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VIe dimanche de Pâques (A)

Rendre raison de l’espérance qui est en nous -



La dernière prière des martyrs chrétiens,

Jean-Léon Gérôme (Vesoul, 1824 - Paris, 1904),

Huile sur toile, 87,9 × 150,1 cm, 1883,

Walters Art Museum, Baltimore (États-Unis)


Lecture du livre des Actes des Apôtres (Ac 8, 5-8.14-17)

En ces jours-là, Philippe, l’un des Sept, arriva dans une ville de Samarie, et là il proclamait le Christ. Les foules, d’un même cœur, s’attachaient à ce que disait Philippe, car elles entendaient parler des signes qu’il accomplissait, ou même les voyaient. Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs, qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. Et il y eut dans cette ville une grande joie. Les Apôtres, restés à Jérusalem, apprirent que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu. Alors ils y envoyèrent Pierre et Jean. À leur arrivée, ceux-ci prièrent pour ces Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint ; en effet, l’Esprit n’était encore descendu sur aucun d’entre eux : ils étaient seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors Pierre et Jean leur imposèrent les mains, et ils reçurent l’Esprit Saint.


Psaume 65 (66), 1-3a, 4-5, 6-7a, 16.20)

Acclamez Dieu, toute la terre ; fêtez la gloire de son nom, glorifiez-le en célébrant sa louange.

Dites à Dieu : « Que tes actions sont redoutables ! »

« Toute la terre se prosterne devant toi, elle chante pour toi, elle chante pour ton nom. »

Venez et voyez les hauts faits de Dieu, ses exploits redoutables pour les fils des hommes.

Il changea la mer en terre ferme : ils passèrent le fleuve à pied sec. De là, cette joie qu’il nous donne. Il règne à jamais par sa puissance.

Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu : je vous dirai ce qu’il a fait pour mon âme ; Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour !


Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre (1 P 3, 15-18)

Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.


Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 14, 15-21)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »


Le peintre

Peintre, sculpteur et professeur français. Fils d'un orfèvre, il a étudié à Paris et peint des compositions historiques et mythologiques mélodramatiques et souvent érotiques, excellant en tant que dessinateur dans le style linéaire de Jean-Auguste-Dominique Ingres. À Paris, il se débattait, peignant des cartes religieuses et les vendant sur les marches des églises pour survivre. Après quelques années, il partit pour l'Italie.


À la fin des années 1840, le gouvernement français a donné à Gérôme une commande monumentale pour peindre l'âge massif d'Auguste. En préparation de cette commission, il a beaucoup voyagé en Europe et en Asie Mineure, documentant les coutumes de diverses régions. Il a passé deux ans à travailler sur la peinture, perfectionner inlassablement les détails des différents groupes ethniques. Avec l'argent réalisé à partir de cette œuvre, Gérôme s'est livré à son envie de voyager et a passé plusieurs mois à voyager et à dessiner en Égypte.


Ses œuvres les plus connues sont des scènes inspirées par les visites en Égypte. Pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il s'est concentré sur la sculpture. Son atelier est devenu un lieu de rencontre pour les artistes, les acteurs et les écrivains, et il a été nommé professeur à l'École des Beaux-Arts. Gérôme est devenu un maître légendaire et respecté, connu pour son esprit sardonique, sa discipline laxiste, ses méthodes d'enseignement en régiment et son extrême hostilité envers les impressionnistes. Il exerça beaucoup d'influence en tant qu'enseignant à l'École des Beaux-Arts ; ses élèves comprenaient Odilon Redon et Thomas Eakins. Défenseur aisé de la tradition académique, il a essayé en 1893 de bloquer l'acceptation par le gouvernement des œuvres impressionnistes léguées par Gustave Caillebotte.


Le tableau

William T. Walters a commandé ce tableau en 1863, mais l'artiste ne l'a livré que vingt ans plus tard. Dans une lettre à Walters, Gérôme a identifié le cadre comme l'hippodrome de l'ancienne Rome, le Circus Maximus. Il a noté des détails tels que les poteaux de but et les pistes de chars dans la terre. Les sièges, cependant, ressemblent plus à ceux du Colisée, l'amphithéâtre de Rome, dans lequel se tenaient des combats de gladiateurs et d'autres spectacles. De même, la colline en arrière-plan surmontée d'une statue colossale et d'un temple est plus proche en apparence de l'Acropole athénienne que du mont Palatin de Rome. L'artiste a également commenté l'attitude religieuse des victimes qui étaient sur le point de subir le martyre, soit en étant dévorées par les bêtes sauvages, soit en étant enduites de poix et incendiées, ce qui n'a jamais eu lieu dans le Circus Maximus. Dans ce cas, Gérôme, dont les peintures étaient généralement admirées pour leur sens de la réalité, a subordonné la précision historique au théâtre.


Ce que je vois

Dépassons les quelques erreurs de représentation, voire les anachronismes, puisque nous savons aujourd’hui que les martyres n’eurent jamais lieu au Colisée, ni même dans un cirque où les bêtes féroces n’étaient pas encagées. Ici, vu la configuration des lieux à Rome, nous devrions être sur le Circus Maximus. Il y eut effectivement des chrétiens brûlés, tels des torches vivantes, comme le fit Néron dans les jardins du Vatican après l’incendie de Rome en 66 : il avait trouvé son bouc-émissaire pour calmer la colère du peuple. De tout temps, ce fut ainsi… Arrêtons-nous plutôt sur ce que l’image nous montre de ces chrétiens. Neuf personnes sont pendues à des croix recouvertes de branchages. Un homme, des gradins, allume chacune des croix à l’aide d’un long bâton enflammé, afin d’éviter de se faire lui-même dévorer par les fauves. De l’autre côté, un soldat, protégé par le mur central, ouvre la trappe qui donne accès aux fauves : lions et tigres. Le premier sort majestueux et effrayant. La scène du martyr vient clore les jeux qui ont dû démarrer avec les courses de chars : on voit encore les traces de roues et des sabots de cheval sur le sable. Il faut dire que la foule est impressionnante : pas une place de libre dans les gradins ! Le lion vient de voir le groupe d’hommes à quelques pas (ou pattes) de lui : il doit déjà se lécher les babines…


Le premier que l’on repère est cet homme âgé, le seul debout. Une main désignant ceux qui l’entourent, regard tourné vers les cieux, il implore la miséricorde de Dieu. Non pour être délivré de la dent des fauves, il sait que cela est impossible, mais pour que le Seigneur les accueille en son Royaume ; peut-être aussi pour que les souffrances qu’ils doivent supporter soient le plus rapide possible. Groupés autour de lui, des femmes, des enfants, des adolescents, des hommes, des vieillards, tous à genoux, se tournent vers celui que l’on peut imaginer leur guide, pour le soutenir dans la prière, implorer avec lui. Tous sont pieds nus et simplement couverts d’une tunique : ils attendent avec foi la mort, confiants en Dieu, s’unissant aux cris des suppliciés en flamme…


Méditation

Martyr : voilà un mot qui ne fait plus partie de notre vocabulaire, du moins de notre vocabulaire chrétien. Lorsqu’on l’entend dans les médias, il ne concerne que des fanatiques, des extrémistes qui acceptent, au nom d’Allah ou d’un autre, de se faire exploser ou de se livrer aux balles des forces de l’ordre après avoir fait le maximum de morts innocents. Martyr = fanatique ! Et pourtant, combien de fois n’entend-on aussi ce mot lors des fêtes de nos saints ? Il est même un livre liturgique qui se nomme le martyrologe, recensant les fêtes et la vie des martyrs chrétiens.


Reliques

Saviez-vous que les autels contenaient des reliques, la plupart du temps de martyrs ? Il s’agit d’un usage très ancien que l’Église perpétue, comme l’indique la présentation générale du Missel romain :

« Il est opportun de garder l’usage de déposer sous l’autel à dédicacer des reliques de saints, même non martyrs. On veillera cependant à vérifier l’authenticité de ces reliques. » (n°302)

Dans son traité sur la liturgie intitulé Le saint sacrifice de la messe paru à la fin du XIXe siècle, Nicolas Gihr retrace brièvement l’histoire de cet usage :

Le décret du pape Félix Ier (vers 270) ordonnant de célébrer la messe sur le tombeau des martyrs ne fait que confirmer une coutume depuis longtemps existante. Plus tard, leurs restes furent transférés de leurs tombeaux et renfermés dans l’intérieur des autels que l’on érigeait. Le lieu où les martyrs avaient été déposés, l’autel élevé sur leurs reliques, et même l’église qui le contenait, reçurent généralement le nom de confession (confessio) ou de mémoire (memoria, monument). […] Le dépôt des reliques des martyrs dans l’autel […] renferme une signification profonde. Ceux qui ont versé glorieusement leur sang pour Jésus Christ doivent reposer au pied de l’autel sur lequel est offert le sacrifice eucharistique. C’est là en effet qu’ils ont puisé la force de subir le martyre. La présence des reliques des saints martyrs dans ou sous l’autel rappelle leur union intime avec l’Agneau de Dieu, telle qu’elle se montra dans les tourments endurés par eux, telle qu’elle existe dans le ciel. Après avoir découvert les restes des saints Gervais et Protais, saint Ambroise les déposa sous l’autel. Dans un discours plein d’enthousiasme, il disait à son peuple […] : « Ces victimes triomphales ont leur place marquée là où se trouve Jésus Christ, l’hostie pure. Il est sur l’autel, car Il a souffert pour tous les hommes ; elles sont sous l’autel, parce qu’elles ont été rachetées par sa Passion. Les saint martyrs ont droit à ce lieu de repos. »

L’obligation de placer des reliques dans la pierre d’autel fut malheureusement supprimée par le Pape Paul VI depuis 1971, même si leur présence est fortement recommandée. Elles étaient placées dans la pierre d’autel. On explique cette coutume par la sentence de Tertullien (160-220) : « Le sang des martyrs est une semence de Chrétiens ». Ainsi, au début de l’Église, on célébrait là où les martyrs avaient versé leur sang pour la Gloire de Dieu. Mais comment ne pas faire aussi référence à l’Apocalypse (Ap 6, 9) :

« Et quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté. »

Mais n’oublions pas non plus que sur cet autel fut celui du sacrifice du Christ, et continue de se déployer à chaque messe, là où le Christ est à la fois, l’autel, le prêtre et la victime. « Par l’offrande de son Corps, il mène à leur achèvement, dans la vérité de La Croix, les sacrifices de l’ancienne Alliance, et quand il remet son esprit pour notre salut, il est à lui seul le prêtre, l’autel et l’agneau du sacrifice » explique la cinquième préface pascale.


Sacrifice

Ce qui est à retenir est que l’on ne peut séparer le martyr des chrétiens, leur sacrifice, du sacrifice ultime du Christ sur la Croix. La pierre d’autel est gravée de cinq croix : une au centre et quatre aux angles, pour rappeler que nos autels ne reçoivent plus de sacrifices sanglants comme ceux de l’Ancien Testament. Le dernier sacrifice a été réalisé par le Christ sur la Croix et ces cinq croix sont le rappel des cinq plaies de Jésus, dernier sang versé.


Mais revenons au mot « martyr ». Il vient du du grec ancien μάρτυς / mártus, « témoin ». Le martyr est celui qui témoigne de sa foi, et ce, parfois jusqu’à verser son sang. Relisons ce que nous a dit saint Pierre dans la seconde lecture :

Bien-aimés, honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, afin que vos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de vous pour la bonne conduite que vous avez dans le Christ. Car mieux vaudrait souffrir en faisant le bien, si c’était la volonté de Dieu, plutôt qu’en faisant le mal. Car le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair ; mais vivifié dans l’Esprit.

Il nous appelle au martyr, c’est à dire à témoigner, ou pour reprendre ses mots : à rendre raison de l’espérance qui est en nous. Ce mot « raison » est lui aussi intéressant, car il peut se traduire en grec par le mot Logos. Rendre raison est donc témoigner de notre foi en Christ, et pour reprendre une citation présidentielle, « quoi qu’il en coûte » ! Rendre raison de notre foi, pour suivre ce que dit Pierre, c’est aussi accepter de souffrir comme le Christ, c’est-à-dire d’être prêts à nous offrir en sacrifice. Une nouvelle fois, rappelons-nous le dialogue entre le prêtre et les fidèles à l’offertoire :

Le prêtre : Priez, frères et sœurs : que mon sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout puissant.
Les fidèles : Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de son nom, pour notre bien et celui de toute l'Eglise.

Le sacrifice eucharistique est la prolongation intemporelle du sacrifice de Jésus sur la Croix, et, par les mains du prêtre, nous participons, nous aussi, à ce sacrifice, nous offrant même comme témoins et martyrs de notre foi, pour notre bien, notre salut, et celui de toute l’Église, Corps du Christ. Cette nouvelle formule est ainsi expliquée par le Centre National de Pastorale Liturgique (CNPL) :

Une nouvelle prière sur les offrandes qui précise ce qu’est le sacrifice de « toute l’Eglise » ainsi que l’articulation entre le sacerdoce ministériel du prêtre et le sacerdoce commun des fidèles baptisés. Certes, comme dans la précédente formule, il est bien question d’inviter au sacrifice par lequel Jésus-Christ offre à son Père, par le ministère du prêtre, son corps et son sang sous les apparences du pain et du vin, mais la nouvelle prière insiste sur la participation active des fidèles et sur l’offrande commune du prêtre et de l’assemblée : « Mon sacrifice, qui est aussi le vôtre » dit le prêtre. La prière eucharistique est la prière de tout un peuple, et pas seulement celle du prêtre célébrant.
« Cette nouvelle formule associe de manière beaucoup plus étroite l’assemblée à la prière eucharistique. Elle engage l’assemblée à participer, par les mains du prêtre, à l’offrande du sacrifice eucharistique », souligne le père Samuel Berry, délégué épiscopal pour la pastorale liturgique et sacramentelle dans le diocèse de Pontoise. « Il est important de souligner la communauté d’offrande, et les rôles propres du prêtre et des fidèles. L’Eglise souhaite que les fidèles n’assistent pas au mystère eucharistique comme des spectateurs mais qu’ils participent activement et consciemment à l’action sacrée. Ce n’est pas le sacrifice du prêtre seul. En union avec lui, les fidèles s’offrent eux-mêmes ».
« On ne peut jamais séparer le ministère ordonné de l’assemblée des fidèles, qui est le sujet intégral de l’action liturgique, abonde Bernadette Mélois, directrice du service national de la pastorale liturgique et sacramentelle à la CEF. L’offrande du sacrifice eucharistique ne concerne pas seulement le prêtre. C’est une action qui engage l’Église tout entière, en tant que cette action est le mémorial de l’unique Mystère pascal du Christ ».

Il n’en reste pas moins une question essentielle : nous offrons-nous vraiment en sacrifice ? Rendons-nous témoignage de notre foi ? Rendons-nous raison de l’espérance qui est en nous ? Il ne s’agit pas ici de prendre une pose moralisatrice, remontant continuellement les bretelles aux chrétiens pour leur dire qu’ils ne sont pas à la hauteur. Certes non. Mais cela n’empêche pas pour autant de nous rappeler ce qui fait que nous sommes chrétiens, catholiques…


Courage et joie

Peut-être avez-vous vu le film de Gad Elmaleh, « Reste un peu », racontant sa conversion (inachevée) au catholicisme. Le film nous montre un des sketchs qu’il joue sur une petite scène parisienne. Et il explique que tant les juifs que les musulmans n’ont pas peur de dire en qui ils croient. Alors que dès que l’on pose la question à un catholique, il se trouve toutes les excuses possibles pour ne pas vraiment répondre (vous pouvez regarder ici son interview sur RCF : https://www.youtube.com/watch?v=JqCn83UbkXY). La vraie question qu’il soulève est de comprendre pourquoi les catholiques ont tellement peur de témoigner de leur foi… je me suis alors posé à moi-même la question.


Peut-être, en premier lieu, une raison historique. Pendant des siècles, la France, fille aînée de l’Église, était « tout entière » catholique. Les non-croyants, ou les autres religions, étaient à la marge. Pourtant, depuis (à mon humble avis) la théologie scolastique, la déchristianisation a débuté. La séparation entre la démarche théologique et la prière en est une des raisons. De plus, la foi était plus abordée sur le mode de l’agir et de la morale que sur celui de la relation intime à Dieu. La deuxième séparation, celle de 1905, a été un nouveau coup. Ainsi, le 12 septembre 1943, une « bombe » éclatait dans l’Église de France sous la forme d’un livre intitulé La France pays de mission. Cette dégradation s’est encore accentuée avec le Concile Vatican II, souvent mal compris et mis en œuvre, ou avec la publication de l’encyclique Humanae Vitae de Paul VI en 1968, qui apparut comme une interdiction et une intromission de l’Église dans la vie intime des français. De foi commune à tous, à religion d’État, puis à force morale imposée à tous, le catholicisme français entamait sa longue et douloureuse descente.


Une deuxième raison est peut-être due à l’absence de combat… Je m’explique. Quand un pays risque la guerre, il se prépare et s’équipe, il fourbit ses armes, recrute ses soldats et imagine des plans. Mais lorsque la paix s’installe, on range tout notre arsenal, et l’on passe d’une armée forte à une armée de garde-côtes. Nous en faisons malheureusement l’expérience en ces temps troublés. Peut-être en est-il de même pour la foi… Quand les chrétiens étaient persécutés, ils se préparaient dans la vie communautaire, dans la prière, dans le réconfort des sacrements ; ils défendaient leurs positions théologiques, ils formaient leurs soldats (en première ligne les prêtres !), on imaginait même des plans que l’on appelle l’apologétique — partie de la théologie qui tend à défendre la religion contre les attaques dont elle est l'objet (« apologétique négative ») et à démontrer la vérité et la divinité du christianisme, pour aboutir ainsi au jugement de crédibilité, point de départ de l'adhésion par la foi (« apologétique constructive »). Mais en quelques siècles, nous sommes passés d’une foi persécutée, à une foi partagée, puis à une foi contestée, avant de connaître une foi indifférente, et aujourd’hui, non pas une foi niée, mais incomprise, pour ne pas dire inconnue. Demandez à nos contemporains d’expliquer pourquoi ils sont en congé à Pâques, à la Pentecôte ou au 15 août, ou ce que signifie la fête de Noël, et vous serez assez surpris… Et donc, en ce temps de « paix » du combat chrétien, les témoins manquent. Par contre, allez voir dans les pays qui subissent des attaques continuelles au nom de leur foi, comme au Proche-Orient, et vous verrez de vrais témoins, jusqu’au martyr… Ici, nous nous sommes endormis !


Une troisième raison trouve peut-être son origine dans l’incompréhension de ce qu’est et vit l’Église d’aujourd’hui. Bien sûr, les divers scandales qui émaillent notre histoire récente, mais aussi une démission de l’institution dans les débats de notre société (par exemple le silence assourdissant de l’Église dans les médias au sujet de l’euthanasie… Il est vrai qu’il est sûrement plus urgent de créer des cartes avec QR-Code pour les prêtres : https://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/la-celebration-de-la-foi/les-sacrements/lordination/540972-carte-didentification-et-de-celebret-pour-tous-les-diacres-pretres-et-eveques-de-france/) Quant à l’annonce et à l’explication de la foi, le problème est entier. Amusez-vous à prendre le programme de catéchèse de votre enfant et de pointer les articles du Credo qui y sont abordés. Là encore surprise ! Mais en écrivant tout cela, je risque d’avoir un QR-code rouge ! Comme je l’écrivais la semaine dernière, l’Église, c’est le peuple de Dieu. Ce peuple, c’est vous ! Prêtres et évêques sont là pour vous guider, pour vous annoncer la Parole de Dieu et célébrer les sacrements. Rien d’autre…


Dernier point, et pas des moindres, la culture chrétienne. Depuis plusieurs décennies, on insiste sur « l’agir chrétien ». Est chrétien celui qui est charitable (bien que maintenant on doive plutôt dire solidaire), celui qui est tolérant (« La tolérance ! La tolérance ! Il y a des maisons pour cela. » disait Clemenceau), celui qui sait se noyer dans la masse (grande théorie des années 60 disant que le chrétien devait être comme le levain dans la farine), qui doit être plutôt de gauche (mais surtout pas à la droite de la droite), etc. Tout cela est peut-être vrai, mais l’on agit en fonction de ce que l’on est. Et quand l’être est devenu invisible, voire inconsistant, l’agir l’est aussi. Ainsi, la vraie question n’est-elle pas celle de « l’être chrétien » ? « Aime et fais ce que tu veux » disait saint Augustin. Oui, car l’amour t’imposera ses propres règles. C’est l’être qui pousse à agir correctement, pas l’inverse. S’il est donc une urgence, à mon humble avis, pour l’Église, c’est de « ré-évangéliser ». C’est un mot très à la mode. Mais non en trouvant d’autres moyens d’agir, d’autres formes, mais en redonnant d’abord le goût de Dieu, le goût d’être chrétien, de vivre pour Dieu. Pierre dit-il autre chose : « honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ. » L’urgence est de rendre au chrétiens les mots de la foi, les mots de la prière, les mots des sacrements, pour qu’ils puissent ensuite mieux parler à leurs contemporains. L’urgence est de leur rendre le goût de lire de vrais ouvrages spirituels, plus nourrissants que les livres sirupeux qu’on peut voir dans certaines librairies. L’urgence est de leur explique le sens des symboles chrétiens. L’urgence est de leur rendre la fierté de leur église bâtiment, de la joie de s’y retrouver ensemble autour du Christ que l’on célèbre. L’urgence est de leur rendre la joie d’être chrétien pour qu’ils puissent avoir le courage de l’annoncer.


Alors, oui. Oui, nous serons prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque nous demande de rendre raison de l’espérance qui est en nous ; mais avec douceur et respect. Nous aurons une conscience droite, afin que nos adversaires soient pris de honte sur le point même où ils disent du mal de nous pour la bonne conduite que nous avons dans le Christ.


Excusez-moi, encore une fois, pour cette diatribe pamphlétaire. Je prends des accents à la Georges Bernanos ou à la Léon Bloy, il est vrai que ce sont pour moi de vrais guides (peut-être en manquons-nous cruellement dans ce monde trop policé). Mais je souffre. J’ai mal au foie, pardon, à la foi, et j’ai mal à l’Église. Dois-je souffrir en silence ? Non, je crie, comme je le rappelais la semaine dernière : saint Paul (1 Co 9, 16) :

En effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !

Car, comme les martyrs du tableau, je reste debout et je prie, levant les yeux vers mon Dieu. Je sais qu’il n’abandonnera pas son Église, comme le rappelle feu le Pape Benoît XVI dans ses écrits posthumes. Je sais aussi que je dois souffrir non simplement pour cette Église, mais aussi avec. Voire « par », comme le disait le Père Humbert Clerissac (1864-1914) : « Cela n’est rien de souffrir pour l’Eglise, il faut avoir souffert par Elle. »



Le Dieu caché… Georges Bernanos


« J’ai déjà cité bien des fois la phrase, pour moi inoubliable, d’un jeune dominicain tué à Verdun, le Père Clérissac : « Cela n’est rien de souffrir pour l’Eglise, il faut avoir souffert par Elle. » Je ne suis pas théologien, c’est pourquoi je me garderai comme de la peste de généralisations littéraires sur l’Eglise visible et invisible. Je crains que ces distinctions ne soient dangereuses pour tout autre qu’un spécialiste et, d’ailleurs, il ne saurait évidemment s’agir, dans mon propos, que de l’Eglise visible, puisque je prétends bien ne parler que de ce que je vois. On ne saurait nier, dans l’Eglise, l’existence d’une certaine espèce de médiocrité à laquelle je puis me dispenser de chercher un nom, car elle en a un qui depuis deux millénaires appartient au vocabulaire universel. Il y a des pharisiens dans l’Eglise, le pharisaïsme continue à circuler dans les veines de ce grand corps et chaque fois que la charité s’y affaiblit, l’affection aboutit à une crise aiguë. (…) Oh ! sans doute l’Eglise est ensemble humaine et divine, elle n’est donc pas tout à fait étrangère à aucun des vices de l’homme, mais il y a certainement dans le pharisaïsme une malfaisance particulière qui exerce très cruellement la patience des Saints, alors qu’elle ne fait plus souvent qu’aigrir ou révolter de pauvres chrétiens dans mon genre. Je me méfie de mon indignation, de ma révolte, l’indignation n’a jamais racheté personne… » Puis Bernanos met ces paroles dans la bouche du Christ : « Dès le commencement, mon Eglise a été ce qu’elle est encore, ce qu’elle sera au dernier jour, le scandale des esprits forts, la déception des esprits faibles, l’épreuve et la consolation des âmes intérieures, qui n’y cherchent que moi. Oui, (…) qui m’y cherche m’y trouve, mais il faut m’y trouver, et j’y suis mieux caché qu’on le pense, ou que certains de mes prêtres prétendent vous le faire croire – plus difficile encore à découvrir que dans la petite étable de Bethléem, pour ceux qui ne vont pas humblement vers moi, derrière les Mages et les bergers. Car c’est vrai qu’on m’a construit des palais, avec des galeries et des péristyles sans nombre, magnifiquement éclairés jour et nuit, peuplés de gardes et de sentinelles, mais pour me trouver là, comme sous la vieille route de Judée ensevelie sous la neige, le plus malin n’a encore qu’à me demander ce qui lui est seulement nécessaire : une étoile et un cœur pur. »

Georges Bernanos,

extraits de « La Vocation spirituelle de la France / Frère Martin »


Léon Bloy pamphlétaire par amour, par Augustin Laffay o.p


Après avoir enfilé une soutane blanche et béni la foule rassemblée place Saint-Pierre, l’un des premiers travaux du pape nouvellement élu consiste à préparer l’homélie de la messe qu’il célébrera le lendemain matin, en présence des cardinaux, dans la chapelle Sixtine.


Le jeudi 14 mars 2013, le pape François n’a pas manqué à l’usage et il a surpris le monde entier en citant, comme s’il s’agissait d’un antique Père de l’Église, l’écrivain Léon Bloy : «  Celui qui ne prie pas le Seigneur prie le diable. » Et le Pape a commenté en introduisant un thème majeur de son pontificat : « Quand on ne confesse pas Jésus-Christ, on confesse la mondanité du diable, la mondanité du démon. »


La citation – approximative – est tirée du Révélateur du globe, premier ouvrage publié de Léon Bloy, en 1884. Mais la phrase apparaît déjà dans un dessin de Willette offert par le dessinateur et Bloy lui-même à Rodolphe Salis, le bistrotier montmartrois du Chat noir.


Cent trente ans avant les cardinaux réunis dans la chapelle Sixtine, Alphonse Allais, Émile Goudeau, Paul Verlaine et autres Hydropathes (on dirait aujourd’hui Hydrophobes) ont entendu la phrase bloyenne assénée dans l’arrière-salle d’un cabaret de la butte parisienne. Comme l’a écrit Jean-Marie Guénois dans un post de blog au moment de l’homélie, « le pape a allumé un incendie dans la chapelle Sixtine ». Les réactions enthousiastes ou alarmantes ont fleuri sur la toile et les pompiers ne sont pas encore venus à bout du feu papal.


Cette citation de Léon Bloy et l’écho immense qu’elle a reçu disent l’importance de l’homme et de l’écrivain, bien au-delà des milieux catholiques. Entre mille autres auteurs, Nicolas Berdiaev et Jacques Maritain, Jorge Luis Borges et Georges Bernanos, Franz Kafka et Emmanuel Lévinas, Philippe Muray et Michel Houellebecq ont été des lecteurs assidus et attentifs de l’œuvre bloyenne… «  Je fais des livres qui vivront mais qui ne me font pas vivre  », prophétisait Léon Bloy en 1899. Son œuvre ne peut laisser indifférent.

La violence littéraire de Léon Bloy a conduit à lui appliquer un vocabulaire pour forcené irrécupérable ou même pour animal sauvage. On l’a ainsi qualifié d’« aboyeur », de « démolisseur en chef de notre modernité », de «  vociférateur », d’« enragé », de « furieux », « d’intransigeant »… Il est vrai que lui-même s’était fait imprimer des cartes de visite professionnelles au moyen desquelles il se présentait comme «  entrepreneur de démolitions  ».


Entendons-nous. Bloy est un écrivain rare, original, formé à l’école exigeante de Barbey d’Aurevilly ; il a avalé la Bible en son entier ; il a avalé aussi le Littré. Sa phrase est un feu d’artifice. Il jongle en virtuose avec les catachrèses et les anacoluthes, les métonymies et les apocopes. Il exagère et s’en justifie fort bien : « Dans l’Absolu, il ne peut y avoir d’exagération et, dans l’Art qui est la recherche de l’Absolu, il n’y en a pas davantage. […] L’hyperbole est un microscope pour le discernement des insectes et un télescope pour rapprocher les astres. »


Pour aggraver son cas, il use et abuse de la scatologie et de l’eschatologie. Mais comme le souligne François Angelier, la fureur de Bloy est « la fureur du Juste ». Non pas, grâce à Dieu, qu’il se proclame bienfaiteur de l’humanité, portant le double souci de moraliser vie publique et vie privée. Moraliste, il ne l’est pas et ne prétend pas l’être. Dans ses essais et ses pamphlets, il veut uniquement témoigner du sens de l’Absolu et en donner le goût. Le drame de cet homme, c’est que ses contemporains, en particulier celui qu’il appelle le Bourgeois, sont davantage des « touristes du relatif  » que des « pèlerins de l’Absolu ».


Depuis sa conversion, survenue entre 1867 et 1869, une soif inextinguible de Dieu donne à Bloy allure d’insensé alors que justement, à la différence d’un insensé, il sait où il va. Mais comment ne pas hurler quand on vit dans les ténèbres et qu’on a entraperçu la lumière ? Comment ne pas hurler, pour soi de joie et d’espérance ? Comment ne pas hurler pour prévenir les autres ? « Si je pouvais écrire des cris, j’exprimerais peut-être une partie de ce que j’éprouve en ce moment », confie-t-il à Ernest Hello. Son œuvre, c’est une suite de cris, de plus en plus suppliants.


Léon Bloy n’est pas un anticonformiste qui s’affiche comme tel, à la manière ostentatoire des écrivains qui commencent avec cette étiquette et qui se retrouvent à l’Académie française, voire au Panthéon. Quand il règle son compte au P. Henri Didon, flamboyant dominicain, en le traitant de « Savonarole de Nuremberg », quand il s’en prend à Paul Bourget, qualifié d’« Eunuque » puisqu’il lui manque quelque chose, quand il immortalise Zola en « crétin des Pyrénées », Léon Bloy ne cède pas à l’amertume du raté face à ceux qui ont réussi dans la vie. Il témoigne de la nécessité d’un verbe humain à la hauteur de la mission qui lui a été dévolue. Or cette mission est sacrée : elle consiste à garder l’Arbre de vie du livre de la Genèse pour que tous les hommes, et surtout les plus pauvres, puissent en cueillir les fruits.


La fréquentation de Léon Bloy n’est donc pas dangereuse pour la santé mentale des lecteurs et, si l’on accepte sa prétention à parler en « pèlerin de l’Absolu », il est possible de s’intéresser à lui de manière très raisonnable sans verser dans l’illuminisme ! Léon Bloy est cohérent dans la démesure assumée de son propos. C’est un bénéfice des travaux universitaires de Pierre Glaudes mais aussi du très beau livre de Natacha Galpérine, que de restituer un Léon Bloy finalement beaucoup plus fréquentable que sa légende noire ne le prétend.


Léon Bloy n’est pas un phénomène de foire, une espèce d’excentrique insupportable dans la galerie des écrivains sérieux, ceux qu’on se doit d’étudier au lycée. C’est un catholique résolument campé au cœur de l’Église mais très dérangeant pour ses coreligionnaires parce qu’il fait le ménage dans leurs rangs avec beaucoup d’efficacité. Par un travail acharné, il se donne les moyens de penser son époque afin d’y vivre en cohérence avec l’Évangile. Et dans nombre de ses choix, il ne se trompe pas. Pauvre lui-même jusqu’à la misère, il épouse la cause du Pauvre contre le Bourgeois. Il comprend que le Sang du Pauvre, c’est-à-dire, pour lui, le Sang du Christ, coule à flots quand un propriétaire chasse son locataire insolvable ou que les colonies asiatiques de la France constituent un lieu d’exploitation inavouable… En épousant la Douleur, Léon Bloy a consenti à cette mort à soi évangélique qui permet d’accéder au Pays où l’on peut enfin respirer. C’est là qu’il entraîne encore ses lecteurs, cent ans après sa mort.

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Léon Bloy, Essais et pamphlets, Robert Laffont, collection «   bouquins  », édition de Maxence Caron, 1 536 pp., 34 e.

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