Vendredi, 31e semaine du T.O. — année impaire

Malin ou fourbe ? -



Le gérant malhonnête,

Jan Luyken (Amsterdam, 1649 - Amsterdam, 1712),

Gravure extraite de la Bible Bowyer publiée à Londres en 1840,

Botton Museum, Lancashire (Angleterre)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 16, 1-8)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.” Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.” Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?” Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.” Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris 80.” Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »


Méditation

J’ai déjà commenté cette parabole (XXVe dimanche du Temps Ordinaire — année C). Mais j’aimerais revenir sur un point : l’éloge du maître. Et je voudrais, avec un peu de fainéantise, vous partager ce qu’écrit Jean Lévêque dans son livre Heureux les invités aux Noces (Éditions du Carmel, 2020) :


« Faites-vous des amis avec l’argent d’iniquité. » En s’appuyant sur cette parole de Jésus, certains seraient prêts à dire : « Tout argent est malhonnête ; tout argent doit nous brûler les doigts ».


Il est probable que le Christ ne leur donnerait pas raison. Car Jésus de Nazareth a connu la belle fierté de l’homme qui gagne sa vie par le travail de ses mains. Il savait le juste prix de l’ouvrage bien fait, et comme tout artisan consciencieux il comptait sur son salaire, sachant bien que Marie l’attendait aussi, sans rien dire. Par ailleurs la petite troupe des disciples était organisée : elle avait un économe, un peu trop près de ses sous, il est vrai. Devenu esclave de l’argent, il a trahi son vrai Maître. Rappelons-nous aussi ces quelques femmes qui suivaient Jésus, depuis les débuts en Galilée, et « beaucoup d’autres qui l’aidaient de leurs ressources » (Lc 8,3). Treize hommes, cela ne vit pas de l’air du temps ! Jésus, sans aucun doute, a apprécié l’aide de ces femmes, et ne leur a pas dit : « Votre argent, gardez-le : il est malhonnête ! »


Alors, quel est, aux yeux de Jésus, « l’argent d’iniquité » ?


C’est celui qui est gagné malhonnêtement, bien sûr ; mais aussi celui qui devient une puissance aveugle d’injustice ou d’oppression, et surtout l’argent qui réduit en esclavage celui qui le possède ou celui qui le désire. C’est pourquoi Jésus n’emploie pas le mot ordinaire pour nommer l’argent, mais le mot mâmôn, qui, dans le judaïsme au temps de Jésus désignait la richesse, le gain (souvent le gain mal acquis), mais aussi les sécurités illusoires de ce monde, opposées à la confiance des « pauvres » d’Israël en leur Dieu.


Une fois précisé le sens de « l’argent d’iniquité », on s’aperçoit que ce passage de l’Évangile nous donne un résumé de tout l’enseignement de Jésus sur l’argent.


Tout d’abord l’argent doit servir à nous faire des amis, qui nous accueilleront comme des frères dans la vie future, là où l’argent ne sera plus nécessaire, ni pour nous, ni pour eux. Cela rejoint peut-être une autre parole de Jésus : « Amassez-vous des trésors dans le ciel » (Mt 6,19).


Jésus souligne ensuite que notre honnêteté dans les choses de la terre permet à Dieu de nous faire confiance pour les intérêts du Royaume. D’abord gérants des biens de ce monde, nous devenons peu à peu associés de Dieu dans le grand travail de la rédemption. Voilà « le bien véritable », notre bien, celui des fils et des filles, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ (Rm 8,17). »