la rosée sur tout le sol.


Beaucoup de théologiens du Moyen-âge, en l’occurrence Honorius d’Autun, ont vu dans cette histoire le symbole de la maternité virginale de Marie : la toison mouillée est l’image de la Vierge fécondée par l’Esprit-Saint qui fait descendre, comme une rosée, Jésus dans son sein (« Sicut pluvia in vellus - Ps 71, 6 : Qu'il descende comme la pluie sur les regains, une pluie qui pénètre la terre.) : l’aire restée sèche symbolise la virginité intacte.


* Daniel dans la fosse aux lions. La scène se trouve dans le livre de Daniel à deux reprises : Dn 6, 17 et Dn 14, 23-42, car il plongé deux fois dans la fosse. Une première fois sous le règne de Darius et une seconde fois sur l’ordre de Cyrus. Une nouvelle fois, les commentateurs du Moyen-âge, époque où la dévotion mariale est en plein développement, vont trouver une interprétation en rapport avec la Vierge. Elle s’appuie sur les versets 17 et 18 du sixième chapitre : « Alors le roi ordonna d’emmener Daniel, et on le jeta dans la fosse aux lions. Il dit à Daniel : « Ton Dieu, que tu sers avec tant de constance, c’est lui qui te délivrera ! » On apporta une plaque de pierre, on la plaça sur l’ouverture de la fosse ; le roi la scella avec le cachet de son anneau et celui des grands du royaume, pour que la condamnation de Daniel fût irrévocable. » Et dans le chapitre 14, c’est Habacuc lui-même qui vient nourrir Daniel enfermé dans la fosse. Ainsi, le prophète traverse une dalle scellée pour apporter du pain dans la fosse à Daniel, comme l’Esprit traverse Marie, dalle scellée de la virginité, pour y déposer le Pain de vie. Ainsi, peut-on voir cette allusion typologique à la Maternité mariale au portail de la Nativité de la cathédrale de Laon.


* Enfin, la scène des trois enfants dans la fournaise. Toujours issue du livre de Daniel, au chapitre 3, relisons les versets 22 à 24 : « Là-dessus, comme l’ordre du roi était strict et la fournaise extrêmement chauffée, la flamme brûla à mort les hommes qui y portaient Sidrac, Misac et Abdénago. Et ces trois hommes, Sidrac, Misac et Abdénago, tombèrent, ligotés, au milieu de la fournaise de feu ardent. Or ils marchaient au milieu des flammes, ils louaient Dieu et bénissaient le Seigneur. » On y a alors vu un des symboles de la Maternité virginale : les trois enfants hébreux qui restent intacts au milieu du feu sont à l'image du buisson ardent qui brûle sans se consumer, image de la Vierge qui enfante le Sauveur sans que sa virginité, épargnée par les flammes de l’amour charnel, subisse la moindre atteinte.


Tout cela peut paraître un peu abscons, voire tiré par les cheveux ! Mais à cette époque de profonde dévotion mariale, tout texte biblique (amplifié par la traduction poético-symbolique de la Septante) était sujet à interprétation. Nous pouvons y voir un excès, certes. Mais l’excès aujourd’hui n’est-il pas de refuser toute interprétation, toute poésie pour en revenir à l'aide de méthodes théologico-exégétiques parfois discutables, à un texte dépouillé de tout, sans vie ? Le mot « poésie » vient d’un verbe grec : poïen (ποιεῖν) dont l’étymologie est pleine de sens. On pourrait le traduire par créer, rendre présent, fabriquer et même enfanter. La poésie rend présent l’invisible, elle lui donne un langage. La poésie enfante le sens des choses. En fait, elle est à la croisée du visible et de l’invisible. Une telle image, de tels textes rendent visibles le dessein de Dieu, la préfiguration de notre Salut en Jésus-Christ par Marie.


Ainsi, est-il un texte plus adéquat pour nous préparer à la venue du Christ en notre chair ? Est-il une image plus belle pour nous faire comprendre la maternité virginale ? À mon goût, cela vaut bien des explications scientifiques, des arguties dites théologiques que l’on entend si souvent aujourd’hui et qui retirent toute poésie, toute chair au mystère divin. Ce n’est pas en dépeçant un corps qu'on lui donne vie, mais en le faisant respirer. Ce n’est pas en découpant en saucisson la Parole de Dieu qu’on lui donne vie, mais en la laissant respirer, avec toute sa poésie. Et je suis convaincu que l’art et la liturgie sont le souffle qui donne vie à cette Parole.


Au fil de mes pensées


Faisons simplement le lien avec les autres textes de ce jour. Première lecture : une exaltation discrète de la conception virginale du Sauveur en Marie et de l’adoration juste que l’on doit avoir.


Le psaume reprend le cantique des trois enfants et nous appelle à louer Dieu éternellement.


Quant à l’évangile, il vient nous dire que la Parole de Dieu est vérité et que cette vérité nous rendra libres. N’est-ce pas cette vérité qui naît dans le sein de la Vierge ? N’est-ce pas cette Parole qui doit être la source de notre louange ? Une Parole qui n’est pas que celle du Nouveau Testament, mais de toute la Bible.


Ne soyons pas des adeptes de Marcion… Au IIe siècle, Marcion ressent comme une vocation impérieuse le devoir de purifier la foi chrétienne de sa gangue hébraïque et de libérer l'homme de la domination du Dieu justicier. Il refuse alors tout le substrat vétérotestamentaire de notre foi chrétienne pour ne garder que les évangiles, et surtout celui de Luc. Il sera condamné en 144. Jésus lui-même fait référence à des personnages de l’Ancien Testament, comme aujourd'hui Abraham. Devrions-nous caviarder les évangiles pour ne plus faire de références à l’Ancien Testament ? De fait, regardez bien nos programmes de catéchèses, et mêmes nos homélies… Combien font encore référence à ces textes, hormis un petit bout de Genèse et de l’Exode, quelques versets « bien sentis » tirés des prophètes, et les psaumes. Ne sommes-nous pas à deux doigts du marcionisme ? Jean-Paul II disait que le christianisme respire avec deux poumons : l’orient et l’occident. Eh bien, il me semble que la liturgie respire aussi avec deux poumons : l'Ancien et le Nouveau Testament !


Au fil de la liturgie


J’en viens donc à cette respiration liturgique. Non dans l’acte liturgique lui-même, mais dans son cadre. Comme je l’écrivais hier, le cadre de l'église est essentiel car il est le lieu où va s’opérer notre transit (transitus) vers le ciel. Il doit donc être habité (habitus), habité par Dieu, par sa Parole et nous habiter. Cet habitation se fait par le décor. Ce mot a mauvaise presse car il évoque, à nos yeux, des magasins Ikéa ou quelques tableaux et meubles bien disposés dans une pièce. Mais le mot à plus de sens : il ne s’agit pas de décoration mais de décor. Revenons-en à l’étymologie du mot : il veut dire orner, parer, honorer d’après Alain Rey. Je fais le lien avec un autre mot : cosmos. Immédiatement nous pensons à des planètes qui tournent dans le ciel. Pourtant, le mot cosmos, étymologiquement veut dire « la mise en ordre, l'ornement ». Il donne en ce dernier le mot cosmétique. Le décor d’un lieu de culte n'est pas une cosmétique. En italien, j’aime ce sens, on appelle « trucco » le maquillage, ce qui truque les choses ! Le décor n’est pas un trucage. Il est un ornement qui met en ordre la liturgie, qui orne et fait respirer tout l’acte liturgique et ceux qui y participent.


Ainsi, cette enluminure d'aujourd'hui donne de la respiration à la Parole de Dieu, elle lui donne sens et vie. Le lien qu’elle fait avec l’Ancien Testament ne fait pas qu’éclairer le Nouveau, elle lui donne du souffle. Ce souffle n'est autre que celui de l’Esprit. Ainsi, lorsque l’art « souffle » du sens dans la liturgie, il est pleinement respiration divine. Les trois enfants dans la fournaise sont, par exemple, représentés dans les catacombes de Priscilla (IIIe siècle).



Cela a du sens, dans un lieu où l'on enterrait les défunts, de représenter cette scène. Ne sortiront-ils pas vivant de la fournaise, signe d’espérance en la résurrection attendue pour ceux que l'on a déposé dans les catacombes ? Il me semble presque que cette image a plus de force que si l’on avait représenté un Jésus triomphant sortant de sa tombe. Même si elle en est la préfiguration. Mais peut-être que nous sommes encore des enfants, un peuple de l’Ancien Testament, qui peut supporter les images anciennes avant de pouvoir regarder en face celles du Christ vainqueur ? Ainsi lit-on dans l’épître aux Hébreux (He 5, 12) : « Depuis le temps, vous devriez être capables d’enseigner mais, de nouveau, vous avez besoin qu’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu ; vous en êtes au point d’avoir besoin de lait, et non de nourriture solide »…


Un des drames esthétiques vécu en Occident a été la destruction de beaucoup de peintures pariétales, ce qui ne fût pas le cas, malgré la crise iconoclaste, en Orient. On en trouve encore en France dans quelques églises ou cryptes comme à Tavant ou Saint-Savin-sur-Gartempe. Ce qui est intéressant dans la fresque est qu’on ne peut pas la déplacer. On a donc fait attention à l’endroit où on l’a peinte. Un tableau, suivant l’humeur du curé ou des paroissiens, ou l’air du temps, on le déplace, voire on le retire. Une fresque, ce n'est pas le cas. Elle va donc respirer la liturgie ! Je m’explique… D’abord, la respiration a lieu en trois temps : on inspire, puis il y a un très court laps de temps ou le poumon se bloque, puis on expire. Si vous me permettez cette image, la fresque va faire la même chose : elle va « inspirer » l’acte liturgique qui se déroule dans l’église, s’en imprégner, se lier à lui. Puis il y un temps « hors du temps ». Et enfin, elle va expirer, en dehors de l’acte liturgique ce qu’elle a reçu. Cela se ressentira lorsqu’on priera seul dans l’église, par exemple. N’est-ce pas la même chose au niveau des odeurs, bien prosaïquement ? Durant la liturgie des odeurs se diffusent : encens, cire des cierges, encaustique, etc. Vous retournez dans l’église après et vous percevez toutes ces odeurs : elles rendent vivante, actuelle, présente la liturgie qui vient de se passer et qui continue de résonner. Et ce mot résonner est intéressant. On pourrait dire que les murs, le décor, toute l’église continue de faire écho de ce qui vient de se vivre (comme une notre d’orgue continue parfois de faire vibrer l’air). Faire écho, en grec, se dit « catéchèse » (κατηχεĩν (katékhein) littéralement « faire résonner »). L’église continue de résonner, elle devient catéchèse. Une catéchèse non didactique bien sûr, mais qui n’en est pas moins transmission de la foi…


J'en reviens donc à mes fresques. Elles participent à cette respiration, à cet écho, à cette résonance du message de la foi. Et (Dieu sait qu’on s'en aperçoit en art byzantin) elle continuent de faire vivre la liturgie. C’est bien pour cela, qu’elles ne sont pas peintes n’importe où ; elles restent en lien avec l’acte qui se déroule à leurs abords. Elles font plus que l’illustrer (en ce cas, elles seraient des décorations), elles en sont le miroir. Mais j’arrête là ! J’y reviendrai au fil des semaines… patience !


Au fil de mes lectures


Vous savez mon amour de Georges Bernanos ! Je vous conseille la lecture d’un petit livre qui « actualise » la parole de celui qu’on qualifiait de prophète voici plus de 80 années. Il est écrit par Sébastien Lapaque et s’intitule « Georges Bernanos encore une fois: Et quelques autres textes précédés de La France contre les robots ou le sermon aux imbéciles » aux éditions Les Provinciales (2018). Il garde le style pamphlétaires et incisif de Bernanos en montrant avec brio que les paroles de l’auteur ont aujourd'hui encore plus de résonances que lorsque Bernanos les a publiées. 177 pages de bonheur, parfois corrosif et dérangeant, mais des pages de vérité.

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