VIIe Dimanche de Pâques (B)

Joie !



Joie

Auguste HERBIN (Quiévy, 1882 - Paris, 1960)

Vitrail (verre coloré et plomb), 1957

Second état réalisé par les Ateliers Luc-Benoît Brouard en 2002

550 x 360 cm

Musée Henri Matisse, Le Cateau-Cambrésis (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean 17, 11b-19

En ce temps-là, les yeux levés au ciel, Jésus priait ainsi : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. J’ai veillé sur eux, et aucun ne s’est perdu, sauf celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie. Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés. Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine parce qu’ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi je n’appartiens pas au monde. Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Ils n’appartiennent pas au monde, de même que moi, je n’appartiens pas au monde. Sanctifie-les dans la vérité : ta parole est vérité. De même que tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité. »


L’artiste et son œuvre

Auguste Herbin est un artiste de ma région, le Nord, qui m’a toujours beaucoup touché, ne serait-ce que par l’harmonie colorée de ses œuvres, mais aussi pour son « alphabet plastique », comme une mise en image de « Voyelles » d’Arthur Rimbaud !


A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrement divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Arthur Rimbaud

Auguste Herbin est né à Quiévy, petit village près de Caudry, en 1882. C’est dans cette région d’industrie textile qu’il passera, comme Henri Matisse, son enfance, avant de rejoindre Paris en 1901. Sa peinture s’appuie alors sur deux mouvements picturaux successifs : le fauvisme puis le cubisme. C’est après la Première Guerre Mondiale qu’il fonde le mouvement « Abstraction-Création » et le « Salon des Réalités ». Ses recherches artistiques vont alors s’orienter sur le rapport entre la forme et la couleur.


Au fur et à mesure, il codifie les formes et les couleurs jusqu’à en écrire une sorte d’alphabet. Son œuvre devient alors « poïétique » dans le sens où elle réalise, rend présente une indicible impression. Comme si le mot se mettait en forme et en couleur.


Ainsi écrivait-il en 1949, dans son livre L’art non figuratif non objectif :

« Toute l’action de la peinture réside dans le rapport des couleurs entre elles, dans le rapport des formes entre elles et dans le rapport entre les formes et les couleurs. (...) Ayant renoncé à la représentation de l'objet, nous avons renoncé en même temps à tous les caractères quantitatifs : poids, matières, proportions en trois dimensions, perspectives linéaires... Notre imagination ne pourra en aucun cas puiser dans ces caractères pour définir et enrichir la composition de l'œuvre. »

C’est après avoir visité le nouveau musée Matisse du Cateau en 1953, qu’Auguste Herbin décide d’offrir à la ville quelques-unes de ces œuvres, peintures, sculptures, gouaches et dessins. Puis, il anime la ville grâce à deux dons monumentaux : la mosaïque d’Orphée, actuellement sur la façade de l’école éponyme, et un vitrail, la Joie, qui sera ensuite transposé au Musée.


La peinture, comme il le dit, consiste donc à faire vivre une surface. Il crée alors une méthode de codification entre les lettres, les formes géométriques, les couleurs, et même les notes musicales. Cette codification portera le nom « d’alphabet plastique » dont il publiera en 1949 l’explication précise.

« Le moyen de la peinture est la couleur. Le moyen de la sculpture est la lumière. Chacun de ces moyens a sa vie propre, il ne faut pas les confondre afin d’éviter une confusion des formes. La lumière a sa forme, la couleur a la sienne. Au commencement est l’Esprit : la lumière et l’obscur, la chaleur et le froid, le son et la couleur ont créé les formes du monde ténébreux.
Le jaune couleur la plus proche de la lumière. Principe de lumière. Le bleu couleur la plus proche des ténèbres. Principe d’obscurité. L’alliance directe du jaune et du bleu produit le vert, couleur extérieure du règne végétal, expression de la fixité du règne végétal. L’alliance indirecte du jaune et du bleu produit les fleurs multicolores jusqu’au pourpre, sommet de tout, expression de la vie intérieure du règne végétal. L’alliance indirecte du jaune et du bleu produit le pourpre « l’âme de la chair », le sang, couleur intérieure du règne humain et animal. La mort produit le vert. »

Auguste Herbin, Art non objectif non figuratif, p. 17 - Édition Lydia Conti, Paris, 1949



Le vitrail « Joie »

En 1956, l’architecte Ernest Gaillard, chargé de l’agrandissement de l’école rue Cuvier, propose à Auguste Herbin d’y insérer une œuvre monumentale. Depuis l’Exposition Universelle, l’artiste n’a plus eu aucune commande de ce type, et accepte donc, c’est le cas de le dire, avec joie. Il en paiera même la réalisation. Le projet est double : une décoration sur le mur extérieur de l’école (c’est la mosaïque Orphée, encore visible aujourd’hui) et un vitrail de 5, 50 sur 3, 60 mètres à l’intérieur de l’école. La réalisation et l’installation du vitrail, sous la direction du maître-verrier Henry Lhotellier, seront faites en 1958. Mais l’architecte a malheureusement inséré un escalier devant l’œuvre, ce qui attriste particulièrement l’artiste. C’est pourquoi ce vitrail sera ensuite refait dans le musée où il trône superbement aujourd’hui dans une partie aménagée en auditorium. Quant à l’œuvre originale, elle attend une hypothétique restauration…



Lecture du vitrail

En reprenant son tableau de codification de l’alphabet plastique, on retrouve les diverses lettres du mot JOIE :

  • J : Jaune foncé – triangle équilatéral

  • : Vert – demi-lune

  • I : Orangé – triangles allongés

  • E : Rouge et bleu – rond et carré

Le sens de la joie

Il semble évident qu’Auguste Herbin, connaissant la destination scolaire de son œuvre, ait voulu partager avec les enfants de l’école cette joie qui habite l’enfance. Comme il l’écrira à l’architecte, il n’y a ni noir ni blanc dans ce vitrail, mais seulement des couleurs vives. À l’origine, les parties bleues du haut du vitrail devaient même être violettes. De fait, ce vitrail est une explosion de lumière, de couleur et de joie. Mais une explosion organisée, mesurée, presque raisonnée. Tout y est comme orienté.

Il est difficile d’imaginer ce que l’artiste a cherché. Ses commentaires sur cette œuvre se résument aux divers courriers qu’il a écrits. Pourtant, lorsqu’on la contemple, on sent naître en nous une vraie joie, une joie lumineuse. Mais aussi une joie qui, malgré notre division intérieure (je la vois dans ce grand rectangle barré d’une ligne bleue en bas), nous appelle à nous élever, à partir vers le haut, comme nous y invitent doublement les grands triangles effilés latéraux, mais aussi les nombreux cercles, s’élevant vers le ciel, tels des bulles de champagne !


Cette joie me semble aussi très spirituelle. En effet, trois formes fondamentales se retrouvent dans ce vitrail : le carré, le triangle et le rond. Je dépasse ici l’alphabet d’Herbin pour y faire une autre lecture. En effet, dans toutes les civilisations, ces trois formes ont un sens profond et presque ontologique. Le carré est le signe du monde, avec ses quatre coins, comme les quatre directions ou les quatre éléments terrestres. Le rond est la forme pure par excellence, signe solaire, signe qui éclaire, signe divin. Pour réunir les deux, le monde à Dieu, le triangle sera la médiation, le lieu qui relie, la religion, forme de la montagne où l’homme rencontre son Dieu.


En bas, l’homme dans le monde (le grand rectangle) encore divisé en lui-même par cette barre bleu (du bleu de l’humanité), dont les éléments rouges, comme sa vie et son sang, ont parfois du mal à s’organiser, cherche malgré tout la lumière jaune qui réside en lui, la présence de Dieu. Il sait que sa joie est de tendre vers lui, de grimper sur la montagne jaune qui le surmonte pour rejoindre Dieu, ce grand cercle rouge qui domine la composition, comme le but à atteindre.


Cette joie profonde est en même temps légère. Elle n’est pas éclatement, elle est unification de tout notre être. Elle est comme l’âme qui monte vers Dieu, aspirée par son Dieu, ou attirée, comme la bulle de champagne est attirée vers le haut. Ne voit-on pas ici ce que Jésus nous avait promis dans l’Évangile de ce jour : Et maintenant que je viens à toi, je parle ainsi, dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie, et qu’ils en soient comblés ?



Homélie de saint Cyrille d'Alexandrie (+ 444), Commentaire sur l'évangile de Jean, 11,9; PG 74, 516-517

Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom, que tu m'as donné en partage (Jn 17,11). Le Christ veut garder ses disciples dans l'unité d'esprit et de volonté, en sorte qu'ils soient comme fondus les uns dans les autres, quant à l'âme et à l'esprit, par le lien de la paix et de l'amour mutuel, qu'ils soient unis par la chaîne infrangible de la charité. Ils progresseront ainsi vers une unité si parfaite que cette union, librement choisie, de leurs volontés soit le reflet de l'unité de nature que nous reconnaissons entre le Père et le Fils.


C'est donc une unité qui ne doit pas être ébranlée par aucun des assauts des forces ou des plaisirs de ce monde, ni être brisée par le désaccord des volontés, mais qui doit plutôt garder intacte la puissance de l'amour dans l'unité du culte et de la sainteté.


Or, c'est bien ce qu'ils firent. Car nous lisons dans les Actes des Apôtres : La multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul coeur et une seule âme (Ac 4,32) dans l'unité qui vient de l'Esprit. C'est encore ce que dit saint Paul : Un seul Corps et un seul Esprit (Ep 4,4), car la multitude que nous sommes est un seul corps (1Co 10,17) dans le Christ, car tous nous participons à un même pain, et tous nous avons reçu l'onction d'un même Esprit, celui du Christ.


Donc, puisque les disciples devaient former un seul corps et participer à un seul et même Esprit pour que s'accomplisse l'unité spirituelle, Jésus veut qu'ils réalisent un accord indestructible dans une concorde parfaite.


Si l'on pense que cette unité des disciples est conforme à celle du Père et du Fils, qui n'est pas seulement l'unité de leur nature divine, mais l'unité parfaite de leur volonté, les disciples - il est permis de le croire - n'ont qu'une seule nature sainte et une même volonté. Car il est juste de constater chez les chrétiens une même volonté, bien qu'il n'y ait pas chez nous la même notion de consubstantialité qu'il y a entre le Père et le Verbe de Dieu, lequel procède du Père et demeure en lui.



Homélie du bienheureux Guerric d'Igny (+ 1157), Sermon pour l'Ascension, 1-2, SC 202, 272

Père, quand j'étais avec eux... (Jn 17,11-12). Le Seigneur a prononcé cette prière la veille de sa passion, mais il n'est pas absurde de l'appliquer au jour de l'Ascension, c'est-à-dire au moment où il allait s'éloigner définitivement de ses petits enfants, qu'il recommandait à son Père. Car celui qui dans les cieux a créé la multitude des anges, qui les enseigne et les gouverne, s'était attaché sur la terre un petit troupeau (Lc 12,32) de disciples qu'il formerait par sa présence dans la chair jusqu'à ce que, leur connaissance ayant quelque peu progressé, ils soient devenus capables de recevoir l'enseignement de l'Esprit Saint.


Dans sa grandeur, il aimait ces petits d'un grand amour. En effet, il les avait détachés de l'amour du monde et il voyait que, leur ayant fait abandonner toute espérance d'ici-bas, ses disciples dépendraient uniquement de lui. Cependant, aussi longtemps qu'il voulut vivre avec eux corporellement, il ne leur donna pas facilement de nombreuses marques d'affection, se montrant envers eux plutôt grave que tendre, comme il convenait à un maître et à un père. Mais lorsqu'arriva le moment de les quitter, il sembla comme vaincu par sa tendre affection pour eux, et il ne put leur dissimuler l'immensité de sa douceur, qu'il leur avait cachée jusque-là.


C'est ainsi que, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'au bout (Jn 13,1). Alors, en effet, il répandit sur ses amis presque toute l'immensité de son amour, avant que lui-même se répandît comme de l'eau (Ps 21,15) pour eux. Alors il leur remit le sacrement de son corps et de son sang, et il leur prescrivit de le célébrer. Je ne sais ce qui est plus étonnant, de sa puissance ou de son amour ! Pour les consoler de son départ, il inventait ce nouveau mode de présence : ainsi, tout en s'éloignant d'eux quant à la présence visible de son corps, il serait non seulement avec eux, mais aussi en eux par la vertu de ce sacrement. <>


Alors, levant les yeux au ciel, il les recommanda à son Père, en parlant ainsi : Père, quand j'étais avec eux, je les gardais dans la fidélité à ton nom, et aucun ne s'est perdu, sauf celui qui s'en va à sa perte. Maintenant je viens à toi. Garde-les dans la fidélité à ton nom que tu m'as donné. Je ne te demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du Mauvais (cf. Jn 17,12-13.11.15).


L'ensemble de cette prière tient en trois points, où l'on trouve l'essentiel du salut. Qu'ils soient préservés du mal et sanctifiés dans la vérité, afin qu'ils soient glorifiés avec lui, Jésus. Père, dit-il, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, et qu'ils contemplent ma gloire (Jn 17,24).


Heureux disciples, qui ont pour juge leur avocat en personne, et pour intercesseur celui qu'on doit adorer au même titre que le Père auquel il adresse sa prière. Ce Père avec qui le Christ n'a qu'une seule volonté et une seule puissance, car Dieu est unique (Mc 12,32). Toute prière du Christ doit nécessairement s'accomplir, car sa parole est puissance, et sa volonté efficacité. Pour toutes les choses qui existent, il parla, et ce qu'il dit exista; il commanda, et ce qu'il dit survint (Ps 32,9). Je veux, dit-il, que là où je suis, eux aussi soient avec moi. Quelle sécurité pour ceux qui ont la foi ! Car cette sécurité ne fut pas seulement offerte aux Apôtres, et à ceux qui furent disciples en même temps qu'eux, mais à tous ceux qui, par leur parole, croiraient au Verbe de Dieu. Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, dit-il, mais encore pour ceux qui accueilleront leur parole et croiront en moi (Jn 17,20).


Prière

Entends notre prière, Seigneur : nous croyons que le Sauveur des hommes est auprès de toi dans la gloire ; fais-nous croire aussi qu'il est encore avec nous jusqu'à la fin des temps, comme il nous l'a promis. Lui qui règne.