Ve Dimanche de Carême (C)

Le roi juste



Saint-Louis devant les représentants

Attribué à Félix DA COSTA MENSEN (1639 – 1712)

Peinture sur toile (Vers 1687)

Église Saint-Louis des Français, Lisbonne (Portugal)


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 8, 1-11)

En ce temps-là, Jésus s’en alla au mont des Oliviers. Dès l’aurore, il retourna au Temple. Comme tout le peuple venait à lui, il s’assit et se mit à enseigner. Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? » Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre. Comme on persistait à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Il se baissa de nouveau et il écrivait sur la terre. Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »


Ce que je vois

Louis doit avoir douze ans. Il vient d’être couronné roi et porte déjà les différents attributs. Mais c’est sa mère, Blanche de Castille, qui assure la régence. Devant elle, assise sur le trône, défilent des ambassadeurs et représentants du peuple, des nobles et du clergé. Grâce à sa mère, Louis apprendra ainsi à être juste dans sa vie, à appliquer la vraie justice, celle de Salomon, celle de Dieu.


La justice

Ainsi écrira-t-il à son fils dans son testament :

Pour rendre la justice et faire droit à tes sujets, sois loyal et rigide, sans tourner à droite ni à gauche, mais apporte ton aide au droit, et soutiens la plainte du pauvre jusqu’à ce que la vérité soit manifestée.

De fait, la foi en Dieu est au centre de sa vie. Mais il sait aussi que cette foi se vit concrètement. Et la justice, vertu cardinale, en est une des expressions. Nous connaissons tous cette image d’Épinal de Louis rendant la justice sous son chêne dans la cour du château de Vincennes. Et même, plutôt que de vouloir simplement appliquer la justice, Louis cherche à combattre l’injustice, signe du Malin. L’injustice est semeuse de division, de haine et de violence, et entache donc le plan de Dieu sur l’homme qu’Il a fait à son image. Comme le dira un poète du XXe siècle (Patrice La Tour du Pin) : « le péché revêt d’un masque de laideur notre visage fait à l’image de Dieu ». N’en est-il pas de même pour l’injustice ?


Ainsi, Louis se lance, au retour de la première croisade en 1254, dans de grands projets de réformes pour combattre toute iniquité au sein de son royaume. Il réformera la collecte des impôts, va assainir l’administration, et même organiser une grande enquête. Il enverra ainsi de par le Royaume toute une compagnie de frères franciscains pour l’informer de la situation exacte de son peuple. Les baillis et prévôts seront durement châtiés s’ils abusent de leur pouvoir.


La recherche de la justice se vivra aussi dans une moralisation de la vie publique : les duels judiciaires seront interdits, chaque justiciable se verra maintenant autorisé à recourir directement au Roi pour contester un jugement. Il ira jusqu’à bannir les jeux d’argent, le blasphème sera sévèrement puni, la prostitution sera réglementée (ce qui nous vaudra les maisons du bord d’eau…), il condamnera le prêt à intérêt, et ira même jusqu’à obliger les Juifs à porter la rouelle jaune comme l’exigeait le IVe Concile du Latran, espérant ainsi leur conversion…


Voulant imiter la justice de Salomon, Louis, « pour mieux relever la fonction de juge, voulut lui-même en remplir les fonctions » comme l’écrivit Joinville. Cette justice, qui n’est que recherche de la justesse, est à la portée de tous. Et c’est ce que l’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle…


Une femme adultère

Nous aussi aurions tendance à vouloir appliquer une justice sévère, laissant peu de place à quelques considérations humanistes. La justice a les yeux bandés ! Mais les a-t-elle pour ne pas voir l’humanité, pour s’empêcher toute faiblesse du cœur, ou pour ne pas se laisser corrompre, pour éviter de favoriser l’un pour l’autre ? Autant la justice appelle à l’égalité de tous devant la loi, autant elle n’empêche pas de s’adapter aux situations et de faire preuve d’humanité. Notre grande peur, en fait, serait de croire qu’en étant humain dans nos jugements nous ouvririons la porte au laxisme. C’est là où nous faisons erreur. Le laxisme serait de ne pas reconnaître la faute, non de refuser la condamnation.


Regardons cette femme adultère. Jésus n’ignore pas son péché. Il le reconnaît l’appelant à ne plus pécher. Il sait que sa vie n’est pas idéale, il sait que cette femme faute. Mais il introduit dans le système judiciaire juif une notion nouvelle : il distingue le péché du pécheur. Autant il condamne le péché, autant il aime et croit en la conversion du pécheur.


Péché et pécheur

Les scribes et les pharisiens cherchent simplement à savoir si Jésus est capable d’appliquer froidement la loi. « Dura Lex, sed Lex »… Mais ce n’est pas parce que le texte de loi est implacable, et quand pourrait-il en être autrement, que son application doit l’être. Oui, ce qu’a fait cette femme est condamnable aux yeux de la loi (qui les a pourtant bandés…) Oui, elle mérite d’être châtiée. Mais ce n’est pas parce qu’elle le mérite qu’il faille pour autant le faire. Jamais le Christ n’a nié le péché de cette femme. Il le reconnaît, et même, il le condamne puisqu’il invite avec force cette femme à ne plus le commettre. Mais, elle, il la distingue de ses actes. Elle est plus que ses actes, elle est plus que ce qu’elle fait. Nous devrions plus souvent nous rappeler cette subtile distinction dans nos petites condamnations quotidiennes… Que de fois nous assimilons les personnes à leurs actes. Que de fois nous condamnons les personnes pour leurs actes, sans condamner les actes véritablement. À un tel point que nous ferions preuve d’une indulgence facile à notre égard pour ces mêmes actes… Il est facile de condamner l’homme politique qui a pu détourner des fonds publics. Et c’est quelque chose de très grave. Mais, moi, est-ce que je respecte toujours la loi. Ne serait-ce que sur ma déclaration d’impôts… ? À qui doit s’appliquer l’indulgence ?


Le statut du juge

Car, après cette première notion introduite par le Christ - la distinction entre le péché et le pécheur -, deux nouvelles perspectives apparaissent : l’indulgence en vue de la rédemption, et le statut du juge. Le statut du juge car, comme nous venons de le dire, pour juger, il faut en être capable. Si nous voulons appliquer une loi implacablement, il faut impérativement qu’elle ne nous touche pas, qu’elle ne nous condamne pas nous-même. Comment pourrions-nous accepter qu’un juge nous condamne pour une règle que lui-même ne s’appliquerait pas ?


Bien sûr, si nous poussons trop loin le raisonnement, il n’y a plus de juge possible. Qui peut se dire parfait ? Qui peut prétendre n’avoir jamais fauté ? Qui peut se targuer d’une pureté totale ? C’est bien cela que Jésus rappelle aux pharisiens… Et il sait que plus la vie est longue, plus on se salit… Plus on est vieux, plus on a péché… « Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. » Cela nous fait mieux comprendre le troisième concept christique : l’indulgence rédemptrice.


L’indulgence rédemptrice

Car il ne s’agit pas d’être simplement indulgent avec les autres pour éviter que cela ne nous arrive, par pure protection. Il s’agit plutôt d’être indulgent par espérance. L’espérance que l’autre se convertisse, comme moi j’y suis aussi invité. L’indulgence est la porte entrebâillée de la justice permettant de laisser passer l’appel à la conversion, la possibilité de changer, la foi en la rédemption. Jésus, en ne condamnant pas cette femme, en distinguant la personne de ses actes, en reconnaissant malgré tout les fautes commises, mais en lui offrant cette indulgence, lui ouvre la porte de la conversion.


Jésus nous montre la voie étroite entre un jugement implacable, froid, déterminé, et un laxisme tout aussi coupable. Cette voie étroite qui ne nie pas le péché, mais qui propose au pécheur de se repentir, de se convertir, de reprendre une juste route. Oh, rassurez-vous, il n’est pas bête… Il sait qu’il peut se faire avoir. Et alors ? Comme le disait le Cardinal Veuillot distribuant chaque jour des pièces aux clochards devant la cathédrale de Paris, rappelé à l’ordre par un jeune prêtre zélé lui expliquant que ces hommes empochaient l’argent pour le boire, le saint homme répliquait : « Je préfère me faire avoir dix fois que de manquer une seule fois à la charité ».


Mais Jésus a mis des limites à notre indulgence pour qu’elle ne soit pas elle-même abusée. La première est dans l’évangile de Matthieu (Mt 16, 15-17) :

Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.

L’autre limite est celle que Jésus vécu lui-même. Dans le sermon sur la montagne (Mt 5, 39), Jésus nous appelle à tendre la joue si l’on nous gifle, appelle à la bonté et à l’indulgence :

Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre.

Et pourtant, lorsque qu’un garde du grand-prêtre le gifle, que fait Jésus (Jn 18, 19-23) ?

Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement. Jésus lui répondit : « Moi, j’ai parlé au monde ouvertement. J’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple, là où tous les Juifs se réunissent, et je n’ai jamais parlé en cachette. Pourquoi m’interroges-tu ? Ce que je leur ai dit, demande-le à ceux qui m’ont entendu. Eux savent ce que j’ai dit. » À ces mots, un des gardes, qui était à côté de Jésus, lui donna une gifle en disant : « C’est ainsi que tu réponds au grand prêtre ! » Jésus lui répliqua : « Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »

Jésus n’a jamais tendu l’autre joue. Nous sommes appelés à être bon, pas autre chose, si vous voyez ce que je veux dire… Et c’est bien là tout le sens de l’Évangile, et celui vécu par Louis : pas de justice sans justesse !



Lettre de saint Ambroise (+ 397), Lettre 26, 11-20; PL 16, 1044-1046

Une femme coupable d'adultère fut amenée par les scribes et les pharisiens devant le Seigneur Jésus. Et ils formulèrent leur accusation avec perfidie, de telle sorte que, si Jésus l'absolvait, il semblerait enfreindre la Loi, mais que, s'il la condamnait, il semblerait avoir changé le motif de sa venue, car il était venu afin de pardonner le péché de tous. Ils dirent en la lui présentant : Cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. Or dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu (Jn 8,4-5) ?


Pendant qu'ils parlaient, Jésus, la tête baissée, écrivait avec son doigt sur le sol. Comme ils attendaient, il leva la tête et dit : Celui d'entre vous qui est sans péché, qu'il soit le premier à lui jeter la pierre (Jn 8,7). Y a-t-il rien de plus divin que cette sentence : qu'il punisse le péché, celui qui est sans péché ? Comment, en effet, pourrait-on tolérer qu'un homme condamne le péché d'un autre, quand il excuse son propre péché ? Celui-là ne se condamne-t-il pas davantage, en condamnant chez autrui ce qu'il commet lui-même ?


Jésus parla ainsi, et il écrivait sur le sol. Pourquoi ? C'est comme s'il disait : Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'oeil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton oeil, tu ne la remarques pas (Lc 6,41) ? Il écrivait sur le sol, du doigt dont il avait écrit la Loi (Ex 31,18). Les pécheurs seront inscrits sur la terre, et les justes dans le ciel, comme Jésus dit aux disciples : Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux (Lc 10,20).


En entendant Jésus, les pharisiens sortaient l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés, puis ils s'assirent pour délibérer entre eux. Et Jésus resta seul avec la femme qui était debout, là au milieu. L'évangéliste a raison de dire qu'ils sortirent, ceux qui ne voulaient pas être avec le Christ. Ce qui est à l'extérieur du Temple, c'est la lettre ; ce qui est au-dedans, ce sont les mystères. Car ce qu'ils recherchaient dans les enseignements divins, c'étaient les feuilles et non les fruits des arbres ; ils vivaient dans l'ombre de la Loi et ne pouvaient pas voir le soleil de justice.


Quand ils furent tous partis, Jésus resta seul avec la femme debout au milieu. Jésus, qui va pardonner le péché, demeure seul, comme lui-même l'a dit : L'heure vient et même elle est venue, où vous serez dispersés chacun de son côté, et vous me laisserez seul (Jn 16,32). Car ce n'est ni un ambassadeur ni un messager qui a sauvé son peuple, mais le Seigneur en personne. Il reste seul parce qu'aucun des hommes ne peut avoir en commun avec le Christ le pouvoir de pardonner les péchés. Cela revient au Christ seul, lui qui enlève le péché du monde. Et la femme méritait d'être pardonnée, elle qui, après le départ des Juifs, demeure seule avec Jésus.


Relevant la tête, Jésus dit à la femme : Où sont-ils, ceux qui t'accusaient ? Est-ce que personne ne t'a lapidée ? Et elle répondit : Personne, Seigneur, Alors Jésus lui dit : Moi non plus, je ne te condamnerai pas. Va, et désormais, veille à ne plus pécher. Voilà, lecteur, les mystères divins, et la clémence du Christ. Quand la femme est accusée, le Christ baisse la tête, mais il la relève quand il n'y a plus d'accusateur, si bien qu'il veut ne condamner personne, mais pardonner à tous. <>


Que signifie donc : Va, et désormais veille à ne plus pécher ! Cela veut dire : Puisque le Christ t'a rachetée, que la grâce te corrige, tandis qu'un châtiment aurait bien pu te frapper, mais non te corriger.


Prière

Que ta grâce nous obtienne, Seigneur, d'imiter avec joie la charité du Christ qui a donné sa vie par amour pour le monde. Lui qui règne.