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XXe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Lui aussi vivra par moi




L‘ adoration de l’Agneau mystique

Jean Van Eyck (Maaseik, 1390 - Bruges, 1441)

et Hubert Van Eyck (Maaseik, 1366 - Gand, 1426)

Polyptyque, huile sur bois, panneau inférieur central, 137,7 × 242,3 cm, 1432

Cathédrale Saint-Bavon, Gand (Belgique)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean (Jn 6, 51-58)

En ce temps-là, Jésus disait à la foule : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » Les Juifs se querellaient entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »


L’auteur

Jan van Eyck, le peintre flamand le plus célèbre et le plus innovateur du XVe siècle, serait venu du village de Maaseyck dans le Limbourg.


Aucune trace de sa date de naissance ne survit, mais on croit qu’elle était d’environ 1390 ; sa carrière, cependant, est bien documentée. Il a été employé (1422-24) à la cour de Jean de Bavière, comte de Hollande, à La Haye, et en 1425 il a été fait peintre de la cour et valet de chambre au duc Philippe le Bon de Bourgogne. Il devint un membre proche de la cour du duc et entreprit plusieurs missions secrètes pour lui, dont un voyage (1428-1429) en Espagne et au Portugal dans le cadre de négociations qui aboutirent au mariage (1430) de Philippe de Bourgogne et d’Isabelle de Portugal. Les documents montrent qu’en 1432-33 van Eyck a acheté une maison à Bruges. Il a signé et daté un certain nombre de peintures entre 1432 et 1439, toutes peintes à l’huile et vernies. Selon les documents, il a été enterré le 9 juillet 1441.


Van Eyck a été crédité traditionnellement de l’invention de la peinture à l’huile, et, bien que ce soit incorrect, il ne fait aucun doute qu’il en a perfectionné la technique. Il a utilisé cette technique pour représenter une variété de sujets avec un réalisme frappant dans des détails microscopiques ; par exemple, il a représenté des bijoux peints et des métaux précieux avec une lumière intérieure rougeoyante au moyen de glaçures subtiles sur les bords saillants.


L’œuvre la plus célèbre et la plus controversée de Van Eyck est l’un de ses premiers, le retable de Gand (1432), un polyptyque composé de vingt panneaux dans l’église de Saint-Bavon. Sur le cadre, on lit une inscription incomplète en latin qui identifie les artistes de l’œuvre comme Hubert et Jan van Eyck. L’interprétation habituelle est que Hubert van Eyck (mort le 18 sept. 1426) était le frère de Jan, qu’il était celui qui a commencé le retable, que Jan a ensuite terminé. Une autre interprétation est qu’Hubert n’était ni le frère de Jan ni un peintre, mais un sculpteur qui a réalisé un cadre élaboré pour l’autel. En raison de cette controverse, l’attribution des panneaux, qui varient quelque peu en échelle et même en style, a divergé, selon les arguments des universitaires qui ont étudié le problème.


Tout aussi célèbre est le portrait de mariage de Giovanni Arnolfini et sa femme (1434, National Gallery, Londres), que l’artiste a signé "Johannes de Eyck fuit hic 1434" (Jan van Eyck était ici), témoignage qu’il a assisté à la cérémonie. D’autres peintures importantes sont la Madone du Chancelier Rolin (1433-34, Louvre, Paris) et la Madone du Canon van der Paele (1436, Groeningen Museum, Bruges).


Le tableau

L’œuvre la plus célèbre de Jan van Eyck est donc cet immense retable. Il est dit avoir été commencé par le frère aîné de Jan, Hubert, dont on sait peu de choses, et a été achevé par Jan en 1432. Sur le cadre est inscrit un quatrain qui indique que le polyptyque a été commencé par Pictor Hubertus Eyck, et terminé par son frère Jan, à la demande de Jodocus Vijd, bourgmestre adjoint de Gand, préfet de l’église de Saint-Jean, et de son épouse, Elisabeth Borluut, qui l’a commandé. Le verset a été placé là lorsque le retable a été installé le 6 mai 1432.


L’analyse stylistique révèle que dans la peinture le travail de deux mains différentes peut être clairement discerné. La conception globale du retable est l’œuvre d’Hubert, ainsi que l’exécution de certaines parties, telles que les panneaux du niveau inférieur. Ici, la manière est archaïque, et reflète la domination continue du style international qui a été pratiqué par Broederlam. La composition est typiquement sans originalité : le paysage est encore conçu comme un fond lointain, avec lequel les figures à l’avant n’ont aucune relation organique, effet qui est renforcé par le point de vue de l’œil de l’oiseau.


Je reprends ici un article de la revue « Connaissance des arts », n°791 d’avril 2020


Face au gigantesque retable de L’Agneau mystique, restauré en majeure partie entre 2012 et 2019, notre sidération devrait égaler celle des privilégiés qui assistèrent, le 6 mai 1432, à son dévoilement dans l’église Saint-Jean, actuelle cathédrale Saint-Bavon de Gand (Belgique). Ce jour-là, Philippe le Bon, duc de Bourgogne et souverain des Flandres, y faisait baptiser un fils nouveau-né, Josse, qui mourut peu après. Bien que toujours admiré et entretenu, ce retable renfermant vingt-quatre scènes ou figures peintes connut, au début du XIXe siècle, un démembrement partiel corrigé après la Première Guerre mondiale. Exhumée sur le cadre en 1825 et authentifiée par la dernière restauration, une inscription indiquait que le retable fut commencé par Hubert Van Eyck (?-1426) et achevé par son frère cadet, Jan (1390 ?-1441).


Mains ou ateliers ?

Dès le XIXe siècle, les historiens tentèrent d’identifier les mains en cherchant, dans le corpus supposé des deux artistes, des caractères propres à chacun. Ce fut en vain, faute de pouvoir s’entendre sur une œuvre de l’un ou l’autre des deux frères jugée antérieure à 1426, date de la mort d’Hubert. La critique renonça également à situer avant 1426 un lot de miniatures de Van Eyck conservées à Turin. En outre, on ignore toujours les lieux de formation de la fratrie, originaire de Maaseik (Eyck-sur-Meuse), ville de cette région mosane qui vit naître les frères Limbourg, fameux miniaturistes. L’art des Van Eyck paraît autant redevable aux enlumineurs d’avant-garde des années 1400 qu’aux peintres de chevalet célèbres, tels ceux du « groupe Campin/Flémalle ». Pour corser le tout, un troisième frère, Lambert, peintre lui aussi, paraît dans les archives. Au service de Philippe le Bon à Bruxelles en 1431, il se chargea, en 1442, de réinhumer Jan dans l’église Saint-Donatien de Bruges, détruite en 1800. Face à cet imbroglio, l’idée d’une collaboration croisée des ateliers, d’existence avérée, d’Hubert et de Jan fut lancée. Artistes à succès, les deux frères vécurent séparément. Peintre de cour, Jan, à la mort en 1425 du comte de Hollande, était passé au service de Philippe le Bon. Au sein des quelque cent soixante peintres cités dans les comptes, il y acquit un statut unique de véritable homme de confiance du duc. Hors périodes de missions, Jan résida à Lille, puis à Bruges, où il se maria et mourut. Ancré à Gand, Hubert dut recevoir la commande du retable peu avant sa mort. Till-Holgert Borchert suggère que les assistants de Jan purent rejoindre ceux d’Hubert à Gand, avant que Jan lui-même, à partir de 1430, ne s’occupât à temps plein du retable. En homme-orchestre comme le sera, au XVIIe siècle, Rubens dans son atelier d’Anvers, Jan fédéra toutes les compétences pour achever l’œuvre selon ses préceptes. Quoi qu’on en ait dit, il n’inventa pas la peinture à l’huile mais, passionné de technique picturale, mit au point une huile de lin séchant plus vite. Par réflexion de la lumière sur le fond du panneau enduit d’un mélange crayeux, son emploi donnait aux pigments, d’origine minérale ou organique, des effets émaillés quasi magiques. Avant les mises en couleur successives des compositions esquissées sur le panneau, des dessins sur feuilles volantes purent fournir des premiers modèles.


Une commande pour l’éternité

En rendant de façon crédible pour les sens la tri-dimensionnalité d’un espace naturaliste unifié par la lumière et soumis au crible de l’observation, Jan Van Eyck prenait date dans l’histoire de la peinture. L’affirmation de son art révolutionnaire permet de supposer une étroite entente avec le richissime couple âgé commanditaire de l’œuvre, Josse Vijd et Elizabeth Borluut, figurés agenouillés en donateurs sur les volets du retable fermé. Échevin gantois « inférieur » en 1395 puis « supérieur » en 1425, Josse Vijd proposait, avec ce retable de parfait orthodoxie politique et religieuse, une méditation digne d’honorer la mémoire familiale. On ignore quels sont les clercs qui purent établir le programme iconographique, véritable somme théologique. Fermé, le retable regroupe les scènes et personnages annonçant la venue du Messie. Ouvert, il s’appuie sur l’Apocalypse selon saint Jean pour dérouler une grandiose doctrine du salut eucharistique placé sous le signe de La Trinité. Dans cette vision de la Jérusalem céleste peuplée d’élus, les apôtres, les prophètes et les anges porteurs des instruments de la Passion, tous agenouillés en remparts de la foi, entourent la fontaine de vie et l’Agneau, gage de Rédemption. Danny Praet qui, avec Marc De Mey, renouvela l’interprétation du retable, a pu établir que cette scène exaltait également les vertus théologales (Foi, Espérance et Charité), auxquelles on accède après avoir pratiqué les vertus cardinales (Prudence, Tempérance, Force et Justice), évoquées dans les panneaux latéraux.


Tirés des Écritures, de multiples textes parsèment les scènes du retable comme dans une leçon de catéchisme. Mais, dans la scène de l’Annonciation où se lisent, invisibles à l’œil nu, les mots « De visione Dei » (« De la vision de Dieu ») sur la page d’une bible, ouverte, les frères Van Eyck avouèrent le paradoxe suprême de leur art : rendre visible un Dieu invisible. Pour cela, ils s’attachèrent à montrer le caractère doublement divin de la lumière, véhicule de Dieu et moyen d’accéder à lui. Cette métamorphose de Dieu s’affiche dans l’éclat insufflé aux matières précieuses surabondantes. Un lettré, admirateur de l’œuvre, s’écria au XVIe siècle : « Vous y verrez un océan où l’art coule à flot ». Il est surtout, en cet « automne du Moyen Âge », un exemple inouï d’union de science et d’art mise au service d’un travail d’éveil spirituel.


Le panneau central



Réaliser ce retable de dimensions inédites (3,75 x 5,20 m) dut susciter des discussions tant dans sa forme que dans sa très subtile iconographie, vaste allégorie, inspirée de la vision apocalyptique de saint Jean, du pèlerinage du peuple chrétien vers la Jérusalem céleste. Les bienfaits de l’Eucharistie y sont mis en avant au détriment de la Passion qui la fonde et qu’évoquent l’Agneau du sacrifice et la Fontaine de vie. Après avoir suivi les préceptes des vertus cardinales et accédé aux vertus théologales – Foi, Espérance et Charité –, les élus, séparés en quatre groupes, partagent désormais la Vérité dans une contemplation éternelle de Dieu. La critique semble admettre que ce panneau fut le premier mis en chantier et trahirait la main d’Hubert, notamment dans les personnages agenouillés. La composition, avec la vision lointaine des villes et son paysage foisonnant teinté d’exotisme, aurait néanmoins été terminée par Jan.


Les panneaux latéraux (de gauche à droite)



Les Juges intègres

Ce panneau, dérobé dans la nuit du 10 au 11 avril 1934, est une copie réalisée parJef Van der Veken qui remplaça, en 1943, le panneau original, jamais retrouvé. Évoquant la Justice, vertu cardinale liée au raisonnement, ces cavaliers rappellent les exigences morales que les hommes doivent suivre pour partager la vision de Dieu au Paradis.


Les Chevaliers du Christ

Véritable cohorte médiévale, ces champions militaires du Christ symboliseraient la Vaillance propre à l’esprit chevaleresque et conduisant, comme les autres vertus cardinales, au salut. Au nombre de neuf avec les trois porte- étendards, ces cavaliers ont été rapprochés du thème des neuf preux de la littérature médiévale épique.


Les Ermites

Si l’on suit toujours Danny Praet dans sa lecture iconographique du retable, le panneau des ermites serait lié à la Tempérance. Figurant en queue de cortèges menés par saint Antoine, les uniques femmes de ces quatre panneaux bas latéraux désigneraient deux pécheresses rédimées, Marie l’Égyptienne et Marie Madeleine.


Les Pèlerins

Symboles de la Prudence, ces pèlerins sont conduits par le patron des voyageurs, saint Christophe, géant porteur du Christ selon la Légende dorée, et dont la vue protégeait d’une mort subite. Comme ailleurs dans le retable, nulle auréole ne permet d’identifier le saint. Dans ce temps intemporel, chacun pouvait accorder la leçon du retable à son propre présent.


Une nouvelle controverse

Nous sommes toujours, depuis deux dimanches, dans ce discours sur le Pain de Vie qui occupe tout le chapitre 6 de l’évangile de saint Jean. Et une nouvelle controverse vient d’apparaître : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’incrédulité est monnaie courante dans l’évangile ! Quelques exemples ?


Nicodème (Jn 3, 4) :

Nicodème lui répliqua : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ? »

Ou la Samaritaine (Jn 4, 11) :

Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où as-tu donc cette eau vive ?

Ou bien encore Zacharie (Lc 1, 18) :

Alors Zacharie dit à l’ange : « Comment vais-je savoir que cela arrivera ? Moi, en effet, je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge. »

Il n’y en a qu’une qui ne fit pas preuve de cette incrédulité : la Vierge Marie (Lc 1, 34) :

Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? »

Elle n’est pas incrédule, elle désire seulement connaître le « comment » car elle sait que « rien n’est impossible à Dieu ». Zacharie, par contre, ne pose pas la question du « comment » mais du « pouvoir »... il doute...


Donner

Il y a une ambiguïté que les Juifs n’ont pas saisie. Jésus ne vient pas dire qu’il va se donner à manger, comme une poule dans un pot, mais qu’il va donner le pain de vie, et que ce pain c’est sa chair. Il va donc se donner. Et en se donnant, c’est son corps qui devient pain. Nulle question d’anthropophagie, mais plutôt de don total. Comme la devise de Georges Guynemer :

On n'a rien donné tant qu'on n'a pas tout donné.

Et Jésus, lui, donne tout. On pourrait même dire que, comme l’enfant prodigue i dilapidera ce que son Père lui a donné (Lc 15) : l’amour, le pardon, la vie... Il n’aura plus rien. Et même ce qu’il ne détient pas, sa vie, on lui prendra, ou plus exactement, il acceptera de l’offrir. Ce sera le sacrifice suprême.


Concaténation

De fait, dans son discours, Jésus vient révéler la chaîne des événements : il donne - il se donne - il se sacrifie - il est mangé - il répare et rétablit la vie éternelle. Et en faisant cela, comme nous l’avons vu le jour des Rameaux, il refait le chemin inverse d’Adam et Ève pour nous racheter, pour nous sortir des enfers et nous permettre de retourner au Paradis. Il rompt la chaîne du Mal pour renouer la chaîne du Bien.


Chair

Mais on peut comprendre la réaction es Juifs, car elle est encore d’actualité. Le mot « chair » choque. Car pour nous, il signifie la « carne » plus que le corps. Ce que Jésus offre en sacrifice, ce n’est pas un bout de viande, mais son corps même, son être, hormis son âme divine. Il se sacrifie, tel l’Agneau du retable. Bien sûr, le verbe « manger » accentue cette incompréhension. Mais il n’est nullement question, une nouvelle fois d’anthropophagie, mais de don de soi. Et le don de soi est complet. Tellement entier qu’il passe par cette communion à l’autre. Nous-mêmes, quand nous aimons quelqu’un, ne dit-on pas qu’il est « à croquer », « qu’on en mangerait » ? Notre amour veut assimiler l’autre et s’assimiler à lui. C’est ainsi que nous avons l’impression de nous nourrir mutuellement, de nous donner vie. Jésus fait la même chose avec nous par analogie.


Esprit

La preuve en est qu’il vient ensuite préciser que la chair n’est rien. Seul l’Esprit compte. C’est l’Esprit qui fait vivre. Et ces paroles sont Esprit et Vie. Nous devons donc dévorer cette parole. Comme Jean dans l’Apocalypse (Ap 10, 8-11) :

Et la voix que j’avais entendue, venant du ciel, me parla de nouveau et me dit : « Va prendre le livre ouvert dans la main de l’ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre. » Je m’avançai vers l’ange pour lui demander de me donner le petit livre. Il me dit : « Prends, et dévore-le ; il remplira tes entrailles d’amertume, mais dans ta bouche il sera doux comme le miel. » Je pris le petit livre de la main de l’ange, et je le dévorai. Dans ma bouche il était doux comme le miel, mais, quand je l’eus mangé, il remplit mes entrailles d’amertume. Alors on me dit : « Il te faut de nouveau prophétiser sur un grand nombre de peuples, de nations, de langues et de rois. »

Ou encore le prophète Ézékiel (Ez 3, 1-3) :

Le Seigneur me dit : « Fils d’homme, ce qui est devant toi, mange-le, mange ce rouleau ! Puis, va ! Parle à la maison d’Israël. » J’ouvris la bouche, il me fit manger le rouleau et il me dit : « Fils d’homme, remplis ton ventre, rassasie tes entrailles avec ce rouleau que je te donne. » Je le mangeai, et dans ma bouche il fut doux comme du miel.

Manger le livre, c’est assimiler la pensée de Dieu. Manger le Corps du Christ, c’est assimiler sa parole, sa vie, son esprit, pour devenir comme lui. Ce que saint Augustin a si bien exprimé (Sermon 272, Aux nouveaux baptisés, sur le sacrement) :

Soyez donc ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes.

Sang...

Peut-être que les Juifs ont surtout été choqué par l’ajout du mois « sang », quand on sait l’importance du sang comme emblème de la vie dans le judaïsme. Mais ici, précisément, Il ne parle pas de « la chair et le sang » mais, parallèlement : de donner sa vie en versant tout le sang de son corps de sorte que, sous la forme sacramentelle de la séparation du pain et du vin, soit offerte la communion, en son Corps et en son Sang, au Sacrifice rédempteur du Golgotha. Et comme si tout cela ne suffisait pas ; le Christ remplace le verbe générique « manger » par un autre, signifiant crûment « mâcher, croquer » (v. 54.56.57.58). Était-il possible d'insister davantage? En lisant ce Discours, dit R. Guardini, on peut saisir « la force inflexible avec laquelle Jésus poursuit sa prédication et la solitude indicible dans laquelle il vit ».


Solitude

Et cette solitude est encore accentué par le départ de ceux qui avaient commencé à le suivre, ses disciples. Ne l’abandonnons pas. Laissons-le demeurer en nous et communier à nos vies, en communiant à son corps et à son sang.



Saint Augustin, Sermon 272, Aux nouveaux baptisés, sur le sacrement

Ce que vous voyez sur l'autel de Dieu..., c'est le pain et la coupe : c'est cela que vos yeux vous apprennent. Mais ce dont votre foi doit être instruite, c'est que ce pain est le corps du Christ, que cette coupe est le sang du Christ. Ce peu de paroles suffisent peut-être pour votre foi ; mais la foi cherche à s'instruire... Comment ce pain est-il son corps, et cette coupe, ou plutôt son contenu, peut-il être son sang ?


Mes frères, c'est cela que l'on appelle des sacrements : ils expriment autre chose que ce qu'ils présentent à nos regards. Ce que nous voyons est une apparence matérielle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu'est le corps du Christ, écoutez l'apôtre Paul, qui dit aux fidèles : « Vous êtes le corps du Christ ; et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps » (1 Co 12,27). Donc, si c'est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c'est le symbole de ce que vous êtes qui se trouve sur la table du Seigneur, et c'est votre mystère que vous recevez. Vous répondez : « Amen » à ce que vous êtes, et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez : « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet amen soit véridique.


Pourquoi donc le corps est-il dans le pain ? Ici encore, ne disons rien de nous-mêmes, écoutons encore l'apôtre qui, en parlant de ce sacrement, nous dit : « Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps » (1 Co 10,17). Comprenez cela et soyez dans la joie : unité, vérité, dévotion, charité ! « Un seul pain » : qui est ce pain unique ? « Un seul corps, nous qui sommes multitude. » Rappelez-vous qu'on ne fait pas du pain avec un seul grain, mais avec beaucoup... Soyez donc ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes.



Homélie de Théophylacte (+ 1109), Commentaire sur l'évangile de Jean, PG 123, 1309-1312.

Nous venons d'entendre cette parole : Si vous ne mangez pas la chair du Fils, vous n'aurez pas la vie (Jn 6,53). Lorsque nous participons aux divins mystères, il ne faut donc pas que notre foi chancelle, ni que nous cherchions à connaître la manière dont cela se fait. Car l'homme laissé à sa seule nature, j'entends celui qui obéit à des pensées purement humaines ou naturelles, n'accueille pas les réalités surnaturelles et spirituelles.


Ainsi ne comprend-il pas ce qu'est la nourriture spirituelle procurée par la chair du Seigneur. Ceux qui ne la reçoivent pas en communion n'auront aucune part à la vie éternelle, parce qu'ils n'auront pas reçu Jésus, qui est la vraie vie. Car la chair que nous mangeons n'est pas celle d'un être simplement humain, mais celle d'un Dieu. Unie à la divinité, elle est assez puissante pour nous déifier. Elle est aussi une vraie nourriture : son efficacité ne dure pas seulement quelques instants, et elle ne se décompose pas à la manière d'une nourriture passagère, mais elle est un secours pour la vie éternelle.


De même, la coupe du sang du Seigneur est une vraie boisson, car elle n'étanche pas notre soif pour un temps limité, mais elle préserve pour toujours de la soif celui qui la boit, et elle ne le laisse pas insatisfait. Comme le Seigneur l'a dit à la Samaritaine : Celui qui boira de l'eau que moi, je lui donnerai, n'aura plus jamais soif (Jn 4,14). En effet, quiconque recevra la grâce de l'Esprit Saint en participant aux divins mystères, ne souffrira ni de la faim spirituelle ni de la soif, comme ceux qui n'ont pas la foi.


Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi (Jn 6,56-57). Cette parole nous apprend à connaître le mystère de la communion. Ainsi celui qui mange la chair et boit le sang du Seigneur demeure-t-il dans le Seigneur, et le Seigneur en lui. Ainsi s'opère un mélange merveilleux et inexplicable, si bien que Dieu est en nous et nous en Dieu.


La parole que tu viens d'entendre ne te remplit-elle pas de crainte ? Nous ne mangeons pas Dieu purement et simplement, car il est impalpable et incorporel, et il ne peut être saisi ni par les yeux ni par les dents. Nous ne mangeons pas non plus la chair d'un être simplement humain, car elle ne pourrait nous être d'aucun secours. Mais depuis que Dieu s'est uni un corps selon une union ineffable, ce corps aussi est vivifiant. Non qu'il se soit changé en la nature divine - absolument pas - mais de la même manière que le fer rougi au feu reste du fer et dégage l'énergie du feu.


C'est ainsi que le corps du Seigneur, étant le corps du Verbe de Dieu, a aussi le pouvoir de donner la vie tout en restant un corps. De même que je vis par le Père, dit Jésus, c'est-à-dire de même que je suis engendré par le Père, qui est Vie, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi, en étant uni à moi, et pour ainsi dire transformé en moi, qui ai le pouvoir de donner la vie.


Prière

Dieu vivant, tu nous donnes en nourriture la chair du Fils de l'homme, et son sang à boire. Accorde-nous de vivre dès aujourd'hui de sa vie, et ressuscite-nous au dernier jour pour que nous demeurions à jamais en toi. Par Jésus Christ.

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