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Samedi, 29e semaine du T.O. — année impaire

« Mieux vaut un homme patient qu'un héros » (Pr 16, 32) -



Le figuier stérile,

James Tissot (Nantes, 1836 - Chenecey-Buillon, 1902),

Illustration pour « La vie du Christ », aquarelle et gouache sur papier, 14,6 x 19,4 cm, 1886-1894,

Brooklyn Museum of Art, Brooklyn New-York (U.S.A.).


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc. (Lc 13, 1-9))

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?” Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” »


Méditation

S’il est bien une vertu qui me manque, c’est celle de la patience ! Il est vrai que mon auteur fétiche m’avait pourtant prévenu : « L’espérance se conquiert. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts et d’une longue patience » (Georges Bernanos). En fait, on conquiert l’espérance en conquérant la patience. Et s’il en est un qui est patient avec moi, c’est bien Dieu ! Saint Pierre avait averti ses contemporains (2 P 3, 9) : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. » Il attend patiemment ma véritable conversion, ma métanoïa la plus profonde. Il me laisse le temps de la prière, de la méditation, de la lecture. Le temps pour gravir le dur chemin du Mont Carmel, le dur chemin qui mène, comme le dira Thérèse d’Avila, à la dernière pièce du Château intérieur. Il patiente, espérant que je me lève, que je prenne ma vie en main, que je sorte de la tentation du désespoir pour trouver le chemin d’une invincible espérance. Il est là. Bien sûr, il se fait discret, il ne s’impose pas. Et à tous ceux qui voudraient fermer le dossier, le considérant comme trop peu efficace, il répond : « Laisse-le encore cette année… » Mais si je lis bien l’évangile, il ajoute : « le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. »


En fait, pour aiguiser mes sens, pour attiser ma conversion, Dieu va me bêcher. Et me bêcher avant d’y parsemer du fumier. Me bêcher ? Me remuer, remuer ma terre, mon humus, ma condition adamique (car Adam veut bien dire « terre, glaise »). Il sait que je suis fait de boue. Il n’en est pas outré, d’abord parce que c’est lui qui m’a créé, mais aussi parce qu’il utilise cette même boue — celle qu’il fait avec sa salive — pour guérir les yeux de l’aveugle (Jn 9). Il ne vient pas remuer la boue, comme le pense la triste expression populaire : il vient plutôt l’aérer, lui rendre ses capacités productives. Il vient me faire comprendre que ma boue, mes faiblesses, seront le lieu de la fruition. Saint Paul ne l’avait-il pas déjà découvert (2 Co 12, 10) : « C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » ? Si je refuse mes faiblesses, si je n’accepte pas la boue dont je suis fait, si je ne laisse pas Dieu la remuer, si douloureux cela soit-il, comment pourrais-je porter du fruit ?


Et voilà que, non content de m’avoir fouillé les entrailles, il vient y ajouter du fumier ! Ai-je besoin de vous expliquer de quoi est fait le fumier ? C’est loin d’être ragoûtant, et l’odeur en est souvent incommodante (venez à la campagne, vous comprendrez…) Pourtant, sans fumier peu ou pas de germination. Qu’est-ce donc que ce fumier, si ce n’est mon péché ? Il vient l’ajouter à mon humus naturel. Pour que je comprenne que je ne pourrai jamais éradiquer le fumier de ma vie, mais que je peux le transformer en engrais. Éradiquer est une erreur que nous faisons souvent. Pour changer un peu, un extrait de… Bernanos (vous allez, ou en être saoulés, ou vous mettre à le lire !). De nouveau le curé de Torcy (quelle sagesse possède cet homme !) dans Journal d’un curé de campagne :


« J’avais jadis – je vous parle de mon ancienne paroisse – une sacristaine épatante, une bonne sœur de Bruges sécularisée en 1908, un brave cœur. Les huit premiers jours, astique que j’astique, la maison du bon Dieu s’était mise à reluire comme un parloir de couvent, je ne la reconnaissais plus, parole d’honneur ! Nous étions à l’époque de la moisson, faut dire, il ne venait pas un chat, et la satanée petite vieille exigeait que je retirasse mes chaussures – moi qui ai horreur des pantoufles ! Je crois même qu’elle les avait payées de sa poche. Chaque matin, bien entendu, elle trouvait une nouvelle couche de poussière sur les bancs, un ou deux champignons tout neufs sur le tapis de chœur, et des toiles d’araignées – ah, mon petit ! des toiles d’araignées de quoi faire un trousseau de mariée. Je me disais : « Astique toujours, ma fille, tu verras dimanche. » Et le dimanche est venu. Oh ! un dimanche comme les autres, pas de fête carillonnée, la clientèle ordinaire, quoi. Misère ! Enfin, à minuit, elle cirait et frottait encore, à la chandelle. Et quelques semaines plus tard, pour la Toussaint, une mission à tout casser, prêchée par deux Pères rédemptoristes, deux gaillards. La malheureuse passait ses nuits à quatre pattes entre son seau et sa vassingue – arrose que j’arrose – tellement que la mousse commençait de grimper le long des colonnes, l’herbe poussait dans les joints des dalles. Pas moyen de la raisonner, la bonne sœur ! Si je l’avais écoutée, j’aurais fichu tout mon monde à la porte pour que le bon Dieu ait les pieds au sec, voyez-vous ça ? Je lui disais : « Vous me ruinerez en potions » – car elle toussait, pauvre vieille ! Elle a fini par se mettre au lit avec une crise de rhumatisme articulaire, le cœur a flanché et, plouf ! voilà ma bonne sœur devant saint Pierre. En un sens, c’est une martyre, on ne peut pas soutenir le contraire. Son tort, ça n’a pas été de combattre la saleté, bien sûr, mais d’avoir voulu l’anéantir, comme si c’était possible. Une paroisse, c’est sale, forcément. Une chrétienté, c’est encore plus sale. Attendez le grand jour du Jugement, vous verrez ce que les anges auront à retirer des plus saints monastères, par pelletées – quelle vidange ! Alors, mon petit, ça prouve que l’Église doit être une solide ménagère, solide et raisonnable. Ma bonne sœur n’était pas une vraie femme de ménage : une vraie femme de ménage sait qu’une maison n’est pas un reliquaire. Tout ça, ce sont des idées de poète. »


Non, nous ne sommes pas des reliquaires ! Et ce fumier, notre péché, nos saletés, peut devenir un engrais… Permettez-moi un exemple. Imaginez que vous ayez au beau milieu de votre parquet des lattes pourries. Vous n’avez pas envie que vos visiteurs les voient. Alors, vous mettez un joli tapis dessus et une table pour éviter que quiconque n’y mette son nez. Mais le trou est toujours là. Il peut même s’agrandir et accueillir joyeusement une mérule. Changer les lattes n’est pas toujours possible et risque même de « détonner » au lieu d’un parquet ancien. Je ne vois qu’une seule solution. Retirez le tapis et la table. Sciez bien les lattes jusqu’à la limite de la pourriture. Emplissez le trou de terre et de fumier, et plantez ici une belle plante verte ! Ce que vous cachiez resplendira aux yeux de tous. Ce que vous estimiez dégradé deviendra beauté.


Nous ne changerons pas notre nature humaine, mais nous pouvons la transformer pour qu’elle devienne patiemment nature appelée à être divinisée… Laissez Dieu retourner votre terre (ça s’appelle la conversion), laissez-le y mettre du fumier (ça s’appelle la réconciliation avec Dieu mais aussi avec soi-même) et prenez patience : la grâce finit toujours par émerger.

La Prière de l’Abbé Ludovic Lécuru « Seigneur, apprends-moi à marcher au pas de ta Providence » :

« Seigneur, Toi qui veux nous sauver, Tu Te montres patient à notre égard. Apprends-nous à T'imiter. Que ma patience illustre mon amour pour Toi, pour mon prochain, pour moi-même. Je dois accepter que les autres soient là où ils en sont. Je dois savoir les attendre en essayant de me mettre cinq minutes à leur place. Vois mes négligences. Soutiens-moi pour que je vive avec les autres en toute humilité, douceur et patience. La patience fera de moi un disciple doux et humble de cœur. Apprends-moi à marcher au pas de ta Providence. Pour Toi un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Aide-moi à prendre du recul par rapport aux événements. Fais-moi vivre au rythme de l'instant présent, sans hâte ni précipitation, ne faisant qu'une chose à la fois pour rester unifié(e) sous Ton regard. Je veux souvent aller trop vite. Or, un fruit mûri trop vite n'a pas de saveur. Agis dans ma vie comme Tu voudras, quand Tu voudras, où Tu voudras. Si je suis impatient(e), c'est que je veux faire tout tout(e) seul(e). Comme les saints, je désire apprendre à lâcher prise. Seigneur, donne-moi la patience ! Ainsi soit-il. »

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