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Vendredi, 4e semaine de Carême

Il s’oppose à nos entreprises -



Adam et Ève,

Hans Thoma (Bernau, 1839 - Karlsruhe, 1924),

Huile sur toile, 110 x 78,5 cm, 1897,

Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (Russie)


Lecture du livre de la Sagesse (Sg 2, 1a.12-22)

Les impies ne sont pas dans la vérité lorsqu’ils raisonnent ainsi en eux-mêmes : « Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et nous accuse d’infidélités à notre éducation. Il prétend posséder la connaissance de Dieu, et se nomme lui-même enfant du Seigneur. Il est un démenti pour nos idées, sa seule présence nous pèse ; car il mène une vie en dehors du commun, sa conduite est étrange. Il nous tient pour des gens douteux, se détourne de nos chemins comme de la boue. Il proclame heureux le sort final des justes et se vante d’avoir Dieu pour père. Voyons si ses paroles sont vraies, regardons comment il en sortira. Si le juste est fils de Dieu, Dieu l’assistera, et l’arrachera aux mains de ses adversaires. Soumettons-le à des outrages et à des tourments ; nous saurons ce que vaut sa douceur, nous éprouverons sa patience. Condamnons-le à une mort infâme, puisque, dit-il, quelqu’un interviendra pour lui. » C’est ainsi que raisonnent ces gens-là, mais ils s’égarent ; leur méchanceté les a rendus aveugles. Ils ne connaissent pas les secrets de Dieu, ils n’espèrent pas que la sainteté puisse être récompensée, ils n’estiment pas qu’une âme irréprochable puisse être glorifiée.


Méditation

J’imagine la rancoeur d’Adam et Ève, les mots qu’ils ont peut-être ruminés lors de leur expulsion du Paradis… Même s’ils ont reconnu leur faute, ils ont dû ressentir cette condamnation comme une injustice. N’en est-il pas de même pour chacun d’entre-nous ? Nous reconnaissons notre péché, mais nous avons bien du mal à en accepter les conséquences (c’est ce qu’en théologie on appelle l’attrition : regretter les conséquences du péché et non l’acte en lui-même, à la différence de la contrition qui est de regretter et le péché et ses conséquences). Alors, notre colère se tourne vers l’autre, voire le Tout-Autre. Certains appelleront ça des circonstances atténuantes, d’autres de la justification. Mais soyons honnêtes, c’est une façon pour nous de détourner sur l’autre la colère que nous avons pour nous-mêmes !


Et surgit alors, comme au début de ce texte, l’idée de vengeance, et d’une vengeance qui semble normale, justifiée. Pour une raison : il contrarie nos projets et nous reproche notre attitude. Il est vrai qu’il est souvent difficile de s’entendre remettre en question, que ce soit sur notre manière d’être, notre éducation, ou sur la validité de nos entreprises. En cela, nous sommes vraiment restés des enfants qui n’acceptent pas que des adultes viennent contrecarrer leurs désirs. Si ce n’est encore de l’orgueil, c’est à tout le moins de l’égocentrisme. Notre premier ennemi est notre « moi », ce « je » qui peut devenir une obsession, à l’instar de Rimbaud qui déclarait que « Je est un autre ». Obnubilés par nous-mêmes, nous en oublions l’autre. Et « derrière » l’autre, nous en oublions surtout le Tout-Autre !


Regardez les événements de ces jours-ci (texte écrit en mars 2022 pour re-situer !) : les élections présidentielles. Comptez le nombre de « je » que dira chaque candidat à la place des « nous » : on peut alors s’interroger sur le sens du service de la France brandi comme un bouclier, mais un bouclier qui masque souvent une avidité de pouvoir plus qu’un sens du don de soi. Regardez la guerre en Ukraine qui confronte deux grands gamins qui refusent de céder leur jouet : l’un son idée d’un empire dont il deviendrait le nouveau Tsar, l’autre sa volonté d’hégémonie sur l’Europe dont il espère continuer de tirer les ficelles en bon « gendarme du monde » (mon ordinateur avait écrit avec beaucoup de subtilité : gens drame — amusant, non ?) Ils en oublient même leur foi revendiquée : catholique pour Biden et orthodoxe pour Poutine. Apparemment, être dirigeant empêche de laisser la foi s’exprimer… Quant aux peuples, à toutes les personnes touchées par le drame, elles disparaissent derrière cette citation de Staline lors de la famine en Ukraine en 1933 : « Un mort, c’est une catastrophe ; cent mille morts, c’est une statistique » (elle est née, en réalité, sous la plume d’un célèbre Allemand : Kurt Tucholsky (1890-1935), écrivain, critique et journaliste, esprit satirique et engagé, possédant une immense culture, grand observateur de la société et défenseur de la démocratie, à l’époque de la République de Weimar. À l’époque, elle était censée être de l’humour français !) Et enfin, regardez l’Église d’Allemagne qui s’est lancée dans un synode (avant le synode sur les synodes !) et où fusent des propositions toutes plus folles que les autres. Mais cherchez le mot « Christ » dans leurs textes, vous serez surpris de la parcimonie avec laquelle les évêques allemands en usent…


J’en reviens à mon tableau de Hans Thoma. Un joli couple, jeune, en pleine forme, mais quelque peu désabusé. Aucun sourire sur les lèvres d’Adam, et une moue presque écœurée pour Ève. À se demander si elle est heureuse de cueillir ce fruit, s’il lui fait vraiment envie. Ils ne se regardent même pas l’un l’autre. Non, ils sont simplement tournés sur eux-mêmes. Au point de ne même pas voir que derrière ce drap blanc se cache la mort. Ils ne voient pas la mort, comme ils ne veulent pas voir Dieu après le péché, se cachant dans des bosquets.


Comme eux, nous sommes de grands enfants caractériels. C’est curieux ce refus de grandir, de prendre conscience de nos actes, et de n’admirer que notre petite personne. C’est surprenant cette volonté têtue de ne pas nous tourner vers Dieu. Un seul regard sur le Christ, et notre coeur peut en être bouleversé, tourneboulé, converti… Le Talmud dit : « Qui sauve une vie sauve l’humanité ». Je le paraphraserai en déclarant : « Qui oublie Dieu, oublie l’homme ».


À quelques jours de la Semaine Sainte, il serait bon de relire ces mots : « Les impies ne sont pas dans la vérité lorsqu’ils raisonnent ainsi en eux-mêmes : Attirons le juste dans un piège, car il nous contrarie, il s’oppose à nos entreprises, il nous reproche de désobéir à la loi de Dieu, et nous accuse d’infidélités à notre éducation » et de tenter de corriger notre impiété en nous tournant vers le Seigneur. Lui seul peut désamorcer nos désirs insatisfaits d’enfants gâtés. Car il nous l’a promis :

  • « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 20, 20) ;

  • « Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père, et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. » (Jn 14, 12-13) ;

  • « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom ; demandez, et vous recevrez : ainsi votre joie sera parfaite » (Jn 16, 24) ;

  • Et cette merveilleuse oraison du XXVIIe dimanche du Temps Ordinaire : « Dans ton amour inépuisable, Dieu éternel et tout-puissant, tu combles ceux qui t'implorent, bien au-delà de leurs mérites et de leurs désirs ; répands sur nous ta miséricorde en délivrant notre conscience de ce qui l'inquiète et en donnant plus que nous n'osons demander. »

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