Vème Dimanche de Pâques (A)

Qui me voit…



La Sainte Trinité

Niccolò Semitecolo (Venise, actif de 1353 à 1370)

Tempera sur bois (vers 1370)

Musée diocésain (Padoue, Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14, 1-12

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : “Je pars vous préparer une place” ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. » Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père. »


Le peintre

Peintre italien, on trouve sa première trace dans un document vénitien de 1353, où il a peut-être suivi sa formation initiale. Un panneau non signé du Couronnement de la Vierge (1355, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza) a été cité comme preuve de l'impact d’une formation dans l’atelier de Paolo Veneziano bien que ce panneau ne reflète ni le style postérieur du maître ni de Niccolo Semitecolo.


En 1367, Semitecolo a signé (comme Nicholeto Semitecholo da Venexia) et daté une série de panneaux montrant des scènes du Martyre de Saint-Sébastien, une Madone de l’humilité, une Sainte Trinité et des figures de Saint-Daniel et de Saint-Sébastien, une armoire-reliquaire (cathédrale de Padoue, Sagrestia dei Canonici). Toutes ces œuvres montrent que son style a été modelé sur celui de Guariento, avec lequel il a collaboré pour les fresques du chœur de l'église des Eremitani à Padoue.


En 1370, Semitecolo a signé et daté soient des fresques, soit un panneau de l'Histoire de la Sainte Face à Santa Maria dei Servi, à Venise. Les voûtes des Docteurs de l'Église, évangélistes, saints et prophètes, montrent un côté plus vigoureux de sa gamme expressive. La conception des mosaïques du Jugement dernier à la cathédrale de Prague est également attribuée à Semitecolo.


L’œuvre

L’image est assez simple à commenter ! Sur un fond or, on voit Dieu le Père, barbu et hiératique, portant un grand manteau bleu sur une tunique rouge. Bleu de la divinité, rouge de la chaleur du cœur de Dieu ! Il est bras étendu, et son Fils Jésus, est comme crucifié sur les mains du Père. Jésus porte les stigmates de sa crucifixion. Auréolé, il est simplement vêtu du perizonium qui lui ceint la taille. Entre eux deux, la colombe de l’Esprit les unit. Le regard du Père et du Fils se porte sur le côté, comme s’ils ne voulaient que nous les regardions en face. Voir Dieu, c’est mourir…


L’Évangile

Le texte de ce jour est particulièrement riche en thématique : Jésus qui se définit une nouvelle fois par le JE SUIS (ego eïmi grec - Ἐγώ εἰμι), signe de sa divinité, ici définit comme chemin, vérité et vie. Le cœur du Père, sa demeure, dans laquelle les places sont aussi nombreuses que diverses. Mais aussi les œuvres qu’il a faites devant les yeux des apôtres et qui témoignent de sa filiation divine. Enfin, ce dialogue avec Philippe sur Jésus, visage du Père. Arrêtons-nous sur cette parole : « Qui me voit, voit le Père. »


Unis mais distincts

Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : “Montre-nous le Père” ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi !

Nous pourrions dire que ce texte nous invite avant l’heure à la fête de la Trinité. Mystère bien complexe à appréhender. Jésus vient nous dire que rien ne peut le distinguer de son Père : à travers le visage du Christ, c’est celui du Père que nous apercevons. Et pourtant, ils restent profondément distincts, même s’ils sont de même nature. Mystère…


Mais, avec une allégorie tout autant faible que presque triviale, ne pourrions-nous dire qu’il en est de même dans une famille. La ressemblance du fils se retrouve sur le visage du père, et pourtant ce ne sont pas les mêmes. Mais pour parvenir à voir le visage du Père à travers celui du Fils, n’avons-nous pas besoin de la lumière de l’Esprit ? N’est-ce pas Lui qui nous éclaire ? Aujourd’hui, comme pour Philippe, Jésus nous appelle à ouvrir notre regard à toute « la famille » trinitaire. Pas seulement le Fils, pas seulement l’Esprit, pas seulement le Père, mais toute la Trinité. N’est-ce pas pour cela que Jésus nous dit qu’il est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6) ?


Chemin, Vérité et Vie

Permettez-moi de tenter une interprétation théologique, mais si je reconnais humblement la faiblesse de ma formation ! Mais l’alignement de ces trois mots dans une même citation me pousse à la voir comme trinitaire. Pourrions-nous imaginer que Jésus nous décrit trois aspects de la divinité ?


Lui qui est le chemin qui mène au Père. Il l’a dit, c’est par Lui, en le regardant qu’on rejoint le Père. Ce Père qui est notre Vérité, et même la Vérité unique et ultime. Ce Père qui est le seul à connaître la Vérité sur l’homme, sur le dessein d’avenir pour l’humanité, le seul à connaître la Vérité sur la date des fins dernières. Un Père qui, avec son Fils, nous envoie pour aujourd’hui son esprit de Vie, comme nous le confessons dans le Credo.


Mais nous pourrions presque alterner ces qualificatifs pour chacune des trois Personnes de la Trinité ! Le Père n’est-il pas le chemin qui donne aussi la Vie ? Le Fils n’est-il pas notre Vie qui met en lumière la Vérité sur chacune de nos vies ? L’Esprit n’est-il pas l’Esprit de Vérité qui nous montre le chemin vers le Père ? Bien sûr, ce genre d’exercice a ses limites. Pourtant, il nous montre que chaque Personne de la Trinité vit avec les deux autres cet échange continuel d’amour, et donc de qualités.


Christocentrisme

Mais revenons à notre verset de départ : « Qui me voit, voit le Père ». Il me semble que cette ‘formule’ de Jésus peut nous amener à deux réflexions pour notre foi. La première question serait de se demander si notre foi n’est pas devenue trop christocentrique. De fait, si nous regardons notre prière, elle se tourne presque exclusivement vers Jésus. C’est bien normal : il a pris notre humanité, il nous a laissé sa Parole dans l’Évangile, il s’est incarné et, ainsi, est représenté. Il est toujours plus facile de parler à un visage connu qu’à une entité informe ! Là-dessus, nous saupoudrons parfois un peu d’Esprit-Saint. Surtout quand nous avons besoin de discernement, ou quand c’est la Pentecôte ou les confirmations. Parfois, certains, dans des groupes, lui donnent une telle place qu’ils en oublient le Père et le Fils !


Mais le Père pourrait être vu comme le « grand oublié » … C’est aussi le cas du père terrestre et putatif de Jésus : Joseph ! Le Père que nous prions simplement avec la prière apprise par Jésus à ses disciples. Et pourtant. Pourtant, si vous êtes attentifs, toute la liturgie est orientée vers le Père. Toutes les prières Lui sont adressées, par l’intercession du Fils et dans le souffle de l’Esprit. Écoutez bien la prière eucharistique dans quelques instants. C’est au Père qu’elle s’adresse. Et même, les rares jours où la liturgie, comme lors de la fête du Saint-Sacrement, s’adresse directement au Fils, elle tient à terminer sa prière par une adresse au Père. J’en veux pour preuve que dans notre bréviaire, quand l’oraison finale s’adresse au Christ, on déplace le Notre Père après. Tout est orienté vers le Père.


Quand vous regardez une icône de la Vierge, celle-ci veut toujours nous mener à son Fils, que ce soit par un geste ou un regard. Eh bien Jésus désire la même chose. Son regard est orienté, tourné, fixé sur le Père. il est la Porte, comme nous l’entendions la semaine dernière, pour rejoindre la Maison du Père dont il a parlé aujourd’hui. Il est le chemin qui mène vers le Père. Il est indissociable de son Père, tout mène à Lui. N’est-ce pas ce qui est subtilement signifié dans cette belle icône où le Fils est crucifié sur son Père. « Le Père et moi, nous ne faisons qu’un… » (Jn 17, 21-23) :

Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN : moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.

L’unité du Père et du Fils, par l’Esprit est un appel à notre propre unité sur cette terre avant de participer, par adoption, à l’unité avec toute la Trinité. Cela nous pose une vraie question spirituelle : est-ce que je laisse suffisamment de place, dans ma prière, au Père et à l’Esprit ? Sommes-nous assez conscients de l’amour du Père pour chacun d’entre nous ?


D’un visage à l’autre…


Et j’en viens à ma deuxième réflexion : comment voir le Père ? jésus nous a donné la réponse : « Qui me voit, voit le Père. » Et ce Jésus, nous le voyons, même si nous n’y sommes pas toujours attentifs… Nous le voyons de façon multiple, ou disons qu’il peut prendre plusieurs visages, plusieurs facettes, comme un diamant. Regardez déjà le chœur d’une église, trois points focalisent le regard : l’autel, l’ambon et le siège de présidence.


L’autel, image du Fils qui se donne à son Père


Ne le voyons-nous pas dans l’Eucharistie ? Quand vous regardez Jésus-Hostie, c’est à travers Lui, le Père que vous regardez. Et c’est l’Esprit qui nous dessille les yeux de l’âme pour Le voir. L’adoration la contemplation de l’Eucharistie est un véritable mystère trinitaire. En priant le Notre Père, c’est l’Hostie que nous devrions voir. Derrière le Fils, comme sur l’icône, se montre le Père…


L’ambon, image du Fils qui nous redit les Paroles de son Père


Ne l’entendons-nous pas dans les Écritures ? Et, comme il nous l’a dit, ne sont-ce pas les Paroles de son Père qu’il nous redit ? « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. » Quand nous écoutons la Parole de Dieu (et nous ne disons pas la Parole de Jésus), c’est aussi le Père, par l’Esprit que nous écoutons.


Le siège de présidence qui nous montre la présence mystique du Christ qui mène au Père


Le Christ est aussi présent dans le prêtre, eh oui ! Comme le dit le Concile Vatican II (Presbitorum Ordinis n°2) :

La fonction des prêtres, en tant qu’elle est unie à l’ordre épiscopal, participe à l’autorité par laquelle le Christ édifie, sanctifie et gouverne son Corps. C’est pourquoi le sacerdoce des prêtres, s’il repose sur les sacrements de l’initiation chrétienne, est cependant conféré au moyen du sacrement particulier qui, par l’onction du Saint- Esprit, les marque d’un caractère spécial, et les configure ainsi au Christ Prêtre pour les rendre capables d’agir au nom du Christ Tête en personne.

Lorsque le prêtre célèbre, quelle que soit sa dignité, c’est le Christ lui-même qui célèbre la Gloire de son Père. En regardant le prêtre, le Christ, c’est le Père que vous voyez aussi. Et ce n’est pas pour rien qu’on a vite donné aux prêtres ce titre de « Père ». Non, comme certains le prétendent, en opposition à l’Évangile (« Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » Mt 23, 9), mais pour montrer que le Christ, agissant dans le prêtre, mène au Père, et que le prêtre doit être un Père pour ceux qui lui sont confiés. Père aimant, parfois jaloux, parfois en courroux !


Aujourd’hui, par la motion de l’Esprit-Saint, en regardant le Christ dans l’Hostie, en l’écoutant par sa Parole, en nous laissant guider par le prêtre, rejoignons le Père qui aime et nous attend. Alors nous deviendrons transparents à la présence de Dieu Trinité en nous. « Sursum Corda » ! Élevons notre cœur… Nous le tournons vers le Père des Cieux.


Homélie de saint Ambroise (+ 397), Du bien de la mort, 12, 52-55; CSEL 32, 747-750.

Avançons hardiment vers notre Rédempteur Jésus, rejoignons hardiment l'assemblée des saints, le concile des justes. Car nous irons vers ceux qui sont nos frères, vers ceux qui nous ont instruits dans la foi. Ainsi, même si nos oeuvres sont insuffisantes, que la foi vienne à notre secours et préserve notre héritage. <>

Le Seigneur sera la lumière de tous, et cette vraie lumière qui éclaire tout homme (Jn 1,9) brillera pour tous. Nous irons là où le Seigneur Jésus a préparé des demeures pour ses serviteurs, afin que là où il est, nous soyons nous aussi, car telle est sa volonté. Quelles sont ces demeures ? Écoutons-le en parler : Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures. Et il nous dit ce qu'il veut : Je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous soyez vous aussi (Jn 14,2-3).

Mais, me direz-vous, il ne parlait ainsi qu'à ses disciples, c'est à eux seuls qu'il promettait ces nombreuses demeures; et où voyez-vous qu'on viendra de partout prendre part au banquet dans le royaume de Dieu ?

Comment pouvez-vous mettre en doute l'efficacité de la parole divine ? Pour le Christ, vouloir, c'est réaliser. Enfin il a montré le lieu et le chemin, quand il a dit : Où je vais, vous le savez, et vous savez le chemin (Jn 14,4). Le lieu, c'est chez le Père ; le chemin, c'est le Christ, comme il l'a dit lui-même : Moi je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi (Jn 14,7).

Entrons dans ce chemin, attachons-nous à la vérité, suivons la vie. Le chemin est ce qui conduit, la vérité est ce qui affermit, la vie est ce qui se donne de soi-même. Et pour que nous comprenions bien ce qu'il veut, il ajoutera plus loin : Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, pour qu'ils contemplent ma gloire, Père (cf. Jn 17,24). Il est beau de voir que ce qu'il avait promis auparavant, maintenant il le demande. En effet, parce qu'il avait promis d'abord et qu'il demande maintenant, et non pas le contraire, on voit qu'il a promis d'abord comme étant maître du don, conscient de sa puissance ; ensuite il a demandé au Père, comme étant l'interprète de la piété filiale. Il a promis d'abord, pour que vous reconnaissiez son pouvoir. Il a demandé ensuite, pour que vous compreniez sa piété envers le Père.

Nous te suivons, Seigneur Jésus. Mais pour que nous te suivions, appelle-nous, parce que, sans toi, nul ne montera vers toi. Car tu es le chemin, la vérité, la vie. Tu es aussi notre secours, notre foi, notre récompense. Ceux qui sont à toi, accueille-les, toi qui es le chemin ; fortifie-les, toi qui es la vérité ; vivifie-les, toi qui es la vie.


Prière

Dieu qui as envoyé ton Fils pour nous sauver et pour faire de nous tes enfants d'adoption, regarde avec bonté ceux que tu aimes comme un père ; puisque nous croyons au Christ, accorde-nous la vraie liberté et la vie éternelle. Par Jésus Christ.