XVIIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Priez sans cesse ! -



Grace,

Eric ENSTROM (Mora, 1875 - Coleraine, 1968),

Photographie noire et blanc, 1918


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 11, 1-13)

Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, un de ses disciples lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. » Il leur répondit : « Quand vous priez, dites : ‘Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. » Jésus leur dit encore : « Imaginez que l’un de vous ait un ami et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander : ‘Mon ami, prête-moi trois pains, car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi, et je n’ai rien à lui offrir.’ Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond : ‘Ne viens pas m’importuner ! La porte est déjà fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’. Eh bien ! je vous le dis : même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu du poisson ? ou lui donnera un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! »


L’artiste


Wikipédia


La photographie originale a été prise dans le studio de photographie d'Enstrom à Bovey, au Minnesota. La plupart des sources indiquent que 1918 est l'année, bien que la fille d'Enstrom, Rhoda, née en 1917, ait affirmé se souvenir de sa présence au moment de la prise de vue, qui aurait pu se situer autour de 1920. L'homme représenté sur la photo est Charles Wilden, qui gagnait bien sa vie en tant que colporteur et vivait dans une maison en terre battue. Alors que la photo exprime un sentiment de piété, le livre que l'on voit sur la photo est en fait un dictionnaire, pas une Bible, et des histoires locales sur Wilden "centrées davantage sur la consommation d'alcool et sur l'absence d'accomplissement considérable".


Ce qui est arrivé à Wilden après la photographie est inconnu. Enstrom paya 5 $ en 1926 pour avoir renoncé à ses droits sur la photographie ; il a disparu par la suite. Après que la photo soit devenue populaire, Enstrom a tenté de retrouver Wilden, mais sans succès. De nombreux membres de la famille et des historiens locaux ont également tenté de déterminer ce qu'il est advenu de Wilden, mais n'ont pas été en mesure de trouver des preuves définitives.


Enstrom a d'abord accordé cette photographie à la forteresse d'Augsbourg en 1930. Dans les années 1940, sa fille, Rhoda Nyberg, a coloré la photo à la main. Cette version figurait sur des tirages produits au cours des années 1940 et est devenue la version la plus répandue et la plus connue de la photo. Enstrom gagna une somme modeste de la photographie jusqu'à la fin de ses jours, jusqu'à sa mort en 1968. Nyberg décéda en 2012.


Ce que je vois

Un vieil homme, en prière. Mains jointes et collées sur le front, il doit rendre grâce à Dieu pour sa nourriture, si modeste soit-elle : un bol de gruau, et une miche de pain. Et devant lui, la prière symbolisée par ce livre.


Souvenir

À Taybeh, en Palestine, se trouve un endroit que l’on appelle « la maison des paraboles ». Cette maison, vieille de plus de trois cents ans, est à l’image de celles qu’a dû connaître le Christ et les gens de son époque. En voici quelques photos pour mieux comprendre, avec (1) le sous-sol réservé aux animaux et au stockage, (2) la salle commune servant de salle à manger, salle d'accueil et de chambre à coucher, (3) où l’on distingue la cheminée, le four et le silo.



Pourquoi je repense à cette maison ? Parce que Sœur Claudine qui nous la fait visiter explique avec brio le contexte des diverses paraboles de l’évangile. Et tout prend un éclairage nouveau. Par exemple, dans cette troisième photo, on distingue dans le fond de la salle commune, le boisseau. C’est cet emplacement de bois où l’on roulait les matelas dans la journée. Effectivement, il est mieux de mettre la lampe au-dessus plutôt qu’en dessous pour éclairer la pièce (Mt 5, 15) ! Et le soir, toutes les paillasses entreposées dans ce boisseau sont étalées au sol pour que la famille puise dormir. Et l’exiguïté de la pièce nous laisse comprendre qu’il ne devait pas être facile de se déplacer, ne serait-ce que pour un besoin naturel, quand le sol était jonché de dormeurs ! On comprend un peu mieux pourquoi cet homme ne veut se lever à la demande de son ami. Se lever, c’est chevaucher tout le monde, et les réveiller ! Mais, si l’ami insiste, alors... il cède !


Insister ?

De fait, jésus nous enseigne aujourd’hui sur la prière. Il l’inaugure par le Notre Père. Et n’oublions pas qu’il ne fait que répondre à la demande des disciples : « Apprends-nous à prier ». Je ne reviens pas sur cette prière que j’ai déjà commenté. Arrêtons-nous plutôt sur les exemples qui viennent l’enrichir : cet ami importun (Lc 11, 5-8) et l’enfant qui demande un œuf ou un poisson (Lc 11, 11-13). Avec, entre les deux, la sentence (versets 9 et 10) que l’on pourrait résumer par ces mots : ne vous découragez pas ! On retrouvera une parabole assez similaire quelques chapitres plus loin chez Luc avec l’histoire de la veuve et du juge inique (Lc 18, 1-8) (cf. XIXe dimanche du temps ordinaire, année C) Mais ici, les deux histoires pourraient plutôt se résumer par deux mots : persévérance et confiance.


Persévérance

Cet ami, persévère. Il est même, nous dit l’évangile, sans vergogne (verset 8). Le texte grec parle plutôt de sans-gêne. Celui qui n’a pas pleur de gêner. Et s’il n’a pas peur de gêner, ce n’est pas par manque de courtoisie, par absence d’éducation, c’est parce qu’il sait qu’il est plus important de bien recevoir celui qui le visite que de créer une gêne chez l’ami à qui il va demander de l’aide. Nous-mêmes, n’aurions pas souvent trop peur de gêner les autres. Alors, nous laissons passer une double occasion : celle d’apporter une solution, grâce à l’aide des autres, au problème qui nous perturbe. Mais aussi celle de forcer l’ami à aider. Si nous n’insistons pas pour demander de l’aide, sous couvert d’une fausse pudeur, nous n’aidons pas non plus les autres à découvrir la joie du service ! Persévérer ne veut pas dire ennuyer les autres, mais plutôt les inquiéter, dans le sens étymologique du terme, les sortir de la quiétude ! Et il faut parfois du temps pour que l’autre entende raison. Et il faut parfois du temps pour que Dieu nous entende...


Creuser le désir

Mais aussi parce qu’insister nous aide à creuser notre désir. Par exemple, regardez ce qui se passe avant les fêtes de Noël. Dès la Toussaint, les publicités commencent sur les éventuels cadeaux pour les enfants. Ce n’est pas bête... on excite le désir de nos gosses ! Votre enfant a vu une boite de jeu qui lui plaît. Il vous en parle comme un cadeau possible pour Noël. Vous enregistrez ! Mais s’il ne vous en reparle pas, vous prendrez ça pour une lubie, un simple désir passager. C’est son insistance qui fera que vous céderez à sa demande. Dieu, qui agit comme un Père envers nous, agirait-Il d’une autre façon ? N’attend-il pas non plus notre harcèlement, notre persévérance ? Insister, demander avec force, creuse aussi en nous le désir. Le temps de la demande, avant la réponse, est salutaire car il permet de trier en nous les vraies, les belles, les urgentes demandes de celles qui sont soient mauvaises, soient inutiles et passagères.


Discerner

Mais ce n’est pas non plus parce que nous croyons que nous en avons besoin, que c’est effectivement ce qu’il nous faut. Le fils peut demander un œuf. Nous ne lui donnons pas un scorpion. Mais peut-être qu’un légume serait plus adapté à son état ! S’il vous demande à douze ans une moto, vous n’allez pas répondre à ce qu’il estime être un besoin essentiel pour lui. Pour son bien, vous lui donnerez une trottinette et quand il sera plus grand, plus apte, un scooter ! Dieu ne fait-il pas la même chose avec nous. Ne sait-il pas ce dont nous avons besoin ? Ainsi, dans Matthieu, Jésus explique à ses disciples (Mt 6, 7-8) :

Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé.

Confiance

Pourquoi devons-nous persévérer, insister ? Parce que nous avons confiance ! Nous avons d’abord confiance en celui qui donne. Et qui donne comme un Père. Et un père, si mauvais soit-il, si méchants soient ses enfants, ne leur donne que des bonnes choses. Parce que ce sont ces enfants, la chair de sa chair. Ayons confiance, Dieu sait de quoi nous avons besoin. Et il n’abandonne jamais ses enfants...

Car le Seigneur ne délaisse pas son peuple, il n'abandonne pas son domaine. (Ps 93, 14)
Le Seigneur, lui, ne rejettera pas son peuple, à cause de son grand nom ; en effet, il a voulu faire de vous son peuple. (1 Sam 12, 22)
Ils s'appuieront sur toi, ceux qui connaissent ton nom ; jamais tu n'abandonnes, Seigneur, ceux qui te cherchent. (Ps 9A, 11)
Je pose donc la question : Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Pas du tout ! Moi-même, en effet, je suis Israélite, de la descendance d’Abraham, de la tribu de Benjamin. Dieu n’a pas rejeté son peuple, que, d’avance, il connaissait. Ne savez-vous pas ce que dit l’Écriture dans l’histoire d’Élie lorsqu’il en appelle à Dieu contre Israël ? (Rom 11, 1-2)

Oui, ayons confiance, Dieu ne nous abandonnera pas ! Et surtout...


Ne vous découragez pas !

C’est ainsi que l’on pourrait résumer le verset central (versets 9-10) :

Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Demander, chercher, frapper. Voilà les trois invitations de Jésus.

  • Demander. Demandez dans la prière. Demandez à vos amis. Demandez à l’Église. Dieu sait de quoi nous avons besoin mais attend que nous lui demandions...

  • Chercher. Cherchez Jésus. Cherchez-le car lui, le Bon Pasteur, vous cherche déjà, brebis perdue... Dieu cherche l’homme à tel point qu’il a envoyé son Fils Jésus nous chercher pour retourner à sa Maison. Alors, que devons-nous chercher dans notre nuit ? Celui qui nous cherche. Où est-il ? Au plus profond de nous-mêmes comme le disait saint Augustin.

  • Frapper. Oui, frappez à la porte de sa Maison, comme le prêtre le fait le jour des Rameaux pour retourner au Paradis en tapant sur la porte de l’église fermée. Alors, le Paradis s’ouvre à nouveau. Mais pour reprendre ce que dit l’Évangile apocryphe de Thomas (chapitre 1, logion 2), soyons aussi frappés d’étonnement devant notre Dieu :

Jésus a dit : « Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve. Et quand il aura trouvé, il sera troublé (frappé d’étonnement) ; quand il sera troublé (étonné), il sera émerveillé, et il régnera sur le Tout, et il connaîtra le repos.

Demandons à la bonne personne, cherchons le bon chemin, frappons, mais à la bonne porte !



Rupert de Deutz, Sur Matthieu V (PL 168, 1429)

Que demandons-nous ? Que cherchons-nous ? L’Esprit-Saint. « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père du ciel donnera l’Esprit bon à ceux qui le lui demandent ! » — sous-entendu : l’Esprit qui vous apprendra à prier ; car vous avez dit : « Seigneur, apprends-nous à prier »... Et si tu cherches le chemin le plus court, pour acquérir la science de la prière, tu n’as qu’à persister à demander au Père, comme si tu étais l’ami importun : « Donne-moi l’Esprit bon, donne-moi l’Esprit-Saint ! » Et quand il te l’aura donné, tu auras vraiment la science de la prière ; et tu seras si véhémentement occupé dans l’oraison, que c’est à peine si tu pourras prononcer un mot. Car le continuel gémissement de l’Esprit devancera l’office de la parole, et prendra pour lui toute la place.



Homélie de saint Bède le Vénérable (+ 735), Homélies, 14, CCL 122, 272-273 275-279

Notre Seigneur et Sauveur désire que nous parvenions aux joies du Royaume céleste. Il nous a appris à le prier lui-même afin de les obtenir, et il a promis qu'il nous les donnerait si nous les lui demandions. Demandez, dit-il, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte (Lc 11,9).


Frères bien-aimés, il nous faut méditer sérieusement et très attentivement ces paroles du Seigneur. Il affirme en effet que le Royaume n'appartiendra pas aux inactifs et aux désoeuvrés, mais qu'il sera donné, manifesté et ouvert à ceux qui demandent, "cherchent et frappent. Nous devons donc demander dans notre prière que la porte du Royaume nous soit ouverte, la chercher par notre vie droite et y frapper par notre persévérance. Car il ne suffit pas de prier uniquement en paroles, il nous faut encore chercher avec beaucoup de soin de quelle manière nous devons vivre pour être dignes d'obtenir ce que nous demandons. Il déclare lui-même: Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! qui entreront dans le Royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux (Mt 7,21). <>


Voilà pourquoi, mes frères, il nous faut faire des demandes pressantes et des prières incessantes. Prosternons-nous devant Dieu, versons des larmes en présence du Seigneur qui nous a faits (cf. Ps 94,6). Et pour mériter d'êtres exaucés, examinons soigneusement comment celui qui nous a faits veut que nous vivions, et ce qu'il nous a ordonné de faire. Cherchons le Seigneur et sa puissance, recherchons sans trêve sa face (cf. Ps 104,4). Et pour mériter de le trouver et de le voir, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit (2Co 7,1), car, au jour de la résurrection, seuls ceux qui auront gardé leur corps chaste monteront au ciel, et seuls ceux qui auront le coeur pur contempleront la gloire de la majesté divine. <>


Et si nous désirons savoir ce que le Seigneur veut que nous demandions, écoutons cette parole de l'Évangile : Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît (Mt 6,33). Or, chercher le Royaume de Dieu et sa justice, c'est désirer les dons de la patrie céleste et s'employer sans cesse à découvrir par quelles saintes actions nous devons les obtenir. Craignons que, si nous venions à nous écarter du chemin qui y mène, nous ne puissions jamais parvenir au but auquel nous tendons. <>


Les biens que nous devons donc demander à Dieu en premier lieu, et la justice de son Royaume que nous devons chercher par-dessus tout, ce sont la foi, l'espérance et la charité. Il est écrit en effet : Le juste vit de la foi (Ga 3,11) ; la grâce du Seigneur entourera ceux qui comptent sur lui (Ps 31,10) ; et l'accomplissement parfait de la loi, c'est l'amour (Rm 13,10), car toute la loi atteint sa perfection dans un seul commandement : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Ga 5,14). <>


Aussi le Seigneur fait-il cette promesse pleine de bonté : Le Père céleste donnera l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent (Lc 11,13). Il veut certainement nous faire comprendre comment les hommes, qui sont naturellement mauvais, peuvent devenir bons en accueillant la grâce de l'Esprit Saint. Il promet que le Père donnera l'Esprit Saint à ceux qui le demandent, parce que la foi, l'espérance et la charité, comme tous les autres biens célestes que nous désirons obtenir, nous sont accordés uniquement par la grâce de l'Esprit Saint. <>


Mes frères bien-aimés, poursuivons notre marche sur les pas du Seigneur, autant que nous le pouvons, et prions Dieu le Père de nous conduire par la grâce de son Esprit sur le chemin de la foi droite qui produit son effet par l'amour. Et pour mériter d'obtenir les biens que nous désirons, appliquons-nous à n'être pas indignes d'un Père si grand. Bien plus, gardons toujours intact, dans une âme et un corps purs, le sacrement de notre renaissance baptismale qui a fait de nous des fils de Dieu. Si nous observons, en effet, les commandements de notre Père, le Très-Haut, il nous donnera certainement en récompense l'éternelle bénédiction que, depuis le commencement, il nous a réservée comme part d'héritage. Par Jésus Christ notre Seigneur qui vit et règne avec lui, Dieu dans l'unité du Saint-Esprit, pour tous les siècles des siècles. Amen.


Prière

Notre Père: tel est le nom par lequel tu veux être invoqué, Seigneur. Que ce nom soit béni et sanctifié par toute la terre. Donne-nous le pain pour le corps et pour l'âme, afin que chacune de nos journées soit consacrée au service de ton règne d'amour. Par Jésus Christ.