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Vendredi, 32e semaine du T.O. — année impaire

Ils sont inconstants -



La création de l’homme,

Michelangelo di Lodovico Buonarroti dit Michel-Ange (Caprese, 1475 - Rome, 1564),

Fresque, 230 x 480 cm, vers 1511,

Chapelle Sixtine, Vatican (Italie)


Lecture du livre de la Sagesse (Sg 13, 1-9)

De nature, ils sont inconsistants, tous ces gens qui restent dans l’ignorance de Dieu : à partir de ce qu’ils voient de bon, ils n’ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses œuvres, ils n’ont pas reconnu l’Artisan. Mais c’est le feu, le vent, la brise légère, la ronde des étoiles, la violence des flots, les luminaires du ciel gouvernant le cours du monde, qu’ils ont regardés comme des dieux. S’ils les ont pris pour des dieux, sous le charme de leur beauté, ils doivent savoir combien le Maître de ces choses leur est supérieur, car l’Auteur même de la beauté est leur créateur. Et si c’est leur puissance et leur efficacité qui les ont frappés, ils doivent comprendre, à partir de ces choses, combien est plus puissant Celui qui les a faites. Car à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler, par analogie, leur Auteur. Et pourtant, ces hommes ne méritent qu’un blâme léger ; car c’est peut-être en cherchant Dieu et voulant le trouver, qu’ils se sont égarés : plongés au milieu de ses œuvres, ils poursuivent leur recherche et se laissent prendre aux apparences : ce qui s’offre à leurs yeux est si beau ! Encore une fois, ils n’ont pas d’excuse. S’ils ont poussé la science à un degré tel qu’ils sont capables d’avoir une idée sur le cours éternel des choses, comment n’ont-ils pas découvert plus vite Celui qui en est le Maître ?


Méditation

Notre appréhension de la divinité est toujours confrontée à un double risque : ou de voir dans la création la présence du Créateur (c’est ce qu’on appelle le panthéisme : Dieu est en tout) ou de détacher toute la création de Dieu pour n’y voir qu’une effet des lois de la nature (Je pense au livre de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, en 1970 : si la vie est apparue, c’est un hasard de la nature. Si elle a perduré et s’est développé, c’était une nécessité). Il n’en restera pas moins la question essentielle de la beauté qui, de fait, n’a aucune utilité, et qui même si elle est le fruit du hasard ne répond à aucune nécessité.


Il y a quelques années, j’eus la chance de suivre un cours sur les fresques de La Chapelle Sixtine. À la même époque, je m’étais plongé dans les œuvres de Pic de la Mirandole (1463-1494) et de Marsile Ficin (1443-1499), contemporains et détracteurs de Savonarole (1452-1498), le moine qui dirigea pendant quatre ans une dictature théocratique éphémère à Florence. Combat entre une philosophie libérale et naturaliste et une vision de la foi devenue système politique. Michel-Ange est peut-être le fruit artistique de ce débat : quelle place donner à l’homme ? Quelle place laisser à Dieu ?


Dans la première partie du plafond de La Chapelle Sixtine, Dieu a toute sa place. Et plus on avance, plus il s’amenuise pour disparaître. Par contre, l’homme grandit et prend toute sa place, pour ne pas dire toute la place. Ainsi, sur cette fresque de la création de l’homme, Dieu tend son doigt créateur, il donne tout sa force, toute son énergie divine en ce doigt tendu à l’extrême. Mais en face de lui, l’homme commence déjà à se séparer de Dieu, à réclamer son indépendance, sa liberté : la preuve en est ce doigt qui commence à se replier pour s’éloigner de son Créateur, pour couper le lien. À la main ferme de Dieu s’oppose la main lascive d’Adam, comme s’il disait : « Oui, merci. Merci de m’avoir créé. Mais maintenant, je vais me tourner vers mon avenir. » N’est-il pas déjà en position de départ, prêt à tourner le dos à Dieu ? Le combat venait de commencer !


C’est ce même combat sur lequel le livre de la Sagesse veut réveiller notre attention. Vous regardez la nature, et même, vous en profitez. Et pourtant, vos yeux sont aveugles ou chaussés de mauvaises lunettes. Ou vous voyez des dieux dans chaque être, dans chaque élément, devenant des animistes. Ou alors, par opposition, vous n’êtes même pas capable de vous demander d’où vient cette beauté ! Ou vous regardez la créature comme étant le créateur, ou vous ne distinguez pas la trace du créateur dans la créature. Certains même s’émerveilleront devant la beauté sans même s’interroger sur sa nature réelle, n’y voyant que matière à études scientifiques.


Ces erreurs dénoncées par cette lecture ne sont-elles pas toujours d’actualité ? Ne voyons-nous pas encore aujourd’hui des scientifiques voulant devenir des créateurs de vie, des démiurges dangereux ? Ou alors, décidant de ce qui est vie, l’un de ce qui ne l’est pas encore… Ou encore un retour du paganisme faisant de la nature un dieu, pas simplement dans une recherche de défense écologique, mais aussi dans un véritable panthéisme (il suffit de voir le retour en force dans certains pays du druidisme). Voire, enfin, d’une dénégation de la beauté comme étant une vérité relative. En fait, de l’expression « on ne discute pas des goûts et des couleurs », on l’a transformé en « on ne peut rien dire de la beauté ni du bon goût, c’est une affaire personnelle et relative » ! On a ainsi troqué l’objet par le sujet.


Pourtant, la beauté fait bien partie des transcendantaux dont nous parle Platon — d'une part les Universaux (l'Être, l'Un), d'autre part les Normes (le Vrai, le Beau, le Bon). Car la beauté n’a aucune efficience. Vous êtes vous déjà demandés à quoi sert la beauté des fleurs ? Les abeilles n’en ont que faire de sa beauté, ce qui leur importe est son sucre, rien de plus. Entre un pot de confiture et une marguerite, elle aura vite fait de choisir ! Et pourtant, la fleur est belle. Et si cette beauté n’a aucune efficience concrète, elle a malgré tout une efficacité sur notre vie. Comment pourrions-nous vivre dans un monde de béton (qu’on nous a pourtant présenté comme la panacée dans les années 70) ? Il suffit de voir le retour à la campagne de tant de français (même s’ils se plaignent du chant du coq et des cloches à 07h, voire de l’absence de réseaux 4G, comme si leur vie tenait à une onde). En contemplant cette beauté — j’ai bien dit contempler et non regarder rapidement, la contemplation appelle du temps, du dessaisissement de soi-même (rappelez-vous cette expérience que j’ai déjà racontée devant les Nymphéas de Monet - Lundi 28e semaine du T.O. — année impaire), donc, en contemplant cette beauté, comment ne pas se poser la question du Créateur, comment ne pas y voir sa main et sa trace ? En regardant l’œuvre, comment ne pas y reconnaître l’artisan, dira le livre de la Sagesse ? Et même en regardant des œuvres faites de main d’homme, comment, en certaines, ne pas y discerner l’inspiration divine que l’artiste reçut ? En voyant, entre autre, la beauté de l’homme, beauté de son corps, beauté de son intelligence et beauté de son âme, comment ne pas voir la trace du sculpteur ? N’en est-il pas de même pour les scientifiques ? Certains, moins orgueilleux que d’autres, ne peuvent que voir la main de Dieu dans la merveille de la nature.


Alors, évitons comme Adam de replier le doigt ! Au contraire, tendant notre doigt vers le Créateur pour en recevoir l’énergie et surtout la vie, et la vie éternelle. Ne soyons pas inconsistants en restant dans l’ignorance de Dieu !

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