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XVIIe dimanche du temps ordinaire (A)

Que vienne à moi ta tendresse, et je vivrai -



Tendresse, ou deux têtes, ou Madeleine,

Maurice Denis (Granville, 1870 – Saint-Germain-en-Laye, 1943),

Lithographie en couleurs, planche : 30 x 25 cm, feuille : 58 x 41,5 cm, numérotée 70/100, 1893,

Vendue 500 € à l’hôtel Drouot le 06/12/2022


Lecture du premier livre des Rois (1 R 3, 5.7-12)

En ces jours-là, à Gabaon, pendant la nuit, le Seigneur apparut en songe à Salomon. Dieu lui dit : « Demande ce que je dois te donner. » Salomon répondit : « Ainsi donc, Seigneur mon Dieu, c’est toi qui m’as fait roi, moi, ton serviteur, à la place de David, mon père ; or, je suis un tout jeune homme, ne sachant comment se comporter, et me voilà au milieu du peuple que tu as élu ; c’est un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut ni l’évaluer ni le compter. Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ; sans cela, comment gouverner ton peuple, qui est si important ? » Cette demande de Salomon plut au Seigneur, qui lui dit : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. »


Psaume 118 (119), 57.72, 76-77, 127-128, 129-130)

Mon partage, Seigneur, je l’ai dit, c’est d’observer tes paroles. Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent.

Que j’aie pour consolation ton amour selon tes promesses à ton serviteur ! Que vienne à moi ta tendresse, et je vivrai : ta loi fait mon plaisir.

Aussi j’aime tes volontés, plus que l’or le plus précieux. Je me règle sur chacun de tes préceptes, je hais tout chemin de mensonge.

Quelle merveille, tes exigences, aussi mon âme les garde ! Déchiffrer ta parole illumine et les simples comprennent.


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains (Rm 8, 28-30)

Frères, nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. Ceux qu’il avait destinés d’avance, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13, 44-52

En ce temps-là, Jésus disait aux foules : « Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ. Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle. Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront pour séparer les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise : là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui répondent : « Oui ». Jésus ajouta : « C’est pourquoi tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. »


L’artiste

L'artiste peintre Maurice Denis naît à Granville le 25 novembre 1870, d’Eugène et de Hortense Denis. Son père est employé des chemins de fer de l’Ouest. Maurice Denis, renversé par un camion boulevard Saint-Michel à Paris, décède à l’hôpital Cochin le 13 novembre 1943.


En 1884, Maurice Denis prend ses premiers cours de dessin et exécute ses premiers dessins et copies au Louvre.


En 1888, il entre à l’Académie Julian où il rencontre l'artiste Paul Sérusier qui, grâce au Talisman, tableau peint sous les conseils de Paul Gauguin, transmet la leçon du maître de Pont-Aven. Maurice Denis fonde avec Sérusier l'école des Nabis (« nabi » signifiant prophète en hébreu) qui réunira Pierre Bonnard, Ibels et Ranson et auxquels se joindront René Piot, K.-X. Roussel et Edouard Vuillard, puis, un peu plus tard, Aristide Maillol et Vallotton.


Maurice Denis, le plus jeune de tous, est aussi le plus apte à l'expression littéraire. C'est lui qui, dans un article de la revue Art et Critique paru en 1890, publie la première définition du néo-traditionnisme : « Se rappeler qu'un tableau - avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblée ».


Influencée par l'art japonais et les primitifs italiens, la peinture de Maurice Denis est d'abord symboliste, décorative et simplifiée. Puis, l'admiration du peintre pour l'art de la Renaissance italienne et l'approfondissement de ses théories sur le « sujet dans la peinture » renforcent la place de la référence à la tradition classique dans son travail : « Je deviens officiel tout en cultivant la secrète inquiétude d'un art qui exprime ma vision, ma pensée, et tout en m'efforçant de mieux réaliser la leçon des maîtres. Paysages d'Italie, et grandes machines » (Journal, 31 décembre 1939).


Parallèlement aux nombreuses peintures de chevalet, Maurice Denis développe plusieurs techniques comme l'illustration d'ouvrages (Sagesse de Verlaine, Le Voyage d'Urien de Gide, le Crépuscule sur la mer d’André Suarès…), ou la réalisation de nombreux décors tels que des panneaux peints (La légende de saint Hubert, L'Amour et la vie d'une femme d'après le cycle de Robert Schumann en 1897, L'Eternel Printemps en 1908, L'Histoire de Psyché en 1907-1909...), des plafonds (la coupole du théâtre des Champs-Elysées en 1912), des fresques murales (La Pentecôte à l'église du Saint-Esprit à Paris), et des vitraux (La Présentation au Temple à Florence). En 1919, il fonde les Ateliers d'art sacré avec George


Comme les autres peintres nabis, Maurice Denis a pris des photographies instantanées en famille entre 1890 et 1920, au moment où la technique était tellement simplifiée que des milliers d'amateurs s'y essayaient. Denis a fait agrandir et tirer les épreuves par son marchand de tableaux, Eugène Druet, grand photographe.


Ce que je vois



À noter d’abord que l’exemplaire numéroté 73 est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. La lithographie porte un double titre : Madeleine et Tendresse, hormis la désignation plus prosaïque : Deux têtes. Il est fort possible que le peintre ait utilisé une des nombreuses photographies qu’il a réalisées de sa famille (elles sont consultables sur le site des archives du Musée d’Orsay).


L’image est assez simple : une jeune femme blonde tient de sa main droite le menton du jeune homme qui repose sur sa joue, alors que sa main gauche caresse ses cheveux à l’arrière du crâne. Le garçon a les cheveux châtains et est imberbe. Les yeux clos, il semble épuisé, en attente de consolation et de tendresse. Les ombres se découpent à l’arrière plan, noircissant le mur couvert d’arabesques dorées que l’on retrouve sous le cadre encadrant la scène.


Douceur, tendresse, amour fraternel et consolation sont les mots qu’exhalent l’œuvre. Est-ce une allusion biblique à la Madeleine de L’Évangile. Rien ne nous permet de l’affirmer.


La Loi

On peut être surpris en écoutant la première lecture et le psaume de l’importance qui est donnée à la Loi divine. Aujourd’hui nous aurions plutôt tendance à contester toute loi, ou du moins à nous en détacher. Et, il est vrai qu’un climat d’anarchie (ce qui est sans ordre, et donc sans loi) s’est emparé de notre pays depuis quelques années. En fait, la loi est vue comme un carcan, un joug qui pèse sur nos épaules et vient brider notre liberté.


Cependant, la vision biblique de la loi est toute autre. D’abord, parce qu’elle n’est pas issue d’une rédaction par une communauté qui cherche à établir un ordre et une hiérarchie en son sein, ni même d’un despote qui impose ses vues, ni encore parce qu’elle devrait restreindre nos libertés au profit des autres (la liberté des uns s’arrête…), et encore moins parce qu’elle détruirait toute tentative de choix de l’homme pour le faire entrer dans un moule sociétal. La loi divine (et biblique) est toute différente. D’abord parce que son principe premier est celui de la liberté de l’homme : liberté de choisir entre la vie et la mort, entre le bien et le mal. Comme le disait Victor Hugo : « L’homme libre, c’est l’homme qui fait des choix. » La loi divine propose à l’homme de faire librement un choix : suivre le Seigneur ou lui tourner le dos. Comme toute loi, elle donne la sentence à celui qui s’oppose à la proposition de Dieu : la mort éternelle, c’est-à-dire l’abandon de l’amour. Mais à la différence de la loi humaine, elle indique aussi la récompense pour celui qui fait le bon choix : la vie éternelle dans le Royaume des Cieux.


Salomon, roi mais aussi homme

Ainsi en est-il de Salomon. Trop souvent, on nous le présente comme une sorte de « saint », de modèle de gouvernance. Mais lorsqu’on se plonge dans le premier livre des Rois, on découvre que cet homme ne fut pas toujours l’incarnation de la Sagesse. Il se débarrasse de ses frères pour obtenir le trône, puis il se laissera influencer par ses nombreuses épouses, jusqu’à rendre un culte aux dieux étrangers. Bien sûr, il construisit le Temple et fit preuve d’un grand sens de la justice, mais il traîne aussi quelques casseroles ! N’en est-il pas de même pour chaque homme ? Même ceux que l’Église porte sur les autels ont bien dû pécher ! Sinon, seraient-il encore des hommes ?


Ce qui a vraiment fait la renommée de Salomon est sa sagesse. Mais non pas une sagesse qu’il aurait acquise de lui-même après avoir lu les grands auteurs, s’être imposé une règle de vie, choisi un directeur spirituel et s’être exercé héroïquement à la vertu. Non, une sagesse qu’il a simplement demandé à Dieu, connaissant sa propre faiblesse. Là est la clef de sa « sainteté » : ne pas s’approprier la sagesse à la force du poignet, mais simplement l’obtenir par la grâce divine. Il a pris conscience de cette faiblesse devant l’ampleur de la tâche qui s’ouvre à lui : régner sur un peuple quelque peu roide ! Il aurait pu choisir d’en être le despote, voire le dictateur. Non, car il aime son peuple, il aime les hommes. C’est certainement sa première grâce : aimer ceux qui lui sont confiés malgré l’ancrage de leur entêtement. Et il veut un cœur le plus adapté à sa mission : un cœur capable de discernement, de faire les bons choix entre le bien et le mal, entre les décisions justes et injustes.


Pour le service du peuple

Et c’est ici qu’une seconde grâce s’empare de lui : il ne demande rien pour lui. Qui de nous n’en aurait pas profité pour demander la richesse, un palais somptueux, une armée puissante, voire un harem ? Non, tout ça ne semble pas l’intéresser, mais peut-être est-il déjà suffisamment pourvu... Ce qui lui semble le plus important — nous pourrions dire : ce qui a le plus de valeur — est de se mettre au service de son peuple. S’il n’est pas par toute sa vie un modèle de vertu, son désintérêt devrait être un modèle pour tous les politiques ! La réponse de Dieu à sa demande va en ce sens : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé : je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi et que personne n’en aura après toi. »


Nous sommes faibles

À nous d’en tirer une première leçon : Dieu n’attend pas que nous soyons des saints « à la force du poignet », mais que nous lui demandions sa grâce pour nous rapprocher de Lui et des autres. Le Père Sevin, dans sa Prière des Chevaliers, traduisait ainsi cette demande :

Nous n’avons pas visé moins haut, Seigneur,
Et nous sommes ambitieux,
Mais malheureusement, nous sommes faibles,
Et cette grâce, nous l’espérons de votre miséricorde,
Nous conservera humbles.

« Nous l’espérons de votre miséricorde ». Car Dieu est miséricordieux, il a des entrailles de mère (sens étymologique identique en hébreu : raḥamim, רחמים). Dieu continue de donner et pardonner quel que soit notre passé, si peu vertueux soit-il. C’est bien le sens du mot « pardon » : un don qui passe par-dessus les offenses.


Le plaisir de l’observance

Mais Dieu ne se contente pas de nous donner ce que nous demandons de façon désintéressée. Le psaume peut nous éclairer. De nouveau, l’homme loue la Loi de Dieu : « Mon partage, c’est d’observer tes paroles ». Et c’est ici que le basculement se fait : la Loi n’est pas une contrainte qu’il faut suivre pour obtenir un éventuel bonheur ; c’est dans l’observation de cette loi que se trouve la joie. Cela peut paraître surprenant, et peut-être même déconcertant pour un certain nombre de nos contemporains. Et pourtant, qui d’entre-nous, pour atteindre un objectif, ne se fixe pas des règles, parfois bien difficiles. Et quand nous avons rejoint notre but, nous sommes à la fois fiers de notre réussite, mais peut-être encore plus d’avoir suivi et respecté les règles que nous nous étions imposées.


Ainsi le psalmiste. Il observe la Parole de Dieu, ce qui demande des efforts. Et puis il prend conscience que son bonheur se trouve dans cet effort : observer la Parole devient un bonheur « plus qu’un monceau d’or ou d’argent » ! La loi fait son plaisir, déclare-t-il. Mais pourquoi donc ?


L’homme velléitaire

Peut-être parce que l’homme connaît intimement sa faiblesse. Il sait, nous savons que nous avons bien du mal à tenir nos rênes, et que nous aurions plutôt tendance à demander de nous laisser la bride sur le cou. L’homme manque de volonté, et surtout quand il s’agit de progresser vertueusement. Nous n’en manquons pas quand nous programmons des bêtises ; mais quand nous devons maîtriser notre corps, nos pensées, notre langue ou nos défauts, la tâche s’avère tellement ardue que nous nous trouvons toutes les excuses possibles. En fait, nous ne croyons pas en nous !


Un bon équipement

Peut-être parce qu’il nous manque l’équipement nécessaire… Non pas tant la volonté, puisque nous pouvons en avoir pour nous engouffrer dans le péché, mais plutôt pour nous rassurer, pour nous dire que nous en sommes capables : capables de choisir le bien et la vie, plutôt que le mal et la mort.


L’équipement, en fait, est simple, et il nous est donné dans le psaume. En premier lieu, être convaincu de l’amour de Dieu pour nous, malgré notre faiblesse. Comment ne pas graver en nos âmes ce qu’Isaïe nous dit (Is 43, 4) : « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime. » ? Le psalmiste, lui, nous dit (verset 76) : « Que j’aie pour consolation ton amour ». Si nous sommes convaincus de l’amour de Dieu, alors il nous consolera de nos faiblesses.


Puis, se fixer quelques règles simples, et issues de la Parole de Dieu pour progresser (verset 128) : « Je me règle sur chacun de tes préceptes ». Mais il faut pour cela se plonger dans la Bible, sans en avoir peur (verset 130) : « Déchiffrer ta parole illumine et les simples comprennent ». Une nouvelle fois, si nous faisons précéder notre lecture biblique d’une prière à l’Esprit et si prenons une bonne traduction de la Bible avec des notes intelligentes (j’en ai recommandé une les dimanches précédents), alors les simples comprendront !


Et enfin, Dieu nous revêtira de sa tendresse.


Tendresse de Dieu

Voilà pourquoi j’ai choisi cette lithographie de Maurice Denis ! Verset 77 : « Que vienne à moi ta tendresse et je vivrai ». Et si j’inversais le verset : je vivrai si je ressens ta tendresse. Car nous sommes encore bien marqués par des images d’un Dieu vengeur, meurtrier et implacable. Bien sûr, certaines pages de la Bible ne sont pas… tendres ! Et pourtant, Dieu nous aime d’une tendresse infinie. Là aussi, l’image peut être déformée pour devenir trop sirupeuse, mielleuse. C’est dans la Bible où nous trouvons la meilleure illustration de cette tendresse divine pour l’homme :

  • Exode 34, 6-7 : « Il passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité jusqu’à la millième génération, supporte faute, transgression et péché. »

  • Jérémie 31, 20 : « Éphraïm n’est-il pas pour moi un fils précieux, n’est-il pas un enfant de délices, puisque son souvenir ne me quitte plus chaque fois que j’ai parlé de lui ? Voilà pourquoi, à cause de lui, mes entrailles frémissent ; oui, je lui ferai miséricorde – oracle du Seigneur. »

  • Isaïe 43, 4 : « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime. »

  • Isaïe 49, 15-16 : « Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. Car je t’ai gravée sur les paumes de mes mains, j’ai toujours tes remparts devant les yeux. »

  • Psaume 102, 8 : « Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d'amour. »

  • Jacques 5, 11 : « Vous avez entendu dire comment Job a tenu bon, et vous avez vu ce qu’à la fin le Seigneur a fait pour lui, car le Seigneur est tendre et miséricordieux. »

Si, à la lecture de ces versets, nous sommes convaincus de l’amour de Dieu pour nous, de sa tendresse maternelle désirant nous protéger et nous faire grandir, alors, oui, nous vivrons. Nous vivrons déjà mieux sur cette terre (« qui est parfois si jolie », comme le disait Jacques Prévert), mais surtout, nous aurons dans le cœur l’assurance que cette vie d’amour et de tendresse se perpétuera pour l’éternité dans le Cœur de Dieu. Car Dieu frémit dans ses entrailles pour chacun d’entre nous, sans exception. Car il veut nous chérir comme une mère chérit son enfant, parce que nous avons du prix à ses yeux. Jamais il ne nous oubliera. Ce qu’il attend de nous, c’est ce premier pas de l’enfant qui accepte humblement de se blottir contre son cœur, comme le fit le jeune apôtre Jean à la dernière Cène. Reposer sur le cœur du Christ, dans la tendresse de son amour, devrait occuper continuellement notre prière…



Icône contemporaine d’Elisabeth Lamour


Pour terminer, je voudrais vous partager ce récit du poète et peintre Max Jacob qui, un jour, vécut une conversion foudroyante (Max Jacob, « Récit de ma conversion », Correspondance, Éditions de Paris, 1953) :

Après avoir enlevé mon chapeau, je m'apprêtais, en bon bourgeois, à mettre mes pantoufles, quand je poussai un cri. Il y avait sur mon mur un Hôte. Je tombai à genoux, mes yeux s'emplirent de larmes soudaines. Un ineffable bien-être descendit sur moi, je restai immobile sans comprendre. Il me sembla que tout m'était révélé [...]. Instantanément aussi, dès que mes yeux eurent rencontré l'Etre ineffable, je me sentis déshabillé de ma chair humaine, et deux mots seulement m'emplissaient : mourir, naître…

Plus tard, il retraduit cette vision de façon plus lyrique…

Je suis revenu de la Bibliothèque nationale ; j'ai déposé ma serviette ; j'ai cherché mes pantoufles et quand j'ai relevé la tête, il y avait quelqu'un sur le mur ! il y avait quelqu'un ! il y avait quelqu'un sur la tapisserie : ma chair est tombée par terre ! j'ai été déshabillé par la foudre ! Oh ! Impérissable seconde ! Oh ! Vérité ! Oh ! Pardonnez-moi ! Il est dans un paysage, dans un paysage que j'ai dessiné jadis, mais Lui ! Quelle beauté ! élégance et douceur ! Ses épaules ! Sa démarche ! Il a une robe de soie jaune et des parements bleus. Il se retourne et je vois cette face paisible et rayonnante

Puissions-nous faire cette même expérience de la tendresse de Dieu !



Qu'est-ce que la tendresse de Dieu ? Par Etienne Grieu, jésuite.

« Dieu père plein de tendresse », voilà une expression que l’on peut entendre à l’église (on l’emploie, par exemple, dans les prières eucharistiques « pour les rassemblements »). Pourtant, accoler le mot de tendresse à celui de Dieu ne va pas de soi. Un Dieu tendre est-il encore un Dieu ? Le qualifier ainsi, n’est-ce pas le réduire à nos petits besoins, parmi lesquels celui d’être un peu chouchoutés, cajolés, dans un monde parfois dur et froid comme le marbre ? Ne faut-il pas au contraire aujourd’hui parler d’un Dieu fort, capable d’affronter le mal qui défigure l’homme et menace la création ? Qu’est-ce donc que cette « tendresse » de Dieu ? Un petit tour par la Bible pourrait s’avérer ici utile.


Un père « pris aux entrailles »

Si l’on avait à éclairer ce mot par un terme biblique, il faudrait sans doute choisir « entrailles », comme on l’entend par exemple dans cette parole de Dieu adressée à son peuple, dans le livre d’Isaïe : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t’oublierai pas » (Isaïe 49,15).


Dans le Nouveau Testament, la même métaphore est employée, par exemple pour décrire ce que provoque, en Jésus, la vue des foules sans berger (Marc 6, 34 par exemple) ou bien lorsque Luc dépeint les sentiments du père qui voit son fils prodigue revenir (Luc 15, 20). On traduit alors souvent par « être saisi de compassion » ce qui littéralement signifie « être pris aux entrailles » (le verbe grec estsplankhnizomai).


Voilà qui donne une tonalité spécifique à la tendresse de Dieu : loin d’être un sentiment de surface, elle a son siège dans les entrailles, c’est-à-dire au plus profond, là où le corps est le plus épais – et donc également le plus mystérieux –, en cette zone complexe où la vie se recompose (ce sont les organes de la digestion) et où elle se tisse en secret (les entrailles sont également les organes de la reproduction). En langage biblique, c’est là que s’enracine la descendance, lien ancré en cette partie centrale de l’être particulièrement disposée aux va-et-vient de la vie.


Une tendresse indéracinable

Tout cela peut sembler relever d’un vulgaire anthropomorphisme. Mais c’est ainsi que parle la Bible, dans sa simplicité. Et je trouve cela tout à fait heureux : notre Dieu a choisi, pour se dire, des images pas très compliquées, à la portée de tous, puisqu’elles touchent à l’élémentaire de l’humanité. Et si l’on y résiste, si ça peut même parfois nous indigner, eh bien, c’est peut-être le signe que justement, ce Dieu-là n’est pas tel que nos rêves l’auraient imaginé. Voilà où s’enracine sa grandeur : il tient à nous au-delà de ce que nous pouvons imaginer.


Lorsque la Bible parle de cette manière de la tendresse de Dieu, elle signale de quel type d’attachement il s’agit. Elle fait comprendre qu’il est – littéralement – viscéral. C’est-à-dire inscrit au plus profond de Dieu, d’une manière absolument indéracinable. Dieu a de la tendresse pour nous parce que nous sommes issus de ses entrailles, et qu’ainsi, nous lui demeurons présents par ce lien originaire, indestructible, toujours vivant.


Lorsque l’humanité est blessée, lorsqu’elle se déchire, ou au contraire quand elle est en joie, en paix, en amitié, lui-même est touché en son centre vital. De même que nous ne pouvons pas sauter en dehors de notre ombre, Dieu ne peut pas s’abstraire du lien par lequel il nous donne la vie. Nous sommes inscrits en ce qu’il est, et il se renierait lui-même s’il brisait ce qu’il a ainsi établi.


C’est pourquoi la tendresse de Dieu est pardonnante : tout simplement parce que lui s’est engagé vis-à-vis de nous et qu’il ne reviendra pas en arrière, quels que soient nos errances, nos refus, notre ingratitude. Le lien qui nous unit à lui, jamais il ne le remettra en question, ses bras sont toujours ouverts pour nous accueillir, comme ceux du père du prodigue dans la parabole.


Et si nous pouvons l’oublier si rapidement, c’est exactement pour la même raison. Dieu ne nous fait pas payer sa tendresse, il n’y a aucune dette à rembourser qui viendrait périodiquement agiter devant nous des billets de créances. Rien de plus facile que d’oublier un tel propriétaire qui loge gratis, et de considérer que nous sommes chez nous, et que lui… « Lui ? Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ? » Si l’on peut se surprendre soi-même à raisonner ainsi, c’est parce que Dieu a d’emblée renoncé à nous coincer dans une économie marchande.


On comprend alors aussi que le Père de Jésus Christ n’est pas un super-papa poule. Il ne nous cajole pas comme pour nous tenir au chaud dans un cocon. Car sa tendresse a la force d’un engendrement, d’un appel à naître à nous-mêmes, à notre liberté et donc également, à notre responsabilité. Et dans ce jeu d’appel et de réponse, il n’y a rien de crispé, pas de stress, mais un climat joyeux, un regard prêt à s’émerveiller devant l’autre, comme on le trouve par exemple dans le Cantique des Cantiques. C’est ce même élan qui soulève les récits évangéliques, où l’on entend résonner de bout en bout une promesse de retrouvailles, un banquet de fête et de réconciliation, un « bienheureux ». De bout en bout ? Même lorsque la croix projette ses ombres inquiétantes ?


Dieu retourne notre violence

Voilà qui permet d’éclairer un autre aspect de la tendresse de Dieu : elle engage sur des chemins risqués. Car dès lors que la vie n’est plus gardée pour soi mais que l’on se reconnaît lié à un autre au plus profond, cela expose quand même un peu.


C’est Dieu qui en a fait les frais. Sa confiance en nous et la vigueur de l’alliance qu’il avait nouée ont conduit le Christ jusqu’à la croix. Apparaît alors jusqu’où peut l’amener sa manière d’être avec son peuple. Mais là où toute cette histoire aurait pu être réduite à néant, il réussit un coup de force stupéfiant : notre violence qui voulait en finir avec tout donateur, l’éliminer, il l’a retournée. Elle devait le détruire, elle s’est acharnée sur son corps, et il en est mort.


Mais de ces blessures, le Christ a fait l’occasion de porter jusqu’à Dieu ce que nous sommes. Il en a fait un passage vers le Père, jusqu’en ce lieu où l’amour est en attente, jusqu’en ses entrailles.


Lorsque le crucifié revient vers ses disciples pour leur montrer ses plaies et son côté ouvert, ce n’est pas pour dresser la liste des reproches ; c’est simplement pour signaler ce que l’on peut faire avec le pire de l’humanité. C’est pourquoi Jésus peut les porter comme un sceau, une signature inscrite en son propre corps, et les montrer à ses proches, et à travers eux, à nous tous. Des marques de notre violence, il ne retient que cela : la réponse de l’humanité est désormais gravée en son corps, c’est-à-dire, dans l’être même de Dieu, et au plus profond.


Nous exposer à la tendresse de Dieu

C’est ainsi que notre Dieu est fort. À la violence, il n’oppose pas une autre violence. Non. Mais il retourne comme un gant nos appétits destructeurs, pour que, de portes closes qu’ils étaient, ils puissent être reconnus comme la quête maladroite d’un chemin, l’appel au secours d’une humanité enfermée en ses propres peurs.


Voilà de quoi est capable sa tendresse. Elle est discrète et invincible, exactement comme lorsque ces mères de grands criminels disent : « Oui, je sais, il a fait ça ; mais c’est mon fils, que voulez-vous, je l’aime… ». Alors, que dire de ses jubilations lorsque l’humanité se met à répondre sur le même ton, à oublier de calculer, à se laisser aller à la joie et au don !


Comment faire pour que cette tendresse irrigue davantage notre vie ? La difficulté vient souvent que l’on manque la première marche, celle qui consiste à reconnaître comment Lui déjà nous aime, tels que nous sommes. À penser que sa tendresse supposerait de notre part des conditions, des preuves de bonne volonté ou je ne sais quoi, nous risquons fort de nous épuiser en gesticulations coûteuses et vaines, reculant ainsi toujours ce qui est décisif : se laisser aimer par lui, simplement parce que c’est nous et parce que c’est Lui.


C’est pourquoi je suggère parfois de prendre quelques minutes chaque jour uniquement pour cela : pour se laisser aimer par Dieu, sans rien lui dire, sans rien se dire non plus, bref, sans rien dire du tout ni rien faire, comme on se laisse dorer au soleil sur la plage. Celui qui ose s’exposer ainsi pourrait s’en trouver profondément renouvelé : car il permet alors à Dieu de le rejoindre en ses fibres les plus profondes, en ses entrailles, se révélant ainsi, au fil des jours, fils ou fille de sa tendresse.



Sainte Catherine de Sienne, « Sur la providence »

Mon très doux Seigneur, de grâce, tourne tes regards miséricordieux vers ton peuple et le corps mystique de ton Église. Car une plus grande gloire s'attachera à ton nom, si tu pardonnes à une telle multitude de tes créatures et non pas à moi seule, misérable, qui ai tellement offensé ta majesté. ~ Comment pourrais-je me consoler en croyant que je possède la vie, alors que ton peuple serait dans la mort, en voyant les ténèbres des péchés envelopper ton épouse tout aimable, à cause de mes défauts et de ceux de tes autres créatures ?


Je veux donc et je demande comme une grâce sans pareille que tu lui fasses miséricorde, par cet amour incompréhensible qui t'a poussé à créer l'homme à ton image et ressemblance. ~ Quel motif avais-tu d'établir l'homme dans une telle dignité ? Certainement, c'est uniquement l'amour incompréhensible par lequel tu as considéré ta créature en toi-même et tu t'en es épris. ~ Mais je sais bien que la faute du péché lui a fait perdre, en toute justice, la dignité dans laquelle tu l'avais établie. ~


Mais toi, poussé par le même amour, en voulant réconcilier gracieusement le genre humain avec toi, tu nous as donné la parole de ton Fils unique, qui a vraiment été entre nous et toi un réconciliateur et un médiateur. Il a été notre justice parce qu'il a châtié en les prenant sur lui toutes nos injustices et nos crimes, en vertu de l'obéissance que toi, Père éternel, lui as imposée lorsque tu as décidé qu'il revêtirait notre humanité. ~ Abîme incompréhensible de ton amour ! Quel cœur pourrait être assez dur pour rester indifférent et ne pas être déchiré en considérant qu'une telle grandeur est descendue jusqu'à une telle profondeur, une telle bassesse, celle de notre humanité !


Nous sommes ton image et tu es devenu notre image par ton union avec l'homme ; tu as voilé ta divinité éternelle en prenant la chair d'Adam, misérable et pécheresse. D'où vient cela ? Uniquement de ton amour inexprimable. C'est donc par cet amour incompréhensible que j'implore humblement ta majesté, de toutes les forces de mon âme, pour que tu fasses gracieusement miséricorde à tes misérables créatures.



Prière à Saint-Joseph, Pape François

Saint Joseph, père dans la tendresse, apprends nous à accepter d’être aimés précisément dans ce qui en nous est plus faible. Accorde-nous de ne placer aucun obstacle entre notre pauvreté et la grandeur de l’amour de Dieu. Suscite en nous le désir de nous approcher du Sacrement de la Réconciliation, pour être pardonnés et aussi rendus capables d’aimer avec tendresse nos frères et sœurs dans leur pauvreté. Sois proche de ceux qui ont fait le mal et qui en paient le prix ; Aide-les à trouver ensemble avec la justice également la tendresse pour pouvoir recommencer. Et apprends leur que la premier manière de recommencer est de demander sincèrement pardon. Amen.



Prière à Marie

Marie, mère de Jésus, Mère de chacun de nous.

Image de la Tendresse de Dieu, de la Tendresse du Christ, de la Tendresse de l’Esprit

J’ose recevoir de toi et de ceux qui m’aiment les manifestations de tendresse, celles qui apaisent aux heures sombres, celles qui rendent le quotidien plus serein.

Apprends-moi à oser laisser transparaître la tendresse qui m’habite. Fais-la germer en moi, quand je me sens dure, lointaine, indifférente. Qu’elle fasse grandir en moi et en celui qui la reçoit l’humanité telle que Dieu l’aime.


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