Xème Dimanche du temps ordinaire (A)

On n'a rien donné tant qu'on n'a pas tout donné...



L’appel de saint Matthieu

Hendrick Terbrugghen (Utrecht, 1588 - Utrecht, 1629)

Huile sur toile, 102 x 137 cm, 1621

Centraal Museum, Utrecht (Pays-Bas)


Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 9, 9-13

En ce temps-là, Jésus partit de Capharnaum et vit, en passant, un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » L’homme se leva et le suivit. Comme Jésus était à table à la maison, voici que beaucoup de publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) et beaucoup de pécheurs vinrent prendre place avec lui et ses disciples. Voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » Jésus, qui avait entendu, déclara : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »


Le peintre

Peintre hollandais, Hendrick Terbrugghen fut l’un des premiers et meilleurs représentants du caravagisme en Europe du Nord. Né dans une famille catholique, il grandit à Utrecht, y étudie avec Bloemaert, puis passe une dizaine d’années à Rome (c. 1604-1614). À son retour aux Pays-Bas, il est devenu avec Honthorst le leader du caravagisme associé à l’école d’Utrecht. Un deuxième voyage en Italie (c. 1620) a été confirmé, car ses œuvres ultérieures sont généralement plus caravagesque que ses précédentes.

Terbrugghen était principalement un peintre religieux, mais il a également produit quelques œuvres de genre remarquables, notamment une paire de flûtistes (Staatliche Kunstsammlungen, Kassel, 1621), qui dans leur subtile tonalité - avec des personnages sombres placés sur un fond clair - marquèrent une génération de peintres de l’école de Delft tels que Fabritius et Vermeer.

Bien qu’il ait été salué par Rubens, qui a visité Utrecht en 1627, Terbrugghen a été négligé par les collectionneurs et les historiens des XVIIIème et XIXème siècles. La redécouverte de ses peintures sensibles et poétiques a fait partie de la mise en valeur de l’art caravagesque au cours du XXème siècle.


Le tableau

Terbrugghen était le membre le plus important de l’école néerlandaise d’Utrecht. Il a passé dix ans en Italie comme jeune homme et il a probablement rencontré Caravage qui a exercé une grande influence sur lui. Ses œuvres existantes ont été exécutées à Utrecht après son retour d’Italie. Il répétait parfois les sujets du Caravage, comme dans l’Appel de Saint-Matthieu.

La relation avec le Caravage est indéniable, mais ce n’est pas une imitation servile. Les figures grandeur nature sont en demi-longueur au lieu de pleine longueur, et le grand espace vide dans la version du Caravage à Saint-Louis-des-Français de Rome, où le drame du Christ appelant le percepteur fait écho dans cette ombre fameuse au-dessus des personnages, a été ici éliminé. La composition a également été inversée ; le Christ et son disciple (est-ce Pierre ?) apparaissent à gauche comme des personnages sombres au premier plan. L’accent principal est mis sur le groupe lumineux sur la droite. Le talent originel de Terbrugghen et le vieux réalisme néerlandais s’y mêlent avec succès grâce à des motifs et des éléments caravagesque. Le soldat mercenaire pointant du doigt l’argent sur la table montre un profil qui le caractérise comme un descendant de types popularisés par les artistes flamands du début du XVIème siècle, et les six mains gesticulantes dans le centre sont également une survie d’une tradition plus ancienne.

La dette de Terbrugghen envers le Caravage se voit le plus clairement dans la façon de mettre en Lumière. Elle entre dans un large faisceau, et comme d’habitude dans le travail de Terbrugghen, à partir de la gauche. Cependant, la force de cette lumière lui est propre ; elle est plus légère, plus riche et plus atmosphérique que celle du Caravage, qui a rarement la luminosité ou la douceur de la lumière réelle du jour.


Ce que je vois

Dans un intérieur aux teintes ocres et jaunes, des notes déchirées collées au mur, un groupe d’homme est attablé pour faire les comptes. Le premier que l’on remarque est cet homme d’un âge avancé, le crâne dégarni et la longue barbe rousse. D’un doigt, il se désigne se demandant si c’est bien lui qu’on appelle. Il était en train d’inscrire les comptes qu’on lui versait, témoins cette feuille de compte, ce calame cet encrier et ces pièces d’or et d’argent. À sa droite, un joli jeune homme enturbanné, et habillé de riches vêtements, redresse la tête et fait la moue devant ceux qui viennent troubler la paix de leur travail. À gauche du vieillard (Matthieu évidemment), un autre jeune homme, à l’allure de faquin, désigne d’un doigt impérieux les pièces sur la table. Et enfin, un vieil homme, portant bésicles, et recouvert d’une cuirasse d’armure (à son âge !) semble être le débiteur.

Au premier plan, le Christ entre. On ne voit qu’une partie de son profil. D’un doigt, il appelle Matthieu à le suivre. Comme pour le tableau du Caravage, dont Terbrugghen est considéré comme un suiveur, il est difficile de savoir qui se doigt désigne exactement. Est-ce ce vieillard barbu ? Ou le jeune homme au chapeau à plumes qui se penche ? La question se pose encore pour le tableau du Caravage à Saint-Louis-des-Français de Rome (cf. Le livre de Sara Magister, Caravaggio, Il vero Matteo, Rome, 2018). Une nouvelle fois, le peintre risque l’ambiguïté... un « vieux » qui semble correspondre plus à l’image que l’on se fait d’un collecteur d’impôts ? Ou ce jeune rusé qui montre sa fougue et qui a dû accepter de collaborer avec l’occupant romain ? C’est bien ce dernier que le doigt du Christ, mais aussi le regard, semble désigner... La rédemption s’offrirait-elle au traître, pour lui permettre de mettre sa ruse et sa fougue au service de la Parole de Dieu ? Il semble même que Pierre, derrière le Christ, regarde ce même jeune homme. Pierre qui, lui non plus, n’a pas l’apparence habituelle de l’apôtre. Lui aussi aurait vécu cette même conversion à la quelle Jésus appelle ce faquin...

En fait, on retrouve les mêmes éléments (personnages presque identiques, intérieur nu, table de comptes, irruption du Christ et de Pierre, rai de lumière) que dans le tableau du Caravage, mais avec une autre interprétation, plus directe, moins spirituelle...

Remettre dans le contexte...

Il est toujours bon de regarder les versets qui précèdent le texte évangélique dominical. Mais aussi ceux qui suivent... Jésus vient de guérir un paralytique (Mt 9, 1-8). Et cette guérison face aux scribes lui permet d’expliciter le but de sa mission : pardonner les péchés. Il est le Rédempteur. Mais, comme ces Juifs trouvent ces paroles blasphématoires, il va témoigner de leur véracité en rendant aussi au paralytique la santé. Notez bien que ce pauvre homme n’a rien demandé. Ce sont ses amis qui ont amené le brancard. Et c’est en voyant leur foi, à eux, que Jésus remet les péchés au malade. Ainsi est-il démontré l’importance de la prière les uns pour les autres, ce que nous confessons comme la communion des saints.


L’appel de Lévi

Ne pourrait-on voir ici cette scène de l’appel être comme une « redite » de ce qui vient de ses passer ? Jésus a remis en ordre le physique de ce malade, a remis en ordre l’âme pécheresse de l’homme. Maintenant, il va remettre en ordre l’esprit (dans le sens d’intelligence) de Matthieu. Toi aussi, je viens te sauver. Non pas d’abord ton corps, ni de suite ton âme, mais en premier lieu ton intelligence. Tu te fourvoies en servant l’occupant comme publicain. Viens et suis-moi !

Matthieu non plus ne dit rien, ne demande rien. Lui aussi voit surgir quelqu’un dans sa vie. Lui aussi est entouré d’amis, même si en ce cas, Jésus ne parlera pas de leur foi... elle doit se limiter à la foi en Mammon, le Dieu-argent !


Il se leva...

Cet appel de Jésus va le convertir. Même plus, il va le ressusciter ! Le remettre debout. Je vous rappelle que c’est le même verbe en grec (ici :ἀναστὰς).Comme pour le paralytique, il se remet debout. Son intellect est redressé. Et en appelant cet homme, qui plus est celui qui deviendra le rédacteur de ce même évangile, Jésus montre que tout est possible, même pour le plus fieffé coquin ! Saint Jérôme dira ainsi :

Matthieu souligne qu'il est un publicain pour bien montrer à ceux qui liront son Évangile que nul ne doit désespérer du Salut.

Tous appelés

Et par ce geste, Jésus vient encore accentuer le sens de sa mission divine. Il vient pour tous ! Il vient pour les malades, les paralytiques. Il l’a montré dans les versets précédents. Il vient pour les pécheurs, même les riches ! C’est le cas aujourd’hui. Il vient même pour les scribes, les pharisiens, les sadducéens, bref, ses opposants. Il vient pour sauver tous les hommes, et pas que les meilleurs, même les mauvais. Peut-être surtout les mauvais, ceux « qui ne s’en sont jamais crû dignes » comme l’écrira Dostoïevski (Crime et châtiment) :

Et Il nous dira : « Vous êtes des cochons ! Vous avez sur vous le signe de la bête ; mais venez tout de même ! » Et les sages, les intelligents diront : « Seigneur, pourquoi reçois-Tu ceux-là ? » Et Il répondra : « Je les reçois, sages, je les reçois, intelligents, parce qu’aucun d’eux ne s’est cru digne de cette faveur… » Et Il nous tendra ses bras, et nous nous y précipiterons… et nous fondrons en larmes… et nous comprendrons tout… Alors tout sera compris de tout le monde… Et Catherine Ivanovna comprendra, elle aussi… Seigneur, que ton règne arrive !

Un soleil qui transforme

Il rend riches de sa présence de son amour, tous les pauvres de la vie : malades, pécheurs, paralysés, déprimés, opprimés, etc. Et ce par un geste. Et même plus, par un regard ! Il voit Matthieu. Il le regarde. Peut-être, comme pour le jeune homme riche de saint Marc, jésus se prit-il à l’aimer... « Se prit-il » : forme passive. Jésus est pris par l’amour. C’est l’amour qui s’empare de lui. C’est sa nature d’homme qui est touchée par sa nature divine, lui qui est amour (Mc 10, 21) :

Jésus posa son regard sur lui, et il se prit à l’aimer.

Rupert de Deutz écrira, au sujet de cet appel de Matthieu (PL 168, 1477) :

S'il n'avait que ses yeux d'homme, le Christ aurait-il discerné cet homme entre tous les autres ? ... C'est qu'en même temps — par ces yeux intérieurs dont le prophète Zacharie (Za 3,9) avait été averti en vision qu'il y en avait 7 pour signifier la plénitude des dons du Saint-Esprit (Is 11,1-4 — le Seigneur reconnaissait celui qu'il avait vu de son regard d'Éternel, et prédestiné.
Matthieu était comme un miroir très brillant, qui jusqu'alors n'avait pas rencontré les rayons du soleil, mais restait caché dans les fenêtres, recouvert par des soucis trop temporels, puisqu'il était douanier et qu'il exigeait des marchands, à grands cris et grand bruit, la taxe et le tribut. Mais quand Jésus, quand le vrai Soleil du Salut vit Matthieu, alors celui-ci resplendit; et parce que le Fils de l'homme l'avait vu, Matthieu lui rendit son image... Avec quelle joie il s'offrit à Celui qui l'appelait ! Avec quel empressement, quelle affection, il ouvrit les portes de son coeur à Jésus qui frappait ! Ce signe extérieur l'indique assez : “ il lui fit un grand festin dans sa maison ”. “ Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai, et je souperai avec lui... ” (Ap 3,20). Oui, il entra, et il soupa avec lui : d'abord de ce festin corporel qu'offrait Matthieu — et ensuite ce fut Matthieu qui prit avec Jésus un festin spirituel.

Quel beau texte !


Viens avec moi...

C’est peut-être une traduction plus juste du texte grec, plutôt que « Suis-moi ». Car il ne s’agit pas de le suivre simplement, de loin ou de près. Mais de demeurer avec lui, comme le dira saint Jean. D’être avec lui. Il s’agit d’être en sa compagnie, de vivre en familier avec lui. Vivre en intimité avec Jésus. N'est-ce pas ce qui importe surtout ? Mais alors, nous sommes enchaînés. Ou plutôt, nous acceptons librement de nous laisser enchaîner. Enchaînés par l’amour.

C’est ce qu’accepteraient Matthieu. Il a entendu l’appel de Jésus. Peut-être résonne à ses oreilles le Cantique des Cantiques (2, 10-12) :

Il parle, mon bien-aimé, il me dit : Lève-toi, mon amie, ma toute belle, et viens… Vois, l’hiver s’en est allé, les pluies ont cessé, elles se sont enfuies. Sur la terre apparaissent les fleurs, le temps des chansons est venu et la voix de la tourterelle s’entend sur notre terre.

« Et se levant, il vint avec Lui ». C’est une réponse immédiate, physique, presque instinctive, pour ne pas dire une réponse des entrailles (mot qui est l’équivalent de miséricorde en hébreu...) Ni réticence, ni hésitation... Dans le texte parallèle chez saint-Luc, on lit qu’il laisse tout (Lc 5, 28) :

Abandonnant tout, l’homme se leva ; et il le suivait.

Georges Guynemer avait choisi comme devise :

On n'a rien donné tant qu'on n'a pas tout donné.

Quelle vérité...


Homélie de saint Augustin (+ 430), Homélies sur les psaumes, ps 58, 1, 7, CCL 39, 733-734.

Il y a des hommes forts <> qui mettent leur confiance dans leur propre justice. Cette sorte de force a empêché les Juifs de passer par le trou de l'aiguille. Ils prétendaient, en effet, être justes par eux-mêmes, et, se considérant comme des gens bien portants, ils ont refusé le remède et ont mis à mort le médecin lui-même. Aussi bien, ce ne sont pas ces hommes forts que le Seigneur est venu appeler, mais les faibles, puisqu'il a dit: Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. <> Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs, en vue du repentir (Mt 9,12-13).

Ils étaient forts, ceux qui récriminaient contre les disciples du Christ parce que leur Maître fréquentait les faibles et mangeait avec eux. Pourquoi donc, leur disaient-ils, votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs (Mt 9,11)?

Ah! vous, les forts, qui n'avez pas besoin de médecin! Votre force ne vient pas de la santé mais de la folie. <> Dieu nous garde d'imiter ces hommes forts! Car on peut craindre de tout homme qu'il ne veuille les imiter. Mais le Maître de l'humilité, qui a partagé notre faiblesse et nous a rendus participants de sa divinité, est descendu du ciel pour nous montrer le chemin et être lui-même notre chemin. Surtout il a bien voulu nous laisser l'exemple de son humilité. Voilà pourquoi il n'a pas dédaigné d'être baptisé par son serviteur, afin de nous apprendre à confesser nos péchés, à nous humilier pour devenir forts et à faire nôtre cette parole de l'Apôtre: Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (2Co 12,10). <>

Quant à ceux qui se sont flattés d'être forts, qui ont, en d'autres termes, prétendu être justes par leur propre vertu, ils ont buté contre la pierre d'achoppement (Rm 9,32). Ils ont pris l'Agneau pour un bouc; et parce qu'ils l'ont mis à mort comme un bouc, ils n'ont pas mérité d'être rachetés par l'Agneau.

Ce sont donc ces hommes forts qui se sont jetés sur le Christ en se vantant de leur justice. Écoutez ce que disaient ces hommes forts! Des gens de Jérusalem chargèrent un jour des gardes d'aller arrêter le Christ. Or, ceux-ci n'osèrent se saisir de lui. <> A ceux qui leur demandaient pourquoi ils n'avaient pas pu l'arrêter, les gardes répliquèrent: Jamais un homme n'a parlé comme cet homme. Alors ces hommes forts déclarèrent: Parmi les pharisiens et les scribes y en a-t-il un seul qui ait cru en lui? Il n'y a que ce peuple qui ne sait rien de la Loi (Jn 7,45-49).

Ils s'étaient mis au-dessus de la foule des faibles qui accourait vers le médecin. Pourquoi? Simplement parce qu'ils étaient forts. Et, ce qui est plus grave, ils ont aussi, en faisant usage de leur force, attiré à eux toute cette foule. Puis ils ont tué le médecin de tous les hommes. Mais lui, dans sa mort, a préparé pour tous les malades un remède avec son sang.


Prière

Seigneur notre Dieu, quand ton Fils est venu chez les hommes, il n'a pas appelé les justes mais les pécheurs. Ôte de notre coeur la suffisance. En nous découvrant notre faiblesse, avive en nous le besoin de ta présence et fais-nous désirer la guérison que tu es seul à pouvoir donner. Par Jésus Christ.