Vendredi, 30e semaine du T.O. — année impaire

Même le jour du sabbat ? -



Guérison d'un homme hydropique, un boeuf tombé dans un puits,

Jan Bondol ou Hennequin de Bruges (Bruges, 1340 - Inconnu, 1400),

Miniature de la bible historiale de Cosmetor Petrus, France, ms. 10 B 23, 1372,

Musée westreenianum Meemano, La Haye (Pays-Bas)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 1-6)

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Or voici qu’il y avait devant lui un homme atteint d’hydropisie. Prenant la parole, Jésus s’adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : « Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » Ils gardèrent le silence. Tenant alors le malade, Jésus le guérit et le laissa aller. Puis il leur dit : « Si l’un de vous a un fils ou un bœuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas aussitôt l’en retirer, même le jour du sabbat ? » Et ils furent incapables de trouver une réponse.


Méditation

Amusante enluminure où l’on voit à la fois Jésus guérir cet hydropique devant des Juifs médusés, alors qu’aux pieds du malade un autre sort son boeuf du puits à l’aide d’une corde (notez sa force : il le fait seul et à la main, pas de tracteur ni de treuil ! Chapeau !) L’autre petit clin d’œil de l’artiste est de nous montrer Jésus tel un prêtre contemporain donnant l’onction des malades : une main sur le front traçant avec le pouce la Croix salvatrice d’huile sainte, alors que son autre main paraît tenir le rituel. Tant l’évangile de ce jour que l’image nous disent une chose essentielle : la vie et l’amour de l’homme doivent toujours être premiers. En temps de confinement dû au Covid, qu’elle ne fut pas ma surprise de découvrir que des prêtres refusaient d’aller donner l’onction, par peur d’être contaminés. Pourtant, n’est-ce pas là que Jésus nous attend ? Ferons-nous comme le scribe et le lévite passant outre devant l’homme moribond de la parabole du bon samaritain ?


La loi peut devenir sacrée — et encore il me semble que c’est un abus de langage — disons plutôt qu’elle peut introduire à la perception du sacré, car Dieu seul est sacré. Elle mérite donc respect par sa dimension enseignante à la connaissance de Dieu. Mais la vie, elle, n’est pas sacrée, elle est sainte ! Notez bien que Paul appelle ses frères en Église : « Frères saints » (Col 1, 9-14). Et par sa sainteté, elle est prioritaire sur la loi.

Depuis près d’un siècle, nos sociétés ont sacralisé tellement de choses : la loi, la république, la démocratie, la liberté de la presse, la liberté d’expression, la justice, etc. La liste pourrait être longue. De fait, on a sacralisé un matérialisme politique et social, tout en créant un autre matérialisme « auréolé » (je pense au développement des sectes, à la bien-pensance, aux média, etc.) tout aussi anesthésiant que le premier. Emmanuel Lévinas, philosophe de prédilection du Président, disait que « la sorcellerie est la maîtresse de l’apparence ». Et nous sommes dans un monde de l’apparence (que certains aimeraient changer en monde de la transparence), apparence que nous avons sacralisée au détriment de l’être, et surtout de l’ÊTRE par excellence : Dieu. Ainsi, il est plus important de donner l’apparence de respecter ce que la société a construit comme sacré, que d’être soi-même dans une recherche sacrée de tout notre être. Le paraître a tué l’être… Et si nous avons parfois l’illusion que Dieu, Être suprême, se retire du monde, c’est parce que le monde s’est retiré de lui, qu’il a troqué la sainteté de Dieu pour la sacralisation débordante du profane. C’est aussi cela que j’appelle l’illusion anesthésiante de la sorcellerie de notre temps, fruit d’un post-modernisme débridé dont tant de nos politiques sont les hérauts.


Et pourtant, soyons honnêtes avec nous-mêmes… Comme le dit Jésus, ne dépasserions-nous pas la loi si une vie, même animale, était à sauver ? Si nous ne savons pas être « Antigone » dans nos vies, trop attachés à Créon (relisez Sophocle), alors nous ne donnons plus beaucoup de sainteté à la vie, nous attachant à l’illusoire sacralité de la loi. Attention, je ne dis pas qu’il ne faille des lois, je ne suis pas un anarchiste invétéré, je dis simplement que toute loi doit s’appuyer sur un plus grand qu’elle. Et même dans un monde qui se revendique laïc, la sainteté de la vie devrait toujours être le guide de la moindre règle. Quand la loi se déshumanise, alors l’homme n’a plus sa place, il ne peut ni vivre, ni se développer, mais devient une sorte de robot (Vous percevez immédiatement mon côté bernanossien…).


Soyons encore plus honnêtes… Ne sommes-nous pas capables de désacraliser la Loi, même si nous nous en prétendons le porte-drapeau ? Nous crions haut et fort que la France est le pays des droits de l’homme, que nous avons pour devise : liberté, égalité, fraternité. Mais, comme le disait Coluche, certains sont plus égaux que d’autres ! Et quand nous détournons la loi à notre profit (je ne pense même pas à « l’optimisation fiscale »…) ou quand nous savons l’oublier à notre avantage (la voiture est un des lieux où le sacré disparaît vite…), qu’en est-il ?


Je ne veux nullement être ici moralisant, mais simplement remettre les choses à leur juste place, rendre une hiérarchie (un ordre sacré) à nos vies. Oui, la loi des hommes est essentielle, mais la vie devrait toujours être première. Oui, Jésus avait raison (Mc 12, 17) : « Ce qui est à César, rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Dieu seul est sacré. La loi de César devrait, si ce n’est conduire à Dieu, au moins reconnaître la sainteté de la vie et de l’homme.