Vigile pascale (A)

Au bout du tunnel



La grotte bleue de Capri

Carl Friedrich Seiffert (Grünberg, 1809 - Berlin, 1891)

Huile sur toile, 81 x 35 cm, 1860

Alte und Neue Nationalgalerie (Berlin, Allemagne)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu Mt 28, 1-10

Après le sabbat, à l’heure où commençait à poindre le premier jour de la semaine, Marie Madeleine et l’autre Marie vinrent pour regarder le sépulcre. Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ; l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. Il avait l’aspect de l’éclair, et son vêtement était blanc comme neige. Les gardes, dans la crainte qu’ils éprouvèrent, se mirent à trembler et devinrent comme morts. L’ange prit la parole et dit aux femmes : « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez voir l’endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : ‘Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez.’ Voilà ce que j’avais à vous dire. » Vite, elles quittèrent le tombeau, remplies à la fois de crainte et d’une grande joie, et elles coururent porter la nouvelle à ses disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s’approchèrent, lui saisirent les pieds et se prosternèrent devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. »


Le peintre

Carl Friedrich Seiffert a fait ses études à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, entre autres auprès du peintre paysagiste Carl Biermann. Ses œuvres ont été inspirées par ses nombreux voyages en Italie, en Suisse et au Tyrol, ainsi qu’en Sicile et en Grèce. Ses nombreux paysages représentent souvent des vallées, des montagnes, des lacs et quelques monuments perdus dans l’horizon : châteaux, monastères et églises. Une de ses œuvres les plus célèbres est La Jungfrau en Suisse, La grotte bleue de Capri et Le détroit de Messine. À noter aussi L’amphithéâtre de Taormine au Musée Kaiser-Friedrich de Görlitz. L’artiste est décédé en 1891 à Berlin. Ses œuvres sont, entre autres, à la National Gallery de Berlin.


La grotta azzura

« Ils rêvaient tous de cette grotte et, vraiment, la récompense de leur découverte ne pouvait être révélée que par des peintres et des poètes d'une époque lointaine où l'on s'obstinait à trouver la merveilleuse fleur et poétique bleue parmi les ondines des profondeurs » , fit remarquer Ferdinand Gregorovius en 1880, observant cette vision romantique. Déjà connue dans l'Antiquité, la Grotte Bleue de Capri était considérée comme un lieu habité par des démons.


Le jeune peintre August Kopisch, venu à Capri en août 1826, n'est pas découragé par cette superstition. Avec son ami Ernst Fries, il découvre la grotte avec son jeu de lumières et de couleurs féeriques. Le 17 août 1826, il écrit dans le livre d'or de l'hôtelier Pagano : « Nous l'avons baptisée la Grotte Bleue (la grotta azzura) car la lumière des profondeurs de la mer illumine tout son vaste espace bleu. Les visiteurs se disputent pour voir la lumière bleue semblable à un feu filtrer à travers l'eau dans la grotte, chaque vague apparaissant comme une flamme distincte ». Les artistes ont dessiné et peint la grotte.


August Kopisch (German, Breslau, 1799 – Berlin, 1853)

La grotte bleue de Capri

Huile sur toile


Kopisch a décrit et publié ses expériences à plusieurs reprises. Depuis sa redécouverte, la Grotte Bleue est devenue l'une des principales attractions touristiques de l'île. De nombreux peintres ont choisi ce spectacle naturel comme sujet de leurs œuvres, dont Carl Friedrich Seiffert, qui s'est tourné de plus en plus vers les motifs du paysage du sud après son voyage en Italie.


Ce que je vois

Je n’ai jamais eu la chance d’aller à Capri, encore moins de voir cette célèbre grotte bleue. Un jour, peut-être, du moins je l’espère ! Dès l’antiquité, elle a fasciné les hommes, au point que cette « cathédrale bleue », comme on l’appela, servit de Nymphée du temps des empereurs romains, en l’occurrence Claude. Oubliée, elle ne fut redécouverte qu’en 1826 par August Kopisch. Hormis une entrée sous-marine, on ne peut qu’y pénétrer en barque, en s’allongeant car l’ouverture sur la mer ne mesure qu’un mètre. Ses reflets ne seraient dus qu’a la réfraction de la lumière sur la roche karstique.


En barque, embarque !

Sur l’œuvre de Seiffert, on distingue à droite deux de ces barques qui emmènent les touristes (rappelons que ce sont ces aristocrates qui font le « grand tour » de l’Europe) découvrir cette merveille naturelle.Sur la gauche, une concrétion naturelle, certainement due au rapprochement de stalactite et stalagmite, donne l’impression d’un massif pilier roman. La voûte elle-même rappelle les berceaux romans. Comme cette petite entrée qui oblige à l’humilité, telle la porte de la basilique de la Nativité à Bethléem. Mais n’est-ce pas, là aussi, une nativité ? Une naissance à la Vie.


Je nous imagine bien, en cette vie, dans la barque, parfois celle de l’Église qui avance à coup de gaffes, comme le disait Alfred Loisy (1857-1940), essayant de traverser tant bien que mal le lac de la vie pour rejoindre l’autre rive. Comme le dit un poème que l’on entend parfois lors des funérailles :

Un bateau s’en va ; il quitte notre rive.
Pour nous qui sommes sur cette rive,
nous voyons les passagers du bateau qui nous quittent ; cela nous rend tristes.
Mais pour ceux de l’autre rive, quelle joie !...
Car ils les voient arriver.
Et pour ceux qui sont partis,
après la tristesse des adieux à ceux qu’ils aiment
et qui les aiment,
quel bonheur de découvrir enfin ces horizons infinis... Horizons plus beaux que ceux qu’ils ont laissés ici, sur notre rive.
Et voilà qu’en pensant au bonheur qui les attend nous oublions notre tristesse, notre peine,
et nous nous réjouissons de les savoir bientôt plus heureux qu’ici.
Notre rive, à nous qui pleurons, c’est la terre.
L’autre rive, où ils parviennent, c’est le ciel.
C’est ça la mort.
Il n’y a pas de morts,
mais des vivants sur les deux rives.

Jésus, déjà, nous invitait à passer sur l’autre rive (Mc 4, 35) :

Ce jour-là, le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »

Et pour cela, il faut avancer au loin, « Duc in altum » (Lc 5, 4) :

Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »

Duc in altum

Nous sommes au lendemain de la résurrection du Christ. Vers quoi avançons nous ? Vers quoi allons-nous ? Si ce n’est vers la mort ! Et nous aurions tendance à imaginer que le large, les eaux profondes, sont celles des abimes, d’une fin éternelle. Eh bien, détrompons-nous... Nous avançons vers cette petite entrée, vers cette lumière, vers cet éblouissement. Et en regardant ce qui ressemble à un tunnel de lumière, je ne peux m’empêcher de penser au tableau de Jérôme Bosch :



L’ascension au ciel

Jérôme Bosch (Bois-le-Duc, vers 1450 - Bois-le-Duc, 1516)

Vers 1500-1504. huile sur panneau de bois. 86,5 × 39,5 cm

Gallerie dell'Accademia, Venise (Italie)


Cette surprenant vision de l’au-delà... N’est-ce pas ce même tunnel que nous voyons dans la grotte ? Ne débouche-t-elle pas, elle aussi, sur la lumière de la résurrection, sur le Paradis ?


Espérance

Nous sommes encore dans la barque, nous débattant sur les eaux troubles de cette vie, nous démenant face aux tempêtes, résistant aux vents contraires. Cela pourrait parfois nous mener à la « Tentation du désespoir », comme l’écrira Bernanos (Sous le soleil de Satan). Mais le désespoir humain, passager, ne doit pas tuer en nous l’espérance. L’espérance divine, l’espérance qui espère malgré tout (Rm 4, 18) :

Espérant contre toute espérance, il a cru ; ainsi est-il devenu le père d’un grand nombre de nations, selon cette parole : Telle sera la descendance que tu auras !

Bien sûr, j’aurais aussi pu penser à la « petite fille espérance » de Charles Péguy (vous trouverez le texte en annexe). Cette espérance, c’est cette ouverture, ce tunnel de lumière. Cette espérance est de croire que derrière se trouve la paix, l’amour. Comme l’écrira Guy de Larigaudie dans sa lettre testamentaire en août 1940 :

" …J'avais tellement la nostalgie du Ciel et voilà que la porte va bientôt s'ouvrir. Le sacrifice de ma vie n'est même pas un sacrifice, tant mon désir du Ciel et la possession de Dieu est vaste. J'avais rêvé de devenir un saint et d'être un modèle pour les louveteaux, les scouts et les routiers. L'ambition était peut-être trop grande pour ma taille, mais c'était un rêve… Voulez-vous, lorsque vous apprendrez ma mort, écrire à maman pour la consoler… Vous lui direz qu'elle pense que je suis parti pour une terre lointaine bien plus belle que les îles de corail, où je posséderai toute la lumière, toute la beauté, tout l'amour dont j'avais tellement soif… "

Aurait-il vu cette grotte bleue de Capri ? Tout est dit... La porte va bientôt s’ouvrir. Une porte de sainteté. Une porte de rêve, à notre taille, si petite soit-elle. Une porte qui débouche sur un pays bien plus beau que les îles de corail. Un pays de lumière, un pays d’amour, un pays pour étancher notre soupir d’amour, un pays qui s’appelle le Royaume des cieux !


Mais, comme Guy de Larigaudie, pour atteindre ce Royaume, il nous faut courir l’aventure, celle du « beau jeu de ma vie » (titre d’un de ses ouvrages).


Le beau jeu de notre vie

C’est notre vie, et c’est un beau jeu, n’est-ce pas ? Et qui dit jeu, dit enjeu, comme le rappelait un paroissien fidèle... Car la question est là : quel est l’enjeu si ce n’est de passer par cette ouverture lumineuse. Mais comment rejoindre cette porte sur la lumière ? Comment, après l’avoir passée, se remettre debout ? Et je vous rappelle qu’en grec, « se remettre debout » est équivalent à « ressusciter »... Eh bien, il me semble que nous avons besoin, pour cela, de quelques notions de navigation !


Regarder

D’abord, de ne pas désespérer, nul ne navigue droit ! Ce qui importe est d’avoir un amer, de garder les yeux fixés sur le but. La lettre aux Hébreux nous le rappelle (Heb 12, 1-2) :

Ainsi donc, nous aussi, entourés de cette immense nuée de témoins, et débarrassés de tout ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu.

Les yeux fixés sur Jésus-Christ... Le regard de Jésus devrait toujours s’imprimer à travers notre propre regard. Vous savez comme j’aime cette icône contemporaine qui se trouve à l’abbaye du Barroux :



Ce regard de Jésus. Il nous regarde, nous devrions plus le regarder. Et nous devrions apprendre de son regard pour l’adopter nous-mêmes... « Je l’avise et il me ravise » En l’avisant, nous finirons par raviser comme lui !


Une nuée

Car nous sommes effectivement entourés, dans notre barque, d’une nuée de témoins invisibles. Ça s’appelle la communion des saints. Les saints déjà portés sur les autels de l’Église. Nous les prions et ils prient pour nous. Les saints qui partagent peut-être la vision de Dieu, nos défunts. Ils continuent de veiller sur nous. Et les saints que nous voyons : tous ceux qui nous aiment et que nous aimons. Prions-nous suffisamment les uns pour les autres dans notre barque, surtout en ce temps de pandémie ?


S’alléger

Le poids est toujours l’ennemi d’un bateau. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de tonnage ! « Débarrassés de tout ce qui nous alourdit ». Bien sûr, le péché nous alourdit, il rend difficile nos mouvements, il nous engonce. Surtout le péché d’orgueil, le pire, qui forge une gangue de plomb autour du cœur. Mais il me semble que ce qui nous alourdit le plus est non pas seulement notre égoïsme, mais plutôt, comme l’écrivait Stendhal, notre égotisme, cette pensée qui se rapporte toujours à soi. N’est-ce pas elle qui nous alourdit, qui nous empêche de voir les autres, qui ne voit que nos soucis ? Et l’on se fait toujours trop de soucis ! La Bible le dit à plusieurs reprises :

Décharge ton fardeau sur le Seigneur : il prendra soin de toi. Jamais il ne permettra que le juste s'écroule. (Ps 54, 23)
Un souci dans le cœur déprime, une bonne parole ramène la joie. (Pr 12, 25)
C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. (Met 6, 25-34)

Courons avec endurance

Endurance et persévérance. Ne jamais désespérer... c’est là où notre nature humaine se fait le plus sentir ! Une nouvelle fois, saint Paul donne l’explication (Rm 5, 3-5) :

Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

Nos épreuves nous apprennent, si nous le voulons, la persévérance. Aujourd’hui, il est plus chic, plus bobo de parler de résilience ! Se relever, se remettre debout, ressusciter, en fait ! Je pense souvent à l’enfant qui apprend à marcher.


Heureusement que son intelligence est encore en germe. Sinon, après trois essais infructueux, il se dirait qu’on avance aussi vite à quatre pattes et que c’est moins dangereux. Heureusement, car alors il se relève, essaye de nouveau, et y arrive ! Ces échecs ont produit sa persévérance, et sa persévérance ont produit sa vertu éprouvée (ô combien éprouvée !), qui elle-même à produit l’espérance de se mettre debout, de ressusciter. Soyons endurants comme ce bébé !


Voilà notre rêve !

Car c’est bien un rêve qu’il faut faire : ressusciter avec le Christ. Ce n’est pas une chimère. C’est un rêve que Dieu a mis dans nos cœurs, pour que nous y croyions, et qu’en y croyant, il se réalise. Déjà, à chaque fois que nous nous remettons debout, il commande, hic et nunc, à se réaliser. C’est la « première » résurrection.


L’homme devrait plus rêver. Non que le rêve lui donne un espoir pour surmonter les épreuves. Mais le vrai rêve, celui de la foi, donne l’espérance. C’est le rêve de la quête, de rêve d’une étoile inaccessible en ce temps, d’une porte de lumière que nous franchirons un jour. Le Christ nous attend derrière : voilà notre rêve, voilà notre réelle espérance !


Jacques Brel, La Quête

Rêver un impossible rêve

Porter le chagrin des départs

Brûler d'une possible fièvre

Partir où personne ne part

Aimer jusqu'à la déchirure

Aimer, même trop, même mal,

Tenter, sans force et sans armure,

D'atteindre l'inaccessible étoile


Telle est ma quête,

Suivre l'étoile

Peu m'importent mes chances

Peu m'importe le temps

Ou ma désespérance

Et puis lutter toujours

Sans questions ni repos

Se damner

Pour l'or d'un mot d'amour

Je ne sais si je serai ce héros

Mais mon cœur serait tranquille

Et les villes s'éclabousseraient de bleu

Parce qu'un malheureux

Brûle encore, bien qu'ayant tout brûlé

Brûle encore, même trop, même mal

Pour atteindre à s'en écarteler

Pour atteindre l'inaccessible étoile.

La « petite fille espérance » de Charles Péguy

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.

Et je n'en reviens pas.

Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.

Cette petite fille espérance.

Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Épouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L'Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne.

Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu'elles sont en bois.

C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

[...]

Mais l'espérance ne va pas de soi.

L'espérance ne

va pas toute seule.

Pour espérer, mon enfant,

il faut être bien heureux,

il faut avoir obtenu,

reçu une grande grâce.

[...]

La petite espérance s'avance entre ses deux gran-

des sœurs et on ne prend pas seulement garde à

elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur

le chemin raboteux du salut, sur la route inter-

minable, sur la route entre ses deux sœurs la

petite espérance

S'avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention que pour les deux grandes sœurs.

La première et la dernière.

Qui vont au plus pressé.

Au temps présent.

À l'instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n'a de regard que pour les deux grandes sœurs.

Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.

Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.

La petite, celle qui va encore à l'école.

Et qui marche.

Perdue entre les jupes de ses sœurs.

Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.

Au milieu.

Entre les deux.

Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.

Les aveugles qui ne voient pas au contraire.

Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.

Et que sans elle elles ne seraient rien.

Que deux femmes déjà âgées.

Deux femmes d'un certain âge.

Fripées par la vie.

C'est elle, cette petite, qui entraîne tout.

Car la Foi ne voit que ce qui est.

Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n'aime que ce qui est.

Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Éternité.

L'Espérance voit ce qui sera.

Dans le temps et dans l'éternité.

Pour ainsi dire le futur de l'éternité même.

La Charité aime ce qui est.

Dans le Temps et dans l'Éternité.

Dieu et le prochain.

Comme la Foi voit.

Dieu et la création.

Mais l'Espérance aime ce qui sera.

Dans le temps et dans l'éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité.

L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera.

Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera

Dans le futur du temps et de l'éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.

Sur la route montante.

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

Qui la tiennent pas la main,

La petite espérance.

S'avance.

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l'air de se laisser traîner.

Comme une enfant qui n'aurait pas la force de marcher.

Et qu'on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres.

Et qui les traîne.

Et qui fait marcher tout le monde.

Et qui le traîne.

Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.


Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, 1912


Homélie de saint Cyrille d'Alexandrie (+ 444), Commentaire sur l'évangile de Jean, 12, 19, PG 74, 679-682.

Ils prirent le corps de Jésus, et ils l'enveloppèrent d'un linceul, en employant les aromates, selon la manière juive d'ensevelir les morts. Près du lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n'avait encore mis personne (Jn 19,40-41).

On a compté parmi les morts celui qui, à cause de nous, est au nombre des morts selon la chair, mais que l'on connaît comme étant la vie selon sa nature même et grâce à son Père; et il l'est en vérité. Mais, pour accomplir toute justice, celle qui convient à la condition humaine, il ne soumit pas seulement son corps à une mort volontaire, mais aussi à ce qui en est la suite: ensevelissement et mise au tombeau.

L'évangéliste nous dit que ce tombeau était dans un jardin, et qu'il était neuf; cela symbolise en quelque sorte que, par sa mort, le Christ a préparé et réalisé notre retour au paradis. Car il y es t entré lui-même comme notre avant-coureur et chef de file.

Que le sépulcre soit désigné comme neuf, cela signifie un retour de la mort à la vie, nouveau et sans précédent, le renouvellement préparé par le Christ pour nous protéger de la corruption. Car notre mort, par la mort du Christ, a reçu un sens nouveau qui l'a transformée en une sorte de sommeil. En effet, nous vivons comme devant vivre pour Dieu, selon les Écritures (Rm 6,10-11). C'est pourquoi saint Paul appelle invariablement ceux qui sont morts dans le Christ: ceux qui se sont endormis.

Jadis en effet, le pouvoir de la mort a triomphé de notre nature. Depuis Adam jusqu'à Moïse la mort a régné, même sur ceux qui n'avaient pas péché par désobéissance à la manière d'Adam (Rm 5,14). Nous sommes à l'image de celui qui est pétri de terre (1Co 15,49), Adam, et nous subissons la mort qui pèse sur nous par la malédiction divine (cf. Ga 3,13).

Mais après que le nouvel Adam, l'Adam divin et céleste, eût resplendi pour nous, après qu'il eût combattu pour la vie de tous, il a racheté la vie de tous par sa mort charnelle, et après avoir détruit l'empire de la mort, il est revenu à la vie. Alors nous avons été transformés à son image et soumis à une nouvelle sorte de mort, qui ne nous dissoudra pas dans une corruption sans fin, mais qui nous apportera un sommeil plein d'espérance, à la ressemblance de celui qui a inauguré pour nous cette route, et qui est le Christ.


Prière

Dieu éternel et tout-puissant, dont le Fils unique est descendu aux profondeurs de la terre, d'où il est remonté glorieux: accorde à tes fidèles, ensevelis avec lui dans le baptême, d'accéder par sa résurrection à la vie éternelle. Lui qui règne.