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Xe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Sortir...



La résurrection du fils de la veuve de Naïm

Jean-Baptiste WICAR (Lille 1762 – Rome 1834)

Huile sur toile - Dimensions : 5 700 x 9 000 cm, 1950

Musée des Beaux-Arts, Lille (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 7, 11-17)

En ce temps-là, par la suite, Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme. Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. » Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. » Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.


Le peintre

Jean-Baptiste WICAR fut élève de l’école de dessin de Lille et, en 1780, élève de David pour la peinture, et de Lebas et Borin pour la gravure. Il accompagna David à Rome. En 1784, il alla à Florence et y dessina une grande partie des œuvres décorant le Palais Pitti. En un an, il dessina quatre cents tableaux et statues. À son retour en France, il en commença la gravure. De 1789 à 1807, il en publia quatre volumes. Il alla une seconde fois à Rome en 1793 et revint en France pour prendre part à la direction du Conservatoire, et exposa au Salon de Paris à partir de cette date. Bonaparte, en 1796, le choisit comme un des commissaires chargés de choisir les œuvres d’art revenant à la France par les traités de paix. vers 1800, WICAR s’établissait à Rome et commençait l’incomparable collection de dessins anciens, de modèle sen cire d’émaux, etc. Qu’il légua plus tard à la Société des Sciences et des Arts de Lille. À Rome, il fut considéré comme un excellent peintre de portraits. En 1805, il devint membre de l’Académie de Saint-Luc et plus tard, fut nommé directeur de celle des Naples. Sa collection, dans laquelle figure l’admirable tête de cire attribuée à Raphaël est une des parties les plus intéressantes du Musée desBeaux-Arts de Lille.


L’œuvre

À la chute de l’empire, Wicar poursuit son œuvre à Rome, il y a commencé son œuvre ultime, La résurrection du fils de Naïm, qu’il exposera à Rome en 1816, puis à Londres où il ne trouve pas le succès. En 1820, le pape et l’empereur d’Autriche viennent apprécier l’œuvre de l’artiste dans son atelier romain. Wicar y poursuit sa carrière honorant des commandes officielles. Il décède à Rome sans héritier en 1834, léguant son œuvre et sa collection à la Société des Arts lilloise qui l’a tant aidé dans sa jeunesse et avec laquelle il a renoué des liens dans ses dernières années.


Description du tableau


Extrait d’une fiche du Musée des Beaux-Arts de Lille


Aux pieds de remparts s’aligne une frise de personnages. Au centre, un jeune homme se relève sur un brancard, émergeant d’un linceul immaculé dont la masse blanche amplifie le halo qui la nimbe. Le christ auréolé se détache de la foule et lui adresse un geste impérieux. Autour de la civière les gens expriment des attitudes variées, tel disciple joint les mains, un sage antique s’en défie devant une jeune femme terrorisée qui s’enfuit, un jeune enfant s’accroche à sa mère qui se découvre sous l’émotion, un jeune homme noir lève les bras de surprise. À gauche, une jeune femme désigne la scène aux femmes qui se pressent ; une dame âgée vêtue de noir, visiblement éprouvée, s’appuie sur elle, les suivantes s’étagent en expressions diverses. D’une gestuelle appuyée, les personnages de la fresque se lient à l’événement principal. Au premier plan, deux jeunes hommes athlétiques sont terrassés. Derrière, un groupe d’hommes aux bras dressés ferment la composition, très proches du Serment des Horaces de Jacques Louis David. Les disciples de Jésus s’alignent derrière le Messie, leurs postures, leurs visages réfléchis rappellent l’École d’Athènes de Raphael, le maitre de la renaissance. Les dimensions de l’œuvre sont immenses, Jean Baptiste Wicar en a fait son chef-d’œuvre, il y a travaillé six années durant, parachevant sa composition, empruntant aux artistes qu’il admire des postures, raffinant les étoffes. La composition se déploie le long de la ligne centrale de l’œuvre, soulignée par les murs de la ville dont le titre donne le nom : Naïm. L’architecture de la ville est imaginaire, recomposée d’éléments disparates : porte fortifiée flanquée de tours, créneaux et mâchicoulis, bâtiment circulaires aux arches romaines coiffée d’un dôme et pittoresque pyramide derrière l’enceinte, rampe d’accès inclinée et voie pavée. Obstruant l’horizon montagneux, un escarpement boisé plonge les apôtres dans une ombre qui souligne l’aura crucifère du christ. Costumes, décor, composition en frise, couleurs discrètes, prédominance du dessin, tous les éléments témoignent des ambitions néo-classiques de l’œuvre imposante de cet élève de David. Imposante, gravée en trompe-l’œil dans le dallage la signature, latine, de l’artiste atteste de ses désirs.


D’autres détails induisent l’histoire : des portes de la ville où stationne des mendiants, on évacue les morts sur des civières couvertes d’un suaire. Sur un geste du christ, l’un des morts se dresse sur sa couche, le linceul s’ouvre, drapant son poing dressé vers le ciel, le visage hagard. Jean Baptiste Wicar représente un épisode de l’Evangile selon Saint Luc, chapitre VI : « Lorsque Jésus-Christ allait dans la ville de Naïm, il rencontra aux portes de la ville un mort qu’on portait en terre, qui était fils d’une veuve, qui pleurait beaucoup en suivant le corps de son fils. » Jésus-Christ fut touché en voyant cette femme qui fondait en larmes et quoiqu’elle ne lui fût d’aucune demande, ses larmes seules fut une voix puissante dont sa miséricorde se laissa fléchir. Il s’approcha d’elle et lui dit de cesser de pleurer. Il fit arrêter ensuite ceux qui portaient le mort, puis s’approchant, il toucha le cercueil ; alors, il lui dit : Jeune homme levez-vous, je vous le commande. En même temps, le jeune homme se leva sur son séant, et commença à parler ; Jésus le rendit à sa mère.


France Culture

Cette semaine, j'ai entendu une émission sur France-Culture, Répliques, animée par Alain Finkelkraut, sur la place de l'Église dans la société. Une question en est ressortie... L'Église de ce siècle n'est-elle pas morte ? Puis, j'ai regardé le film Le tambour de Volker Schlöndorff sorti en 1979, adapté du roman éponyme de Günter Grass paru en 1959. Puis j'ai lu une recueil de textes d'un homme souvent qualifié de sulfureux, Gabriel Matzneff, Séraphin, c'est fini. C'est curieux comme tout m'est revenu en tête en lisant l'évangile de ce jour... Les lectures, les images, les paroles, et même les odeurs se liaient en un curieux bouquet synesthésique...


De fait, ce qui est marquant dans cet évangile est que pour enterrer cet enfant, on se doit de sortir. Sortir de la ville. Quitter le monde des vivants qui est bien ceinturé, pour rejoindre, à l’extérieur, le monde des morts. Il faut passer par la porte. La porte du Passage, la porte de la Pâque.


Cette porte est comme une brisure dans l’enceinte de la vie, de la ville. Une brisure, une blessure… La brisure est nécessaire pour l’art. Pas de création artistique sans souffrance. Combien de poètes, d’écrivains, de peintres, de musiciens ont vécu cette brisure ! Le monde semble partagé en deux parts. Celle des vivants et celle des morts. Mais aussi en deux peuples, trois a dit Platon y ajoutant les marins.


Plus que le peuple des vivants, ce serait le peuple des installés, des sédentaires, de ceux qui se sont réfugiés dans les murailles du bien-être, du bien-pensant parfois, de la règle. Le peuple du Créon d’Antigone, le peuple de l’Apollon de la tragédie grecque. Un peuple bourgeois, dans le sens où il vit dans le bourg. Un peuple qui refuse toute mort, toute décrépitude, toute chose qui sort de l’ordinaire. Un peuple qui sort l’extraordinaire. Qui n’accepte la brisure de son enceinte que comme un passage vers la mort, la mort de l’idée qui dérange, la mort de la personne qui gêne.


Et puis, en face, il y a le peuple des nomades, de ceux qui ne savent s’installer, de ceux qui plantent chaque jour leur tente, de ceux qui ressemblent tellement au Dionysos de la tragédie grecque. Un peuple de nomade, qui fréquente chaque jour la mort, qui est leur plus fidèle compagne. Un peuple qui choisit une vie de plaisirs fugaces parfois, s’opposant ainsi aux plaisirs établis et reconnus de ceux qui sont à l’intérieur. On pourrait les croire déracinés… Un peuple qui n’a qu’une règle : vivre dans ce monde de mort, trouver la porte vers l’éternité, vers le voyage continuel. Et pour cela, ils creusent leur domaine dans la terre, ils s’enfoncent, ils essayent de s’enraciner, eux qui semblent sans racine. Ou alors, ils cherchent à prendre de la hauteur, à s’envoler, eux qui n’ont pas de racines.


Face à ces deux mondes, face à ces deux peuples, on aurait tendance à aller se réfugier à l’intérieur de la ville, derrière la muraille qui nous protège. La paix et la sécurité paraissent y régner en maîtres. Cette paix dont nous avons tellement soif en ce moment. Mais n’est-ce pas un mirage ? Est-ce une vraie paix ? La paix est-elle ce calme sans bruit, sans mouvement. La paix est-elle inanimée ? N'est-elle pas plutôt la mort, comme ce jeune homme inanimé, sans vie, sur son brancard. Lui seul serait alors en paix ! Notre monde n'est-il pas celui de Monsieur Ouine de Georges Bernanos ? Un monde de faux-semblants, où le péché est omniprésent, ce qui rend cette terre inhospitalière, et ce par la faillite des élites... Tout, sous des airs de bien rangé, n'est que confusion et désordre...


Et voilà qu'arrive Jésus. Et voilà que la nouveauté, la révolution, entre dans la ville. Car il est aux yeux de beaucoup le révolutionnaire qui menace de faire sécession dans le peuple. Il vaut mieux qu'un seul homme meure plutôt que le peuple, pilier du judaïsme, n'explose, dira le grand prêtre (Jean 11,50). Lui aussi, on va le sortir de la ville. Combien de fois est-il passé au milieu d'eux qui voulaient le mener en dehors de la ville pour le lapider (Luc 4,30) ? Combien de fois a-t-il dû secouer la poussière de ses pieds quant une ville refusait de l'accueillir (Matthieu 10,14) ? Combien de fois a-t-il dû se sentir nomade, lui qui n'avait pas d'endroit ou reposer sa tête (Matthieu 8,20), lui qui était venu dresser sa tente parmi nous (Jean 1,14) ? Combien de fois a-t-il pleuré sur cette ville qu'il a voulu rassembler sous son aile comme la poule qui protège ses petits (Luc 13,34) ? Et la ville, le monde apollinien l'a refusé, l'a exclu, l'a sorti de la ville. Il serait bon de relire l'Évangile à la lumière de ce petit ouvrage de Friedrich Nietzsche : La naissance de la tragédie !


Mais il est vrai que le jardin, l'Éden, le Paradis se trouvent en dehors des murs. Lui-même rejoindra ce jardin où il se pendra comme un fruit sur l'arbre de la croix, à l'extérieur de la ville. Et c'est curieux comme toute l'histoire biblique l'annonçait déjà... J'emmènerai ma fiancée au désert... (Osée 2,16) La nouvelle Jérusalem semble bien à l'extérieur de nos sécurités établies ! Il va falloir pousser la porte, il va falloir sortir de nos murailles, il va falloir accepter de passer par nos blessures, nos brisures, nos seules vraies portes achéropoïètes. La nouveauté de Jésus, de son message, est qu'il vient inverser les perspectives, comme pour les icônes. Dieu nous regarde. Nous sommes son point de fuite. Il vient à notre rencontre. N'est-ce pas le sens de la foi. L'homme est en quête de cette vraie paix, cette vraie harmonie. Il croit la trouver derrière les murailles, mais elle n'est que mort, mort fardée mais mort quand même. Et face à cette quête, nous regardant, Dieu vient à notre rencontre. En fait, la foi ne tient qu'à la réponse d'une seule question : "Crois-tu que je suis vivant, que je suis la vie, que je suis ressuscité ?" Et lorsque nous répondons, alors l'étreinte de l'homme et de Dieu commence, la perspective s'inverse, une porte s'ouvre, et pas là où l'on croyait. C'est une porte intérieure, une porte sans poignée. Une porte qui s'ouvre au plus profond de nous et qui s'ouvre sur plus grand que nous. Un monde qui se retourne, une vit qui se renverse, comme on retourne un vêtement.


Notre monde manque de profondeur... Notre Église manque de profondeur... Notre foi manque de profondeur... Serions-nous uniquement le monde de l'hédonisme ? Serions-nous uniquement l'Église de la morale ? Serions-nous uniquement les chrétiens de l'Évangile en spray dont on parfume parfois certaines attitudes ou décisions ? Sommes-nous encore évangéliques ? Sommes-nous des révolutionnaires ? Ou pour reprendre la réponse de Louis XVI : "Une révolte ? Non, une révolution !" Cherchons-nous vraiment cette révolution de nos vies ? Cette révolution, ce changement radical (à la racine), tient en un nom : Jésus. Je reprends ici ce qu'écrivait en 1965, dans Combat, Gabriel Matzneff :

"Interrogez cent personnes au hasard dans une rue de Paris et apprenez combien d'entre elles croient vraiment que le Christ est ressuscité. Vous serez surpris du peu. Or, c'est cela le christianisme, et pas autre chose : croire que, comme le chante l'Église orthodoxe aux matines de Pâques, 'Le Christ est ressuscité des morts, [que] par sa mort il a vaincu la mort, [qu'] à ceux qui étaient au tombeau il a donné la vie'. Sans cette croyance passionnée et passionnante en la résurrection du Sauveur, tout le reste, morale chrétienne, institutions chrétiennes, civilisation chrétienne, n'a aucune importance, aucune réalité. De la poussière. Du vent. De la fumée. Saint Paul est formel sur ce point : 'Si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vaine, vaine aussi est votre foi' (1 Corinthiens 15,14)".

Elle est si courte notre vie ! Elle passe plus vite que le sable dans le sablier. Et il n'est jamais trop tard pour faire une révolution, changer d'évolution. Mais des saints ont changé en dernière minute. Je pense à tant de personnages de Bernanos, de Dostoïveski, ou au petit tambour de Günther Grass... Oui, il est temps de grandir. Il est temps de nous lever de notre grabat. Il est temps de plonger en nous-même et de nous élever au-dessus du marasme du monde. Il est temps de perdre nos sécurités, notre fausse paix, de sortir de nos morts, de vivre nos blessures.


Comment faire ? Honnêtement, je ne sais pas vraiment ! Où est cette porte de la révolution divine ? Je pense que la porte est personnelle, différente pour chacun d'entre-nous. Ce que je sais c'est qu'elle existe. Ce que je sais c'est qu'elle n'est pas là où le monde me la montre. De fait, je ne crois pas qu'elle se trouve à l'intérieur de la cité, dans l'enceinte. Elle est peut-être là où l'on s'y attend le moins, de l'autre côté du mur, dans ce monde de ténèbres qui nous fait peur. Les ténèbres ne sont pas ténèbres pour toi Seigneur... De fait, je pense à l'Odyssée, lorsque Ulysse est attiré par le chant des sirènes, ce qui risque de signer son arrêt de mort. Les ténèbres nous attirent. On entend ce chant, et l'on sait qu'il n'est pas bon pour nous, du moins c'est que l'on nous a appris...


Mais peut-être nous trompons-nous ? Peut-être que nous avons été appelé par de suaves voix dans un monde clos ? Peut-être sommes-nous enfermés, drogués dans notre monde consumériste ? Peut-être que les sirènes sont à l'intérieur des murs (et je ne peux m'empêcher de penser aux fumées de Satan au sein de l'Église dénoncées par Paul VI) ? Peut-être sommes-nous dans des ténèbres tellement aveuglantes que nous les prenons pour des lumières ! Peut-être, nous qui nous croyons dans le royaume de la vie, sommes-nous dans celui de la mort... Ne les croyez pas lorsque l'on vous dira "le Messie est ici, ou il est là" !


Et si la vérité était de l'autre côté du mur ? Et si ce monde que je trouve instable, celui des nomades, était celui de la vie et de la vérité ? Je ne peux l'assurer. Je ne veux pas vous induire en erreur... Mais j'ai quelques soupçons sur les erreurs du monde dans lequel nous nous croyons en sécurité. Je vais vous donner quelques exemples qui me posent question.


Pourquoi dans notre monde civilisé ne donne-t-on plus de place au silence ? Pourquoi fait-il si peur ? Pourquoi préférons-nous nous saouler de bruit (encore plus en Italie !) ? Est-ce par peur ? Peur d'entendre une voix dans la nuit une voix qui pourrait nous déranger (nous mettre dans un autre ordre), peut-être par peur aussi de distinguer une lumière dans les ténèbres. Nous préférons le bruit qui gêne mais ne dérange pas nos certitudes et habitudes. Essayer de trouver des gens qui acceptent encore de rester une heure en prière dans le silence... Un monde qui ne sait plus faire silence, qui ne prie plus, qui ne descend plus en lui-même, un monde qui ne sait plus se poser et se reposer risque souvent de courir à sa perte, non ?


Pourquoi évacuons-nous si vite dans notre monde toute tentative de réflexion ? Dès que quelqu'un entame une démarche philosophique, on le taxe d'intello, d'empêcheur de tourner en rond ! L'expression dit bien ce qu'elle veut dire... Nous préférons tourner en rond, plutôt que de prendre de la hauteur afin de distinguer un autre chemin. Un monde qui ne réfléchit plus, qui s'appuie sur des poncifs, pour ne pas dire des sophismes, qui préfère la hiérarchie de la majorité "pensante" et de ses affects à celle du bien commun et de la grandeur et de la noblesse de l'homme prend comme une odeur de rance...


Pourquoi notre monde n'est plus capable de produire des oeuvres d'art ? Oh, je vous entend protester ! Pour moi, mais je ne suis pas le seul, une oeuvre d'art est à la croisée du visible et de l'invisible (cf. Jean-Luc Marion, La croisée du visible), elle rend visible l'invisible. Ce que je ressens en écoutant certains cantiques grégoriens ou même du Wagner (comme l'ouverture de Tannhauser) , en lisant de grands auteurs (relisez Les âmes mortes de Nicolas Gogol), en regardant certains tableaux (ah, Caravage... !), en contemplant les sculptures de Canova, en pénétrant dans une sombre église romane comme l'église Sainte-Radegonde de Talmont, en plongeant dans l'orient d'une perle fine, en savourant un Romanée-Conti, ou en me laissant enivrer par Mort à Venise de Luchino Visconti d'après le roman éponyme de Thomas Mann. L'art maintenant est devenu grotesque, pour ne pas dire grottesque (un art de grotte !) - je pense à certaines expositions délirante comme celles de Jeff Koons -, insipide comme les romans à la mode de Marc Levy, assourdissant comme 90% des chanteurs d'aujourd'hui, insultant pour ceux qui regarde un monochrome d'Yves Klein, insignifiant comme nos vins tellement sophistiqués qu'ils en perdent goût, kitsch et bling-bling comme la mode (où sont les robes Mondrian de Christian Dior ?), déprimant comme les nouvelles constructions d'églises qui ne respirent pas, loin s'en faut, un quelconque parfum de sacré. Car là est la question... On a banni la frontière entre le profane (devant le sacré) et le sacré. Sous couvert de démocratie et d'offrir à tous l'art, plutôt que de les élever (sursum corda), on a préféré tout niveler. Que devient un monde qui n'est plus capable de sacré ?


Pourquoi notre monde masque-t-il souffrance et mort ? Fini l'accueil des morts chez soi. On a créé de jolis salons sans personnalité pour ça ! Refuser toute souffrance, tout effort ! La guerre à zéro mort serait possible... La vieillesse doit être bannie, la mort est un mensonge (sauf si on s'autorise à la retirer aux autres qui nous dérangent - le débat sur l'euthanasie va bientôt débarquer). Et arrêtons de demander des efforts aux enfants... halte à la fessée, sinon on se retrouve au tribunal. Qu'est-ce qu'un monde qui privilégie les droits sur les devoirs ? Qu'est-ce qu'un monde qui refuse la vérité de la vie et de sa finitude, de la souffrance et de la noblesse de l'homme qui peut offrir sa vie pour ceux qu'il aime ?


Je pourrais continuer ma liste. Mais vous allez me trouver bien négatif. Comme dirait Perceval dans "Kamelott", c'est pas faux ! Et pourtant, je sais, je sens, je pressens que derrière ce brouillard, un soleil se cache. Je sens et pressens que nous, ou du moins moi, nous sommes trompés de monde. Nous avons été leurrés. Je préfère ce monde de nomade qui vit à ce monde qui sent tellement le parfum pour masquer ses pauvres odeurs qu'il en sent la mort... Beaucoup d'africains disent que nous sentons la mort ! Nous sentons l'embaumement... Et moi, je veux vivre ! Je suis prêt à mourir, seulement si ma vie a été quelque chose de riche, de beau, de grand, de fort, de vrai, de noble !


Peut-être que je réfléchis trop ? Peut-être trop nomade, trop torturé ? Sûrement !!! Peut-être que je fus trop marqué par la démarche phénoménologique ? Trois étapes que je vis souvent : touché par une émotion esthétique (et elle peut être de tous ordres), je sens se créer un moi une brisure, une blessure bienfaisante, et je cherche à logiciser cela, à comprendre, à prendre avec moi et en moi.


Et le peu que j'ai perçu est que je dois changer de monde, me tourner vers la vraie lumière et non les artifices. Comme Jacques Brel, je suis en quête, à la poursuite de l'inaccessible étoile. Ma vie est une utopie, la recherche d'une porte qui existe bien, mais qui est inatteignable en ce monde. Mais ce temps m'est donné pour prendre au moins le bon chemin, pour trouver la route vers la porte. Et à cette porte, il est là, il frappe et il attend que j'ouvre : "Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi." (Apocalypse 3,20). Il faut que je la trouve ! Il faut que nous trouvions chacun cette porte de la vie, que nous sortions de nos prisons. Là est mon optimisme, mon enthousiasme que j'aimerais tant vous partager, communier avec vous. En fait, changer de monde, ou changer le monde ? Une volonté d'assumer le monde pourrait être juste et vaine, à condition toute fois de ne jamais perdre de vue que les chrétiens ne sont pas la pâte, qu'ils sont le levain, que l'Église n'est pas le monde déchu d'après le péché originel, mais le monde d'après la venue du Christ incarné, le monde en marche vers la déification. Déification qui est l'unique but de la vie chrétienne, but que résume et exprime l'apophtegme de saint Athanase d'Alexandrie : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse devenir Dieu". Là est la porte, me semble-t-il !


Ce que je sais, ou du moins ce que je crois et ressens, est qu'elle est, pour moi, dans un monde nomade, en dehors des murailles des certitudes. Qu'elle est dans un monde d'amour que je croise peu sur cette terre. Et même parfois chez ceux que l'on ne croyait pas capables d'amour, ceux qui nous semblent tellement tordus à notre regard droit et justicier. Ce que je sais, c'est est qu'elle est certainement, même si je le refuse, même si ça m'écoeure ou m'effraie, dans mes propres brisures, mes propres blessures. Ce que je sais, c'est qu'elle est libération de moi-même, salut de moi-même pour laisser l'Évangile du Christ prendre son ampleur en moi. Ce que je sais aussi, c'est que mon nomadisme n'est pas loin. En fait, il est ici, il est en moi, pas ailleurs. Au tréfonds de moi-même. Ce que je sais c'est que je peux trouver la vie, et la vie en abondance, qu'en plongeant, comme au baptême, et en m'élevant. Plus que sum, c'est sursum corda. Ce que je sais, c'est que ce parcours est semé d'embûches, d'a priori, de regards méchants, justiciers. Ce que je sais, c'est que c'est une aventure, c'est à dire dont on ne connaît l'avenir. J'ai envie de la vivre cette aventure !


En fait, je vais quand même vous donner une indication... J'ai parfois l'impression que notre vie est comparable à un chapelet. Les boules, les événements s'enchaînent. Mais souvent, au moment où nous vivons quelque chose, nous avons déjà oublié la boule qui précède. Et pourtant, toutes les boules sont liées entre elles, toutes se touchent et se suivent, toutes dessinent quelque chose. Peut-être serait-il bon de faire mémoire, anamnèse de ce que nous vivons. En regardant ce que Dieu a fait dans notre vie, en regardant l'enchaînement de tous ces faits, peut-être arriverons-nous à distinguer ce que Dieu dessine. Car il écrit droit avec des lignes courbes ! La porte est déjà là dans notre vie. Mais la vitesse des événements qui passent, le brouillard qui nous entoure, les fausses lumières qui nous attirent, empêchent de la voir. Prendre le temps, prendre le recul pour relire sa vie, jeter un regard précis, mais aussi global sur sa vie, permettrait sûrement de mieux voir. Nos grâces reçues, nos péchés ancrés, nos faiblesses passagères, tout cela dessinent sûrement le chemin vers la porte. Se plonger en soi-même et en son histoire, faire mémoire de la trace de Dieu en nos vies est une vraie aventure. Et ce qui est beau, ce n'est pas le bois dont nous sommes faits, mais la trace du sculpteur...


Ce que je sais aussi, c'est que cette aventure, Dieu m'a demandé de la vivre avec vous et pour vous, de vous la partager, de vous y entraîner. Ce que je sais enfin, c'est que je suis bien faible, bien petit, bien plus faible et pécheur que vous ne pourriez le croire. Mais en même temps, c'est cela qui me rassure : "Qui est faible, que je ne sois faible ? S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse (...) afin que repose sur moi la puissance du Christ. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort." (2 Cor.11, 29...12, 10). "Il n'est de richesse que d'hommes" disait Jean Bodin (1529-1596), et la première richesse, le premier des hommes, c'est bien le Christ ! Suivons-le, suivez-moi, sortons de nos murailles. Venez au large ! Sursum corda. Plongeons et envolons-nous. Cherchons la porte qui nous ouvre sur la révolution de nos vies, quel que soit notre âge... La vie est bien trop courte pour rater ce chemin. Et ce que je sais, du plus profond et du plus haut de moi-même, c'est que le Christ est mon Chemin, ma Vérité et ma Vie ! Il est mon Roi et mon Compagnon. Puisse Dieu me donner la grâce comme homme, comme pécheur, comme torturé et comme prêtre, d'être le pauvre instrument, qui vous aidera à le trouver chaque jour un peu plus en vos vies. Il est ressuscité, il est vivant ! Alléluia ! Amen !

Homélie de saint Augustin (+ 430), Sermon 98, 1-3; PL 38, 591-592.

Les miracles de notre Seigneur et Sauveur, Jésus Christ, font certainement impression sur tous les croyants qui les entendent raconter. Mais cette impression n'est pas la même pour tous. Les uns s'extasient devant ses miracles matériels, mais n'ont pas l'intelligence d'autres miracles plus grands encore. Les autres s'émerveillent bien davantage de voir s'accomplir aujourd'hui dans les âmes les miracles que le Christ a opérés dans les corps.


Que personne donc, s'il est chrétien, ne doute qu'aujourd'hui encore des morts ressuscitent. Tout homme, il est vrai, a des yeux qui lui permettent de voir un mort ressusciter, comme le fils de la veuve, dont parle l'évangile qui vient d'être lu. Quant à voir ressusciter des hommes morts spirituellement, tous n'en sont pas capables. Seuls le peuvent ceux qui sont déjà eux-mêmes ressuscites spirituellement. Ressusciter quelqu'un pour la vie éternelle est un miracle plus grand que de ressusciter quelqu'un qui est destiné à mourir une seconde fois.


La veuve, mère de ce jeune homme, s'est réjouie de sa résurrection. L'Église, notre mère, se réjouit de voir chaque jour des hommes ressusciter spirituellement. Lui, il était mort de la mort du corps; eux, de la mort de l'âme. Sa mort visible avait donné lieu à des lamentations publiques, puisque leur mort invisible n'a attiré ni l'attention ni les regards des hommes. Le seul à se soucier d'eux était celui qui les savait morts, et le seul qui les savait morts était celui qui pouvait leur rendre la vie.


Oui, vraiment, si le Seigneur n'était pas venu ressusciter les morts, l'Apôtre n'aurait pas pu dire : Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera (Ep 5,14).


Quand tu l'entends dire : Réveille-toi, ô toi qui dors, tu penses que quelqu'un est en train de dormir. Mais les mots suivants : Relève-toi d'entre les morts te font comprendre qu'il s'agit bien d'un mort. Des morts visibles aussi, on dit souvent qu'ils dorment. De toute évidence, ils dorment tous pour celui qui a le pouvoir de les réveiller.


Pour toi, un mort est réellement mort: tu as beau le secouer à ton gré, le pincer, mettre son corps en pièces, il ne se réveillera pas. Mais pour le Christ qui a dit au jeune homme : Lève-toi (Lc 7,17), celui-ci était en train de dormir, et il s'est levé aussitôt. Il est plus facile au Christ de faire lever un mort de sa tombe qu'à quiconque de réveiller un homme dans son lit. <>


En vérité, notre Seigneur Jésus Christ voulait que ses actions visibles soient également comprises dans leur sens spirituel. Or il n'opérait pas de miracles pour faire des miracles seulement, mais pour que ses oeuvres soient un sujet d'admiration pour ceux qui les voyaient, et une source de vérité pour ceux qui les comprenaient. Prenons un exemple. Celui qui voit dans un livre des lettres d'une belle écriture, mais ne sait pas lire, peut bien admirer la beauté des caractères et louer la dextérité du copiste: il ne sait pas ce que ces lettres signifient ni ce qu'elles représentent. Ainsi, il loue ce que voient ses yeux, mais son esprit ne saisit rien. Un autre, en revanche, loue l'habileté du scribe et comprend le sens des mots. Il voit, bien sûr, le texte que tous peuvent voir, mais en outre il peut le lire: ce qui est impossible au premier, qui ne l'a pas appris.


De même, parmi ceux qui ont vu les miracles du Christ, les uns n'ont pas compris ce qu'ils signifiaient, ni ce qu'ils enseignaient, d'une certaine manière, à ceux qui en avaient l'intelligence; ils n'ont fait qu'admirer de simples faits matériels. Les autres sont tombés en admiration devant ces prodiges et ont compris en outre ce qu'ils signifiaient. A l'école du Christ, nous devons leur ressembler.


Prière

Dieu très bon, c'est ta tendresse que Jésus a manifestée quand il a pris en pitié une mère et lui a rendu son fils unique ; c'est ton amour pour tous les hommes qu'il a révélé en partageant leurs souffrances et leur mort. Console ceux qui pleurent, réconforte ceux qui sont dans le deuil et ranime en nous la foi en la victoire sur la mort de ton Fils Jésus Christ, notre Seigneur. Lui qui règne.

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