top of page

XXIIe dimanche du temps ordinaire (A)

De la séduction au feu brûlant -





Le prophète Jérémie,

Anonyme,

Pierre sculptée, 1110-1130, portail sud côté est du trumeau,

Ancienne abbatiale Saint Pierre, Moissac (France)


Lecture du livre du prophète Jérémie (Jr 20, 7-9)

Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.


Psaume 62 (63), 2, 3-4, 5-6, 8-9

Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau.

Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres !

Toute ma vie je vais te bénir, lever les mains en invoquant ton nom. Comme par un festin je serai rassasié ; la joie sur les lèvres, je dirai ta louange.

Oui, tu es venu à mon secours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes. Mon âme s’attache à toi, ta main droite me soutient.


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains (Rm 12, 1-2)

Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu Mt 16, 21-27

En ce temps-là, Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué, et le troisième jour ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Mais lui, se retournant, dit à Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute : tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père ; alors il rendra à chacun selon sa conduite. »


Le portail de Moissac


Ce portail marque l'apogée du décor monumental sculpté languedocien à l'époque romane. Il sert le thème de l'Apocalypse, en grec le dévoilement, la Révélation divine. Le sculpteur a traduit dans la pierre la vision prophétique de l'Apocalypse selon saint Jean (Apocalypse, 4, 1-8). Au tympan, le Christ en majesté est entouré des symboles des évangélistes (Tétramorphe) : l'homme ailé pour Matthieu, l’aigle pour Jean, le lion pour Marc et le taureau pour Luc. De part et d'autre sont figurés les vingt-quatre vieillards, porteurs de coupes et d'instruments de musique. Les bas-reliefs sur les murs latéraux - l'Enfance du Christ, à droite ; la parabole du mauvais riche, à gauche, - complètent la vision. Le linteau parcouru de rosaces est soutenu par un trumeau.


Le trumeau monolithe est orné d'animaux entrelacés : trois couples de lions et lionnes entrecroisés, placés sur un fond végétal, se superposent sur la face apparente du trumeau et évoquent l'ascension divine ; les faces latérales représentent saint Paul et le prophète Jérémie. Quant aux deux personnages des piédroits polylobés d’influence mauresque, ils figurent saint Pierre et le prophète Isaïe. Les deux apôtres sont probablement une allusion au rattachement de Moissac à l'abbaye de Cluny, placée sous la protection de saint Pierre et saint Paul.


Ce que je vois

Nous sommes sur le trumeau qui sépare en deux la porte d’entrée. Deux plus deux personnages viennent « séparer le bon grain de l’ivraie », ou nous rappeler à notre foi et à l’attitude intérieure qui en découle, en entrant : à gauche, les colonnes de l’Église, Pierre et Paul ; à droite, les prophètes Isaïe et Jérémie.


En passant par la porte de gauche, les apôtres me signifient que la Parole de Dieu et la conversion s’adressent à tous : peuple des Gentils et peuple élu.


En passant par la porte de droite, les prophètes m’invitent à la conversion et à prendre conscience de ma vocation :

  • Is 6, 6-8 : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche et dit : « Ceci a touché tes lèvres, et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est pardonné. » J’entendis alors la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je ? qui sera notre messager ? » Et j’ai répondu : « Me voici : envoie-moi ! »

  • Jr 1, 7-10 : « Le Seigneur reprit : « Ne dis pas : “Je suis un enfant !” Tu iras vers tous ceux à qui je t’enverrai ; tout ce que je t’ordonnerai, tu le diras. Ne les crains pas, car je suis avec toi pour te délivrer – oracle du Seigneur. » Puis le Seigneur étendit la main et me toucha la bouche. Il me dit : « Voici, je mets dans ta bouche mes paroles ! Vois : aujourd’hui, je te donne autorité sur les nations et les royaumes, pour arracher et renverser, pour détruire et démolir, pour bâtir et planter. »

Tous les deux ont été appelés par le Seigneur. Tous les deux ont reconnu leur faiblesse et leur impureté. Tous les deux ont eu leur bouche purifiée par le feu ardent du Seigneur. Leur bouche devient la bouche de Dieu. Et c’est en cela qu’ils sont prophètes.


Notre Jérémie est ici longiligne, d’une grâce presque féminine, le vent s’engouffre dans son manteau, créant ces mouvements si singuliers. Il semble même voler, s’envoler, les pieds décollés du sol. Il danse, emporté par la Parole de Dieu dont il est le prophète, témoin ce phylactère qu’il déroule entre ses mains. Ses jambes sont croisées. Veut-il nous annoncer la Croix du Christ ? Veut-il nous inviter à prendre nous-mêmes notre croix ?


Puis notre regard se porte vers le haut de son corps. Barbe bifide, cheveux abondants et longs retenus par les oreilles, il penche la tête. Les yeux sont ouverts, et même la pupille est sculptée. Mais qui regarde-t-il ? Est-ce Isaïe en face de lui ? Ou est-ce moi qui pénètre dans l’édifice ? À moins que ce ne soit le Seigneur qu’il contemple.


S’il regarde Isaïe, c’est afin de créer ce faisceau de grâces entre eux deux, faisceau comme un rayon laser, que je serai obligé de traverser pour rejoindre l’église. Faisceau qui me rappelle que tout était déjà écrit, annoncé, prédit de la venue du Sauveur.


S’il me regarde, c’est pour m’interpeller, pour me rappeler que je dois, moi aussi, me convertir. Il y a une sorte de mélancolie dans le rictus de ses lèvres, un léger désespoir devant le péché que je porte. Comme s’il me disait : « Convertis-toi. Ne laisse pas passer cette chance avant d’entrer dans le cœur (chœur) de Dieu. » Mais ses yeux me montrent aussi la confiance inébranlable qu’il a en la miséricorde divine. Il sait que si je lis la Parole de Dieu qu’il déroule devant mes yeux, alors je serai pardonné et glorifié en Dieu.


S’il contemple le Seigneur, c’est avec un regard vague, presque vide. Car Dieu se révèle parfois, pour ne pas dire souvent, dans le vide de nos vies. Jérémie en fait l’expérience dans le récit que nous avons entendu :

À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi. Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie. Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. »

Malgré les innombrables difficultés que rencontre le prophète dans sa mission, il garde l’espoir, pour ne pas dire l’espérance, car il a été séduit par le Seigneur au point que sa Parole lui brûle le cœur.


Une parole qui brûle

Mais il n’est pas le seul à être brûlé. Isaïe lui-même a eu les lèvres touchées par un charbon ardent. Est-ce ce même feu qui descendit sur la tête des apôtres à la Pentecôte (Ac 2) ? Un feu ardent, qui brûle, enflamme, mais ne consume pas. Ce feu qui habitait le buisson ardent (Ex 3, 2) : « L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer. » Ou est-ce ce feu qui guide le peuple dans le désert de l’Exode (Ex 13, 21) : « Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : le jour dans une colonne de nuée pour leur ouvrir la route, la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer ; ainsi pouvaient-ils marcher jour et nuit » ? David l’avait bien pressenti dans ce chant de délivrance (2 Sam 22, 9) : « Une fumée sort de ses narines, de sa bouche, un feu qui dévore, une gerbe de charbons embrasés. » En tous les cas, c’est le feu de Dieu, le feu purificateur, le feu qui m’a embrasé, le feu de son Esprit : la Shekinah qui continuera de reposer sur l’Arche dans le Temple, puis ira se poser sur la tête, après la destruction du Temple, de tous ceux qui prient le Seigneur.


Jérémie parlera à de nombreuses reprises du feu dans ses prophéties, pour annoncer un feu qui viendra brûler l’iniquité et le péché si nous ne nous convertissons pas (Jr 4, 4) : « Soyez circoncis pour le Seigneur, enlevez le prépuce de votre cœur, gens de Juda et habitants de Jérusalem, de peur que ma colère n’éclate comme un feu et ne brûle, sans personne pour l’éteindre, à cause de la malice de vos actes. » Et même dans cette prophétie que je prends pour moi (Jr 11, 16) : « « Olivier toujours vert, orné de fruits superbes », ainsi t’avait nommée le Seigneur ; au bruit d’un grand fracas, il met le feu à ton feuillage, et tes rameaux sont mis à mal » ! Mais ce feu, qu’il soit destructeur, purificateur, ou ardent d’amour, vient toujours du Seigneur (Jr 23, 29) : « Ma parole n’est-elle pas comme un feu – oracle du Seigneur –, comme un marteau qui fracasse le roc ? »


Du désespoir à l’espérance

Car notre prophète est en mauvaise posture. Tout lui semble perdu, et il est à deux doigts de la « tentation du désespoir » comme le disait Georges Bernanos. Les hommes se moquent de lui, on n’écoute pas la parole qu’il porte, et l’on va même jusqu’à l’insulter et le menacer. Pour ceux à qui il destine la prophétie divine, il n’est qu’un empêcheur de tourner en rond ! À l’origine, on disait « de danser en rond », quelqu’un qui veut perturber la fête, la ronde de la danse.


Mais l’expression a beaucoup de charme, pour ne pas dire d’interprétations cachées. D’abord, parce que ceux qui tournent en rond peuvent se désigner comme des péripatéticiens, ces disciples d’Aristote qui devisaient en marchant en rond. Mais nous connaissons aussi le sens plus trivial de ce mot… Ce peuple refuse que le prophète les sorte de leur prostitution. N’est-il pas vrai que nous préférons souvent rester dans la fange de notre péché — ce péché que nous connaissons bien, que nous croyons maîtriser, sans être conscient que nous en sommes les esclaves, qu’il nous fait tourner en rond, tourner bourrique ! — plutôt que d’oser sortir vers un soleil radieux qui peut nous faire peur par sa nouveauté ? C’est pourtant ce que Dieu nous promet (Ap 21, 5) : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » Même Jérémie a du mal à se laisser convertir, transformer par la Parole de Dieu. Il l’avoue : « Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. » Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir… Comment comprendre cela ?


Peut-être parce que l’espoir est une attitude que l’on peut trouver en soi, se donner, comme dans la fameuse comptine « Tout va bien, je vais bien »… L’espérance, elle, n’est pas une question de choix intellectuel, de décision. C’est un don de Dieu, une vertu offerte par Dieu à ceux qui se laissent séduire. On ne maîtrise pas ce qui nous est offert ; on tend simplement les mains pour recevoir l’offrande gratuite. Si on veut la saisir, la maîtriser, elle nous glisse des doigts. Comme pour ceux qui voudraient s’emparer du Corps du Christ lors de la communion ! On reçoit le Corps du Christ, On ne le saisit pas (« Noli me tangere », « Ne me saisis pas ! », dira Jésus à Marie Madeleine, Jn 20, 17), comme le rappelle saint Cyrille de Jérusalem « Fais de ta main gauche un trône pour ta main droite puisque celle-ci doit recevoir le Roi, et, dans le creux de ta main, reçois le corps du Christ disant : “Amen.” »


Jérémiades

Peut-on dire que Jérémie résiste ? Peut-être. La confession qu’il nous livre aujourd’hui tient-elle un peu des « jérémiades » ? Ce mot est devenu péjoratif, ce qui est tout à fait injuste ; car les confessions de Jérémie sont magnifiques, pleines de douleur, c'est vrai, mais plus encore pleines de foi et de passion pour la cause de Dieu.


Mais il est bon de rappeler le contexte. Jérémie a exercé son ministère pendant les quarante années qui ont précédé le désastre de Jérusalem en 587 avant JC et la déportation à Babylone. Quarante années de décadence spirituelle, et son ministère, précisément, consistait à prédire la catastrophe : pas pour le plaisir de jouer les oiseaux de mauvais augure, évidemment, mais au contraire dans l'espoir d'obtenir in extremis la conversion du roi et du peuple. Il ne néglige rien pour alerter ses contemporains, s'il est encore temps ; mais eux-mêmes ne négligent rien non plus pour faire taire cet empêcheur de danser en rond.


Dans le texte d'aujourd'hui, il nous livre le débat intérieur qui se joue au plus profond de lui : écartelé entre l'appel de Dieu qui le pousse à parler, et la sagesse humaine qui le pousse à se taire : « Je me disais : je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais il y avait en moi comme un feu dévorant, au plus profond de mon être. Je m'épuisais à le maîtriser, sans y réussir. » Mais abandonner la partie serait abandonner ses concitoyens à leur triste sort et tromper la confiance de Dieu.


Pourtant, ces confessions de Jérémie, empreintes de douleur, sont en même temps un aveu de la passion dévorante qui le brûle et, finalement, illumine sa vie : « SEIGNEUR, tu as voulu me séduire, et je me suis laissé séduire ; tu m'as fait subir ta puissance, et tu l'as emporté. » Il se plaint, oui, mais il ne donnerait pas sa place à un autre. « Il y avait en moi comme un feu dévorant, au plus profond de mon être. »


Un feu dévorant

Ce feu dévorant fait évidemment penser à la phrase du psaume 68 : « Le zèle de ta maison me dévorera », qui exprime bien la persécution endurée par tous les prophètes ; pour commencer, ce fut le cas du peuple d'Israël lui-même, investi d'une mission prophétique au service des nations. Tout au long de son histoire, il a cherché à rester fidèle à sa mission et cela lui valut par moments de terribles persécutions. Puis ce fut le cas de tous les prophètes, les uns après les autres, parmi lesquels Jérémie ; et, bien sûr, les premiers chrétiens ont relu la vie de Jésus de la même manière. Comme Jérémie, Jésus a finalement été réduit au silence. Mais rien ne peut faire taire la Parole de Dieu : le Christ est ressuscité ; et désormais nous savons qu'un jour viendra où les hommes écouteront la Parole et y trouveront enfin leur lumière. Qui accepte de perdre sa vie la sauvera, la sienne et celle des autres. Mais pour cela, il faut se laisser séduire…


La séduction de Dieu

Il est certain que le mot est ambigu. Nous pensons immédiatement au Diable, le séducteur par excellence, celui qui nous ferait miroiter monts et merveilles pour nous prendre dans ses griffes. Mais il serait plus juste de parler alors de tromperie. Plus qu’un séducteur, il est un trompeur, un menteur, comme Ève en fit l’expérience. Étymologiquement, le verbe « séduire » signifie emmener dans un mauvais chemin. Est-ce cette séduction que Dieu exerce sur le prophète ? Je ne crois pas, même si la TOB traduira : « Ta as abusé de ma naïveté ». Mais le terme utilisé dans le texte hébraïque se rapproche plutôt de la séduction dont parle le Cantique des cantiques, une séduction amoureuse ; la personne que l’on séduit, ou qui nous séduit, nous semble être celle que Dieu nous a promis d’unir à nous pour la joie éternelle. la vraie séduction est celle de l’amour. Mais il est vrai que l’on retrouve ce verbe au verset 10 (qui n’est pas lu aujourd’hui) : « J’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! » »


Alors, comment comprendre la séduction que Dieu exerce aujourd’hui sur son prophète ? Veut-il l’emmener sur le mauvais chemin ? Veut-il le tromper ? Il me semble que le verbe qui suit dans le verset peut nous éclairer : « Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi » .« Tu l’as emporté » dit le texte hébreu ; comme d’autres traduiront le « tu m’as saisi » par « tu m’as fasciné, ou persuadé ». Dieu est venir saisir le prophète, le convaincre, et il l’a emporté. Emporté dans le sens de la victoire après le combat contre un prophète rétif, mais aussi emporté comme porté ailleurs, porté vers les cieux éternels. Comment ne pas penser au psaume 138 :


01 Tu me scrutes, Seigneur, et tu sais !

02 Tu sais quand je m'assois, quand je me lève ; de très loin, tu pénètres mes pensées.

03 Que je marche ou me repose, tu le vois, tous mes chemins te sont familiers.

04 Avant qu'un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Seigneur, tu le sais.

05 Tu me devances et me poursuis, tu m'enserres, tu as mis la main sur moi.

06 Savoir prodigieux qui me dépasse, hauteur que je ne puis atteindre !

07 Où donc aller, loin de ton souffle ? où m'enfuir, loin de ta face ?

08 Je gravis les cieux : tu es là ; je descends chez les morts : te voici.

09 Je prends les ailes de l'aurore et me pose au-delà des mers :

10 même là, ta main me conduit, ta main droite me saisit.

11 J'avais dit : « Les ténèbres m'écrasent ! » mais la nuit devient lumière autour de moi.

12 Même la ténèbre pour toi n'est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière !

13 C'est toi qui as créé mes reins, qui m'as tissé dans le sein de ma mère.

14 Je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis : * étonnantes sont tes oeuvres toute mon âme le sait.

15 Mes os n'étaient pas cachés pour toi quand j'étais façonné dans le secret, modelé aux entrailles de la terre.

16 J'étais encore inachevé, tu me voyais ; sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits, recensés avant qu'un seul ne soit !

17 Que tes pensées sont pour moi difficiles, Dieu, que leur somme est imposante !

18 Je les compte : plus nombreuses que le sable ! Je m'éveille : je suis encore avec toi.

19 [Dieu, si tu exterminais l'impie ! Hommes de sang, éloignez-vous de moi !

20 Tes adversaires profanent ton nom : ils le prononcent pour détruire.

21 Comment ne pas haïr tes ennemis, Seigneur, ne pas avoir en dégoût tes assaillants ?

22 Je les hais d'une haine parfaite, je les tiens pour mes propres ennemis.]

23 Scrute-moi, mon Dieu, tu sauras ma pensée éprouve-moi, tu connaîtras mon coeur.

24 Vois si je prends le chemin des idoles, et conduis-moi sur le chemin d'éternité


En fait, plutôt que séduire, nous devrions comprendre que Dieu vient rappeler au prophète sa vocation, le relancer dans la mission qu’il lui a confiée, le convaincre, vaincre ses peurs, le persuader qu’il ne doit pas se décourager malgré les quolibets, mais continuer d’annoncer envers et contre tout sa Parole, à l’instar de ce que dira saint Paul (1 Co 9, 16-19) : « En effet, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée. Alors quel est mon mérite ? C'est d'annoncer l'Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l'Évangile. Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible. »


Quelle leçon en tirer ?

Le message est assez clair :

  • Laissez-vous brûler par la Parole de Dieu. Rassurez-vous, elle ne consumera pas votre nature personnelle !

  • Ne vous effrayez pas des oppositions. Rappelez-vous la prière de Thérèse d’Avila : « Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie, tout passe, Dieu seul demeure, la patience tout obtient ; qui possède Dieu, rien ne lui manque : Dieu seul suffit. (…) Même si lui viennent abandons, croix, malheurs, si Dieu est son trésor, il ne manque de rien. Allez-vous-en donc, biens du monde ; allez-vous-en, vains bonheurs : même si l'on vient à tout perdre, Dieu seul suffit. »

  • Laissez-vous prendre par la main puissante de Dieu : il ne veut que votre bonheur ! « Tu me devances et me poursuis, tu m'enserres, tu as mis la main sur moi. Savoir prodigieux qui me dépasse, hauteur que je ne puis atteindre ! » Il ne veut que nous conduire « sur le chemin d’éternité ». Bref, laissez-vous séduire, persuader, emporter, saisir, aimer, et même vaincre par le Seigneur. « Car je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » nous assure-t-il (Is 49, 16).

  • Et surtout, laissez-vous dévorer par le feu de son amour. Suivez le conseil de l’épître aux Hébreux (He 12, 25-29) : « Prenez garde, ne refusez pas d’entendre celui qui vous parle ; car si les fils d’Israël n’ont pas échappé au châtiment quand ils ont refusé d’entendre celui qui les avertissait par un oracle sur la terre, à plus forte raison nous n’y échapperons pas non plus, si nous nous détournons de celui qui nous parle depuis les cieux. Sa voix a jadis ébranlé la terre. Maintenant il fait cette annonce solennelle : une seule fois encore, moi, je ferai trembler, non seulement la terre, mais aussi le ciel. Ces mots une seule fois encore montrent clairement qu’il y aura une transformation de ce qui sera ébranlé parce que ce sont des choses créées, afin que subsiste ce qui ne sera pas ébranlé. C’est pourquoi, nous qui recevons une royauté inébranlable, soyons reconnaissants et rendons ainsi notre culte à Dieu d’une manière qui lui est agréable, avec grand respect et crainte. Car notre Dieu est un feu dévorant. »

Car notre Dieu est un feu dévorant ! Il suffit de relire le psaume de ce jour…




Jérémie à Moissac, un texte de Rémy Prin

C'est quand on entre sous le porche de Moissac et qu'on monte les quelques marches, qu'on vous découvre, sur le côté de cette haute pierre du trumeau.


C'est la grandeur de votre silhouette qui frappe d'abord, une sorte d'élancée fluide, longue. Et donc, c'est votre corps d'abord, vos pieds nus sur la pierre et vos jambes croisées, à peine ployées, qui semblent ne pas finir. Mais sur elles, votre vêtement fait des plis et des courbes dans la lumière du matin, tant qu'on croit à la transparence de la pierre, couche sur couche, tissu qu'on a désir de toucher, qu'on imagine flotter au vent.


La première fois, on ne sait pas encore qui vous êtes, mais de voir votre corps ainsi défier toute la pesanteur de la pierre, on vous aime d'emblée, parce qu'il y a en vous du génie de l'humanité : l'imagier qui vous a mis au monde a inscrit de la souplesse tellement sublime dans votre corps que l'on s'arrête quand on vous voit, pris sous le charme des plis innombrables sur les cuisses et les jambes. Et dans la fulgurance de l'instantané de l'image, on se demande si vous êtes femme ou homme.


Alors le regard s'élève, il suit vos formes, votre buste qui penche légèrement, vos bras serrés contre vous-même, vos mains qui tiennent déployée cette bande de parchemin sur laquelle on saura plus tard qu'est écrite votre parole. Ce parcours sur vous-même prend peu de temps, mais il emplit le corps de celui qui vous regarde aujourd'hui, il l'emplit de cette souplesse enchevêtrée des plis et des rondeurs, il l'imbibe d'une intégrale douceur dont on ne devine l'achèvement qu'en arrivant à votre visage.


Qu'est-ce qu'un visage ? Et qu'est-ce que l'image d'un visage dans la pierre ? Tant de fois je me suis posé ces questions en scrutant cet infini bonheur, ce comblement du manque en soi qui se produit quand on vous voit. Vous ne nous regardez pas, nous qui montons les marches, vous êtes à peine courbé sur vous-même, les yeux ouverts. À peine un sourire sur vos lèvres, mais pourtant une immense bienveillance qui rayonne de vous. Ai-je vu ailleurs un tel acquiescement au monde, aussi modeste, non résigné pourtant ?


Tout en vous dit la confiance, cette sorte d'évidence qu'ont les enfants qui portent un premier regard sur les paysages. Et ils se tournent vers vous, montrant du doigt là-bas une imperceptible lumière, en vous disant " Tu as vu comme c'est beau... ". Et vous leur dites " Oui " dans le creux de l'oreille, malgré tout le désastre du monde.


Longs cheveux, longue barbe, longue moustache, qui ondulent sur le visage, qui se prolongent, vous peuplant d'une sérénité précaire. Celle de votre parole vers laquelle vous penchez à peine, qui semble vous faire rêver. Comme une source qui vous étanche : ce que l'on dit, la voix fragile en soi qui vient d'ailleurs, qui maintient malgré tout le monde...


On apprendra bien vite que vous êtes Jérémie, celui à qui, dans le récit fondateur de notre monde d'Occident, Dieu a dit : " Avant de te former au ventre maternel, je t'ai connu ; avant que tu sois sorti du sein, je t'ai consacré ; comme prophète de nations je t'ai établi. " Prophète, celui qui annonce, qui attire l'attention des hommes insouciants, qui dit avant les autres. Alors, on cherchera dans votre histoire : cinquante ans de paroles difficiles au peuple d'Israël, les annonces de l'exil, des guerres, vous dénoncez les exactions, le laisser-aller des puissants, la décadence insidieuse. On cherchera ce qui peut induire ce visage apaisé, baigné d'une si intense douceur. Sans rien trouver. On vous a même considéré comme quelqu'un qui se lamentait tout le temps, les jérémiades, c'est vous. Parce que vous annonciez des malheurs, et qu'ils se réalisaient. Les hommes insouciants ne pardonnent pas à ceux qui les alertent sur l'avenir du monde.


Vous êtes là, à Moissac, comme une permanence absolue de ceux qui voient un peu mieux, de ceux qui tissent les mots ou les couleurs autrement. Pour que le monde évite ses malheurs, prenne un meilleur chemin. Personne ne les écoute, on sait à peine qu'ils existent. Mais vous êtes là, depuis des siècles, indifférent à l'insouciance. Et si vous nous communiquez votre bonheur profond d'être au monde, c'est que ce n'est pas la gloire, ou le pouvoir, ou la richesse qui vous motive, mais cette confiance de l'enfance en vous retrouvée, qui montre du doigt à tous ceux qui le veulent, là-bas, l'imperceptible lumière.



La prière de Jérémie (Jr 20, 7-18)

07 Seigneur, tu m’as séduit, et j’ai été séduit ; tu m’as saisi, et tu as réussi. À longueur de journée je suis exposé à la raillerie, tout le monde se moque de moi.

08 Chaque fois que j’ai à dire la parole, je dois crier, je dois proclamer : « Violence et dévastation ! » À longueur de journée, la parole du Seigneur attire sur moi l’insulte et la moquerie.

09 Je me disais : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. » Mais elle était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir.

10 J’entends les calomnies de la foule : « Dénoncez-le ! Allons le dénoncer, celui-là, l’Épouvante-de-tous-côtés. » Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… Nous réussirons, et nous prendrons sur lui notre revanche ! »

11 Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable.

12 Seigneur de l’univers, toi qui scrutes l’homme juste, toi qui vois les reins et les cœurs, fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras, car c’est à toi que j’ai remis ma cause.

13 Chantez le Seigneur, louez le Seigneur : il a délivré le malheureux de la main des méchants.

14 Maudit soit le jour où je suis né ! Le jour où ma mère m’a enfanté, qu’il ne soit pas béni !

15 Maudit soit l’homme qui annonça à mon père cette nouvelle qui le combla de joie : « Il t’est né un fils, un garçon ! »

16 Cet homme deviendra pareil aux villes que le Seigneur a renversées sans pitié. Il entendra la clameur au matin, et le cri de guerre en plein midi.

17 Maudit soit le jour qui ne m’a pas fait mourir dès le ventre : ma mère serait devenue mon tombeau, et son ventre me porterait toujours.

18 Pourquoi donc suis-je sorti du ventre ? Pour voir peine et tourments, et mes jours s’achever dans la honte ?


Jérémie, prophète de malheur - BOSSUET, Méditation sur les Évangiles, 108e jour

Un des effets les plus remarquables de la douceur et de la bonté de Jérémie, c'est le regret qu'il avait de n'avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. (...) Maudit soit le jour où je suis né. (...) Pourquoi suis-je sorti des entrailles (de ma mère), pour ne voir que peine et que douleur, et passer tous mes jours en confusion ? (Jr 20, 14. 18) (...)


Les âmes prophétiques qui sont sous la main de Dieu, reçoivent des impressions de sa vérité, qui leur causent des mouvements que le reste des hommes ne connaît pas. Deux vérités se présentent tour à tour à Jérémie : l'une, qu'il fallait annoncer au peuple tout ce que Dieu ordonnait, quelque dur qu'il fût, et quoi qu'il en coutât, car il est le maître ; et qu'il fallait prendre pour cela un front d'airain : l'autre, que prophétiser à un peuple qui se moquait de la prophétie, à cause que l'effet n'en était pas assez prompt, loin de le convertir, c'était non seulement aggraver son crime, (...) mais encore exposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. (. .)


Jérémie, qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheur à tout son peuple, c'est-à-dire au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre, et, ce qui lui paraissait encore d'une plus insupportable rigueur, à ne faire plus autre chose, en second lieu, qu'en accroître en quelque façon l'iniquité (...), voudrait n'avoir jamais été, et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce désir.


Un troisième objet se présente à lui: la prophétie méprisée, la parole de Dieu en dérision, ses prophètes décriés, son nom blasphémé, et sa justice exposée au mépris des hommes, à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur. (...) C'est Dieu de tous côtés qui le presse. (...)


Le Sauveur (connaîtra les mêmes souffrances). Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé, si je n'avais pas fait en leur présence des miracles qu'aucun autre n'a jamais faits, ils seraient sans péché ; mais maintenant ils n'ont plus d'excuses ; et ils haïssent gratuitement et moi et mon Père (Jn 15, 22-24). (...) C'est donc lui qui leur ôte toute excuse : sa parole les jugera (...) au dernier jour. Lui qui venait ôter le péché du monde, a donné lieu au plus grand de tous les péchés, qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu'à la mort de la croix, la Vérité qui leur apparaissait en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on l'a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion, sa mort, son sang répandu sont la matière de l'ingratitude de ses disciples. (...) C'est la grande douleur du Sauveur ; (...) c'est ce qui lui perce le cœur.


Posts récents

Voir tout

Commentaires


bottom of page