XVIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Deux meilleures parts ! -



Perros-Guirec : Jésus chez Marthe et Marie,

Maurice DENIS (Granville, 1870 - Paris, 1943),

Huile sur toile, 1917, signée et datée en bas à gauche,

102 x 157 cm,

Collection particulière


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 10, 38-42)

En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut. Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »


Le peintre

Maurice Denis habite et travaille durant presque toute sa vie à Saint-Germain-en-Laye, tout en faisant de fréquents séjours en Bretagne et en Italie. Dès sa jeunesse et ses études d’art à l’académie Julian, il fait la connaissance de Paul Sérusier qui est comme lui à la recherche de nouvelles solutions esthétiques. Après la leçon de peinture donnée par Paul Gauguin à Sérusier en 1888 à Pont-Aven, le groupe des Nabis se forme et Maurice Denis en fait partie. Surnommé le « Nabi aux belles icônes », il est aussi le théoricien du groupe.


D’abord synthétique et symbolique, un temps proche de l’Art nouveau, sa peinture s’oriente ensuite vers un classicisme renouvelé. Les scènes intimes et familiales, les thèmes religieux, les paysages d’Italie et de Bretagne sont très présents dans son œuvre. Outre des tableaux de chevalet, Maurice Denis réalise en France et à l’étranger de grands décors profanes (salon de musique d’Ivan Morosov à Moscou, coupole du théâtre des Champs-Élysées à Paris…) et religieux (églises Sainte-Marguerite du Vésinet, Saint-Paul de Genève, Saint-Louis de Vincennes…). En 1919, il fonde avec Georges Desvallières les Ateliers d’Art sacré, dans une perspective de renouveau de l’art chrétien. Chercheur et travailleur infatigable, il laisse à sa mort une œuvre considérable.


Le tableau

Cette scène de repas sacré, inspirée par l'évangéliste Luc (10, 38-42), est représentée au balcon de la villa « Silencio », propriété de l'artiste à Perros-Guirec. Comme souvent les proches de Maurice Denis prennent ici les traits des personnages bibliques : près de la table, Madeleine, Anne-Marie (sa fille) et Dominique (son fils). Aucune étude ne permet de savoir qui fut le modèle pour Marie. Ce n’est pas seulement dans un décor familial que le peintre intègre à la scène biblique mais aussi sa femme, Marthe. Cette introduction du divin dans le cadre de la vie quotidienne et chrétienne contribue à créer des images d’une poésie et d’une pureté toutes particulières. Cette spiritualité d’un nouvel ordre est accentuée par l’emploi des couleurs qui donne toujours aux scènes une luminosité originale : une lumière divine.


Ce que je vois



La Villa « Silencio » à Perros-Guirec, sur les hauteurs de Trestrignel / La plage de Trestrignel (on distingue la maison des Denis au fond)


Il est intéressant de regarder ces deux photos de la villa et de son cadre. On reconnaît immédiatement la grosse balustrade de pierre de la terrasse et les deux rochers à droite et à gauche du cadre correspondant à la pointe à droite et aux maisons à gauche. Le peintre a véritablement usé de son cadre de vie habituel.


On est au soleil couchant. Le soleil rayonne de ses derniers traits qui donnent cette couleur mordorée aux vaguelettes de la mer. Dans le ciel, quelques nuages roses mettent en valeur ce que Jules Verne appelait « le rayon vert ». C’est la belle lumière d’un soir d’été. Devant la balustrade massive de la terrasse, on aperçoit arbres et bosquets, dont peu restent aujourd’hui.


Sur la terrasse, la table est dressée : une belle nappe blanche, une miche de pain sortie du torchon, un plat avec deux beaux poissons, une assiette de fruits. Une femme voilée d’un fichu vert, robe à lignes vertes et blanches, apporte un plateau avec deux burettes. Une jeune fille commence à disposer les assiettes pour le repas sur la table. Une autre (en fait, c’est son fils Dominique), habillée d’une robe rouge, les cheveux coiffés à la Jeanne-d’Arc, regarde Jésus, la tête posée sur la main. Assis sur la balustrade, Jésus. Il est habillé d’une longue tunique rose et porte sur les genoux un manteau rouge cramoisi. Devant lui, au pied de la balustre, une jeune femme voilée, portant la même robe que sa sœur, est à genoux, en extase devant Jésus.


Dans l’art

L’art du Moyen-âge s’est peu intéressé à ce débat entre la vie active et la vie contemplative (hormis sur une voussure de Chartres - cf. « Petite réflexion sur l’organisation »). En revanche, les reproches de Marthe à sa sœur ont trouvé un écho dans la peinture de la Contre-Réforme, qui a plus d’une fois illustré ce sujet, soit pour des motifs religieux, soit par suite des progrès du réalisme. Ce n’est plus alors qu’un intérieur de cuisine : exemple typique du glissement de certains thèmes évangéliques vers la scène de genre ou la nature morte !


Chez des amis

Jésus est sur la route de Jérusalem. C’est la montée vers la cité sainte. Il s’arrête à Béthanie, à deux à trois kilomètres de la ville. Mais son voyage connaîtra encore de nombreux détours avant de rejoindre Jérusalem. Et lui qui n’avait pas d’endroit où reposer la tête (un chapitre auparavant, Lc 9, 58) va être reçu dans la maison de Marthe. Jésus ne demande que ça, être reçu chez nous, comme plus tard avec Zachée (Lc 19, 5) :

Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. »

Mais ici, l’initiative semble venir de Marthe, comme pour la résurrection de Lazare (Jn 11, 20) :

Lorsque Marthe apprit l’arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison.

Il faut dire que Jésus aimait cette famille (Jn 11, 15). Il va s’y reposer, non pas auprès d’apôtres, ou de disciples, mais chez des amis. Jésus a des amis qui dépassent simplement sa mission. De simples amis qu’il aime. Mais, Jean, l’apôtre « bien-aimé » est aussi un ami de Jésus. La relation n’est plus « professionnelle », elle est celle du coeur, gratuitement, sans en attendre de bénéfices. Marthe, Marie et Lazare font partie de ces intimes qu’il n’appelle pas immédiatement à partir en mission. Ils sont en premier lieu une famille d’amis chez qui il se sent bien, libre, sans contrainte.


Marie

La sœur de Marthe, Marie, est la cadette. Et comme tous les plus jeunes, on laisse faire les grands ! Elle ne se met pas martel en tête. Elle profite, simplement, gratuitement. Ne montre-t-elle pas ainsi, bien involontairement, la gratuité et la liberté de l’amour divin ? Elle est assise, aux pieds du Seigneur, et elle écoute. Ce qui nous laisse croire que Jésus parle. Et si l’évangéliste ne nous rapporte pas son discours, c’est qu’il ne doit pas avoir un intérêt particulier. Pas un enseignement, mais une discussion à bâtons rompus. Peut-être quelques nouvelles des autres, de la vie, du temps, ... je ne sais ! Marie est assise... Et ce n’est pas rien ! N’est-ce pas l’attitude propre aux disciples ? S’asseoir aux pieds du Maître. N’était-ce pas ainsi que les élèves écoutaient aux temps antiques l’enseignement du philosophe ? Mais aussi dans le Premier Testament.


Rappelez-vous le livre de la Sagesse (Sg 6, 11-14) :

Recherchez mes paroles, désirez-les ; elles feront votre éducation. La Sagesse est resplendissante, elle ne se flétrit pas. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première. Celui qui la cherche dès l’aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte.

Marie recherche les paroles de sagesse de Jésus. Et Jésus se laisse contempler par celle qui l’aime. Il se laisse même trouver par elle. Mais, dans le texte de la Sagesse, les choses s’inversent : c’est la sagesse qui est assise à notre porte ! Sur le tableau, Jésus, la Sagesse, est lui aussi assis à la porte de la maison de Marthe et Marie...


Le Seigneur

Surprenant que dans ce texte, il n’est pas une seule fois dit le nom de Jésus, ni même le Christ. Mais « le Seigneur ». Comme si l’amitié d’une famille qui accueille Jésus se transforme sans bruit en une révélation du Seigneur. Comme un reflet de ce que Paul demandait aux Corinthiens (1 Cor 7, 32-35) :

J’aimerais vous voir libres de tout souci. Celui qui n’est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, il cherche comment plaire au Seigneur. Celui qui est marié a le souci des affaires de ce monde, il cherche comment plaire à sa femme, et il se trouve divisé. La femme sans mari, ou celle qui reste vierge, a le souci des affaires du Seigneur, afin d’être sanctifiée dans son corps et son esprit. Celle qui est mariée a le souci des affaires de ce monde, elle cherche comment plaire à son mari. C’est dans votre intérêt que je dis cela ; ce n’est pas pour vous tendre un piège, mais pour vous proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage.

Ou un reflet chez Paul de cette rencontre chez Marthe et Marie... Car, ces deux femmes ne semblent pas mariées. Elles se doivent donc aux affaires du Seigneur, d’être attachées à lui sans partage. Mais voilà que Marthe semble refuser cette place, se sentant non pas aux affaires du Seigneur, mais aux affaires du monde...


Marthe

On pourrait croire que la réponse, à la remarque de Marthe qui réclame de l’aide, soit dure. Mais, en fait, elle n’est même pas un reproche. Et j’imagine bien Jésus sourire pour relativiser les choses. Rappelez-vous la controverse dans le livre d’Umberto Eco, Le nom de la rose, sur le rire que Jésus n’aurait jamais vécu, en controverse de la Cena Cypriani, texte en latin et en prose attribué à tort à Cyprien, évêque de Carthage (IIIe siècle). L'œuvre a pu être composée au IVe siècle ou au Ve siècle, par un auteur anonyme. Elle est à la base de la controverse sur le rire condamnable ou pas. Donc, Jésus répond, à mon avis, sans méchanceté, plutôt avec une légère ironie teintée d’humour. Il est conscient du travail de Marthe, de sa délicatesse et de son attention pour que tout se passe au mieux. On veut toujours en faire plus, voire trop, pour ses amis ! Mais Marthe n’a peut-être pas compris qu’avant de vouloir nourrir celui qui est le Pain de Vie et la Fontaine intarissable, elle devrait d’abord se rassasier auprès de lui, ne serait-ce que de sa Parole...


Maria optimam partem elegit...

C’est là que se pose la vraie question : la meilleure part (l’écoute) invaliderait-elle la part active (le service des pauvres) ? Ou pour le dire en d’autres termes, vaut-il mieux écouter la Parole de Dieu, la prier, plutôt que de se mettre au service concret de l’Église, de l’annonce et du soin des faibles et petits ? Chez les Pères de l’Église, le débat est âpre ! Ephrem préfère l’amour agissant de Marthe au repos contemplatif de Marie. Mais Cassien pense l’inverse ! Mais, après tout, est-ce le bon débat ? Faut-il mettre l’un au-dessus de l’autre. Bref, il y aurait-il un ordre sacré, une hiérarchie, entre le service et la prière pour le résumer ainsi ?


Hiérarchie ou priorité ?

Ne faut-il pas voir les choses dans le sens de la priorité ? La priorité n’était-elle pas de prendre le temps d’écouter d’abord Jésus. Il n’y avait pas péril en la demeure, et le repas pouvait attendre. Une fois l’échange terminé, enrichies de la Parole, elles auraient pu se mettre toutes deux aux fourneaux ! Parfois, la priorité est à l’action. Rappelons-nous ce que disait Charles de Foucauld lorsqu’il était dérangé par un importun lors de son oraison : « Je quitte Jésus au tabernacle pour retrouver Jésus à la porte ». La priorité était celui qui venait frapper pour demander de l’aide.


Mais attention !

Attention car nous pourrions trouver très facilement (pour ne pas dire trop) des priorités à agit plutôt qu’à contempler. Pour une raison bien simple : c’est plus facile, et plus gratifiant ! Plus facile car on se sent immédiatement utile. Plus facile car c’est dans l’immédiat. Le plus dur pour l’homme est d’attendre et de ne rien faire ! Et la contemplation, c’est ça... attendre et ne rien faire. Lâcher les rênes pour laisser le Christ nous brûler intérieurement. Et en plus, on ne s’en rend pas compte, on ne sent pas l’efficacité de la prière. Les autres, peut-être. La sainteté est comme le bon parfum, seuls les autres le sentent ! Alors, attention à la facilité ! Attention surtout parce que ce doit être un continuel va-et-vient entre l’action et la prière. En se rappelant toujours et surtout que, comme le disait le Père Jacques SEVIN : « toute activité quelconque se prépare d’abord dans la prière »... Là est la clé du succès !!!



Homélie de saint Bruno de Segni (+1123) Commentaire sur l'évangile de Luc, 1, 10, PL 165, 390-391

Toutes les actions de notre Sauveur sont remplies de significations symboliques. Ce qu'il faisait en tous lieux avait valeur de signe. Ainsi accomplit-il toujours dans la sainte Église les actions visibles qu'il a faites en ce temps-là dans la bourgade de Béthanie. <> Le Seigneur Jésus entre donc chaque jour dans la bourgade de l'Eglise. Il ne dédaigne pas de la visiter continuellement. Marthe l'y accueille et le fait entrer dans sa maison.


Voyons donc ce que Marthe symbolise, de même que Marie. Chacune d'elles est vraiment le signe de quelque chose d'important, puisqu'à elles deux, elles constituent toute l'Église. <> Marthe symbolise la vie active, Marie la vie contemplative. Voilà pourquoi, d'après ce que dit l'Écriture, c'est Marthe, et non Marie, qui reçut le Christ dans sa maison.


Marie, en effet, n'a pas de maison, car la vie contemplative entraîne le renoncement à tous les biens de ce monde. Le contemplatif ne demande rien d'autre que de s'asseoir aux pieds du Seigneur, et de consacrer tout son temps à lire les Livres saints, à prier et à contempler Dieu. Il lui suffit encore d'écouter sans cesse la parole de Dieu et d'alimenter son âme plutôt que son corps. Telle a été la vie des prophètes, des Apôtres et de beaucoup d'autres: ils ont tout abandonné, ils ont fui le monde et se sont attachés à Dieu, eux qu'on croyait démunis de tout, et qui possédaient tout (2 Co 6,10). Il n'y a que les hommes de bien qui mènent ce genre de vie.


Quant à la vie active, les bons et les méchants peuvent la mener. On l'appelle du reste "vie active" parce qu'elle est faite d'activités incessantes, de fatigues et de tâches sans fin, et qu'elle ne laisse presque aucune place à un moment de tranquillité. Mais nous ne parlons pas de cette espèce de vie active qui occupe les malfaiteurs, agite les tyrans, séduit les cupides, tourmente les adultères et incite tous les méchants à commettre de mauvaises actions. Comme nous ne parlons que de cette Marthe, soeur de Marie, nous ne parlons en réalité que de la vie active qui se rapproche le plus de la vie contemplative.


Cette sorte de vie active est pure, exempte de péché et très proche, en effet, de la vie contemplative. Que l'Apôtre prêche, qu'il baptise, qu'il travaille de ses mains pour vivre, qu'il parcoure les villes et qu'il se soucie de toutes les Églises, cela ne relève-t-il pas de la vie active ? Ainsi le même évangile dit-il, en parlant de Marthe, qu'elle était accaparée par les multiples occupations du service (Lc 10,40). Du reste, nous voyons encore aujourd'hui des chefs et ministres de l'Église s'affairer à courir partout, se fatiguer, se démener, se donner beaucoup de peine pour subvenir de multiples façons aux besoins de leurs frères, si bien que nous pouvons dire à juste titre qu'eux aussi sont accaparés par les multiples occupations du service.


La vie contemplative est donc meilleure que la vie active, pour la raison qu'elle est exempte de soucis et ne cessera jamais. Cependant la vie active est à ce point nécessaire que, sans elle, la vie contemplative elle-même ne peut exister ici-bas.


Prière

La seule chose qui soit vraiment nécessaire, c'est d'écouter ta Parole, ton Verbe, Seigneur Dieu. Aide-nous à ne pas nous inquiéter pour ce qui est vain, à garder la paix dans les occupations qui nous absorbent, et à trouver du temps pour nous tenir, émerveillés, aux pieds de Jésus Christ. Lui qui règne.


Petite réflexion sur l’organisation...



La vie active et la vie contemplative

Anonyme

Cinquième voussure

Baie de gauche du Portail Nord, 1198-1217

Cathédrale, Chartres (France)

L’Homme participe à l'oeuvre de création par son travail.

Les travaux des hommes tels qu’ils apparaissent dans la baie de droite sont essentiellement des travaux agricoles. Les activités des femmes sont développées ici de façon charmante dans « la vie active et la vie contemplative ». On y voit la femme prier et travailler et ici on privilégie le travail du textile. Quelquefois même, les deux activités sont concomitantes, et il n’est pas rare à cette époque de voir représentée une femme cousant ou filant, le livre de prière sur les genoux.


On pense alors à Marthe et Marie, sœurs de Lazare, ami de Jésus, dont parle l’Evangile que l’on lisait au Moyen âge le jour de l’Assomption. L’une s’activait aux travaux du ménage tandis que l’autre écoutait l’enseignement de Jésus, entraînant le même respect du Christ pour l’une ou l’autre des attitudes.


La Vierge Marie était elle-même active tandis qu’elle s’empressait aux soins que réclamaient son enfant et sa maison, et contemplative alors qu’elle gardait précieusement toutes choses en son cœur dans le silence de l’oraison.


Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc (Lc 10, 38-42)

En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut. Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »


Organisation ?

Que de temps perdu pour ceux qui manquent d’organisation ! Et c’est encore plus criant quand on vit en Italie...


Est-ce une simple question de culture, ou d’histoire personnelle, ou de caractère, pour ne pas dire de nature ? Je ne sais...


Mais il me semble qu’attribuer l’inorganisation à une nature serait comme justifier de la procrastination de certains. « Ce n’est pas de sa faute, il est comme ça ! » Plus que de la nature, c’est à mon goût un aspect mal maîtrisé du caractère, certainement accentué par un contexte social ou historique. D’aucuns prétendent que c’est du « menfoutisme », d’autres une vision vécue de la « dolce vita » italienne.


J’aurais tendance à croire que c’est une subtil mélange des deux ! Les organisés sont souvent trop organisés, au point de vouloir tellement tenir les rênes de tout que, lorsque quelque chose leur échappe, il s’en font un ulcère à l’estomac. La douceur de vivre, le goût à la vie (et de la vie) est remplacé par une inquiétude constante. Oh oui, la quantité de travail est impressionnante, l’efficacité est déconcertante. Mais la qualité de la vie s’en ressent.


D’un autre côté, ceux qui vivent avant toute chose sont souvent bien agaçants, pour ne dire plus. Ils ne se font aucun souci, reportent au lendemain, et comptent souvent sur l’indulgence des autres, voire leur efficacité... Oui, ils savent prendre la vie du bon côté, et ne font pas une montagne d’un tas de poussière. La qualité prime avant tout. Mais leur attitude frise parfois l’insolence, du moins l’égoïsme, oubliant que d’autres s’obligent à assumer leurs devoirs inachevés.


Donc, pour moi, ce n’est pas une question de nature. Sûrement de caractère. Et certainement aussi amplifiée dans un contexte porteur. Plus facile d’être organisé en Allemagne qu’en Italie. Plus simple de se laisser vivre en Italie qu’en Allemagne.


Il est vrai aussi que des natures portent naturellement à des traits de caractères. Les angoissés, torturés, cherchent parfois à contrebalancer leur mal-être par une organisation qui donne l’impression de maîtriser les tempêtes intérieures. Les calmes, sédentaires, se justifient de leur inaction par l’assurance intérieure qu’aujourd’hui a plus d’importance que demain, et qu’ils faut savoir en profiter.


Aucun des deux n’a raison... Mais aucun des deux n’a non plus tort ! Comme il serait bon que les organisés laissent un peu plus de place à l’impromptu et à la confiance. ! Comme il serait reposant de savoir que les bienheureux s’inquiètent un peu plus de faire tourner la baraque !


L’Évangile déjà le disait... Entre Marthe et Marie, Jésus disait que Marie avait choisi la meilleure part : elle savait profiter de l’instant, de la présence de son Seigneur. Une sorte de Carpe Diem. Mais il n’a pas condamné Marthe de son travail. Jésus a aussi dû être content de manger un morceau ! Le continuel combat entre l’action et la contemplation était posé.


Contemplaction

J’ai trouvé un jour l’issue possible à ce combat en regardant la façade Nord de la cathédrale de Chartres. On y voit sur une des voussures, d’une côté une douzaine de moines pratiquant les travaux du monastère (écriture, travaux des champs, travaux ménagers, etc.) et de l’autre côté, comme en répondant, une autre douzaine de moines vivant divers attitudes de prière (oraison, lecture biblique, méditation, etc.) Et c’est la figure du Christ, au croisement des deux voussures, qui vient parachever l’action d’un côté et la contemplation de l’autre. Il est vrai que le Christ fut à la fois Marthe (parcourant la Terre Sainte pour annoncer à temps et à contretemps la Parole, guérir les malades, multiplier le pain, etc.) et Marie (en prière devant son Père, en méditation devant le Temple, etc.) Il n’oppose pas les deux, il veut les unir, les réunir.


En fait, ne nous invite-t-il pas à vivre une sorte de « contemplaction » si vous me permettez ce néologisme ? Contempler dans l’action. Que notre action soit aussi une prière et le reflet de Dieu. Agir et prier. Mais aussi prier pour agir. Que notre prière ne soit pas éthérée mais nous mène à agir pour Dieu et en son Nom.


Là encore, l’excès nuit en tout... On est toujours l’ennemi d’un autre, et peut-être de soi-même en premier lieu ! Le tout est donc de trouver un juste équilibre entre organisation et douceur de vivre, entre action et contemplation... Bref, que chacun soit un peu plus un contemplacteur !