Samedi, 5e semaine de Carême

Vous ne voyez pas quel est votre intérêt ? -


Au fil de la Parole de Dieu,


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 11, 45-57)

En ce temps-là, quand Lazare fut sorti du tombeau, beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais quelques-uns allèrent trouver les pharisiens pour leur raconter ce qu’il avait fait. Les grands prêtres et les pharisiens réunirent donc le Conseil suprême ; ils disaient : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation. » Alors, l’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » Ce qu’il disait là ne venait pas de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ; et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. À partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer. C’est pourquoi Jésus ne se déplaçait plus ouvertement parmi les Juifs ; il partit pour la région proche du désert, dans la ville d’Éphraïm où il séjourna avec ses disciples. Or, la Pâque juive était proche, et beaucoup montèrent de la campagne à Jérusalem pour se purifier avant la Pâque. Ils cherchaient Jésus et, dans le Temple, ils se disaient entre eux : « Qu’en pensez-vous ? Il ne viendra sûrement pas à la fête ! » Les grands prêtres et les pharisiens avaient donné des ordres : quiconque saurait où il était devait le dénoncer, pour qu’on puisse l’arrêter.



Le jugement du Sanhédrin : il est coupable !

Nikolaï Gay (Voronej, 1831 - Chernikov, 1891)

Huile sur toile, 201.3 х 297.5 cm, 1892

Galerie Tretiakov, Moscou (Russie)


Présentation de la galerie Tretiakov

En 1892, après le tableau Qu'est-ce que la vérité ? mais avant la création du Golgotha, Gay peint la grande toile Le Sanhédrin passe le jugement. "Il mérite la mort ". La toile représente une sortie solennelle et splendide du Sanhédrin qui vient de prononcer une condamnation à mort contre Jésus (Matthieu 26, 66-68). La figure frêle et faible du Christ est opposée à l'autorité de la magnificence extérieure. La peinture a été interdite d'affichage à la 20e exposition de la Société des expositions itinérantes par le grand-duc Vladimir Alexandrovitch, président de l'Académie impériale des arts. Après cette l'interdiction, l'auteur a emmené le tableau dans son domaine du village d'Ivanovsky, dans le gouvernorat de Tchernigov, où il a continué à travailler sur la toile. Ses lettres à Léon Tolstoï révèlent qu'il a fallu beaucoup de temps à l'artiste pour refaire le visage et la silhouette du Christ. Beaucoup de ses contemporains (V. D. Polenov, I. E. Repin, V. S. Stasov, T.L. Tolstaya et autres), tout en appréciant l'importance de la tâche assignée par l'artiste et son incarnation picturale, n'ont pas approuvé la façon dont le Christ était représenté. Située dans la galerie Tretiakov depuis 1897, la toile a rarement été montrée : après 1917 - pour des raisons idéologiques, et plus tard en raison de son mauvais état : la détérioration et la déformation de la toile, le vernis assombri par le temps. En décembre 2008, après une longue et minutieuse restauration, les spectateurs ont revu ce tableau exceptionnel.


Le peintre

1831-1894, peintre. Gay étudie à l'Académie de Saint-Pétersbourg dans l'atelier de Bassine et obtient en 1857 une bourse d'étude. L'artiste part alors pour Rome et Naples de 1857 à 1860, puis à Florence de 1861 à 1869. Le peintre est influencé par Ivanov et par les ouvrages du philosophe Joseph Ernest Renan, il s'en inspire pour ses peintures religieuses. Il expose à partir de 1863, sa toile, la Cène, qui crée l'évènement à Saint-Pétersbourg et qui contribue au déclenchement de la révolte des Quatorze (scission qui sera à l’origine de la formation du groupe des Ambulants) ou Peredvijniki en russe.


Le peintre devient, en 1872, membre de l'Académie de Saint-Pétersbourg, Gay se retire dans la province de Tchernigov, y étudie la religion et la philosophie et se lie d'amitié avec Léon Tolstoï à partir de 1882. À partir de 1889, l'artiste reprend ses pinceaux et exécute plusieurs grandes compositions sur la vie du Jésus, d'un style mystique, réaliste et monumental dont la sublime composition, La Crucifixion, peinte vers 1892, l'oeuvre est retirée sur l'ordre du tsar Alexandre, lors de l'exposition des Ambulants, elle est alors jugée choquante et presque blasphématoire. Parallèlement, il exécute tout au long de sa carrière des portraits.


Nicolaï Gay mourut dans sa ferme en 1894. Son fils aîné, qui s'appelait également Nikolaï, hérita d'une grande partie de l'œuvre. À la fin de sa vie, Nicolaï Gay (fils) légua l'intégralité des travaux de son père à sa bienfaitrice suisse Béatrice de Watteville (en russe : Беатриса де Ваттвилль) en échange d'une rente jusqu'à la fin de sa vie. Elle décéda en 1952, mais personne ne fut en mesure de retrouver les œuvres dans son château. Des esquisses des principales œuvres de N. Gay, ainsi que les illustrations réalisées pour des œuvres de Tolstoï ont été retrouvées par un collectionneur d'art dans une brocante de Genève en 1974. Ainsi, le destin de beaucoup de ses œuvres reste un mystère.


Ce que je vois

Nous sommes dans une sorte d’entrée du Temple, un vestibule peut-être. La seule lumière vient des ménorah allumées le long du mur (chandeliers à sept branches) et posées sur de massifs supports de pierre, ainsi qu’une lampe à huile qui pend du plafond. L’ambiance feutrée oscille entre le doré et le jaunâtre créant une atmosphère intimiste et lourde. Trois groupes se distinguent. Dans le fond, un peu en hauteur (peut-être sur une sorte de balcon ouvert), un groupe de cinq hommes regardent les deux scènes qui se déroulent sous leurs yeux : la procession du grand prêtre à droite, et la dispute le long du mur de gauche. L’un deux assis, pleure et prend sa tête entre ses deux mains ; son voisin le regarde ne sachant que faire.


Devant eux passe un groupe bigarré qui se dirige vers la sortie, du moins, on peut le supposer vu la lumière qui les illumine et venant de l'endroit vers lequel ils se dirigent. Au centre, un Grand-prêtre richement habillé, couvert du Talith de prière, tient dans sa main gauche un des rouleaux de la Torah qui va être lu devant la communauté. Derrière, deux autres prêtres le suivent, sûrement pour l’assister. Entre eux des personnages adultes, des enfants et des jeunes se glissent : ils tiennent des instruments, comme cette petite harpe. Un autre enfant, plus jeune et qui nous regarde, tient un bouquet de branchages. Derrière le Grand-prêtre, un autre soutient le bras qui porte les lourds rouleaux de la Loi, sertis dans une protection métallique ouvragée. Enfin, à ses côtés, l’un d’eux se retourne comme surpris par la dispute du groupe de gauche. On peut être surpris par ces enfants. Sont-ce des filles ? Cela serait surprenant pour ne pas dire impossible : les femmes n’avaient pas accès à l’intérieur du Temple, un parvis leur était réservé. Faut-il plutôt y voir des adolescents dont les traits graciles ne marquent pas encore suffisamment leur caractère masculin ?


Le long du mur, un autre groupe semble prendre part à une verte dispute qui opposent ces Juifs à un seul homme frêle, adossé à la paroi. On distingue à peine ses traits. Et pourtant, c'est Jésus. De la main gauche, il se tient le menton, comme s’il méditait sur les propos apparemment haineux que lui tient son vis-à-vis. Est-ce qu‘il saisit le manteau posé sur les épaules du Christ ? En tous les cas, le geste est violent et montre clairement la colère sans mesure de ses accusateurs. Un autre vieillard lève le doigt vers le ciel comme pour prendre Dieu à témoin. Derrière, on aperçoit, dépassant du groupe, des bâtons et des lances, peut-être celles des gardes. L’impression qui en ressort est celle de plusieurs versets du psaume 21 :

Des fauves nombreux me cernent, des taureaux de Basan m'encerclent. Des lions qui déchirent et rugissent ouvrent leur gueule contre moi. (versets 13 et 14) Oui, des chiens me cernent, une bande de vauriens m’entoure. (verset 17)

La tension est à son comble, ils semblent prêts à l’écharper. Et lui reste seul, non pas indifférent, mais serein, ne répondant pas à ces attaques agressives. Son heure n’est pas encore venue…


Commentaire

Je vois en ce tableau trois groupes qui se confondent, s’opposent ou se mêlent.

  1. Premier groupe : la procession

La procession qui passe au milieu et semble être indifférente à cette dispute et à cet homme attaqué par une « bande de vauriens ». Comment ne pas penser à la parabole du bon samaritain et à ces prêtre et lévite qui ignorent l'homme agressé au bord du chemin. Sous couvert de la Loi, ils s’interdisent tout geste de compassion. Ils sont l’illustration parfaite de ce qu'a dit le Grand-prêtre dans l’évangile de ce jour : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » Leur regards sont fermés, leurs coeurs sont aussi rabougris que la peau de leurs visages. Seul un enfant se retourne. En voilà un qui se laisse toucher… En le voyant au milieu de ce groupe fermé de vieux « sages » sûrs d’eux-mêmes, je repense à la parabole de Jésus (Mc 2, 21-22) :

Personne ne raccommode un vieux vêtement avec une pièce d’étoffe neuve ; autrement le morceau neuf ajouté tire sur le vieux tissu et la déchirure s’agrandit. Ou encore, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; car alors, le vin fera éclater les outres, et l’on perd à la fois le vin et les outres. À vin nouveau, outres neuves.

Les vieilles outres passent et refusent d’entendre la nouveauté, car cela leur laisserait entendre qu’ils vont éclater : il vaut mieux que l’outre neuve éclate plutôt que la veille outre de la nation. Ce qui rassure, c’est ce jeune homme qui semble refuser de se laisser emmener dans cette procession d’orgueil : il se retourne. En fait, ne serait-il pas en train de se convertir ? Lui, pièce neuve, ne désire-t-il pas être cousu sur une étoffe neuve, celle que porte Jésus sur les épaules ? La preuve en est : un autre vieillard essaye de lui retirer cette étoffe neuve d’une main menaçante. Ils ne supportent pas cette nouveauté de l’évangile…


2. Deuxième groupe : les agresseurs


Voilà le bras armé du clergé en procession. Vous savez, dans toutes les manifestations, on voit au premier plan des manifestants « bien propres sur eux » qui portent haut et fort, mais dans le calme et la gravité, la revendication qu’ils estiment justes. Puis derrière, un petit groupe : les black-block qui, armés de bâton, vont agresser celui qui ne va pas se joindre aux protestations et qui iront jusqu’à le tabasser dans un coin.


Les voici ! Et je ne suis pas sûr que la police dans le fond, armée de lances, ne bouge le petit doigt devant l’agression… C’est d’autant plus « amusant » (je devrais dire stupéfiant) que ces hommes violents vont reprocher à Jésus de provoquer un « trouble à l’ordre publique ». S’il y a bien une chose que n’aiment pas les institutions bien établies, ce sont ces personnes qui viennent jeter le trouble par leurs paroles et leurs actes ; ceux qui font des vagues et empêchent les autres de tourner en rond ; ceux qui remettent en cause un ordre dont chacun devrait se satisfaire. Même si les excès furent désastreux, on peut comprendre les premières motivations des paysans et manœuvriers de la Révolution Française qui ne supportaient plus (dans le vrai sens du terme) les dérives d’un pouvoir royal, religieux ou noble qui les opprimait. Ce pouvoir qui se justifiait même comme un droit établi divinement… Le seul droit que Dieu donne aux hommes est celui de préserver la vie avant la hiérarchie et la Loi ! Jésus ne déclare-t-il pas (Mc 2, 27-28) :

« Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître, même du sabbat. »

Comment peuvent-ils entendre de tels propos eux qui pensent que l’on rejoint Dieu uniquement en respectant les règles ? Et voilà qu'en plus, ce trouble-fête les met aussi devant leurs incohérences (Mt 12, 9-14) :

Il partit de là et entra dans leur synagogue. Or il s’y trouvait un homme qui avait une main atrophiée. Et l’on demanda à Jésus : « Est-il permis de faire une guérison le jour du sabbat ? » C’était afin de pouvoir l’accuser. Mais il leur dit : « Si l’un d’entre vous possède une seule brebis, et qu’elle tombe dans un trou le jour du sabbat, ne va-t-il pas la saisir pour la faire remonter ? Or, un homme vaut tellement plus qu’une brebis ! Il est donc permis de faire le bien le jour du sabbat. » Alors Jésus dit à l’homme : « Étends la main. » L’homme l’étendit, et elle redevint normale et saine comme l’autre. Une fois sortis, les pharisiens se réunirent en conseil contre Jésus pour voir comment le faire périr.

Comment ne pas se mettre en rogne devant quelqu’un qui vient nous jeter aux nez nos incohérences ? Sauf… si on est humble ! Mais ce n’est apparement pas leur cas.


3. Troisième groupe : les indécis


C’est un groupe un peu plus disparate, ou diffus. J’y vois ce jeune garçon qui se retourne au milieu de la procession. Ou celui qui pleure dans ses mains. Ou celui qui paraît pris de commisération devant les larmes de son voisin, voire d’autres difficiles à repérer. En fait, ce groupe est diffus, il tient plus d’un parfum de miséricorde qui doucement se répand au milieu de la scène. Parfum de miséricorde et de conversion, de métanoïa. Voici un article que je viens de trouver sur un site de catéchèse catholique :


Métanoia

C’est un changement total de la pensée et de l’action qui permet de se laisser transformer par Dieu et qui ne consiste pas uniquement à revenir dans le droit chemin. La conversion entraîne des modifications dans toute l’existence.


Le sens est plus précis que celui d’épistrophè (cf.ci-dessous), car vis-à-vis de Dieu, la metanaoia est une aptitude de l’homme qui s’ouvre à une transformation radicale. La conversion advient sur une voie. Elle est dynamique, de l’ordre d’un processus et comporte des étapes. Ce terme utilisé surtout dans le Nouveau Testament signifie métamorphose. Cela nécessite une transformation intérieure suite à une prise de conscience provoquée par quelqu’un ou un évènement. Par exemple, en Mc 1,4, Jean Baptiste proclame un « baptême de conversion ». Il invite à se laisser transformer de l’intérieur. Il y a à se laisser retourner suite à un appel.


Metanoia suppose donc d’adopter une posture nouvelle. Il est bon qu’au fond de soi, il y ait une ouverture au changement, rendant possible le processus de conversion, c’est-à-dire l’écoute d’un appel et la réponse à donner. C’est le Christ qui prend l’initiative de s’approcher de nous et de nous ouvrir au Royaume (Mc 1,15). La conversion est liée à l’attitude d’accueil et à un évènement surprise qui va provoquer la conversion, d’où l’importance d’être en état de veille. Il n’y a pas de conversion sans dynamique appel/réponse.


Epistrophé

C’est un retournement, un renversement d’attitude, le retour vers un modèle passé. Mais c’est aussi un retour compris comme repentance ou une pression exercée par la collectivité. Le retournement est le lieu, la condition du changement.


Ce terme fait partie de la langue usuelle grecque. Au sens physique du terme, il s’agit de se tourner vers une orientation nouvelle au point de faire demi-tour. Au sens figuré, c’est tourner son attention vers quelque chose ou quelqu’un, se soucier de lui. Le changement se manifeste dans le passage d’une attitude à une autre.


Dans la Bible en langue grecque (Septante), il y a la même acception avec l’idée de revenir, de ramener au changement d’orientation. Par exemple, en Ac 15,3, les païens sont invités à « se retourner ».


Ces hommes sont-ils en étape de conversion totale ? Il me semble que oui pour l’adolescent qui se retourne ou pour celui qui pleure (qui semble aussi être jeune). Pour les plus âgés, ce n’est peut-être qu’épistrophé… Certains sont touchés jusqu'au plus profond de leurs entrailles (et c’est le sens du mot miséricorde : רחמים, « pluriel de plénitude » du mot rehem, qui désigne au sens premier le ventre maternel, le cœur et l'utérus d'une femme, et donc les entrailles de YHWH et la tendresse maternelle de Dieu pour son peuple et ses enfants, pour les petits et pour les pauvres) : ce sont les jeunes, les petits, les anawim. D’autres sont simplement touchés en surface (d’où le préfixe épi-), perturbés, voire choqués, mais cela changera-t-il profondément leur attitude ? L'âge a déjà fait son oeuvre, l’outre a vieilli et il est difficile d'y verser du vin nouveau, le tissu du vêtement est bien riche et il est hasardeux de le changer pour une étoffe neuve… Pourtant, même si le corps vieilli, le coeur peut rester jeune. N’est-ce pas ce que prônait Therèse de Lisieux dans sa « petite voie de l’enfance » ? N'est-ce pas ce à quoi Jésus nous invite quand il déclare (Lc 10, 21) :

À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.

Et je repense à ces pages merveilleuses de Georges Bernanos. L’esprit d’enfance se confond avec l’espérance. Rappelons-nous la préface des Grands cimetières sous la lune :

« Compagnons inconnus, vieux frères, nous arriverons ensemble, un jour, aux portes du royaume de Dieu. Troupe fourbue, troupe harassée, blanche de la poussière de nos routes, chers visages durs dont je n’ai pas su essuyer la sueur, regards qui ont vu le bien et le mal, rempli leur tâche, assumé la vie et la mort, ô regards qui ne se sont jamais rendus ! Ainsi vous retrouverai-je, vieux frères, tels que mon enfance vous a rêvés ».

Et plus loin :

« Oh ! Je sais bien ce qu’a de vain ce retour vers le passé. Certes, ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant, l’heure venue, c’est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père ».

Et cette admirable préface se termine par cette dernière phrase :

« Amère ironie de prétendre persuader et convaincre alors que ma certitude profonde est que la part du monde encore susceptible de rachat n’appartient qu’aux enfants, aux héros et aux martyrs ».

Seul cet esprit d’enfance, cette humilité de l’enfant, cette confiance de l’enfant, nous sauvera… Seul cet esprit d’enfance ne nous fera pas détourner le regard de Jésus et nous arrachera les larmes de la componction et de l’amour. Seul cet esprit d’enfance nous convertira en profondeur. Jésus, lui, nous attend. Il est dos au mur, il médite sur notre conversion, il est indifférent au Mal, il se laisse dépouiller. En fait, il prie pour notre conversion… Et la conversion, c’est de mettre Jésus au centre de tout, de garder les yeux rivés sur lui. Comme pour Pierre (Lc 22, 55-62) :

On avait allumé un feu au milieu de la cour, et tous étaient assis là. Pierre vint s’asseoir au milieu d’eux. Une jeune servante le vit assis près du feu ; elle le dévisagea et dit : « Celui-là aussi était avec lui. » Mais il nia : « Non, je ne le connais pas. » Peu après, un autre dit en le voyant : « Toi aussi, tu es l’un d’entre eux. » Pierre répondit : « Non, je ne le suis pas. » Environ une heure plus tard, un autre insistait avec force : « C’est tout à fait sûr ! Celui-là était avec lui, et d’ailleurs il est Galiléen. » Pierre répondit : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » Et à l’instant même, comme il parlait encore, un coq chanta. Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre. Alors Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » Il sortit et, dehors, pleura amèrement.

Au fil de mes pensées


J’ai souvent entendu dire que la sagesse venait avec l’âge. Est-ce si sûr ? Surtout quand on lit chez saint Paul (1 Co 1, 17-25) :

Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ. Car le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. L’Écriture dit en effet : Je mènerai à sa perte la sagesse des sages, et l’intelligence des intelligents, je la rejetterai. Où est-il, le sage ? Où est-il, le scribe ? Où est-il, le raisonneur d’ici-bas ? La sagesse du monde, Dieu ne l’a-t-il pas rendue folle ? Puisque, en effet, par une disposition de la sagesse de Dieu, le monde, avec toute sa sagesse, n’a pas su reconnaître Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par cette folie qu’est la proclamation de l’Évangile. Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

De fait, la sagesse, telle que nous l’entendons, ne semble pas tenir au nombre d’années. Les cheveux blancs ne marquent que les ans, pas la sagesse ! Alors que donne l’âge ? À ma petite expérience, l’avancée en âge donne doucement la capacité à distinguer l'essentiel du secondaire, voire du superflu. Pour un enfant, le désir de son jouet de Noël est essentiel. Pour le jeune homme, ce sera d'avoir son baccalauréat ou son examen d’université. Pour le jeune adulte, son premier salaire et son indépendance financière. Pour l’homme mûr… sa famille ! Pour le vieillard ? Je ne sais pas encore !


Voilà pourquoi j'ai aimé ce tableau de Nikolaï Gay. Plus on avance en âge et en expérience, plus on se dit que l’expérience n’apporte pas tant de choses que ça. Confucius disait : « L'expérience est une lanterne accrochée dans le dos, qui n'éclaire que le chemin parcouru. » Mais pas le chemin à venir. Par contre, l’expérience éclaire au moins une chose : l’importance de l’essentiel. Les années passant, je me dis que l’essentiel de ma vie n’est pas le nombre de messes célébrées, de baptêmes, d’homélies écrites ou prononcées, de voyages réalisés, de livres lus, et tant d'autres choses. L'essentiel est le visage du Christ. L'essentiel est de toujours chercher cette communion avec Dieu. Là est la vraie sagesse dont parlait saint Paul. Non pas « Vedi Napoli e poi muori » (Voir Naples et mourir — surtout que j’ai vu Naples !) Mais voir Jésus et mourir, ou accepter de mourir pour voir Jésus., voilà ce qui me semble essentiel.


Dans ce tableau, trois aspects de cet essentiel.


Le premier, cet adolescent qui se retourne, qui se convertit, et qui n’a pas attendu qu’il soit trop tard pour le faire. Bien sûr, il n’est jamais trop tard, mais remettre au lendemain n’est pas non plus la solution… ce ne serait que procrastination de conversion.


Le second, c’est cet homme qui pleure. Isaac le Syrien écrivait dans ses Discours ascétiques : « Par le flot incessant des larmes, l’âme obtient la paix des pensées. » De fait, les larmes lavent les âmes, elles en retirent les scories et permettent de mettre à jour l’essentiel : l’amour. Seul l’amour (et Dieu est amour — 1 Jn 4, 8 : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour ») est essentiel. Comme le chantait Serge Reggiani, la honte de pleurer… je vous mets l’intégrale des paroles :

Il est là comme un imbécile

De la rosée au bord des cils

Le coeur abruti de chagrin

Il se regarde dans la glace

Où vaguement un ange passe

Une femme au regard lointain

Et c'est peu dire qu'il vacille

Il sent son corps piquer en vrille

Il entend les mots de l'adieu

Lui faire une blessure comme

Les meurtrissures dont les hommes

Ont souillé les mains du bon dieu

Il faudra bien qu'on me raconte

Pourquoi il faut toujours tricher

Que l'on m'explique où est la honte

Pour un homme de pleurer


Ce n'est pas grave non c'est pire

C'est le point de non revenir

C'est la sirène de la mort

Qui lui murmure des mots tendres

Des mots impossibles à entendre

Pour celui qui espère encore

A des milliers de kilomètres

Un chien peut retrouver son maître

Et lui ne craint pas ce chemin

Mais s'il venait lui rapporter

Le caillou qu'elle lui a jeté

Elle le rejetterait plus loin


Alors il fond, il se défait

Il devient son propre reflet

Il n'est plus que l'ombre de lui

Et comme son corps n'a plus de larmes

Il verse celles de son âme

Il verse celles de la pluie

Pourtant il ne veut pas mourir

Pourtant il ne veut pas pourrir

Parce qu'elle existe

Et parce qu'un jour pas impossible

Il la verra belle et paisible

Passer gaiement sur un trottoir


Les larmes de cet homme le sauve, le lavent de son péché, lui nettoie le regard pour qu’il puisse voir le visage de Dieu. Les saints n’ont pas de secret ! tonne Bernanos. La sainteté, c’est la nudité, c’est l’offrande… C’est l’abandon. À tel point que dans son roman L’imposture, le personnage glaçant de l’Abbé Cénabre refusera de pleurer le jour où il se rend compte qu'il a perdu la foi. Jean-Baptiste Fichet écrira dans la préface d’une édition de ce livre : « Il n’y a plus personne. «Peine d’Absence», disait Péguy de l’enfer. Nier l’autre – Chevance, ici –, c’est ratifier l’Absence divine, et Cénabre récusera jusqu'à ses larmes – cet autre en lui. Cabré, il bascule dans sa nuit : « Alors [Chevance] enfonça ses deux bras dans les ténèbres, et en retira une main inerte et molle, qu’il pressa sur sa poitrine, en gémissant ». Je suis sûr qu’une seule larme de Cénabre l’aurait sauvé…


Troisième personnage : Jésus lui-même. Le voilà dos au mur face à la méchanceté et à la bêtise des hommes (l’un marche quasiment toujours avec l’autre…). Il ne se révolte pas, il ne porte même pas le regard sur eux, il est marmoréen. Comme dit Isaïe (Is 53, 2-8 — texte que nous entendrons le Vendredi Saint) :

Il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s’est inquiété de son sort ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à mort pour les révoltes de son peuple.

Le drame se noue. Il ne dit rien comme il ne dira rien devant Pilate. Car l’essentiel est de rester avec son Père. L’essentiel est de laisser la vérité triompher, même si c’est dans le silence. L’essentiel est de ne pas se laisser emporter par le torrent impétueux du péché et de s’enfermer, taciturne, dans la vertu et la contemplation de Dieu.

Voilà trois essentiels pour nous mener vers la Semaine Sainte…


Au fil de la liturgie


En regardant ce tableau, et en rapport avec ce que j'ai écrit cette semaine, je pensais aux processions. Elles sont nombreuses dans la Bible. Par exemple, si vous lisez les psaumes 119 à 134 : ils font référence à la montée vers Jérusalem pour les fêtes. Ce sont des chants de procession, en fait. Mais il y eut-il plus grande procession que celle de l’Exode ? Et du retour d’Exil. Pensez aussi à l’arrivée de l’Arche à Jérusalem où David danse (2 Sam 6). Dans le Nouveau Testament, on n’en trouve qu’une seule : l’entrée triomphale à Jérusalem que nous allons célébrer demain. On l’appelle les Rameaux. Alors, un petit mot rapide sur quelques aspects de cette fête, étant donné que j’en parle dans l’homélie du dimanche. Notons d’abord que c'est une fête très ancienne puisqu’Égérie (vers 221-223) l’évoque à Jérusalem dans son Journal de voyage.


Hormis la question des Rameaux (les lulav), il est important de comprendre que cette fête signifie notre désir de retourner au Paradis, nous qui en avons été expulsé en Adam. Ces rameaux signifient que nous sommes des arbres déplantés et que nous désirons être replantés dans le Jardin. C’est pourquoi nous supplions Dieu. Et le mot « Hosanna » ne veut pas dire Gloire comme on le pense souvent mais « Sauve-nous ». Nous demandons à Dieu de nous sauver et de nous replanter dans le Jardin afin de ne pas devenir des rameaux secs. Mais notre Jardin terrestre, l’Église, est fermée. C’est pourquoi, auparavant, l’évêque arrivait à la porte et frappait de sa crosse pour que la porte s’ouvre, pour que le Paradis soit de nouveau ouvert. Si vous regardez dans beaucoup de tableaux de la Résurrection, vous verrez que le Jardin où Jésus fut mis est maintenant ouvert.


Redonnons donc sens aux gestes, chants et paroles de cette célébration. D’autant plus qu'elle sera comme transfigurée la nuit où ce sera le Cierge Pascal qui entrera dans l’église…


Au fil de mes lectures


J'ai toujours plusieurs livre sur le feu ! Bien sûr… la Bible. Comment passer une journée sans en lire au moins un chapitre ? Puis un roman. Je vais attaquer le dernier livre de Thibaut de Montaigu, La Grâce. Des livres d’art… et un livre spirituel. Je fais rarement dans le contemporain… Mais plutôt dans les sources sures. En ce moment, les Discours ascétiques d’ Isaac le Syrien aux éditions DDB. Un vrai chemin de conversion pour trouver l’hésychasme, c’est-à-dire la paix d’un coeur uni à Dieu.