Vendredi, 23e semaine du T.O. — année impaire

Caput ou Kaputt ?



La parabole des aveugles

Pierre Bruegel l’Ancien (Breda, c. 1525 - Bruxelles, 1569)

Tempéra sur toile, 86 x 154 cm, 1568

Museo Nazionale di Capodimonte, Naples (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 6, 39-42)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples en parabole : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil”, alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ; alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère. »


Méditation

Bruegel a particulièrement bien représenté cette parabole évangélique. Ces aveugles sont attifés comme des chemineaux, le visage hagard, l’équilibre révulsé, se tenant par l’épaule, le bâton dans l’autre main. Mais voilà que le premier est déjà tombé dans le fossé, y entraînant ses coreligionnaires inéluctablement. Pourtant, ce devait être le plus habile de la troupe puisqu’il devait jouer de la viole de gambe. Malgré tout, ce sont des hommes pieux. Le second en partant de la gauche porte une croix autour du cou tandis que le quatrième a un chapelet à la ceinture.Cela n’a pas suffit ! Les voilà en pleine débandade !


Cette historiette que conte le Christ n’est pas bien difficile à interpréter et tous, sans besoin de commentaire, nous la comprenons : le premier de cordée doit disposer de tous ses sens s’il veut préserver ceux qui suivent aveuglément. Mais, essayons de la relire à la lumière de notre monde contemporain. Et ce n’est pas pour rien que j’ai parlé de « premier de cordée »… Non pour tancer quelque homme politique, mais pour rendre tout son sens à cette expression.



En effet, tout le monde ne peut pas être à la tête, ni avancer en ligne comme un seul homme. Trop risqué. Et, de fait, difficile d’avoir une troupe qui marche à la même vitesse. De plus, qui doit prendre la décision d’aller plus vite, de ralentir ou de tourner, si tout le monde est sur le même plan. Je sais, je sais… Sur le fronton de nos mairies est écrit le mot « égalité ». Mais égalité ne veut pas dire uniformité, me semble-t-il… Il faut bien qu’il y en ait un qui mène la danse ! Il sera à la tête, d’où son nom de « chef » (le mot vient du latin caput, qui signifie « tête » — à ne pas confondre avec Kaputt !!!) Mais être à la tête, être chef, ne veut pas dire être dictateur. Car le dictateur exerce une autorité, pour ne pas dire un pouvoir, absolu, qui n’accepte aucune contestation. Et si le dictateur est aveugle, qu’importe, les autres suivront jusqu’au bout. Il suffit de se rappeler ce qu’Hitler disait de son peuple dans les dernières heures de sa vie.


Le vrai chef, lui, fait partie d’une élite. Oh, ce mot fait peur aujourd’hui. Il sent le faux intellectuel, ou le millionnaire peu scrupuleux, ou l’homme politique véreux. Possible. Mais le mot a plus de sens que notre acception moderne. Ainsi, l’Académie française précise : « Minorité d'individus auxquels s'attache, dans une société donnée, à un moment donné, un prestige dû à des qualités naturelles (race, sang) ou à des qualités acquises (culture, mérites). » Il faut donc faire preuve de ce prestige, soit naturel, soit acquis. Alors, preuves faites, l’élite a l’oreille du peuple. Il a autorité (et non pouvoir) sur le peuple, c’est-à-dire qu’il est écouté parce qu’il a du crédit aux yeux de ses contemporains. Et le propre de l’élite est… d’élever ! Élever et non pas rabaisser, encore moins piétiner. Élever sans arrogance de par des qualités supérieures, mais par dévouement et désir de faire grandir ses frères. Dans les cent dernières années, au plan civil, je pense à Charles de Gaulle ou Winston Churchill. De sales caractères, certes (mais moi aussi j’ai un sale cara



ctère), mais des hommes qui ont tout fait pour sauver leur nation. Et qui ont su se retirer lorsque leur nation ne voulait plus d’eux. Ils ne se sont pas accrochés comme des moules à un rocher ! Car ce qu’ils cherchaient était le bien de leur peuple, le meilleur pour leur nation, pour la paix et le bonheur des hommes. Et s’ils ont cherché à être meilleur, ce n’était pas pour être meilleurs que les autres, mais meilleurs pour les autres.


Et il est un dernier aspect essentiel… Je parlais au début de la nécessité des sens. Celui qui est à la tête ne peut être sourd, ou aveugle, ou muet, ou insipide, ou manchot. Car la tête doit entendre la récrimination possible de ceux qui le suivent. Il doit voir plus loin que le chemin qui se dessine, avoir une vision prophétique. Il doit parler avec force et foi pour redonner courage à ceux qui sont abattus. Il doit les écouter et prendre en compte leur proposition, même si c’est lui qui tranchera en dernière limite. Il doit avoir du goût pour ce qu’il fait, même si au fond de lui-même il se sent bien faible devant une charge si lourde : pas de vrai chef qui ne soit humble. Et il doit oser, ne pas rester timidement assis. Car « oser, c’est la sainteté ». Enfin, comme le disait Charles de Gaulle, la force d’un chef est de s’entourer de gens plus compétents que lui. Ce ne fut pas le cas de ces aveugles ! Alors, qui sera le bon chef ?


Il me semble que Jésus fut ce chef par excellence… Puissent nos chefs actuels, religieux, civils ou militaires, choisir les mêmes règles d’action pour ne pas nous emmener au fossé mais sur le chemin du bonheur, puis de la joie divine !


Être chef, par Michel Menu

Si tu veux être chef un jour,

Pense à ceux qui te seront confiés,

Si tu ralentis, ils s’arrêtent.

Si tu faiblis, ils flanchent.

Si tu t’assieds, ils se couchent.

Si tu critiques, ils démolissent.

Mais…

Si tu marches devant, ils te dépasseront.

Si tu donnes la main, ils donneront leur peau.

Et si tu pries, alors, ils seront des saints.