Ve Dimanche de Pâques (B)

Au pied de mon arbre…



L’arbre de vie

Pacino di Bonaguida (Florence, 1280 - Florence, c. 1343)

Peintre connu de 1303 à 1339

Peinture sur bois, 1330, 248 x 151 cm

Galleria dell’Accademia, Florence (Italie)

Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean 15, 1-8

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage. Mais vous, déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est, comme le sarment, jeté dehors, et il se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous. Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez pour moi des disciples. »


L’artiste et l’œuvre

Peintre et enlumineur florentin, Pacino di Bonaguida est connu pour son œuvre entre 1302 et 1343. Cependant, une seule œuvre est signée de lui. Pour le reste des attributions, les experts se sont appuyés sur des ressemblances stylistiques. Il fut très influencé par les premières œuvres de Giotto. Il suffit, pour s’en convaincre, de le comparer avec le Crucifié de Santa Maria Novella de Giotto à Florence.

L’Arbre de vie est une peinture a tempera et or sur bois. Commandée par les Clarisses du Couvent de Monticelli à Florence, elle fut ensuite transférée dans leur nouveau monastère en 1531. Le démantèlement du couvent en 1808 permit à la famille di Montedomini de récupérer l’œuvre, avant qu’elle ne soit envoyée en 1848 à la Galleria dell’Accademia de Florence où elle se trouve encore aujourd’hui.


Description sommaire

Cette œuvre est tout autant surprenante que complexe ! Mais des éléments peuvent nous permettre de mieux la comprendre. D’abord, la présence de sainte Claire d’Assise (sous l’arbre) et d’une autre clarisse (peut-être Agnès, sœur de Claire et abbesse du couvent de Monticelli) attestent de la commande. Certains ont même vu en cette œuvre l’illustration concrète de l’œuvre du frère Ubertino da Casale : L’Arbor vitae crucifixae Jesu (L'arbre de la vie crucifiée de Jésus) qu’il écrit en 1304. Notons qu’Umberto Eco en fera un des personnages de son célèbre Nom de la Rose. Ferdinand Callaey, dans son Étude sur Ubertin de Casale (Paris, 1911) rappelle l’influence très nette du Lignum vitae de saint Bonaventure, et des idées de Joachim de Flore et de Pierre de Jean Olivi. Il donne ensuite les grandes lignes des cinq livres qui composent L’Arbor vitae :

« Le premier, racine de l'arbre, contemple Jésus depuis sa génération éternelle par le Père jusqu'à sa nativité. Le second, érigeant le tronc de l'arbre, commence à la circoncision du Sauveur et finit à la manifestation publique de sa mission par le témoignage de son précurseur. Le troisième étend les rameaux de l'arbre dans la prédication fructueuse du Christ et le cénacle de ses disciples : il traite depuis S. Jean-Baptiste jusqu'à l'entrée triomphale à Jérusalem. Le quatrième poursuit l'histoire de Jésus jusqu'à l'assomption glorieuse de Marie, reine du ciel. Le cinquième montre les fruits multiples de l'arbre sacré : la multitude des fidèles délaissant l'église idolâtre, pour s'attacher de nouveau à l'arbre de vie, et l'union éternelle de l'humanité béatifiée avec le Rédempteur. »

Lecture du tableau

Du tronc, partent de chaque côté six branches (une de plus que les livres décrits plus haut), que nous devons lire de gauche à droite et de bas en haut (comme pour la plupart des vitraux). L’influence de la technique des enluminures, que maîtrisait Pacino, est visible dans l’alternance des couleurs des rameaux, verdâtres ou rougeâtres. À chaque branche, tels des fruits, pendent quatre médaillons. Les médaillons décrivent des scènes christologiques, symbolisant les vertus de Jésus, énoncées dans les phylactères qui courent le long des branches (même s’ils sont ici difficilement lisibles sur notre photographie). Le dernier rameau, en haut à droite, ne conte aucun événement mais mène au Paradis, tel que le décrit le chapitre 48 du livre d’Ubertino da Casale.


L’arbre

Un tronc, sur lequel ruisselle le sang de Jésus. Au pied, deux cartels rappelant qu’il est l’Alpha et l’Omega (le premier et le dernier). Tout en haut, dans un nid, à la place du Titulus habituel (I.N.R.I. – Iesvs Nazarenvs, Rex Ivdæorvm - Jésus le Nazaréen, roi des Juifs) on voit un nid avec un oiseau qui s’ouvre les entrailles de son bec. De son côté coule en flot du sang qui abreuve les petits dans le nid. Cette image est classique. On croyait que le pélican s’ouvrait le ventre pour faire revivre ses petits par son propre sang. Image qui nous rapproche évidemment du salut offert par le Christ qui offre son sang pour nous sauver, nous ses petits, sur la Croix, mais aussi à la table de l’eucharistie. Peut-être est-ce là son vrai nom !


Au pied de l’arbre, en bas à gauche et à droite

On y distingue des scènes de la Genèse, forcément liées au thème de l’arbre interdit, devenu par Jésus-Christ l’Arbre de la Vie dans le bois de la Croix. Elles sont séparées par le Golgotha (le lieu du Crâne, le crâne supposé d’Adam qui émergeait de terre et sur lequel fut crucifié Jésus). Au sein de la roche, on distingue dans la niche un franciscain, tenant en ses mains un livre ouvert (est-ce saint Bonaventure présentant le Lignum Vitae ?)


Ainsi, de gauche à droite :

  • La création de l’homme

  • La création de la femme

  • Dieu montre à Adam et Ève l’arbre interdit

  • La tentation d’Adam

  • Le péché originel

  • La colère de Dieu

  • La fontaine des quatre fleuves du Paradis terrestre

  • Adam et Ève chassés du Paradis

Au-dessus des scènes de la Genèse se trouvent quatre saints et prophètes présentant un cartel :

  • Moïse (il présente la Genèse)

  • Saint François d’Assise (il présente les lettres aux Galates)

  • Sainte Claire (elle présente le Cantique des Cantiques)

  • Saint Jean l’Évangéliste (il présente l’Apocalypse).

Les six branches (douze rameaux) et les 47 médaillons


Première branche à gauche

  • L’incarnation du Christ

  • Daniel interprète le songe de Nabuchodonosor des quatre règnes du monde

  • L’Annonciation et la Visitation

  • La Nativité de Jésus et l’annonce aux bergers

Première branche à droite

  • La circoncision de Jésus

  • L’Adoration des Mages

  • La Présentation de Jésus au Temple

  • Le massacre des innocents et la fuite en Égypte

Deuxième branche à gauche

  • Le Baptême de Jésus et Jésus au désert

  • Le Christ tenté par Satan et les anges

  • Le Christ rend la vue à l’aveugle-né et la piscine probatique

  • La Transfiguration

Deuxième branche à droite

  • Jésus au jardin des Oliviers, le Christ bon Pasteur

  • La résurrection de Lazare

  • L’entrée triomphale à Jérusalem

  • Le lavement des pieds et la dernière Cène

Troisième branche à gauche

  • Juda reçoit son salaire

  • Jésus prie au Jardin des Oliviers et invite les apôtres à veiller

  • Le baiser de Juda

  • La mort de Juda et l’arrestation de Jésus

Troisième branche à droite

  • Le reniement de Pierre et Jésus devant Anne

  • Jésus devant Caïphe

  • Jésus devant Pilate et saint Pierre

  • La flagellation du Christ et la condamnation à mort

Quatrième branche à gauche

  • Jésus moqué et la montée au Calvaire

  • Le Christ chargé de sa croix, les soldats tirent au sort la tunique

  • La crucifixion

  • Jésus abreuvé de fiel

Quatrième branche à droite

  • La mort du Christ avec Marie, Jean et deux soldats

  • Longin perce le flanc du Christ de sa lance

  • La lamentation de Marie, Dieu et deux anges montrent les vêtements de Jésus tâchés de sang

  • Le Christ mis au sépulcre

Cinquième branche à gauche

  • La descente aux enfers

  • L’ange de la résurrection, Noli me Tangere

  • Le Christ porte une verge fleurie, et apôtres

  • Apparition du Ressuscité aux apôtres

Cinquième branche à droite

  • L’ascension du Christ

  • Le Christ assis à la droite du Père avec des anges et des saints

  • La Pentecôte

  • Le Christ remet les péchés aux élus

Sixième et dernière branche à gauche

  • La résurrection des morts

  • Le jugement final

  • La chute des damnés

  • Le couronnement de Marie

Sixième et dernière branche à droite

  • Le Christ entouré de Marie, des apôtres et des saints

  • Le Christ assis à la droite du Père avec les apôtres

  • Le Christ, fontaine de vie (fons vivae)

En haut

Comme nous l’avons déjà noté, la dernière branche, tel un chemin, mène à l’entrée du Paradis. L’artiste a tenté de représenter les murailles en perspective… En son sein, comme pour une assemblée officielle, se tiennent par rangs les saints, puis les prophètes et bienheureux accompagnés d’anges, puis en haut, Le Christ qui siège avec sa Mère. À leurs côtés des chérubins aux ailes flamboyantes avec deux saints, un apôtre (Pierre ?) et un saint franciscain.


Le message…

Il est clair que c’est ici toute l’histoire du salut qui est montrée : de la faute originelle au salut christique. Nous qui avons péché, nous qui sommes encore au pied de l’arbre, nous sommes appelés à grimper ! L’arbre de vie tend ses branches pour nous y aider. En haut, la fontaine de vie nous abreuvera avant d’entrer au Paradis. Comprenons que le chemin du salut passe par Lui, Jésus, l’Alpha et l’oméga. Il est le début et la fin de tout, même de ma propre vie.


Prions ensemble…

Il m’appelle à me donner moi aussi en sacrifice pour mes frères. « Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Église. » Et nous répondons d’un seul cœur : « Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ». Mais comprenons-nous bien le sens de ce dialogue ? Ne pourrions-nous le retraduire ainsi :

Le prêtre : Prions ensemble mes frères, au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Église, c’est-à-dire de nous tous qui sommes les pierres vivantes de cette Église.
Et tous : Oui, offrons-nous en sacrifice ! Oui offrons notre vie, comme Jésus, pour la gloire de notre Dieu, que nous célébrons ici, qui vient nous donner le viatique, et pour le salut du monde.

Ça change un peu la donne, non ? Et cela encore plus avec la nouvelle traduction du Missel qui sera effective à partir de l’Avent 2021 :

Priez, frères et sœurs:
que mon sacrifice, et le vôtre,
soit agréable à Dieu le Père tout-puissant.
Le peuple se lève et répond :
R/ Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice
à la louange et à la gloire de son nom,
pour notre bien et celui de toute l’Église.

Pour cela, une seule chose à faire. Ne pas rester au pied de l’arbre, au pied de la vigne. Grimper ! C’est l’unique chose à faire. Grimper et escalader l’Arbre de la Vie. M’y accrocher pour y porter du fruit, comme Jésus. Sinon, je risque d’être émondé, mis de côté et brûlé. Vaut mieux brûler d’amour qu’être brûlé aux feux de l’Enfer… non ?

Soyons des chrétiens arboricole (ceux qui vivent dans l’Arbre) ! Et les branches de cet arbre, planté dans notre monde, dans notre péché, cet arbre de la croix, dont les branches embrassent toute notre histoire, cet arbre tourné vers le ciel me permettra de rejoindre l’Assemblée des saints.


Alors… Sursum Corda !

Homélie de saint Augustin (+ 430), Commentaire sur l'évangile de Jean, 80, 1, 81, 1.3-4; CCL 36, 527-531.

Dans le passage de l'évangile où notre Seigneur dit qu'il est la vigne, et ses disciples les sarments, il parle ainsi en tant que chef de l'Église, et nous ses membres. Car le Christ est le médiateur entre Dieu et les hommes (1Tm 2,5). En effet, la vigne et les sarments ont la même nature, et voilà pourquoi, parce qu'il était Dieu, d'une autre nature que nous, il s'est fait homme, afin que la nature humaine fût en lui comme une vigne dont nous pourrions être les sarments.


Il disait aux disciples : Demeurez en moi, comme moi en vous. Ils n'étaient pas en lui de la même manière dont lui était en eux. Cette union réciproque ne lui procure aucun profit : c'est eux qu'elle avantage. Les sarments sont dans la vigne non pas pour enrichir celle-ci, mais pour recevoir d'elle le principe de leur vie. La vigne est dans les sarments pour leur communiquer sa sève vivifiante, non pour la recevoir d'eux. Ainsi cette permanence du Christ dans les disciples, et la permanence de ceux-ci dans le Christ, leur est doublement avantageuse, mais nullement au Christ. Car si vous retranchez un sarment, un autre peut surgir de la racine qui reste vivante, tandis que le sarment coupé ne peut vivre séparé de la racine.


Considérez encore plus attentivement ce que la Vérité ajoute : Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire (Jn 15,5). Pour que personne ne s'imagine que le sarment pourrait de lui-même porter quelque peu de fruit, alors que Jésus avait dit : Celui-là donne beaucoup de fruit, il ne dit pas : parce que, en dehors de moi, vous pouvez faire peu de chose, mais : vous ne pouvez rien faire. Que ce soit peu ou beaucoup, on ne peut le faire en dehors de lui puisque, en dehors de lui, on ne peut rien faire. Si le sarment porte peu de fruit, le vigneron l'émonde pour qu'il en porte davantage. Cependant si le sarment ne demeure pas uni à la vigne et ne vit pas de sa racine, il ne peut, par lui-même, porter le moindre fruit.

Si le Christ n'avait pas été un homme, il n'aurait pas pu être la vigne. Cependant il ne fournirait pas cette grâce aux sarments, s'il n'était pas également Dieu. Mais, parce que, sans cette grâce, on ne peut pas vivre, et parce que la mort est au pouvoir de notre libre arbitre, notre Seigneur ajoute : Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est comme un sarment qu'on a jeté dehors et qui se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent (Jn 15,6). C'est pourquoi, si le bois de la vigne est d'autant plus méprisable lorsqu'il ne demeure pas uni à la vigne, il est d'autant plus glorieux quand il le demeure. Le Seigneur le dit par le prophète Ézékiel : lorsque ces bois de la vigne sont coupés, ils ne rendent aucun service au cultivateur et ne servent à aucun ouvrage artisanal (cf. Ez 15,4-5). Le bois de la vigne n'a que deux destinations : la vigne ou le feu. S'il ne reste pas sur la vigne, il sera brûlé. Pour ne pas aller au feu, il doit rester sur la vigne.


Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez (Jn 15,7). Lorsqu'on demeure dans le Christ, que peut-on demander, sinon ce qui convient au Christ ? Que peut-on vouloir, quand on demeure dans le Seigneur, sinon ce qui n'est pas étranger au salut ? Nous demandons une chose parce que nous sommes dans le Christ, mais nous voulons autre chose parce que nous sommes encore en ce monde. Du fait que nous y demeurons, nous sommes parfois tentés de demander ce dont nous ignorons que cela nous est nuisible. Mais chassons l'idée que nous obtiendrons cela si nous demeurons dans le Christ, car il ne fait ce que nous lui demandons que si cela est bon pour nous.

Mais si nous demeurons en lui parce que ses paroles demeurent en nous, nous demanderons tout ce que nous voudrons, et nous l'obtiendrons.


Prière

Dieu qui as envoyé ton Fils pour nous sauver et pour faire de nous tes enfants d'adoption, regarde avec bonté ceux que tu aimes comme un Père ; puisque nous croyons au Christ, accorde-nous la vraie liberté et la vie éternelle. Par Jésus Christ.