Vendredi, 5e semaine de Carême

Contestations ? -


Au fil de la Parole de Dieu


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 10, 31-42)

En ce temps-là, de nouveau, des Juifs prirent des pierres pour lapider Jésus. Celui-ci reprit la parole : « J’ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes qui viennent du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? » Ils lui répondirent : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. » Jésus leur répliqua : « N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Elle les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait, et l’Écriture ne peut pas être abolie. Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : “Tu blasphèmes”, parce que j’ai dit : “Je suis le Fils de Dieu.” Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les fais, même si vous ne me croyez pas, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. » Eux cherchaient de nouveau à l’arrêter, mais il échappa à leurs mains. Il repartit de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où, au début, Jean baptisait ; et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n’a pas accompli de signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. » Et là, beaucoup crurent en lui.



Les juifs veulent lapider Jésus,

Maître du Livre du Sacre (actif entre 1350 et 1378),

Vincent de Beauvais, Miroir Historial [Speculum historiale], traduction française par Jean de Vignay, vol. II. (Livres VII-XI), vers 1370-1380, Parchemin, feuille de 32,5 x 22,5 cm,

Département des Manuscrits, NAF 15940,

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)


Le manuscrit

Le manuscrit. faisait partie, à l’origine, du premier volume du Miroir historial (NAF 15939-15941) qui fut offert en 1413 à Jean sans Peur par Jean de Berry. L’ouvrage entra dans les collections de Philippe le Bon et apparaît dans l’inventaire qui fut rédigé en 1420 : « Item ung autre livre du Mirouer historial, nommé Vincent, en trois volumes, dont le premier volume est escript en parchemin, de lettre ronde, a .II. colonnes, historié de Vc .IIII.xx et .IIII. histoires, enluminé de rose et d’asur, commençant ou .II.e fueillet : La voye par quoy, et ou derrenier : Mist si grand ; couvert de drap de damas vert, a .II. fermouers d’argent dorez, esmaillez aux armes de monseigneur de Berry ». (Doutrepont, Inventaire…, p. 99, n° 149). Le volume figure sur l’inventaire de la librairie de Bourgogne de 1467 : cf. Barrois, n° 886. On en perdit la trace jusqu’au XIXe siècle : il se trouvait alors entre les mains du baron van Zuylen van Nijvelt. Il fut acquis en 1906 par le collectionneur Henry Yates Thompson qui possédait déjà le 2e volume (NAF 15942-15944). En 1920, les deux volumes furent vendus à un autre collectionneur, Alfred Chester Beatty. Ils entrèrent en 1968 à la Bibliothèque nationale de France.


Les décorations seraient dues au Maître du Livre du Sacre. Le Maître du Livre du sacre de Charles V est un maître anonyme enlumineur actif à Paris entre 1350 et 1378. Il doit son nom à un livre enluminé par lui évoquant les épisodes du sacre du roi Charles V de France (British Library). Ce maître anonyme est parfois désigné sous le nom de Second Maître de l'Atelier du Maître du Remède de Fortune avec lequel il a collaboré, notamment à la réalisation du manuscrit des Œuvres poétiques de Guillaume de Machaut, sa plus ancienne œuvre connue. Il est aussi un collaborateur fréquent d'un autre maître parisien de l'enluminure à cette époque : le Maître de la Bible de Jean de Sy. Tous ces enlumineurs répondent fréquemment à des commandes royales. Le maître doit ainsi son nom du livre du sacre commandé par Charles V en 1365 et pour lequel il a peint 38 miniatures. Son style est caractérisé par des traits marqués et des juxtapositions de teintes. Il montre un intérêt pour les portraits ressemblant mais ne tente aucune composition en perspective.


Ce que je vois

La scène se situe dans un cadre constitué de fines branches de bois desquelles sortent de petites feuilles comparables à celles du lierre grimpant. Quatre quadrilobes en marquent les angles. Le fond de la miniature est peint avec une double treille d’or dans laquelle s’inscrivent des fleurs de lys dorées sur un fond bleu tirant sur la violine. Le sol mouvementé est représenté par quelques lignes incurvées sur un fond couleur de terre. À droite, on voit une entrée de ce qui pourrait paraître un château fait de gros moellons, avec une entrée que l’on distingue et flanquée d’une tour crénelée. Au sommet, un toit de tuiles précédé par un fronton triangulaire.


Six personnages occupent quasiment tout l’espace : cinq hommes en colère tenant à la main une pierre menacent le Christ. Ces cinq « énergumènes » portent tous un simple billard serré par une ceinture ornée de points blancs, sur des chausses. Aux pieds, ils ont des poulaines tenues sur la cheville par une languette de cuir. Les tons de leurs tenues sont assez primaires : gris-bleu, bleu et brun-orangé. Tous sont coiffés à la mode médiévale. Ce sont des adultes, hormis un adolescent à droite, mais aucun ne porte de barbe. Les bouches sont soulignées par un trait rouge qui amplifie le rictus des lèvres et accentue un regard mauvais. Leur attitude est menaçante : ils s’approchent du Christ, regards rivés sur lui, pierre à la main, prêts à le lapider. Les trois personnages à droite ont déjà levé le bras, s’apprêtant à accomplir leur méfait. C'est eux que fixe Jésus.


Vêtu d’un manteau rouge-brun sur une longue tunique bleu, le Christ est pieds nus. De la main gauche il tient un livre tandis que la main droite se lève en signe de refus. Auréolé d’un nimbe crucifère, il penche la tête vers ses agresseurs Son visage montre à la fois l'effroi devant leur geste et et une sorte de déception résignée : il sait ce qu'il y a dans le coeur de l’homme. Ces hommes qui refusent de voir en Lui le Messie, qu’il ne comprennent pas qu’il est le Logos, la Parole de Dieu, signifiée par ce livre (il est vert, signe d’une parole vivante). Notons que le Christ est lui aussi glabre, ce qui accentue la proximité de son humanité avec ceux qui en veulent à sa vie.


Commentaire

Reprenons notre texte d’évangile, et pour cela remettons-le dans son contexte. Jésus vient de prononcer la parabole du berger (Jn 10, 1-21) dans laquelle il évoque des mercenaires qui veulent s'en prendre aux brebis, des voleurs qui ne se présentent que pour voler (verset 10) et qui refusent de passer par la porte, préférant escalader par un autre côté (verset 2). Alors que Lui, le bon berger, est prêt à donner sa vie pour son troupeau (verset 18). Cette parabole provoque immédiatement une première réaction parmi les autorités juives qui le taxent de possédé (verset 20). Puis Jésus va au Temple pour la fête de la Dédicace (verset 23). Des juifs l’entourent, menaçants, pour le forcer à dire s'il est oui ou non le Messie (verset 24). Jésus leur répond qu’ils ne sont même pas capables de voir les oeuvres (ἔργον) qu’Il fait en leur sein, alors comment pourraient-ils comprendre qu'Il est le Messie alors qu’ils ne font pas partie du troupeau (versets 25 à 28). Mais le plus grave à leurs yeux est qu’il ajoute (versets 29 et 30) : « Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le Père et moi, nous sommes UN. » Voilà le plus grand des blasphèmes : il se dit Dieu, et Fils du Père des Cieux. Ils ne peuvent supporter un tel blasphème ! En fait, on devrait plutôt parler de sacrilège ou d’outrage à Dieu. Alors, ils réagissent, comme le prescrit le livre du Deutéronome (Dt 13, 2-6) :

S’il surgit au milieu de toi un prophète ou un faiseur de songes, qui te propose un signe ou un prodige, – même si se réalise le signe ou le prodige qu’il t’a annoncé en disant : « Allons à la suite d’autres dieux que tu ne connais pas, et servons-les ! » –, tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ou de ce faiseur de songes. En effet, le Seigneur votre Dieu vous met à l’épreuve : il veut savoir si vous aimez vraiment le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme. C’est le Seigneur votre Dieu que vous devez suivre, c’est lui que vous craindrez ; ses commandements, vous les garderez ; sa voix, vous l’écouterez ; c’est lui que vous servirez ; c’est à lui que vous vous attacherez. Quant à ce prophète ou ce faiseur de songes, il sera mis à mort, car il a prêché la révolte contre le Seigneur votre Dieu, lui qui vous a fait sortir du pays d’Égypte, et qui t’a racheté de la maison d’esclavage ; cet homme voulait t’égarer, loin du chemin que le Seigneur ton Dieu t’a ordonné de suivre. Tu ôteras le mal du milieu de toi.

Ni une, ni deux, ils saisissent des pierres pour le lapider, comme le Talmud de Jérusalem le confirmera. Le rabbin orthodoxe Aryeh Kaplan écrit au sujet de la peine de mort dans le judaïsme : « En pratique ces peines ne sont presque jamais invoquées, et existaient principalement comme un moyen de dissuasion et afin d'indiquer la gravité des péchés pour lesquels elles ont été prescrites. Les règles sévères codifiées dans la Torah afin de protéger l'accusé ont de fait rendu impossible l'application de ces sanctions, le système pénal pouvant devenir brutal et barbare à moins d'être administré dans une atmosphère de la plus haute moralité et piété. Lorsque ces normes ont diminué dans le peuple juif, le Sanhédrin a volontairement aboli ce système de sanctions. » Est-ce donc ici un moyen de dissuasion pour ces Juifs, une façon d’impressionner Jésus et le faire revenir sur ses propos ? Il semble que oui puisqu’aucun ne jettera de pierre. Ils semblent plutôt chercher à l’arrêter et le livrer aux autorités de pouvoir, ce qui arrivera un peu plus tard. Mais déjà la tension est présente.


Que reprochent-ils exactement à Jésus ? Ils lui disent (verset 33) : « Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu. » Se faire Dieu est le pire des sacrilèges. Jésus tombe latae sententiae sous le coup de la condamnation du Deutéronome. Il va alors les entraîner dans une subtile exégèse. Traduisons-la en terme simples :

  • Vous me reprochez de me faire Dieu ? Pourtant, je lis dans les Psaumes, qui sont paroles divines : « Vous êtes des dieux » (Ps 81, 6 : « Je l'ai dit : Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! » C’est Dieu qui parle). Personne ne peut retrancher un verset de la Parole de Dieu. Et vous, vous me dites que je suis sacrilège parce que je dis que je suis Fils de Dieu. Première erreur de votre part… Ensuite, vous ne croyez pas les oeuvres (je reviendrai plus loin sur ce mot) que je fais au milieu de vous (pour le moment, comprenons-les comme des miracles). Que vous ne croyiez pas à mes paroles, je peux le comprendre. Mais pourquoi refusez-vous de voir ce qui se réalise sous vos yeux ? Car elles prouvent que je viens du Père.

Mais, comme le dit Jérémie (Jr 5, 21) : « Écoutez donc ceci, peuple stupide et sans intelligence ! – Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas ! » Les paroles de Jésus, ils ne les entendent pas. Les signes qu'il réalise devant leurs yeux, ils ne les voient pas. Mais qu’est-ce qui les rend si aveugles et sourds ? Peut-être ce verset de psaume que Jésus a cité : « Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! » ? Se prennent-ils pour des dieux qui n’ont de leçon à recevoir de personne ? Sont-ils comme le grand Inquisiteur de Séville que décrit le rêve de Yvan Karamazov (Les Frères Karamazov, chapitre : La légende du Grand Inquisiteur, Fiodor Dostoyevsky)?


Derrière lui, à une certaine distance, marchent ses sinistres lieutenants, et ses esclaves, et sa "garde sacrée". Il s'arrête devant la foule, et observe de loin. Il a tout vu, il a vu le cercueil qu'on déposait devant Lui, il a vu la petite fille qui ressuscitait, et son visage s'est couvert de ténèbres. Il fronce ses épais sourcils chenus, ses yeux luisent d'un feu mauvais. Il tend la main et ordonne à la garde de Le saisir. Et là, sa force est telle, le peuple est tellement dressé, soumis, tremblant d'obéissance, que la foule se fend à l'instant même devant les gardes, et eux, dans le silence de mort qui est tombé d'un coup, ils lèvent les mains sur Lui, et ils L'emmènent. La foule, en un clin d'oeil, et toute comme un seul homme, s'incline jusqu'à terre devant le vieil inquisiteur, ce dernier, sans rien dire, bénit le peuple et passe son chemin. La garde conduit le prisonnier dans une prison voûtée, étroite et noire, dans le vieux bâtiment du Saint-Office, et elle L'enferme. Le jour se passe, et vient cette nuit de Séville, obscure, chaude, "comme un souffle en suspens". L'air "embaume le citron et le laurier". Dans la profonde obscurité, la porte en fer de la prison s'ouvre soudain, et le vieil inquisiteur lui-même, un flambeau à la main, pénètre lentement à l'intérieur de la cellule. Il est seul, la porte se referme tout de suite derrière lui. Il s'arrête à l'entrée et, lentement, une minute ou deux, il scrute Son visage. À la fin, tout doucement, il vient vers Lui, pose le flambeau sur une table et il Lui dit : "C'est Toi? Toi ?" Mais, ne recevant aucune réponse, il ajoute très vite : "Ne réponds rien. Tais-Toi. Et puis, qu'est-ce que Tu pourrais dire ? Je ne le sais que trop, ce que Tu diras. Et même, Tu n'as pas le droit d'ajouter un seul mot à ce que Tu as déjà dit. Pourquoi es-Tu venu nous déranger ? Parce que Tu es venu nous déranger, et Tu le sais. Tu ne sais donc pas ce qui arrivera demain ? Je ne sais pas qui Tu es, et je ne veux pas le savoir : si c'est Toi ou seulement Sa semblance, mais, dès demain, je Te condamnerai, et je Te brûlerai sur le bûcher, comme le pire des hérétiques, et ce peuple qui, aujourd'hui, Te baisait les pieds, demain, au premier geste de moi, courra jeter des braises dans Ton feu, ça, Tu le sais ? Oui, Tu le sais, peut-être", ajoute-t-il dans une méditation profonde et sans quitter des yeux, un seul instant, son prisonnier. […]

[...]

— Et le prisonnier aussi, il se tait ? Il le regarde et il ne dit pas un mot ?

— Mais ça ne peut se passer que comme ça dans tous les cas, reprit Ivan avec le même rire. C'est le vieillard lui-même qui Lui fait remarquer qu'Il n'a même pas le droit d'ajouter quoi que ce soit à ce qu'Il a déjà dit. Si tu veux, c'est en ça que consiste le trait le plus essentiel du catholicisme romain, à mon avis, du moins : "Tout, n'est-ce pas, a été remis par Toi au pape, et tout, donc, se trouve maintenant entre les mains du pape, et, Toi, maintenant, Tu peux même ne plus revenir du tout, ne dérange pas, au moins, jusqu'au jour dit." C'est dans ce sens-là que non seulement ils parlent, mais qu'ils écrivent, les jésuites, du moins. Je l'ai lu moi-même chez leurs théologiens. "As-Tu le droit de nous dévoiler ne serait-ce qu'un seul des mystères de ce monde d'où Tu viens ?" lui demande mon vieillard, et Il répond tout de suite à Sa place : "Non, Tu n'as pas le droit, pour ne rien ajouter à ce qui a été dit avant, et pour ne pas ôter aux hommes la liberté que Tu défendais quand Tu étais sur terre. Tout ce que Tu apporterais de nouveau attenterait à cette liberté de la foi, puisque cela apparaîtra comme un miracle, quand la liberté de leur foi était ce à quoi Tu tenais le plus alors, il y a mille cinq cents ans. N'est-ce pas Toi qui disais si souvent, dans ce temps-là : « Je veux vous rendre libres » ? Eh bien, Tu les as vus, aujourd'hui, ces hommes « libres », ajoute soudain le vieillard avec une ironie pensive. Oui, cette affaire-là nous a coûté très cher, poursuit-il en le fixant d'un regard dur. Mais, cette affaire, nous l'avons enfin parachevée, et en Ton nom. Pendant quinze siècles nous nous sommes torturés avec cette liberté, mais, maintenant, c'est fini, et bien fini. Tu ne le crois pas, que c'est fini ? Tu me regardes avec des yeux si humbles, Tu ne me juges même pas digne de Ta colère ? Mais sache que c'est maintenant, oui, à cet instant précis que ces gens-là sont plus sûrs que jamais qu'ils sont pleinement libres, quand, leur liberté, ils nous l'ont apportée d'eux-mêmes, et l'ont servilement mise à nos pieds. Cela, c'est nous qui l'avons fait, mais est-ce cela, ce que Tu voulais, Toi, cette liberté-là ?"


Dostoyevski ne vient-il pas ici illustrer l’attitude des juifs ? Tu as voulu nous donner la Loi, nous l’appliquons comme il nous semble le mieux pour notre peuple, alors ne vient pas nous déranger. Tu ne vas pas renverser l’ordre que nous avons si durement établi. Il vaut mieux que tu meurs ! Voilà ce qui les rend aveugles et sourds : la peur de l’inconnu ! La peur de la nouveauté. On préfère toujours rester dans une pièce sombre et sale que l’on connaît que d’aller affronter un extérieur que l'on ne connaît pas et qui nous fait peur !


Jésus sait ce qu’il y a dans le coeur de l’homme… Jn 2, 24-25 :

Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme ; lui-même, en effet, connaissait ce qu’il y a dans l’homme.

Il sait, bien sûr, qu'y réside le péché. Mais il sait aussi que la peur y a fait son antre… peur de l’inconnu, peur de la mort, peur de l’abandon. Et il sait que cette peur peut terroriser l’homme au point de le tétaniser. Mais pour nous extraire de cette gangue qui nous fige, il vient nous montrer ses oeuvres. Ses oeuvres ? Est-ce simplement des miracles ? Non, bien qu’ils aient leur importance pour dessiller nos paupières, nous aider à voir la Lumière. Mais ce mot a aussi un autre sens. L’œuvre de Jésus dans le monde est double :

  1. C’est une œuvre accomplie pour nous, destinée à opérer la réconciliation entre Dieu et l’homme.

  2. C’est une œuvre accomplie en nous, dans le but d’opérer notre sanctification.

Une oeuvre, celle du Père que Jésus réalise par sa présence, sa parole et ses actes, au milieu de nous. Une première oeuvre accomplie pour et devant nous pour nous sauver, nous rétablir dans notre alliance avec Dieu, pour nous racheter de notre péché. C’est bien le sens des paroles de Jésus. Tout son discours n’a que pour objectif de nous faire prendre conscience de notre péché, nous délivrer de nos peurs, et particulièrement de notre peur du pardon. En effet, nous avons peur d’être pardonnés car ne nous en croyons pas dignes… Jésus veut combler ce fossé de la peur, comme l’avais prédit Jean le Baptiste (Lc 3, 2-6) :

…la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie. Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles d’Isaïe, le prophète : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux deviendront droits, les chemins rocailleux seront aplanis ; et tout être vivant verra le salut de Dieu.

Tout ravin sera comblé, ravin de la peur. Toute colline sera abaissée, colline de l’orgueil. Tout passage tortueux deviendra droit, passage de nos péchés qui tordent notre nature. Tout chemin rocailleux sera aplani, chemin de nos tempéraments indisciplinés. Et tout être vivant verra le salut de Dieu ! C’est bien sa première oeuvre : nous permettre de voir le salut de Dieu. Le voir, l’entrevoir, l’apercevoir. Mais pas encore être sauvé. Car, comme l’atteste Paul (Rm 8, 24) :

Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ?

Et c’est ici qu’intervient le second sens de l’oeuvre de Jésus : rendre ce salut effectif par notre sanctification. Une oeuvre qui s’accomplit en nous, et même avec nous, par nous. Nous en sommes les coopérateurs (1 Co 3, 9) :

Nous sommes des collaborateurs de Dieu, et vous êtes un champ que Dieu cultive, une maison que Dieu construit.

Les théologiens orthodoxes préfèrent le mot « déification » à celui de « sanctification ». Car l’objectif est justement de réaliser ce que Jésus rétorque aux Juifs : vous êtes des dieux ! En collaborant à cette oeuvre, en cherchant la vertu, en désirant la communion avec le Christ, alors nous nous sanctifions, alors nous devenons des Christ, des oints du Seigneur : nous sommes déifiés. Cette oeuvre s’accomplit en nous, par l’action de l’Esprit, mais un Esprit qui demande, attend, implore notre coopération. Rien ne se fera sans nous : c'est bien le sens de notre libre-arbitre. Il s'exerce tant pour refuser le mal que pour désirer le bien…


Et quand nous connaîtrons cette sanctification, alors nous entendrons avec d’autant plus de force ce verset final : « Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. »


Pourquoi cherchent-ils donc à l’arrêter si ce n'est que parce qu’ils refusent cette double oeuvre du Père par Jésus :

  1. Une œuvre accomplie pour nous et devant nous, destinée à opérer la réconciliation entre Dieu et l’homme.

  2. Une œuvre accomplie en nous et par nous, dans le but d’opérer notre sanctification.

Soyons de ceux qui déclarent : « Jean n’a pas accompli de signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. » Et là, beaucoup crurent en lui.


Au fil de mes pensées


Église et débat… Dernièrement, un ami me disait que le premier problème de notre Église actuelle est de refuser le débat, non en externe, mais en interne. J’y repensais en lisant ces versets aujourd’hui. Les Juifs aussi refusent le débat en « interne ». Ils campent sur leurs positions, leurs pensées. On pourrait traduire cela par quelque apophtegme bien sentis : « c'est comme ça que ça te plaise ou non ! On aime son Église ou on la quitte… » Est-ce vraiment le cas dans notre Église ? Je ne sais pas. En fait, je n’aurai pas la prétention de le savoir et, par des propos cinglants couper moi-même toute herbe sous le pied d’éventuels contradicteurs et me faire ainsi le jeu de ce que je voudrais dénoncer ! Le chemin est étroit entre dire ce que l’on pense, accepter que d’autres pensent différemment et… obéir ! Malgré tout, n’oublions jamais la racine du mot « obéir » : oboediere qui veut dire « prêter l’oreille ».


Ainsi, évitant des propos à l’emporte-pièce, voire des oukases, tentons de prêter l’oreille à quelques questions. Ou pour le dire autrement, de mettre en lumière quelques ombres. Non pour la dénoncer en premier lieu chez les autres, mais peut-être d'abord chez moi.


J'en retiendrai quatre qui correspondent à certaines des questions que je me pose :

  • Une pastorale de proximité ou de prieuré ?

  • Une pastorale d’abord de la contemplation ou de l’action ?

  • Une pastorale de la catéchèse ou de la transmission de la foi ?

  • Une pastorale de la communion ou de la fusion ?

Rappelons au préalable que la mission de l'Église est triple : annoncer la Parole de Dieu (mission de proclamation), célébrer les sacrements (mission de célébration) et guider un peuple (mission de pasteur). Ainsi, à chaque fois qu’est écrit le mot « pastorale » nous pourrions le remplacer par « annonce » ou « célébration ».


Une pastorale de proximité ou de prieuré ?


Nos églises se vident et combien de communes sont confrontées au problème d’entretien d’une église qui n’est plus fréquentée qu’une fois par trimestre pour une messe qui ne rassemble qu’une vingtaine de personnes ? Près de 40 000 églises dans notre pays. Mais combien de messes célébrées chaque dimanche au rythme de la diminution du nombre de prêtres, et simultanément du nombre de fidèles ?


Pourtant, lorsque je vais en retraite au Luxembourg, à l’Abbaye de Clervaux, je suis toujours gêné dans mon oraison : les visiteurs n’arrêtent pas d’entrer dans l’église abbatiale. Bien sûr, ils déambulent pour regarder les oeuvres d’art. Mais beaucoup d’arrêtent aussi pour méditer ou prier. Et beaucoup aussi viennent assister aux offices.


Alors, la question vaut peut-être de se poser : pourra-t-on longtemps tenir une présence type Crédit Agricole (un guichet dans chaque bourg) ? Ou faut-il en revenir aux premiers temps de l’Église qui commença par implanter des prieurés puis des abbayes avant d’en faire des paroisses ? Des lieux où le rayonnement n’est pas vers l’extérieur (on part de là pour évangéliser) mais vers l’intérieur (on y vient pour être évangélisé). Des lieux où la liturgie peut être célébrée avec ampleur, où les prêtres peuvent vivre avec le soutien d’une communauté ?


Bien sûr, on me rétorquera que cela laisse dans l’oubli un bon nombre de paroissiens qui ne pourront se déplacer. C’est vrai, mais c'est aussi une question de moyens. Il faudra bien adapter nos résultats aux moyens dont nous disposons… Et puis, lorsqu’un arbre est bien enraciné, il peut commencer à faire des rejets. Alors que trop de rejets empêchent tout arbre de se développer. Il suffit de regarder la gestion des forêts.


Mon coeur tendrait vers une pastorale de prieuré… mais, je ne suis pas évêque !


Une pastorale d’abord de la contemplation ou de l’action ?


Ce fut toujours un grand débat au sein de l’église : le débat entre pasteurs de proximité et moines par exemple. Mais même au sein des monastères, ce débat existe. J’en veux pour preuve l’illustration à Chartres du problème à partir de l’évangile de Marthe et Marie (et de sa célèbre « meilleure part » qui fait rugir les ménagères). Vous pouvez aller relire le texte du IIe dimanche du Carême (année A) et le XVIe dimanche du temps ordinaire (année C).


De fait, il me semble que la grande erreur serait de les séparer et d’en venir à ce que l’on voit à Chartres (deuxième homélie citée) : la contemplaction, si vous me permettez ce néologisme. La vraie question serait plutôt celle de l’ordre à mettre entre les deux. Les moines qui suivent la règle de Saint-Benoît ont cette devise : Ora et Labora (prie et travaille). Il est vrai que la prière doit être première à tout pour éviter de faire du travail notre Dieu. Je ne peux que vous inciter à lire les Oeuvres spirituelles d'Isaac le Syrien qui insistent avec tant de justesse sur les risques d’une action sans prière. L’idéal serait bien sûr d’arriver à prier dans nos actions. Mais cela ne peut se vivre que si nos actions sont inspirés de Dieu, et donc discernées dans la prière. Peut-être notre Église aurait-elle besoin de remettre l’accent sur la prière, la contemplation, la méditation ? Et surtout d’aider à la prière comme le fit en son temps, par exemple, Henri Caffarel à Troussures ?


Mon coeur tendrait à croire que oui… mais, je ne suis pas évêque !


Une pastorale de la catéchèse ou de la transmission de la foi ?


Il y a quelques années, l’épiscopat a insisté sur la modification du mot « catéchisme » en « catéchèse » pour montrer que ce n’était pas une démarche solaire, des choses à savoir par contre, mais une démarche pédagogique pour provoquer à la rencontre. L’idée était juste et belle. Pourtant… c’est comme pour l’école qui a voulu ne plus être l’instruction publique pour devenir l’éducation nationale. Et qui, du même coup, s'est senti le besoin de s’appuyer sur de nouveaux programmes, une nouvelle façon d’appréhender le savoir et des méthodes révolutionnaires (merci messieurs Bourdieu et Meirieu…) Toujours est-il que noyés dans un vocabulaire abscons (ainsi les cours sont « des formations en mode présentiel », une réponse est une « conceptualisation cognitive intuitive » et l'enthousiasme est « une vision proactive »), nous ne faisons même plus attention au fond de l’enseignement. Ne serait-ce qu’un histoire, combien de ceux qui furent auparavant qualifiés de « grands hommes (ou femmes) » sont passés à la trappe ?


J’ai un peu peur, au risque de passer pour un contestataire et un râleur continuel (mais c’est déjà fait) que notre catéchisme a connu le même processus en devenant catéchèse. Amusez-vous à regarder de plus près les livres de catéchèse (et je rappelle que ce mot issu du grec veut dire « faire écho », c’est-à-dire faire écho en nos coeurs de la présence de Dieu). Cherchez-y ce que l’on dit du salut, et de quoi nous sommes sauvés. Cherchez-y le Jugement dernier. Ou de la communion des saints. Bref, cherchez-y le Credo ! Vous risquez de découvrir quelques manques… et je ne parle pas de l’apport artistique qui se limite aujourd’hui à des bandes dessinées ou des photos de films alors que nous avons un si riche patrimoine.


Le risque est qu’en croyant transmettre la foi on n’enseigne même plus. Permettez-moi de remettre ici ce que j’avais écrit il y a quelques mois (XXVIIe dimanche du temps ordinaire, année C) — on se refait pas ! :


SAVOIR

L’étymologie en est intéressante. Savoir, c’est d’abord (au Xe siècle) « être capable de », en provenance de sapere « avoir du goût », (d’où le mot d’insipide), avant de devenir « avoir du discernement, être sage », pour prendre ensuite le sens de « comprendre, savoir » que nous utilisons aujourd’hui. Il est intéressant de noter que ce verbe prend donc sa source dans une expérience physique du goût. Le savoir a donc une origine empirique, expérimentale. C’est en goûtant que je « sais » la chose. Ne parle-t-on pas de goûter un savoir ? Il nous arrive de savoir des choses, sans pour autant arriver à les transmettre, à les expliquer. Nous y goûtons, nous les ressentons, mais nous avons du mal à les verbaliser précisément car elles tiennent de l’ordre de l’intime. Ainsi, on sait qu’on est amoureux, on le sens (toujours de l’ordre des sens), mais on a du mal à l’expliquer, voire à le comprendre. L’expérience que nous sommes capables de faire ou de vivre, à laquelle nous participons, que nous goûtons, nous dépasse. Ce n’est pas nous qui la tenons, qui l’enserrons, qui la dimensionnons, c’est elle qui nous entoure, qui nous tiens et qui nous donne notre propre dimension. Le savoir a donc un sens profond qui nous relie à notre être le plus profond, à notre existence, à l’expérience de ce que nous sommes. Ce verbe semble relier tout notre être, au moins dans ses dimensions intellectuelles et physiques. Ainsi, les savoirs sont constitués de concepts, de procédures ou de méthodes qui existent hors du sujet connaissant et qui sont généralement codifiés dans des ouvrages de référence, manuels, encyclopédies, dictionnaires… En ce sens, elle diffère du « comprendre ».

COMPRENDRE

Ce verbe plus tardif (fin du XIIe siècle) s’appuie sur la racine prendere qui veut dire prendre. S’y ajoute la racine com- qui donne l’idée de « avec », « ensemble ». Ainsi, comprendre serait « prendre avec » ou/et « prendre dans son ensemble ». On sent déjà ici toute la différence ! Ce n’est pas la chose (res) qui nous prend (comme l’expérience amoureuse qui tient plus du savoir : on tombe amoureux, on se sait amoureux - l’amour est premier, le moi second), c’est nous qui prenons la chose, qui l’embrassons (c’est-à-dire qui la tenons dans nos bras). Là, nous entourons le mystère de la chose plus qu’elle ne nous entoure. La compréhension oblige à la clarté. On n’est plus dans une idée ténébreuse, enfumée, mais dans une lumière intérieure. Ces deux verbes introduisent à un autre verbe et à son substantif nominal : connaître et connaissance. Il est intéressant de noter que comprendre ne veut pas dire pour autant connaître... On comprend des choses que l’on ne connaît pas, et encore plus que l’on ne savait pas.

CONNAÎTRE

Ce verbe trouve son origine dans le mot latin cognoscere : contitué de noscere auquel s’ajoute le préfixe -co. Nosco pourrait se traduire par « je m’aperçois ». C’est-à-dire que je prends conscience d’une pensée, d’une idée, d’un fait. Puis je le prends en moi, je fais avec, je vis avec, je le conçois et l’intègre, d’où l’ajout du préfixe -co, qui nous donnera le cognosco : je connais. Je passe de l’aperçu au perçu. Je passe d’un subjectif à un objectif. Puis de l’objectif au subjectif. En effet, la connaissance fait preuve d’une dualité bien difficile à gérer :

  • une connaissance objective qui recouvre les données assimilables du savoir ;

  • une connaissance subjective qui inclut tout ce qui touche à la conscience et à l’irrationnel, vaste domaine où les repères ne sont guère apparents !

Les connaissances, à la différence du savoir acquis, sont indissociables du sujet connaissant. Ce n’est que lorsqu’une personne intériorise un savoir, en en prenant connaissance que précisément elle transforme ce savoir en connaissance. L’acteur de cette construction en devient le possesseur unique, car un savoir identique construit par une autre personne ne sera jamais tout à fait le même. La connaissance tient donc véritablement à notre intériorité. Elle est une assimilation complète de la chose ressentie, une expérience intégrée par la personne. La connaissance fait la personne. Nous pourrions ainsi nous appuyer sur le joli jeu de mots de Charles Péguy : connaître, c’est co-naître, naître avec !

Il y aurait donc une gradation entre le COMPRENDRE, puis le SAVOIR, pour arriver enfin au CONNAÎTRE. C’est la démarche du RAISONNEMENT.

CROIRE

Dans son acception de verbe transitif direct (croire quelque chose ou quelqu’un) croire a le sens de tenir pour vrai, pour véritable une idée, une pensée, une chose. Elle tient donc à l'acceptable, ce que je peux accepter, ce que je peux admettre. En croyant, je donne mon plein assentiment à une vérité, j’en ai la certitude morale. On voit qu’ici, ce n’est pas seulement l’intelligence qui est en jeu, ni même une simple conviction, fut-elle des plus intimes, c’est tout l’être de l’homme qui est en jeu : corps, esprit et âme. Dans son acception de verbe transitif indirect (croire en, croire à), il prend surtout le sens d’accorder par conviction son adhésion, être persuadé de l’existence et de la valeur de la chose. À cette dimension totale de l’homme s’ajoute celle de sa persuasion. Sans avoir pour autant la capacité de le démontrer, l’homme en est persuadé, le sens intérieurement. On pourrait ici penser à deux choses. La première est que cette expérience est la même que celle de l’amour. je suis persuadé que j’aime et suis aimé de quelqu’un sans pour autant avoir la possibilité de l’expliquer, ni de le démontrer. La seconde est que cette démarche est assez similaire à celle de la phénoménologie. Notons que la définition, qu’elle soit transitive directe ou indirecte, porte à l’adhésion de la personne. Cependant, même si elle y porte, elle n’est pas encore l’adhésion complète. il y a comme un rapprochement, sans que pour autant la personne ne s’y jette. On peut croire à l’amour, et même l'expérimenter, sans y adhérer, sans le prendre en soi et pour soi. Il y a une démarche supplémentaire : accepter ce rapprochement.

ADHÉRER

Son premier sens est physique : Tenir fortement par un contact étroit de la totalité ou la plus grande partie de la surface. Mais à ce sens s’associe celui de l’adhésion morale : se déclarer d’accord, être accordé (comme deux pièces s’accordent en adhérant). Et en m’accordant, en collant, en adhérant, je ne fais plus qu’un avec la chose. Si je peux me permettre : l’adhésion mouille ! Croire, c’est accepter la présence du bassin, mais sans s’y jeter. Adhérer, c’est se jeter à l’eau. Ainsi, le fait de croire ET d’y adhérer, c’est avoir la foi.

AVOIR LA FOI

Le fait de croire, d’adhérer pleinement (corps, âme et esprit), de m’y jeter implique une confiance totale. Et dans le mot foi on retrouve une triple notion issue de la racine fides : la foi, la confiance et la fidélité. Et il me semble qu’elles sont indissociables. Avoir foi, c’est avoir confiance en quelqu’un, se donner à lui corps, âme et esprit, mais aussi lui être fidèle. C’est bien un engagement de tout mon être. Cette adhésion profonde de mon esprit et de mon coeur emporte ma certitude. On pourrait ainsi dire que de croire en Dieu, après y avoir adhéré, me jetant en lui, je crois Dieu. La distance qui nous séparait s’est réduit à néant.


Dans notre catéchèse actuelle, ces étapes sont-elles réellement présentes ? Je n'en suis pas sûr… Je suis convaincu que nous pourrions rendre à la catéchèse sa dimension complète de transmission de la foi en s’appuyant sur les arts. Mais… je ne suis pas évêque !


Une pastorale de la communion ou de la fusion ?


C’est peut-être le noeud gordien. Il est révélateur de notre époque qui cherche continuellement l’uniformisation (sauf pour les prises électriques) : il y a une pensée commune, des ennemis communs, des périodes de l'histoire qu’il faut condamner, d’autres exalter, des mots interdits, des positions et des termes à privilégier, etc. Bref, on nous dit quoi penser, à quoi penser, et ce qu’il ne faut surtout ni penser ni dire. Il suffit d’écouter France Info pendant une heure… En fait, on a fini par croire que la paix, c’était la fusion. L'absence de différences évite évidemment tout conflit ! Mais elle est aussi le signe d’un monde qui se sclérose qui est à deux doigts de mourir. Serez-vous surpris si je vous dit de lire du Bernanos, par exemple La France contre les robots ?


Dans un couple, si l’un est l’autre croient que l’amour est fusionnel, au moindre petit accroc, ils risquent de vivre des moments douloureux. L’amour, c’est de jeter tellement de passerelles entre deux êtres si différents qu’à la fin de leur vie ils ne font plus qu’un, non pas fusion, mais par communion. Car c’est bien à la communion que Jésus nous invite. Cette même communion que nous confessons dans le Credo : je crois à la communion des saints (et non à la fusion de la sainteté, car il y a autant de sainteté que de personnes).


L’Église a toujours eu peur de la différence, la considérant comme un risque de séparation (ce qui se dit schisme…) Alors, on essaye de faire rentrer ce petit monde dans un moule quasi-unique. Sans entrer dans des propos trop polémiques, prenons le cas des rites liturgiques. À Milan, je célébrais en rite ambrosien. Heureusement que les divers évêques qui se sont succédés sur ce siège ont toujours tenu bon face aux assauts du Vatican qui cherche à discrètement faire disparaître ce rite trop différent du rite latin. Et si, aujourd’hui, certains ont le désir de célébrer en latin, dans un rite considéré faussement (ou étymologiquement à juste titre) comme traditionnel, grand bien leur fasse. Peu me chaut une fois qu’ils désirent simplement, quelque soi le rite, donner Jésus-Christ à ceux qui y participent.


Ce qui fait la beauté d’un chant, ce sont les multiples voix qui s’accordent, même si la ligne mélodique n’est pas la même. Ce qui fait la beauté de l’Église du Christ, ce sont toutes les voix qui chantent la louange à leur Dieu, avec des mélodies différentes, mais qui s’accordent, ne serait-ce que dans le désir d’être en communion avec les autres, avec soi-même et avec Dieu.


Je choisis la communion dans la différence plutôt que la fusion dans l’indifférence ! Mais… je ne suis pas Pape !


En conclusion

Évidemment, mes propos sont sujets à contestation, sinon pourquoi se poser la question du débat ! Je ne prétends nullement avoir la vérité, seul Jésus est la Vérité. Je dis simplement ce que je perçois. Et comme toute perception, elle peut être faussée, faire preuve de myopie. En fait, ce qui importe est de se rappeler ce que disait François-Marie Arouet (plus connu comme Voltaire) : Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire !


Au fil de la liturgie


J’ai déjà beaucoup écrit ! Alors, je vais essayer de faire court… Et de m’arrêter sur un aspect de la liturgie : la catéchèse. En fait, il y a un nom pour cela : la mystagogie (mot grec signifiant « initiation »). Cette définition de mon oncle Wiki et de ma tante Pédia n’est pas mauvaise :

La mystagogie permet à ceux qui ont vécu des sacrements (baptême, confirmation, eucharistie, etc.) d'en recueillir l'expérience et les fruits. Ainsi, dans une société où tout est à expliquer, la mystagogie invite, à la manière des premiers chrétiens, à laisser dans les pratiques liturgiques la parole aux rites et permettre aux nouveaux chrétiens d'exprimer leur propre expérience.

Ainsi, cette initiation du néophyte se fait dans la célébration des rites. Non pas en premier lieu dans l’explication des rites, mais dans leur célébration. Car le rite parle de lui-même. Le tout est ni de substituer au geste la parole, car les paroles tuent la Parole ; ni de retirer tout le sens du geste en le réduisant à un simple signe.

J’en donne un exemple. Celui du rite de la confirmation. Dans le rituel, on peut lire ceci :

Après l’onction, l’évêque fait ensuite un geste d’amitié en disant, par exemple : « Va, le Seigneur t’accompagne ».

C’est beau, ça a du sens, mais pas autant que le geste d’origine. Rappelons que la confirmation est conférée après le baptême et avant la première communion eucharistique. Elle n’est pas le signe que le chrétien confirme son baptême, comme on l’entend si souvent. Mais plutôt que le Christ, par la voix de l’Église, confirme que la personne est maintenant apte à être chrétienne et à suivre Jésus. Mais suivre le Christ peut être douloureux : les premiers martyrs en ont fait l’expérience. Suivre le Christ, c'est accepter librement d’aller jusqu’au bout du chemin avec Lui, même si c’est un chemin de croix. Ainsi, à l’origine, l’évêque ne faisait pas une gentille caresse au nouveau confirmé. Non, il le giflait ! Pourquoi ? Pour cela, il faut se replonger dans les rites d’affranchissement des esclaves chez les Romains qui s’appelait la manumission (cf. Jean-Christian Dumont, Servus. Rome et l’esclavage sous la République, Collection de l’École française de Rome - 103, 1987) Dans les gestes réalisés à l’occasion de son affranchissement, l’esclave recevait son nom (d’où celui qu’on demande aux parents au début du baptême pour montrer que l’enfant est libre ; appel repris par l’évêque lors de la confirmation), une paire de chaussures (pensez à l’enfant prodigue en Lc 15) et une gifle qui lui signifiait qu’il était désormais libre mais que la liberté pouvait faire mal !


En étant confirmé, nous devenons libres, affranchis du Malin, libres de suivre le Christ et cette liberté des enfants de Dieu peut aussi être douloureuse. D’où la gifle, car notre monde est loin d’être caressant… Rendons sens à nos gestes liturgiques !


Au fil de mes lectures


Je vous conseille le dernier prix Goncourt, le roman d’Hervé LE TELLIER (qui fut un amusant participant à la défunte émission de France Culture du dimanche matin : Des papous dans la tête) : L’anomalie (Gallimard, 2020). Un humour de second degré, une situation tout autant loufoque que provoquant la réflexion, une écriture souple et fluide. Mais je ne veux pas vous dévoiler l’intrigue. Simplement, une sorte de dédoublement de situation dans l’espace et le temps pour des personnages bien différents, suite au vol d'un avion apparût de nulle part au milieu d’une tempête…Un très bon livre pour un prix justifié (je parle du Goncourt ! Sinon , c’est 20 €).