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XXe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Le feu de la folie -



La fête de la Saint-Jean,

Jules Breton (Courrières, 1827 - Paris, 1906),

1875, Huile sur toile, 61 x 34 cm,

Philadelphia Museum of Arts, Philadelphie (U.S.A.)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 49-53)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »


Le peintre

Jules Aimé Louis Breton nait en 1827 dans un petit village du nord de la France. Après une première formation artistique locale, il rejoint en 1847 l'Ecole des Beaux-arts de Paris. Il y réalise de nombreux tableaux historiques, dont certains sont présentés au Salon à partir de 1849. Mais Jules Breton se détourne rapidement de cette voie classique et se tourne alors vers l'univers de son enfance. « Peintre paysan » comme il se qualifiera lui-même, il s'intéresse désormais aux paysages et scènes rurales de son enfance - il retournera d'ailleurs vivre dans son village natal. Témoin d'un monde rural voué à disparaître sous l'effet de l'industrialisation croissante, l'œuvre de Breton connaît rapidement un grand succès. Jules Breton poursuivra parallèlement une carrière d'écrivain et de poète.


L’oeuvre

L'intérêt de Breton pour la vie rurale l'incite à peindre de nombreuses fêtes villageoises, comme celle de la Saint-Jean. Le thème, volontairement rustique, est traité avec autant d'attention que s'il s'agissait d'un grand tableau religieux ou historique. L'acquisition de la toile par le grand collectionneur de Philadelphie John G. Johnson (1841-1917), qui réunit au cours de sa vie plus de 1 200 œuvres européennes, témoigne de l'engouement précoce des américains pour l'œuvre de Breton.


Ce que je vois

C’est le soir, la lune déjà apparaît dans le ciel assombri. Au loin illuminé, le village est couronné par le clocher de l’église. C’est la fête ! Des feux de la Saint-Jean ont été allumés à divers endroits et la foule se réunit autour. Juste devant nous, sept jeunes filles, habillées en paysanne, font une ronde autour de leur feu, et se réjouissent en dansant pieds nus et riant à pleines dents. Ici, pas de feu de division, mais un feu de rencontre, de réunion, de joie.


Vie intérieure

C’est très rare, pour ne pas dire exceptionnel, de découvrir les sentiments intérieurs du Christ. Il nous partage son angoisse, il la nomme. Bien sûr, les évangiles relatent aussi cette angoisse lors de la Passion (Lc 22, 44) :

Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre.

Mais, ici, c’est lui qui nous en parle. Il se livre. Du moins, avant de livrer son corps, il nous livre son âme. Et pourtant, il savait ce qui l’attendait. Ne l’avait-Il pas avoué aux Fils de Zébédée (Mc 10, 38) ? :

Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisé du baptême dans lequel je vais être plongé ? »

Depuis si longtemps, il vit, tendu, tendu vers cette attente qui le brûle comme un feu. Ne l’avait-Il pas implicitement annoncé à ses parents lors de son recouvrement au Temple (Lc 2, 49) ? :

Il leur dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? »

Il sait quel est son Exode, vers quoi il marche, comme il l’avait confié à Élie et Moïse lors de la Transfiguration (Lc 9, 31) :

Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.

Et c’est pour ça qu’il est venu. Venu pour jeter un feu. Venu pour apporter la division... Venu pour nous sauver !


Quel feu ?

Certainement pas celui de la Géhenne, ce fossé où brûlait un feu continu consumant les corps. À l’origine, c’est là qu’on brûlait le corps des enfants sacrifiés aux dieux. C’est le feu de l’enfer, le feu du mal, le feu qui détruit. Ce n’est pas celui que Jésus promet.


Ce feu qu’il annonce, c’est celui qui brûle, mais sans consumer !

  • Celui qui brûlait dans le Buisson ardent (Ex 3, 2) :

L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer.
  • Celui qui accompagnait le Peuple lors de sa sortie d’Égypte (Ex 13, 21) :

Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : le jour dans une colonne de nuée pour leur ouvrir la route, la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer ; ainsi pouvaient-ils marcher jour et nuit.
  • Celui dans lequel il se révèle à Moïse sur la montagne (Ex 19, 18) :

La montagne du Sinaï était toute fumante, car le Seigneur y était descendu dans le feu ; la fumée montait, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne tremblait violemment.
  • Celui de la vision d’Ézékiel (Ez 1, 13) :

Ils avaient une forme de vivants. Leur aspect était celui de brandons enflammés, une certaine apparence de torches allait et venait entre les Vivants. Il y avait la clarté du feu, et des éclairs sortant du feu.
  • Ce feu qui nous purifie (1 P 1, 7) :

elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ.
  • Tout simplement car, comme le dit l’épître aux Hébreux (12, 29) :

Car notre Dieu est un feu dévorant.

C’est ce feu-là dans lequel nous serons baptisés (Lc 3, 16), non pour un baptême de mort, de Jugement dernier (Lc 3, 9), mais pour un baptême d’Esprit et de vie, d’un Esprit vivifiant, qui donne vie. Et c’est ce que souhaite Jésus : que nous soyons brûlés ! Brûlés de son amour, brûlés par son amour. Il a hâte que le feu de Pentecôte nous brûle, qu’il tombe sur nos têtes, sans consumer notre nature (Ac 2, 2-4) :

Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.

Mais ce feu va nous obliger à nous positionner !


Division ?

On pourrait être surpris de ce souhait de voir les hommes divisés (versets 51 à 53) :

Pensez-vous que je sois venu mettre la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division. Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ; ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

Matthieu, dans le texte parallèle, parlera d’un glaive. Il tranche, il divise. En fait, imaginez que quelqu’un fonce sur vous armé d’un glaive. Vous devez choisir : aller à droite ou à gauche. Mais si vous ne bougez pas, si vous pensez qu’un consensus sera possible avec votre assaillant, vous risquez bien d’être fendu en deux ! Et vous ne vous « fendrez » pas la gueule...


Oui, Jésus nous invite à nous positionner, à faire des choix, quoiqu’il en coûte. Nous ne pouvons rester dans une sorte de consensus mou, voulant toujours accorder la chèvre et le chou, arguant continuellement de la miséricorde de Dieu qui, pardonnant tout, nous laisserait le choix de ne rien faire. Le chou finira par sécher, et la chèvre par mourir. Le chèvrechoutisme est la grande panacée de notre monde croyant ainsi marcher sur la crête. Ne rien faire, c’est mourir. Manquer de foi, c’est manquer d’humanité. Et pourtant c’est le chemin que l’on nous dessine en ces jours ténébreux. « Vaut mieux rester assis quand il fait noir » nous exhorte-t-on… Non ! Oh que non ! La foi est héroïque ! « L’homme libre est celui qui fait des choix » disait Victor Hugo. La foi, comme la vérité (Jn 8, 32), rend libre. Mais elle oblige à prendre parti…


Et si, au nom de cette foi, je veux m’unir à Dieu, je dois savoir et accepter qu’elle me séparera des autres, parfois de ceux que j’aime le plus. Déjà, lors de la Pâque première (Sg 18, 14-15) :

Un silence paisible enveloppait toute chose, et la nuit de la Pâque était au milieu de son cours rapide ; alors, du haut du ciel, venant de ton trône royal, Seigneur, ta Parole toute-puissante fondit en plein milieu de ce pays de détresse, comme un guerrier impitoyable, portant l’épée tranchante de ton décret inflexible.

Tout le Premier Testament est empli de cette contrainte à choisir son camp, envers et contre tout. Que ce soit avec l’épisode du Veau d’Or (Nb 25, 6-13), d’un peuple qui se sépare au nom de l’Alliance (Nb 23, 7-10), ou des femmes païennes renvoyées au retour de l’Exil (Esd 9-10).


Alors, à plus forte raison quand c’est le Logos, la Parole de Dieu elle-même qui s’incarne au milieu de nous : l’écouter, le suivre ou le moquer, le refuser ? Mais on ne peut rester indifférent... Ce serait pire ! Il est celui qui nous oblige à prendre parti, quitte à nous diviser, car, comme l’avait prophétisé Siméon, il est un signe de contradiction (Lc 2, 34-35). Même Marie sera percée de ce glaive, de son union aux souffrances de son Fils :

Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. »

Avertissement

En fait, Jésus vient nous avertir... Ne vous illusionnez pas, croyant que la charité suffirait à instaurer la bonne entente universelle ! On ne peut faire l’économie du sacrifice... Comme le feu pour le sacrifice. Alors, ne soyons pas des mous, des consensuels, mais acceptons de suivre Jésus, dans nous retourner, comme des fols en Christ !!! Un film à voir absolument pour s’en convaincre : L'île (également appelé Ostrov), film racontant la vie fictive du Père Anatoly, dans les années 1970 en Russie.



Commentaire de Denys le Chartreux (+ 1471), Commentaire sur l'évangile de Luc, Opera omnia, 12, 72-74.

Je suis venu apporter un feu sur la terre, je suis descendu du haut du ciel et, par le mystère de mon Incarnation, je me suis manifesté aux hommes pour allumer dans les coeurs humains le feu de l'amour divin ; et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé (Lc 12,49), c'est-à-dire qu'il prenne et devienne une flamme activée par l'Esprit Saint, et qu'il fasse jaillir des actes de bonté ! Le Christ annonce ensuite qu'il subira la mort sur la croix avant que le feu de cet amour n'enflamme l'humanité. C'est, en effet, la très sainte passion du Christ qui a valu à l'humanité un don aussi grand, et c'est avant tout le souvenir de sa passion qui allume une flamme dans les coeurs fidèles.


Je dois recevoir un baptême, autrement dit : "Il m'incombe et il m'est réservé par une disposition divine de recevoir un baptême de sang, de me baigner et de me plonger comme dans l'eau, dans mon sang répandu sur la croix pour racheter le monde entier ; et quelle n'est pas mon angoisse <> jusqu'à ce qu'il soit accompli (Lc 12,50), en d'autres termes jusqu'à ce que ma passion soit achevée, et que je puisse dire : Tout est accompli (Jn 19,30) !" Le Christ, en effet, était sans cesse animé par l'amour. <>


Il expose ensuite le moyen de parvenir à la perfection de l'amour divin : Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde (Lc 12,51) ? C'est comme s'il disait : "Ne pensez pas que je sois venu donner aux hommes la paix selon la chair et le monde, la paix sans aucune règle, qui les ferait vivre en bonne entente dans le vice et leur assurerait la prospérité sur cette terre."


Non, je vous le dis, ce qui signifie : "Je ne suis pas venu apporter une paix de ce genre, mais la division (Lc 12,52), une bonne et très salutaire séparation des esprits et même des corps. Ainsi, parce qu'ils aiment Dieu et recherchent la paix intérieure, ceux qui croient en moi se trouveront naturellement en désaccord avec les méchants ; ils se sépareront de ceux qui tentent de les détourner du progrès spirituel et de la pureté de l'amour divin, ou s'efforcent de leur créer des difficultés".


Donc, la paix spirituelle, intérieure, la bonne paix, c'est la tranquillité de l'âme en Dieu, ou la bonne entente selon l'ordre juste. Le Christ est venu apporter cette paix avant toutes choses. <> La paix intérieure a sa source dans la charité. Elle consiste en une joie inaltérable de l'âme qui est en Dieu. On l'appelle la paix du coeur. Elle est le commencement et un certain avant-goût de la paix des saints qui sont dans la patrie, de la paix de l'éternité.


Prière

Seigneur, Dieu de paix, en venant sur la terre ton Fils s'est heurté à l'opposition de beaucoup, il a été plongé dans la souffrance et dans la mort. Par la grâce de sa passion, accorde à tes fidèles la force de toujours choisir Jésus Christ comme maître de vie, même lorsque les hommes semblent se liguer contre lui. Qui règne.



Saint Benoit-Joseph Labre de Paul Verlaine

Jour de la canonisation


Comme l’Église est bonne en ce siècle de haine,

D’orgueil et d’avarice et de tous les péchés,

D’exalter aujourd’hui le caché des cachés,

Le doux entre les doux à l’ignorance humaine


Et le mortifié sans pair que la Foi mène,

Saignant de pénitence et blanc d’extase, chez

Les peuples et les saints, qui, tous sens détachés,

Fit de la Pauvreté son épouse et sa reine,


Comme un autre Alexis, comme un autre François,

Et fut le Pauvre affreux, angélique, à la fois

Pratiquant la douceur, l’horreur de l’Évangile !


Et pour ainsi montrer au monde qu’il a tort

Et que les pieds crus d’or et d’argent sont d’argile,

Comme l’Église est tendre et que Jésus est fort !

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