XVIIIème Dimanche du temps ordinaire (A)

Donnez-leur vous-mêmes à manger


La multiplication des pains

Jean-Baptiste-Marie PIERRE (Paris, 1714 - Paris, 1789)

Dessin au pinceau et encre grise, lavis d’encre brune et rehauts de tempera blanche,

38, 1 x 58, 2 cm, date inconnue, signé en bas à droite : « Pierre ». Au verso, inscription ancienne à la plume : « Le chevallier J.B. Pierre premier peintre du Roi »

Städelsches Kunstinstitut, Graphische Samlung (Franfort-sur-le-Main, Allemagne)


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu Mt 14, 13-21

En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades. Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! » Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Jésus dit : « Apportez-les moi. » Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.


L’artiste

Peintre français, graveur, dessinateur et administrateur. Bien qu’il ait peint un certain nombre de scènes de genre rustiques et qu’il ait occasionnellement conçu des vases et des cadres, il a surtout été un peintre d’histoire à grande échelle et d’œuvres religieuses. Dans cet aspect de sa production, il s’inscrit dans la tradition de l’histoire française du XVIIIème siècle qui va de Jean Jouvenet au néo-classicisme de Jacques-Louis David.

Il est devenu académicien en 1742, directeur de l’Académie en 1778. Il fut le premier peintre du duc d’Orléans, puis du roi en 1770, en remplacement de Boucher. Il a été directeur des Gobelins. Le Musée a tissé de nombreuses tapisseries d’après ses cartons.


Ce que je vois

Il est toujours plus complexe de décrire et commenter un dessin, d’abord parce que c’est rarement une œuvre aboutie, mais plutôt une préparation, un croquis, mais aussi à cause de la simplicité du trait, de l’absence de couleurs, et de la représentation plus plate du sujet. Notons de suite que Pierre a réalisé en la collégiale Saint-Pierre de Douai (l’œuvre était avant la révolution en l’Abbaye de Marchiennes dans le Nord) un tableau du même sujet, mais assez difficile à lire de par son emplacement et l’assombrissement de la toile qui dut, en plus, être redécoupée pour s’insérer dans l’espace nouvellement prévu.

On est d’abord frappé par les tons ocres et blancs du dessin. Et notre œil est très vite attiré par les trois personnages qui occupent la partie gauche : saint Pierre, le Christ et ce jeune homme qui porte les pains. Ils se détachent sur un fond clair dans la partie haute de l’œuvre, représentant principalement des nuages, percés par un rayon solaire, et des montagnes escarpées sur lesquelles sont grimpés quelques-uns de ceux qui suivent Jésus. On en retrouve le reste de la foule dans la partie droite, amis aussi en bas à gauche. Tous semblent en attente d’une parole nourrissante, ou mieux... de pain ! Au point que certains implorent vigoureusement le Sauveur, entre autre au premier plan ces personnages qui, mais jointes ou levées vers le ciel, crient leur désarroi. Nous sommes ici juste avant que le miracle ne se produise : Jésus bénit le pain. Ce qui explique qu’aucun des paniers ne soit représenté.

Un peu à la droite du groupe des trois personnages principaux, on distingue un des apôtres, barbu, se penchant pour recevoir un plateau tendu par un enfant à genoux. Offrande de poissons que multipliera le Christ. Ce sont aussi de pains que l’on aperçoit entre les mains du jeune homme qui, un genoux à terre, les tend au Christ. Contrairement à ce que précise l’évangile, il n’y en a ici que quatre. Jésus pose la main droite sur les pains, en signe de bénédiction, alors que, la main gauche sur le cœur, il élève les yeux vers le ciel, priant son Père. Derrière lui, Pierre soutenant d’une main sa lourde tunique qui l’embarrasse, tente de calmer la foule affamée.

En regardant ce dessin, je ne peux m’empêcher de rapprocher la scène d’une représentation d’une Annonciation : l’ange, beau jeune homme à genoux, vient annoncer à la Vierge la naissance de son Fils. Elle s’en remet au Père des cieux : Fiat. L’ange donne à Marie la Parole de Dieu, le Logos, le Pain de Vie, son Fils. Comme dans l’œuvre de Botticelli ci-dessous.

N’est-il pas vrai que Jésus est né à Bethléem, la Maison du Pain en hébreu, qu’il s’est fait pain pour nous nourrir, physiquement et spirituellement, et que Marie fut comme « un four » où il put croître avant de se donner aux Hommes ? Cette idée en est accentuée par ce rayon qui descend du ciel, comme l’Esprit descend en Marie. L’interprétation peut paraître hasardeuse mais elle fut souvent reprise par les Pères de l’Église. Mais aussi au Moyen-âge, par des auteurs qui influencèrent énormément l’iconographie comme Jacques de Voragine (1228-1298) dans La légende dorée, ou Guillaume Durand de Mende (1230-1296) dans son Rationale divinorum officiorum (1286).

Les miracles

C’est assez surprenant : à la fois, notre société rationaliste se refuse à croire au moindre miracle, et en même temps, elle n’en a jamais autant réclamé. À la fois, les croyants en Dieu se réduisent à peau de chagrin, et en même temps, les films d’exorcisme n’ont jamais eu un tel succès. Comme s’il était plus facile de croire au Diable qu’en Dieu...

Peut-être que nos contemporains en ont trop soupé des catéchèses mièvres et édulcorées des dernières décennies où Jésus est devenu au mieux un copain, au pire un révolutionnaire qui remettrait les méchants à leur place, une sorte de nouveau Superman.

Il est aussi fort possible que nous soyons tombés dans un autre panneau, celui que dénonçait Confucius (551 avant J.C. — 479 avant J.C.) : « Quand un homme montre la lune le sot regarde le doigt. » Ce que Jésus traduira en d’autres termes (Mt 12, 38-39) :

Quelques-uns des scribes et des pharisiens lui adressèrent la parole : « Maître, nous voudrions voir un signe venant de toi. » Il leur répondit : « Cette génération mauvaise et adultère réclame un signe, mais, en fait de signe, il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas.

Nous avons besoin de signes, de miracles, de phénomènes qui viennent bousculer notre intelligence pour pouvoir croire. En fait, nous sommes restés des saint Thomas (Jn 20, 25) :

Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »

Et Jésus nous répond, à nous aussi cette ultime béatitude (Jn 20, 29) :

Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

Que cherchez-vous ?

Je repense alors au début de l’évangile de Jean. Jésus vient d’être baptisé par Jean. Certains ont assisté à la scène et sont déconcertés. Ils veulent comprendre, connaître cet homme. Et Jésus leur dit (Jn 1, 38) :

Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? »

N’est-ce pas la même question que Jésus pourrait poser à la foule qui le suit ? Il essaye de s’isoler, d’avoir un peu de temps pour lui, ou plutôt un peu de temps pour son Père. Il veut prier dans le calme. Alors, il est parti à l’écart. Il a même dû, pour s’éloigner de cette foule, prendre une barque pour rejoindre l’autre rive. Mais ils ont été plus rapides que lui ! Ils ont certainement suivi le parcours de la barque en longeant la rive, et tout cela à pied. Que cherchent-ils ? À l’écouter ? Sont-ils séduits par sa Parole ? Voient-ils en lui le futur libérateur du pays de l’envahisseur romain ? Il faut dire que quelques versets plus tôt, Hérode lui-même a entendu parler de Jésus. Il est certainement séduit, lui aussi, comme il le fut par le discours de Jean-Baptiste, même s’il s’est fait prendre au jeu de l’amour et qu’il fut contraint de l’éliminer. Et Jésus vient juste d’être informé de la mort de son cousin. On comprend qu’il veuille s’éloigner, se retirer pour prier.

Mais jamais on ne le laisse tranquille. Quand on regarde de près l’évangile, il est rare de lire que Jésus ait pu prendre quelques repos, hormis quand il va chez Marthe et Marie. Bien que là encore, il soit obligé de faire des sermons pour trancher des questions de répartition des tâches ancillaires ! Jamais de repos... (Mt 8, 19-20) :

Un scribe s’approcha et lui dit : « Maître, je te suivrai partout où tu iras. » Mais Jésus lui déclara : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. »

Alors, que cherchent-ils donc tous ceux qui le suivent ? Être nourri ? Peut-être, et même sûrement ! Comme nous. Le ventre a ses raisons que la raison ne connaît pas... Il faut dire que c’est tellement pratique d’avoir une boulangerie à disposition ! Que cherchent-ils ? Un libérateur ? Certainement, les disciples d’Emmaüs l’attesteront. Un thaumaturge ? Oh oui, et combien de fois Jésus a-t-il dû faire des miracles même quand il n’en avait pas envie... (Mt 15, 21-28) :

Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Mais au fond, la question ne pourrait-elle pas se poser autrement ?


Qui cherchez-vous ?

Sans en être totalement conscients, n’est-ce pas Jésus qu’ils cherchent, Jésus pour lui-même ? Nous-mêmes, quand nous rencontrons quelqu’un qui peut nous être utile, ne cherchons-nous pas aussi la personne elle-même et pas uniquement le bénéfice que nous pourrions en tirer ? Nous ne sommes pas si mauvais que cela, Jésus nous l’a dit pour nous rassurer (Mt 7, 9-10) :

Ou encore : lequel d’entre vous donnera une pierre à son fils quand il lui demande du pain ? ou bien lui donnera un serpent, quand il lui demande un poisson ?

Derrière le « que », il y a aussi le « Qui cherchez-vous ? ». C’est d’autant plus net que lorsque Jésus va être arrêté, il pose la même question aux soldats du Grand Prêtre (Jn 18, 4) :

Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s’avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? »

Et eux, répondent ce qu’ils cherchent et non qui ils cherchent. On n’entends jamais vraiment la question...


Pré-eucharistie

Alors, dans cette préfiguration de l’eucharistie, que cherchent-ils ? Ils cherchent à être nourris. Et ils le seront. Et même, plus qu’ils ne pouvaient l’imaginer. Il en restera douze pleins paniers. Mais se rendent-ils comptent qu’ils ont trouvé aussi celui qui est. Du Que au Qui... Nous-mêmes, en communiant au Corps du Christ, faisons-nous cette même translation ? Passons-nous de la chose qui nous rassasie à celui qui nous rassure ? Peut-être ne sommes-nous plus très attentifs aux prières qui précèdent la communion, par habitude. Relisons-les :

Missel romain
Le prêtre : Comme nous l’avons appris du Sauveur, et selon son commandement, nous osons dire :
Tous :
Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui
notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation,
mais délivre-nous du Mal.
Une fois la prière terminée, le prêtre seul poursuit par l’embolisme, c'est-à-dire le développement fait à la suite du Notre Père : « Délivre-nous de tout mal Seigneur et donne la paix à notre temps... » Développant ainsi la dernière demande du Notre Père, le prêtre demande que toute la communauté des fidèles soit libérée du Mal. L’embolisme se termine par la doxologie.
Le prêtre :
Délivre-nous de tout mal, Seigneur,
et donne la paix à notre temps ;
par ta miséricorde, libère-nous du péché,
rassure-nous devant les épreuves
en cette vie où nous espérons
le bonheur que tu promets :
l’avènement de Jésus Christ,
notre Sauveur.

Nous avons commencé par le « que cherchons-nous » : donne-nous notre pain. Puis, suit le « qui cherchons-nous » : le bonheur promis en cette vie qui n’est autre que l’avènement de Jésus-Christ. Avènement dans la fin des temps (voilà le vrai bonheur), et avènement dans nos vies de chaque jour (voilà le vrai pain, la vraie nourriture).


Un miracle ?

En fait, aujourd’hui, par cet évangile, Jésus nous invite à transformer la question, non en éludant la première partie (Que cherchez-vous), mais en acceptant ensuite de passer à la seconde partie (Qui cherchons-nous). Le miracle que voulut faire Jésus devant cette foule n’est-il pas ici ? Leur faire rencontrer la vraie nourriture, le vrai pain du ciel : Lui. Le miracle en communiant n’est-il pas cette « transfiguration » : passer du pain terrestre au pain céleste. Et encore mieux, devenir ce pain, comme le dira saint Augustin :

Ce que vous voyez sur l'autel de Dieu..., c'est le pain et la coupe : c'est cela que vos yeux vous apprennent. Mais ce dont votre foi doit être instruite, c'est que ce pain est le corps du Christ, que cette coupe est le sang du Christ. Ce peu de paroles suffisent peut-être pour votre foi ; mais la foi cherche à s'instruire... Comment ce pain est-il son corps, et cette coupe, ou plutôt son contenu, peut-il être son sang ? Mes frères, c'est cela que l'on appelle des sacrements : ils expriment autre chose que ce qu'ils présentent à nos regards. Ce que nous voyons est une apparence matérielle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu'est le corps du Christ, écoutez l'apôtre Paul, qui dit aux fidèles : « Vous êtes le corps du Christ ; et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps » (1Co 12,27). Donc, si c'est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c'est le symbole de ce que vous êtes qui se trouve sur la table du Seigneur, et c'est votre mystère que vous recevez. Vous répondez : « Amen » à ce que vous êtes, et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez : « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet amen soit véridique. Pourquoi donc le corps est-il dans le pain ? Ici encore, ne disons rien de nous-mêmes, écoutons encore l'apôtre qui, en parlant de ce sacrement, nous dit : « Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1Co 10,17). Comprenez cela et soyez dans la joie : unité, vérité, dévotion, charité ! « Un seul pain » : qui est ce pain unique ? « Un seul corps, nous qui sommes multitude. » Rappelez-vous qu'on ne fait pas du pain avec un seul grain, mais avec beaucoup... Soyez donc ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes.
Saint Augustin, Sermon 272, Aux nouveaux baptisés, sur le sacrement

Saint Éphrem (mort en 373), Commentaire de l'Évangile concordant, 12, 1.3-5 ; CSCO 145, Scriptores Armeniaci, 2, 115-117.

Au désert notre Seigneur multiplia le pain, et à Cana il changea l'eau en vin. En attendant de donner aux hommes son corps et son sang en nourriture, il habitua et exerça leur palais à son pain et à son vin. Il leur fit goûter un pain et un vin éphémères pour les entraîner à savourer le corps et le sang vivifiants. Il leur donna libéralement ces choses de peu de valeur pour qu'ils sachent que ce qu'il leur donnerait serait encore plus gratuit. Il leur donna gratuitement ce qu'ils auraient pu lui acheter, mieux, ce qu'ils avaient l'intention d'acheter, afin qu'ils sachent qu'il n'exigerait d'eux aucun paiement. Car s'ils pouvaient payer le prix du pain et du vin, ils ne pourraient payer son corps et son sang.

Or, le Seigneur ne s'est pas contenté de nous en faire don gracieusement, mais il s'est ingénié à nous entourer de prévenances. Ces petites choses, il nous les a données gratuitement pour nous attirer, afin que nous nous avancions et recevions gratuitement le bien qui surpasse tout. <> Il nous a attirés par des aliments doux au palais pour nous entraîner vers ce qui vivifie les âmes. Aussi a-t-il incorporé une agréable saveur au vin qu'il a fait, pour montrer quels trésors immenses sont cachés dans son sang vivifiant. <>

Mais vois aussi comment sa puissance créatrice atteint toutes choses. Ayant pris un peu de pain, notre Seigneur le multiplia en un clin d'oeil. Ce que les hommes font et transforment en dix mois de travail, ses dix doigts l'ont fait dans l'instant même. Ses mains étaient sous le pain comme une terre, sa parole au-dessus de lui comme le tonnerre; le murmure de ses lèvres se répandit sur le pain comme une pluie, et le souffle de sa bouche fut comme le soleil; en un très court instant il conduisit à son terme ce qui demande à tous un temps fort long. Alors le pain ne manqua plus; d'un peu de pain sortit une multitude de pains, comme lors de la première bénédiction: Soyez féconds, multipliez-vous, et remplissez la terre (Gn 1,28). (...)

Une fois de plus, le Seigneur a manifesté la sainteté de sa parole à ceux à qui il avait ordonné de la mettre en pratique et il a montré avec quelle rapidité il octroyait ses dons à ceux qui les acceptaient. Néanmoins, il n'a pas multiplié le pain autant qu'il l'aurait pu, mais en quantité suffisante pour rassasier ceux qui mangeaient. Ce n'est pas sa puissance qui a mesuré son miracle, mais la faim des affamés. Car s'il avait mesuré son miracle à sa puissance, la victoire de celle-ci n'aurait pas pu être évaluée.

Mais le miracle a été mesuré à la faim de milliers de gens, et il s'est trouvé un surplus de douze corbeilles. Chez tous les artisans, la capacité est inférieure aux besoins des clients, puisqu'ils ne peuvent fabriquer tout ce que leur demandent leurs clients. Mais l'oeuvre réalisée par le Seigneur a dépassé les désirs de ceux qui avaient faim. Et il a dit: Rassemblez les morceaux pour qu'absolument rien ne se perde (Jn 6,12), afin qu'eux ne pensent pas que son action n'était qu'apparente. Mais, en conservant les restes un jour ou deux, ils en viendraient à croire que l'action du Seigneur était bien une réalité, et non une vision trompeuse.

De fait, après qu'ils eurent été rassasiés, ils comprirent que le Seigneur les avait nourris au désert, comme il l'avait fait pour répondre aux prières de Moïse, et ils s'écrièrent: C'est vraiment lui le prophète, celui dont il est dit qu'il viendra dans le monde (Jn 6,14).


Prière

Père très bon, en ton Fils tu te révèles comme un Dieu de pitié, apaisant la faim des hommes non par de vaines promesses mais avec du pain. En ce monde où tant de gens ont faim, renouvelle tes largesses, suscite parmi nous des hommes qui partagent avec les pauvres la nourriture de la terre, et mets en nos coeurs le désir du pain de la vie éternelle. Par Jésus Christ.