VIIIème Dimanche du Temps Ordinaire (A)

Pars léger !



Le sermon sur la montagne

Károly Ferenczy (Vienne, 1862 – Budapest, 1917)

Huile sur toile, 135 x 203 cm, 1896

Hungarian National Gallery (Budapest, Hongrie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 6, 24-34

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »


L’artiste

Károly Ferenczy (8 février 1862 - 18 mars 1917), peintre hongrois, était le membre principal de la colonie des artistes de Nagybánya. Avec d’autres artistes, il partit à Munich pour étudier, à la fin du XIXe siècle, où il assista à des cours gratuits dispensés par le peintre hongrois, Simon Hollósy. À son retour en Hongrie, Ferenczy contribue à la fondation de sa colonie d'artistes en 1896, dont il devint l'une des principales figures. Károly Ferenczy est considéré comme le « père de l'impressionnisme hongrois et du post-impressionnisme » et le « fondateur de la peinture hongroise moderne », comme le relate le texte de sa dernière rétrospective à Budapest en 2012. La Hungarian National Gallery détient 51 de ses tableaux. Ses autres œuvres se trouvent exposées dans plusieurs institutions majeures et régionales, y compris le Musée Ferenczy, fondé dans sa ville natale de Szentendre.


Ce que je vois

C’est le printemps. Les arbres sont en feuilles, la douceur de l’air invite chacun à se poser et se reposer au sein de cette nature accueillante. Cette petite colline herbue domine une modeste construction carrée : une chapelle ou une grange ? Tout le monde est venu : les jeunes filles vêtues de leur robe blanche du Dimanche ; les paysans encore coiffés de leurs galurins ; les couples de promeneurs, notables au chapeau haut-de-forme et leurs épouses aux robes strictes. Il y a même un homme qui a revêtu l’armure d’un chevalier ! Que vient-il faire là ? Préparait-il un spectacle ? Ou s’est-il trompé d’époque ? À ses côtés, un homme que l’on voit de dos s’adresse à ce petit peuple aux regards rivés sur lui. Il est simplement habillé d’une tunique sombre, bleue, qui tranche avec l’éclat de sa longue coiffure rousse. Il tend ses deux mains, posées sur les genoux, paumes ouvertes et tournées vers le ciel. Tous l’écoutent avec assiduité…


Discours…

Il est vrai que ce discours sur la montagne mérite toute notre attention ! Il est à la fois très concret – un vrai programme de vie à appliquer chaque jour – et compliqué par le nombre de sujets divers abordés qui ne semblent pas toujours avoir grands rapports entre eux. Du moins, les liaisons entre chaque péricope sont souvent brutales…

Comme un feu d’artifice… On ne sait jamais ce qui va suivre ! Les auditeurs se sentent certainement, malgré tout, assez concernés par la parole du Christ :

  • Ne pas s’inquiéter du vêtement que l’on porte… alors que certains sont endimanchés et les autres en tenue de travail, sans parler de cet homme en armure !

  • Ne pas se laisser asservir par l’argent… alors qu’écoutent riches et pauvres ensemble…

  • Ne pas se faire de soucis pour le lendemain, se laisser vivre tel un oiseau dan le ciel, ou le lis dans le champ… alors que les enfants semblent aussi attendre leur goûter !

J’imagine bien tout ce qui passe par la tête de ses gens… « Il est bien gentil celui-là ! Je ne demanderais pas mieux, moi, de vivre tranquillement, à contempler le ciel et à courir dans les près… Mais comment je fais pour m’habiller ? Qu’est-ce que je donne à manger à mes enfants ce soir ? Et où allons-nous dormir ? On ne peut pas vivre que d’amour et d’eau fraîche ! C’est beau tout ce qu’il dit ce Jésus, mais un peu irréaliste… » Comme dirait Perceval (c’est peut-être lui sur ce tableau !) dans Kaamelott : « C’est pas faux ! »


C’est pas faux !

C’est pas faux que même si tout ce que dit Jésus est superbe - et reste un idéal - on ne peut pas vivre ainsi aujourd’hui. Allez expliquer aux Impôts que vous n’avez pas payé votre derniers tiers parce qu’il ne faut pas s’inquiéter du lendemain. Allez faire comprendre à votre épouse qu’elle ne portera pas cette superbe robe à la mode car, désormais, on va s’habiller avec les lis des champs. Allez convaincre votre curé que vous ne donnerez plus à la quête ni au denier de l’Église car vous avez choisi entre Dieu et l’argent ! Allez prétendre à votre patron qu’il ne faut pas se soucier du lendemain, ni des marchés à conquérir (comme notre beau chevalier en armure), car à chaque jour suffit sa peine. Allez faire croire à vos enfants qu’il est normal que le réfrigérateur soit vide car les oiseaux ne font pas de réserve ! C’est bien gentil tout cela, c’est même beau, mais totalement utopique, pour ne pas dire irréaliste ! Cela veut-il dire qu’il ne faut pas tenir compte outre mesure de ce que dit Jésus ? Simplement l’entendre comme une sorte de poésie qui vient mettre un peu de couleurs et de légèreté dans un mode gris et pesant ? Bref, comme pour la messe, une heure dans la semaine pour éviter la dépression le reste du temps ! Entre utopie et réalité, il faut bien choisir !


Entre utopie et réalité…

Oh, la réalité, nul besoin de vous l’expliquer ! Vous la connaissez mieux que moi et il est impossible de s’en échapper. Elle nous tient en ses serres. Nous sommes prisonniers de la réalité, de ses obligations, de ses contraintes. Bref, esclaves de la réalité de notre monde et de notre société. Sans parler du « qu’en dira-t-on », de l’avis des voisins, et des critères distillés par la société de consommation… Un homme normal doit être comme ceci. La femme actuelle doit vivre comme cela. L’ado d’aujourd’hui a droit à cela. L’enfant peut et à droit de réclamer ceci. Mais un homme de notre époque ne doit pas penser ainsi, ne doit pas dire cela, cela n’est pas politiquement correct !


Nous rendons-nous compte que cette réalité nous a, d’une certaine manière, réduit en esclavage ! Bien sûr, nous avons encore notre liberté de mouvement, de voter, de conduire, et de payer des impôts ! Parfois, je me demande si nous avons encore la liberté de penser si cela sort des sentiers battus, et même rabattus ! La bien-pensance règne en maître… Notre société, nos contemporains accepteraient-ils une vie qui ne serait pas comme tout le monde l’imagine ? Si vous en avez l’occasion, allez voir ce film : Captain fantastic, histoire d’une famille qui vit dans la nature et qui rejette autant la société qu’elle ne les rejette. Ça invite à la réflexion.


Mais pour autant, le « projet » que Jésus nous propose est-il réalisable, pour ne pas dire réaliste. N’est-ce pas une belle utopie ? Alors que notre monde serait une dystopie, une contre-utopie. Revenons-en à ce mot « utopie ». Je suis allé lire ce qu’en dit Wikipédia :

L’utopie (mot forgé par l'écrivain anglais Thomas More (1478 - 1535), du grec οὐ-τόπος « en aucun lieu ») est une représentation d'une réalité idéale et sans défaut. C'est un genre d'apologue (discours narratif démonstratif et allégorique, à visée argumentative et rédigé principalement en vers dont on tire une morale pratique) qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les hommes), une société parfaite (sans injustice par exemple, comme la Callipolis de Platon ou la découverte de l'Eldorado dans Candide) ou encore une communauté d'individus vivant heureux et en harmonie (l'abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais en 1534), souvent écrites pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps.

Je reprends les premiers mots : représentation d’une réalité idéale. Non pas d’un rêve ! Utopie ne veut pas dire rêve hors de la réalité, irréalisable. Ou si le rêve a à voir avec l’utopie, ce serait pour nous dire que nous ne rêvons pas assez à cette réalité idéale, ce qui l’éloigne de nous chaque jour. Un homme qui ne rêve plus, qui a perdu cette part d’enfance en lui, me semble déjà bien décati, voire presque mort. Dom Herder Camara disait :

Lorsqu'on rêve tout seul, ce n'est qu'un rêve alors que lorsqu'on rêve à plusieurs c'est déjà une réalité. L'utopie partagée, c'est le ressort de l'Histoire.

Et Pierre Curie :

Il faut faire de la vie un rêve et faire d'un rêve une réalité.

Utopie chrétienne

Cette réalité rêvée et idéale, cette utopie partagée existe : elle s’appelle le Royaume de Dieu. C’est là que le Christ nous invite à vivre pour l’éternité. Mais cette Cité idéale, cette Cité sainte comme la décrira l’Apocalypse, se conquiert (est-ce le message de la présence de cet homme en armure sur la toile ?) Elle se conquiert, mais non avec les armes du soldat en guerre, ni à la force du poignet. Elle se conquiert par la foi, l’espérance et la charité. Même notre chevalier n’a pour arme qu’une simple badine pour guider son troupeau. Serait-ce l’évêque, pasteur et gardien du peuple que le Christ lui a confié ? Et l’Évangile, particulièrement celui que nous entendons aujourd’hui, est le chemin pour rejoindre cette cité. Le combat à mener n’est pas contre le Diable, ni contre Dieu. Il est contre nous-même ! Il est parfois bon d’adresser cette prière à Dieu : « Ô Seigneur, sauve-moi de moi-même ! » (prière soufie). L’utopie chrétienne est de croire. Croire que tout est possible. Croire que la réalité n’aura pas le dernier mot contre la vérité christique. Croire que l’aiguillon de la mort n’a pas vaincu la vie (1 Corinthiens 15, 56). Croire, même si tout semble dire le contraire. Espérer contre toute espérance. Aimer, à l’encontre de la raison, aimer même nos ennemis. Voilà le chemin que nous montre le Christ. Voilà sa Parole qui est le chemin. Il est Lui-même le Chemin vers son Père (Jean 14, 6). En fait, le Sermon sur la montagne n’est que la carte qui nous permet de gravir la pente vers Dieu pour y être transfiguré. Que peut-on lire sur cette carte ?


Une carte

Il faudrait peut-être se reporter d’abord à la légende pour bien comprendre les divers signes. Et comprendre que la carte montre le chemin, mais elle n’est pas le chemin, elle n’en est que l’image. Dans la légende, aujourd’hui, plusieurs signes sont représentés : l’argent, les soucis de la vie (dont le vêtement, la nourriture ou la boisson), la recherche du Royaume. Le dernier point est une petite Croix, un crucifix, sur la carte : le point à rejoindre, le but de toute notre vie chrétienne. Je sais, il paraît loin, difficile à voir, pour ne pas dire inatteignable. C’est ça l’utopie. Utopie, car je ne sais pas bien où il est, je n’en connais pas le lieu exact, sauf que c’est un calvaire, une tombe qui demain sera vide, par la Résurrection promise. Ou peut-être parce que ce « lieu » est différent pour chacun de nous…


Une randonnée de la foi

Pour prendre ce chemin, il y a une attitude de randonneur à avoir, un style de marche. C’est celui d’Horace (Odes, I, 11, 8 « À Leuconoé », 23 ou 22 av. J.-C.) et fameusement repris par Ronsard (« Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie » Sonnets pour Hélène) : Carpe Diem quam minimum credula postero ! Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain et sois la moins crédule possible pour le jour suivant.


Comme si le Père des Cieux, là-haut, me disais :

« Arrête de te faire du souci. Le passé ne reviendra pas. Il n’est là que comme leçon, comme expérience dont tu dois tirer enseignement. Le futur, tu ne le connais pas, tu ne sais pas où il est, ni ce qu’il sera. Le futur, c’est mon affaire. Arrête de t’en inquiéter ! Par contre, l’avenir est là. Il se nomme présent. L’avenir c’est ce qui va advenir. Avènement du Christ dans ta vie. Et ça, c’est pour aujourd’hui. Mais pour cela, il te faut alléger ton sac. Prends des vêtements simples. Ne pars pas nu, non ! Mais pars léger, fonctionnel, utile. Et si besoin, tu t’en procureras sur le chemin. Laisse aussi tomber tes lingots d’or. Trop lourds ! Prends juste un peu de monnaie. Rassure-toi, les gens sont toujours plus généreux envers les pauvres qu’envers les riches. Et les pauvres sont toujours plus généreux que les riches. Alors, pas de soucis ! Puis prend quelques fruits secs. Je te conseille les figues, la Loi d’amour de Dieu ! Pour le reste, tu pourras te nourrir de tout ce que Dieu fera fructifier sur le bord de ton chemin, et sur les visages de ceux que tu rencontreras.

« Bref, pars léger. Crois-en toi, car Moi, ton père des Cieux, Je crois en toi ! Prends le chemin du Christ. Ne te fais pas de soucis, même si tu ne le reconnais pas, comme pour les Pèlerins d’Emmaüs, Il est avec toi. Pars l’esprit léger, c’est celui de l’Esprit-Saint qui embrasera ceux que tu vas rencontrer. Pars le sac léger : plus tu seras libre de ce que tu possèdes, plus tu le partageras, plus ton sac se remplira de l’amour que les autres te donneront. Pars avec une simple tunique, celle de mon Fils, la plus belle des tuniques qu’avait déjà reçue Joseph, fils de Jacob. Pars le porte-monnaie léger, et le cœur lourd. Mon Fils te l’a déjà dit (Matthieu 6, 19-21) :

Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et les vers les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler. Mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où il n’y a pas de mites ni de vers qui dévorent, pas de voleurs qui percent les murs pour voler. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.

« Et si, à un moment, ton sac te paraît lourd, dis-toi que tu es Christophe, le porteur du Christ, et que c’est le poids du monde que tu portes. Et rappelle-toi aussi le réconfort de cette parole de Jésus (Matthieu 11, 28-30) » :

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.


Oui, frères et sœurs, prenons ce chemin ! Non, notre utopie ne va pas à l’encontre de la réalité. Elle n’en est que la face cachée que notre foi, notre espérance et notre charité révèleront aux yeux de nos frères. Libérons-nous des chaînes qui entravent notre liberté de courir sur le chemin du bonheur, le chemin de la jeunesse joyeuse, la jeunesse du Christ. Soyons brûlant de cette utopie car :

C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents.

Georges Bernanos


Prière soufie

Mon Dieu, je suis le pauvre dans ma richesse, comment ne serais-je pas le pauvre dans ma pauvreté ?

Mon Dieu, je suis l'ignorant dans ma science, comment ne serais-je pas plus ignorant dans ma nescience ?

Mon Dieu, Tu T'es proclamé la bonté et la pitié à mon égard avant que ma faiblesse vînt même à l'existence; m'en priverais-Tu maintenant que j'existe?

Mon Dieu, si le bien se manifeste en moi, c'est Ta libéralité; et à Toi de T'en glorifier! Et si le mal se manifeste en moi, c'est par Ta justice, et à Toi d'en prendre acte contre moi!

Mon Dieu, comment m'abandonnerais-Tu à moi-même, alors que Tu m'as pris en charge ? Comment serais-je opprimé, alors que Tu es mon secours ? Et comment serais-je déçu, alors que Tu es sollicitude pour moi ?

Mon Dieu, comme Tu es proche de moi, et comme je suis loin de Toi !

Mon Dieu, comme Ta pitié est grande pour moi! Qu'est-ce donc que ce voile qui me sépare de Toi ?

Mon Dieu, je sais par la variété des vestiges et le déploiement des étapes que Ta volonté est de Te faire connaître à moi à travers toute chose afin que je ne Te méconnaisse en aucune chose.

Mon Dieu, comment T'évoquer par ce qui, dans son être même, est en indigence de Toi ? Ce qui est autre que Toi aurait-il une manifestation que Tu n'aurais pas et qui le rendrait capable de Te manifester ? Quand donc T'es-Tu absenté pour qu'il soit nécessaire de recourir à un signe qui T'indique ? Quand donc T'es-Tu éloigné pour que ce soient des vestiges qui fassent parvenir jusqu'à Toi ?

Mon Dieu, aveugle est l'œil qui ne Te voit pas, Toi qui veilles sur tout être. Et faillite est tout contrat d'un serviteur qui n'a point part à Ton amour!

O Toi qui as fait goûter à Tes bien-aimés la douceur de Ta société : et les voilà debout devant Toi, avides !

O Toi qui as revêtu Tes amis des vêtements de Ta dignité : et les voilà grands de Ta grandeur !

Toi qui Te souviens avant aucun souvenir chez les autres !

Toi qui as commencé à répandre Tes bienfaits, avant que se tournent vers Toi les visages de Tes serviteurs !

Toi qui es libéral dans Tes dons avant toute demande!

Mon Dieu, cherche-moi par Ta miséricorde afin que je Te rejoigne; attire-moi par Ta libéralité afin que je me tourne vers Toi!

Mon Dieu, mon espérance ne s'évanouit pas lorsque je désobéis; et ma crainte ne cesse pas lorsque j'obéis.

Mon Dieu, l'univers me pousse vers Toi; et la science que j'ai de Ta générosité me fait me tenir devant Toi.

Mon Dieu, comment serais-je déçu, alors que Tu es mon espérance; et comment serais-je méprisé alors que je m'abandonne à Toi ?

Mon Dieu, comment me grandirais-je alors que Tu m'as planté dans la misère ? et comment ne me grandirais-je pas alors que Tu m'as rattaché à Toi ?

Mon Dieu, Tu es Celui en dehors de Qui il n'y a pas de divinité : Tu T'es fait connaître à toute chose, et aucune chose ne T'a ignoré.

Tu as cherché ma rencontre en toute chose; je T'ai vu manifeste en toute chose; car Tu es manifeste à toute chose !

O Toi qui présides, par Ta miséricorde, sur Ton trône ; et le trône s'effaça dans cette miséricorde; de même que les mondes s'effacèrent dans le trône. Tu as fait s'éclipser les vestiges et Tu as effacé « les autres » par les océans des sphères lumineuses !

O Toi qui Te voiles dans les profondeurs de Ta majesté, loin de la saisie des regards !

O Toi qui Te manifestes dans la perfection de Ta splendeur, pour que l'intime des consciences perçoive Ta grandeur!

Comment serais-Tu caché, alors que Tu es Celui qui es manifeste ? Ou bien comment serais-Tu absent, alors que Tu es le Voyant, le Présent ?


Ibn 'Ata al-Iskandarî : al-Hikam al-'Atâ'iya, Le Caire, 1906.

Texte traduit par Abd al-Jalîl : Aspects intérieurs de l'Islam,

Paris, 1949, Le Seuil éd., p. 176 et suiv.


Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Catéchèses baptismales, 8, 19-20.23-25; SC 50, 257-260.

Si vraiment nous donnons la première place aux réalités spirituelles, nous n'aurons pas à nous préoccuper des biens matériels, car Dieu, dans sa bonté, nous les procurera en abondance. Si, au contraire, nous veillons uniquement à nos intérêts temporels sans prendre soin de notre vie spirituelle, le souci constant des choses terrestres nous conduira à négliger notre âme. Nous perdrons alors les biens spirituels et n'en retirerons aucun avantage matériel.

Ne renversons donc pas, je vous en prie, l'ordre des choses. Connaissant la bonté de notre Maître, nous lui ferons confiance en tout et ne nous laisserons pas accabler par les soucis de cette vie. Sans aucun doute, celui qui, par son amour, nous a amenés du néant à l'être nous fera encore plus sûrement bénéficier à l'avenir de toute sa providence. Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela (Mt 6,32) avant même que vous l'ayez demandé (Mt 6,8).

Jésus veut donc que nous soyons libres de tout souci temporel et que nous nous consacrions totalement aux oeuvres spirituelles. "Cherchez donc, nous dit-il, les biens spirituels et je pourvoirai moi-même amplement à tous vos besoins matériels. <> Regardez les oiseaux du ciel, ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit (Mt 6,26).

Autrement dit: "Si je prends un tel soin des oiseaux sans raison et que je leur procure tout ce dont ils ont besoin, sans semailles ni labour, je veillerai d'autant mieux sur vous, qui êtes doués de raison, pourvu que vous choisissiez de préférer le spirituel au charnel. Puisque je les ai créés pour vous, ainsi que tous les autres êtres, et que j'en prends tant de soin, de quelle sollicitude ne vous jugerai-je pas dignes, vous pour qui j'ai fait tout cela?"

Mettons donc notre confiance, je vous en prie, en la promesse de Dieu et dirigeons toutes nos pensées vers les désirs spirituels. Considérons tout le reste comme secondaire par rapport à la jouissance des biens futurs. <>

Puissions-nous tous les obtenir par la grâce et l'amour de notre Seigneur Jésus Christ, à qui soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

Prière

Dieu, Créateur du monde, tu as vêtu de splendeur les lis des champs pour qu'ils soient le signe de ta sollicitude. Ranime en nous la foi en ta bonté et, malgré les soucis de la vie, fais-nous chercher d'abord le Royaume et sa justice. Par Jésus Christ.