Mercredi, 7e semaine du T.O. — année paire

Vous n’êtes qu’un peu de brume… -



Promeneur au-dessus de la brume,

Caspar David Friedrich (Greifswald, 1774 - Dresden, 1840),

Huile sur toile, 94,8 x 74,8 cm, 1817-1818,

Kunsthalle, Hambourg (Allemagne)


Lecture de la lettre de saint Jacques (Jc 4, 13-17)

Bien-aimés, vous autres, maintenant, vous dites : « Aujourd’hui ou demain nous irons dans telle ou telle ville, nous y passerons l’année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent », alors que vous ne savez même pas ce que sera votre vie demain ! Vous n’êtes qu’un peu de brume, qui paraît un instant puis disparaît. Vous devriez dire au contraire : « Si le Seigneur le veut bien, nous serons en vie et nous ferons ceci ou cela. » Et voilà que vous mettez votre fierté dans vos vantardises. Toute fierté de ce genre est mauvaise ! Être en mesure de faire le bien et ne pas le faire, c’est un péché.


Saint Polycarpe : 70 ou 89 - 23 février 155, Smyrne (Asie mineure)

Polycarpe est adolescent quand il entend l'apôtre saint Jean parler de Jésus. Il se convertit et devient son disciple. Jean le place à la tête de l'Église de Smyrne. L'évêque aura à son tour un célèbre disciple : le futur saint Irénée, évêque de Lyon. Durant soixante-dix ans, Polycarpe dirige l'Église de Smyrne, combat les hérésies, multiplie les échanges avec la communauté d'Antioche depuis qu'il s'est lié d'amitié avec Ignace. Polycarpe est très âgé lorsque l'empereur Marc-Aurèle déclenche une nouvelle persécution contre les chrétiens. Le proconsul lui commande : « Maudit le Christ ! » Avec noblesse, Polycarpe rétorque : « Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m'a fait que du bien. Comment pourrais-je outrager mon Créateur, mon Roi et mon Sauveur ? » Il est condamné à être brûlé vif. Un témoin raconte : « On alluma le feu. Celui-ci s'arrondit en forme de voûte comme la voile d'un vaisseau gonflée par le vent qui entourait comme d'un rempart le corps du Martyr... Lui était au milieu, non comme une chair qui brûle, mais comme un pain qui cuit. » Des parfums délicieux montent du bûcher. Pour couper court au miracle, le proconsul ordonne alors que Polycarpe soit tué d'un coup de glaive. Peu de temps après, la persécution cesse.

Polycarpe, nous te prions pour les personnes âgées, surtout celles qui se retrouvent seules après une vie bien remplie. Permets-nous de découvrir les trésors qui sont en elles et, dans l'Eglise, à nous réjouir de la fidélité de leur foi.

Méditation

De cet extrait de saint Jacques, je retiendrai trois idées :

  1. Nous sommes identiques à de la brume,

  2. Si le Seigneur le veut bien…

  3. Être en mesure de faire le bien et ne pas le faire, c’est un péché.

En fait, toutes ont un point commun : la gestion du temps. En effet, suivant la façon dont nous l’appréhendons, le temps peut nous mener au Royaume ou nous en éloigner. On peut ainsi bâtir des châteaux en Espagne : « Aujourd’hui ou demain nous irons dans telle ou telle ville, nous y passerons l’année, nous ferons du commerce et nous gagnerons de l’argent ». C’est-à-dire imaginer que nous avons la totale maîtrise du temps, et qu’une fois les choses bien programmées, elles ne peuvent que réussir (rappelez-vous la méditation sur le phénomène actuel des « process » : si c’est écrit, ça se réalisera tel que nous l’avons prévu…). Ceux-là croient qu’ils maîtrisent le temps, qu’ils l’enserrent entre leurs mains, qu’ils en sont les propriétaires. Mais si Jacques utilise l’image de la brume, ce n’est pas dénué de sens. Une brume que l’on peut comprendre en un double sens.


D’abord, comme il l’explique, que nous sommes nous-mêmes de la brume. Elle se lève au matin, et aux premiers rayons de soleil, elle se dissipe. Elle croyait s’accrocher à quelque montagne, pouvoir ainsi durer, mais en quelques minutes, elle se réchauffe et disparaît. À l’image de ce prometteur qui domine la montagne à laquelle est accrochée la brume. Il la regarde, il croit qu’elle va durer. Mais quelques instants plus tard, elle n’est plus. Qui d’entre-nous n’aimerait s’accrocher à la vie — c’est même un réflexe naturel de l’homme — ? Qui d’entre-nous ne rêve de gloire ou au moins de laisser une trace dans le monde, de ne pas sombrer dans l’oubli ? N’avez-vous jamais ressenti ce pincement au coeur en vous promenant dans un cimetière et en découvrant que tant de tombes sont abandonnées, tant de noms effacés ? Comment ne pas penser à notre propre existence ? Qui se souviendra de moi ?


Oui, nous sommes de la brume si nous voulons rester accrochés à notre montagne terrestre. Mais si nous laissons le soleil divin se lever sur notre vie, alors, au jour où la brume de notre existence terrestre disparaîtra, nous pourrons rejoindre le soleil qui luit toujours au-dessus de nos nuages. Pour reprendre le tableau, cet homme mélancolique ne comprend pas que son regard est horizontal, et que s’il levait les yeux, s’il donnait de la verticalité à sa vie, alors il verrait le soleil de Dieu ; et si même tous l’oubliaient et ne donnaient aucune gloire à ce qu’il fut, jamais Dieu ne l’oublierait, jamais Dieu ne lui retirerait la gloire de la divinisation promise. Si le temps terrestre est une ligne horizontale sur laquelle nous ne sommes qu’un point, qu’une brume, le temps de Dieu est vertical, et nous sommes sur sa « ligne » une étoile qui doit resplendir des rayons du soleil divin.


Permettez-moi un petit aparté sur cette notion « solaire ». Grégoire Palamas (1296-1359) va entrer en controverse théologique avec Barlaam le Calabrais sur la question de la connaissance de Dieu. Ce dernier refuse d’accepter que l’on puisse connaître Dieu en son essence. À tout le moins, on peut être sûr, par raisonnement, de son existence, mais il est impossible de le connaître « essentiellement ». Il sera donc contredit par Palamas — qui ne désire que le salut et la déification de l’homme — en établissant une distinction en Dieu entre son essence imparticipable et les énergies participables, distinction soulignant que Dieu est effectivement inconnaissable en lui-même, en son essence, comme le rappelle Barlaam, mais que l’homme n’est pas contraint pour autant à l’ignorance, parce que Dieu dans sa bonté se révèle à lui tel qu’il est, dans son énergie, où il est totalement présent et agissant.


Pour comprendre ce "petit" problème théologique, prenons l’image du soleil. Qui de nous pourrait le connaître en essence ? Nous savons son existence, il suffit de lever les yeux (quand on peut le voir, ce qui est plutôt rare en Normandie…). Mais pourrions-nous participer à son essence, êtres-nous mêmes « solaires », l’approcher ? Impossible. Pourtant, nous en recevons les énergies, de par son rayonnement. N’en est-il pas de même pour Dieu ? Difficile de participer à son essence, à sa nature divine, alors que nous ne sommes faits que de simple nature humaine. Pourtant, nous en recevons les énergies, nous pouvons être illuminés de ses rayons. L’Esprit n’est-il pas l’énergie d’amour de Dieu? Ne sommes-nous pas brûlés d’amour, sans être consumés, dans la prière, la méditation des Écritures ou les sacrements ? En cette énergie que nous recevons, il est totalement présent et agissant. Et en quoi agit-il ? Il vient dissiper les brouillard de nos vies !


Car nos vies sont un brouillard, une brume, si nous ne laissons pas le soleil le dissiper. Le drame du brouillard est qu’il est à la fois insaisissable et qu’en plus il ôte toute vue. Et nous, nous agitons au milieu de ce brouillard, nous remuons les bras dans l’espoir de le faire disparaître ! Aucune efficacité ! Nous croyons qu’en avançant, nous allons enfin voir plus loin. Mais nous butons sur toutes sortes d’obstacles que nous ne pouvons discerner, et envers et contre tout… le brouillard nous suit : nous sommes la montagne à laquelle il s’est accroché. D’un brouillard qui nous environne, nous sommes devenus nous-mêmes brouillard. À un tel point que nous en sommes retournés… Je m’explique ! Voici quelques années, j’eus la chance de passer mon permis de pilote d’avion (de coucous, rassurez-vous !) L’instructeur me fit un jour entrer dans un énorme nuage et masqua d’une couverture les instruments de navigation, dont l’essentiel : « l’horizon artificiel ». Les perturbations nuageuses font que vous êtes sacrément secoués. Mais vous n’avez plus aucun point de repère : vous êtes dans le brouillard dans tous les sens du terme. Un affreux mal de tête commençait à m’oppresser. Sortant enfin du nuage… je volais à l’envers, sur le dos ! Sans point de repère, on peut vite se retrouver sens dessus-dessous. L’instructeur me donnait alors la clé : chercher à toujours sortir du nuage par le haut, là où le soleil dissipe les vapeurs. Ainsi, en choisissant la ligne du temps vertical, celle de Dieu, je passe au dessus, me laisse enflammer par l’énergie d’amour divin, et je sors ainsi de mon marasme brumeux ! Voilà pour le premier point : prenons de la hauteur ! Ou du moins, essayons de sortir la tête des nuages.



Comment faire, me direz-vous ? La réponse se trouve dans les deux points suivants :


2. Si le Seigneur le veut bien…

3. Être en mesure de faire le bien et ne pas le faire, c’est un péché.


Car c’est bien le libre arbitre de Dieu qui s’exerce (Mt 5, 44-45) : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Pour reprendre l’image du soleil, ce n’est pas notre volonté qui fera bronzer notre peau, mais notre désir de nous exposer au soleil. Après, des peaux brunissent, d’autres non. C’est l’affaire de Dieu. Une nouvelle fois, le chrétien a une obligation de moyens (faire tout ce qui est en son pouvoir) mais aucune obligation de résultat. Ça, c’est l’affaire de Dieu (2 Ch 20, 15 : « Car ce combat n’est pas le vôtre, mais celui de Dieu. ») Comme cet homme qui demande au Christ sa purification par ses mots empreints du plus grand respect (Mt 8, 2) : « Et voici qu’un lépreux s’approcha, se prosterna devant lui et dit : Seigneur, si tu le veux, tu peux me purifier. »


Quant à cette « obligation de moyens », Jacques la décrit en de simples mots : « Être en mesure de faire le bien et ne pas le faire, c’est un péché. » Nous ne devons pas seulement tout faire pour éviter le péché, mais tout faire pour multiplier le bien, à chaque occasion, si insignifiante soit-elle. Alors, nous entendrons au Jugement dernier le Christ nous dire (Mt 25, 40) : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Mais seuls ceux qui s'extraient de leur brume pour recevoir les énergies divines en auront la force et le courage…


Peut-être en redisant le Cantique de Zacharie (Lc 1, 68-79) :


Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël qui visite et rachète son peuple.

Il a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur,

comme il l’avait dit par la bouche de Saints, par ses prophètes, depuis les temps anciens :

salut qui nous arrache à l’ennemi, à la main de tous nos oppresseurs,

amour qu’il montre envers nos pères, mémoire de son alliance sainte,

serment juré à notre père Abraham, de nous rendre sans crainte,

afin que délivrés de la main des ennemis nous le servions, dans la justice et la sainteté en sa présence, tout au long de nos jours.

Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut : tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins

pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés,

grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut,

pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix.