XXIIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Humilité... sacrée vertu ! -


Le repas chez le pharisien,

James TISSOT (Nantes, 1836 - Buillon, 1902),

Aquarelle opaque de graphite sur papier vélin gris, entre 1886 et 1894, 12,2 x 20,6 cm,

Collection d’art européen,

Brooklyn Museum, New-York (U.S.A.)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 1.7-14)

Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Jésus dit une parabole aux invités lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places, et il leur dit : « Quand quelqu’un t’invite à des noces, ne va pas t’installer à la première place, de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi. Alors, celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ; et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place. Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place. Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira : ‘Mon ami, avance plus haut’, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi. En effet, quiconque s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. » Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes. »


Le peintre

James Tissot est un peintre peu connu en France, pourtant il est à l’origine d’une œuvre exceptionnelle représentant, un peu comme le fit Gustave Doré, de nombreux épisodes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui eurent un énorme succès à l’époque. Le côté un peu « pompier » de ses illustrations est certainement à l’origine de sa désaffection.


James (originairement Jacques Joseph) Tissot, peintre, graveur français. Il a grandi dans un port, une expérience que l’on retrouve dans ses dernières peintures situées à bord d’un navire. Il déménagea à Paris vers 1856 et est devenu élève de Louis Lamothe et d’Hippolyte Flandrin. Il fit ses débuts au Salon en 1859 et a continué à exposer avec succès jusqu'à ce qu'il gagne Londres en 1871.


Ses premières peintures illustrent les obsessions romantiques du Moyen Âge, tandis que des travaux tels que la Réunion de Faust et Marguerite (1861, Paris, Musée d'Orsay) et Marguerite aux rameaux (1861) montrent l'influence du peintre belge, le Baron Henri Leys. Au milieu des années 1860, Tissot abandonne ce type d’œuvres en faveur de sujets contemporains, parfois avec une intention humoristique, comme dans Two Sisters (1864, Paris, Musée du Louvre) et Beating the Retreat in the Tuileries Gardens (1868, collection privée). La peinture Jeunes dames regardant les objets japonais (1869, collection privée) témoigne de son intérêt pour l’Orient (1869, collection privée), profitant de cet attrait particulier lors du Directoire. Peut-être fut-il aussi influencé par les frères Goncourt. Tissot a recréé l'atmosphère des années 1790 en habillant ses personnages en costume historique.


Après avoir participé à la guerre franco-prussienne, il est resté dix ans à Londres, où il était très apprécié pour ses scènes de genre (par exemple, The Ball on Shipboard). En 1882, il se rend en Palestine. À partir de 1888, il vit une révélation religieuse et se consacre dès lors jusqu'à la fin de sa vie à des sujets bibliques, nourrissant son art d'observations effectuées lors de voyages en Palestine et à Jérusalem : ces œuvres chrétiennes largement éditées en français et en anglais lui assurent alors une grande renommée.


James Tissot finit sa vie dans le château familial de Buillon dans le Doubs : il y meurt le 8 août 1902. Sa notoriété est plus grande en Angleterre ou en Amérique qu'en France et l'on a pu dire qu'il était plus présent dans les histoires du costume que dans les histoires de la peinture, mais on redécouvre en France l'art de la mise en scène qu'il démontre dans ses tableaux et une subjectivité décelable derrière les sujets mondains et les peintures de genre qui retient l'attention.


L’œuvre

En visitant l’église Saint-Sulpice, James Tissot fit une expérience de la foi, après quoi il abandonna ses anciens sujets et se lança dans un projet ambitieux pour illustrer le Nouveau Testament. En préparation de l’œuvre, il fit des expéditions au Moyen-Orient pour s’imprégner du paysage, de l’architecture, des costumes et coutumes de la Terre Sainte et de son peuple, qu’il enregistra dans des photographies, des notes et des croquis. Contrairement aux artistes précédents, qui avaient souvent dépeint des figures bibliques de façon anachronique, Tissot peignit ses nombreuses figures en costumes qu’il croyait historiquement authentiques, réalisant sa série avec une exactitude archéologique considérable.


Présentée pour la première fois à Paris en 1894, l’aquarelle a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme et une exposition très médiatisée s’est ensuite rendue à Londres et aux États-Unis, visitant Manhattan, Brooklyn, Boston, Philadelphie et Chicago. En 1900, à la suggestion de John Singer Sargent, le Musée décide d’acquérir la série ; les fonds d’achat sont recueillis principalement par abonnement public, encouragé, en partie, par des appels dans le journal Brooklyn Daily Eagle exhortant les lecteurs à contribuer à la campagne.


Ce que je vois

Une grande salle ouverte par trois arcades donnant sur un balcon ouvrant vers un luxuriant jardin. On y distingue des feuillus mais aussi un arbre fruitier, peut-être un figuier. Les arcades de droite et de gauche sont fermées par une grille métallique, seule la centrale est accessible. Le long des arcades court une guirlande de feuilles et de fleurs jaunes donnant un air de fête à la pièce. À l’intérieur, une grande table disposée en fer à cheval est masquée par un lourd tissus pourpre, lui même recouvert de diverses nappes blanches à pompons qui ressemblent étrangement à des taliths (voiles de prière). Notons que ces tissus blancs semblent donner un dégradé de taille correspondant à l’importance des convives. Sur le bord extérieur de la table, on distingue un long coussin de velours permettant aux convives de s’appuyer. Sur la table sont disposés plusieurs plats contenant des fruits et quelques coupes plates.


Au premier plan, un serviteur vêtu d’une tunique blanche sur laquelle est noué un tablier rouge et noir, porte un tabouret bas surmonté d’un plateau chargé de fruits et de gâteaux. À droite, un autre serviteur, habillé quasi-pareillement et portant lui aussi un simple bonnet, verse du vin dans des Dame-Jeanne. Dans le fond, derrière la grille, un groupe de quatre femmes vêtues de noir et voilées, semblent observer la scène. Sous l’arcade centrale, une autre femme vêtue d’une tunique bariolée et couverte d’un manteau sombre paraît ouvrir un fruit de ses deux mains.


À table, on distingue cinq personnages en grande conversation, tous vêtus de la même façon : petit bonnet sur la tête, tunique blanche et manteau de couleur. Au centre, vêtu d’une tunique blanche, Jésus, barbe et cheveux blonds, enseigne. Sa main droite sur la poitrine, il montre le ciel de l’index de la main gauche tout en regardant les autres convives. À sa droite, deux personnages appuyés sur le coussin (l’un est caché par le serviteur) et trois autres à sa gauche. Ils ne paraissent pas en accord avec le discours du Christ. Les attitudes et la position des mains sont révélatrices d’une contestation, d’un refus, pour ne pas dire d’un choc aux propos de Jésus. Celui de droite semble même vouloir avancer sur la table pour signifier son opposition. Les paroles du Christ mettent en lumière leur péché...


Féminisme ?

Le peintre illustre ici le récit évangélique dans sa globalité. On peut imaginer que l’aquarelle correspond aux deux parties du texte : sur la première place prise aux repas, mais aussi sur ceux qui ne sont jamais invités. Peut-on penser alors que James Tissot a remplacé les estropiés, les boiteux et autres infirmes par ces femmes qui regardent derrière la grille ? Premier acte féministe ! Mais le doigt tendu vers le ciel de Jésus paraît plus dépeindre la première partie du récit : « qui s’abaisse sera élevé, qui s’élève sera abaissé ». On comprend un peu mieux alors la colère des convives plus touchés dans leur orgueil par cette sentence divine que par le refus d’inviter les anawim (les pauvres du Seigneur) qu’ils attribuent sûrement au respect d’une tradition trop ancrée pour la bousculer.


L’orgueil

Car là est bien le noeud du problème : le combat entre l’orgueil et l’humilité. Et si nous avons été attentifs, la première lecture de Ben Sira nous a déjà appelés à ce combat :

Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur. Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser : tu trouveras grâce devant le Seigneur. Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. La condition de l’orgueilleux est sans remède, car la racine du mal est en lui. Qui est sensé médite les maximes de la sagesse ; l’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute.

La première question à se poser est de bien définir ce qu’est l’orgueil. Sur l’orgueil, un verset de Ben Sira est sans appel : « pas de remède, pas de salut pour l’orgueilleux car la racine du mal est en lui ». Implacable. Mais serions-nous orgueilleux de nature ? Est-ce inné ou acquis pour reprendre des termes modernes. Si c’est inné, alors Luther a raison. Rien ne sert de se débattre puisque c’est notre destinée. Seule la foi pourrait nous servir de circonstance atténuante au jour du Jugement. Je ne peux le croire ! Non, l’orgueil est acquis, il grandit en nous doucement, discrètement, subrepticement. Et ce, parce que nous l’avons laissé faire. Car ce germe est en nous, c’est certain. Il est en nous depuis les origines. N’est-ce pas le sens fondamental du récit de la Genèse ? N’est-ce pas l’orgueil qui est insufflé par le serpent dans l’oreille d’Ève quand il lui dit qu’en mangeant le fruit défendu elle deviendra comme un Dieu ? Devenir calife à la place du calife... Vouloir toujours plus. Pas simplement plus à consommer, mais être plus haut, plus fort, plus grand. Être, par principe, au-dessus des autres. Est-ce un péché ?


En soi, non. Mais cela reste très peccamineux, c’est-à-dire de l’ordre du péché, source de péché. Car on peut vouloir être au-dessus des autres pour les aider à s’élever, c’est bien le sens de l’élite, celle qui doit aider les autres à monter plus haut. En ce cas, c’est mettre à la disposition des autres nos qualités, et même se soumettre aux autres. En ce cas, point d’orgueil. Mais trop souvent naît alors dans le cœur une certaine suffisance : si je suis au-dessus des autres, c’est que je suis mieux qu’eux, que ma valeur est supérieure. Et du service, on passe à la domination. De la volonté de servir, on passe à la volonté d’asservir. Du désir d’élever, on passe au désir d’écraser.


Et au bout d’un moment, si l’on n’y a pris garde, on finit par mépriser les autres, tous les autres, car on est devenu son propre dieu. On a sombré dans la même erreur que celle de l’ange déchu : de porteur de la lumière de Dieu (Lucifer) on se prend pour le porteur de notre propre lumière. Ce germe est en chacun de nous, ne le nions pas. Tous nous sommes tentés d’y céder : c’est tellement plus réconfortant ; cela comble si bien notre besoin de reconnaissance. Mais si on le laisse grandir sans y prendre garde, vient un jour où il n’est plus possible de l’arracher. Il a trop pris racine en nous. Il n’y a plus de remède... La racine du mal s’est ancrée dans tout notre être. N’oublions jamais que dans la Bible les deux péchés les plus condamnés par Dieu sont l’orgueil et la méchanceté. Et ils marchent souvent de pair...


Orgueil ou vantardise ?

En aparté, un petit mot sur un autre péché que l’on confond souvent avec l’orgueil : la vantardise. L’orgueilleux n’en a que faire de ce que pensent les autres puisqu’il s’estime supérieur aux autres. Le vantard, lui, a une telle mésestime de lui qu’il ne voudrait pas que les autres s’en rendent compte. Alors, il leur jette de la poudre aux yeux, il leur montre des façades de palais pour que ceux-ci ne découvrent pas la misère qu’elles cachent. Ce n’est pas de l’orgueil car il est trop attentif à l’image qu’il donne aux autres. Par contre, c’est certainement un manque d’humilité puisqu’il ne peut se montrer tel qu’il est croyant que les autres ne pourraient l’aimer. L’orgueilleux s’aime trop, c’est un narcissique. Le vantard ne s’aime pas, c’est un dépressif.


Le glyphosate de l’orgueil...

Pour être honnête, il existe peu de remèdes contre cette racine. Mais celui qui existe, si l’on respecte les dosages, est le vrai glyphosate de l’orgueil ! Il tue jusqu’à la racine. Ce remède s’appelle Humilité. Mais pour être efficace, il doit être utilisé avec Confiance.


Jésus est vraiment homme, pleinement homme, fait de cette même terre, de cette même glaise que la nôtre. Il est le nouvel Adam, le nouveau glaiseux (traduction la plus fidèle au mot hébreu Adam). Cette humanité se pare de sa divinité. Mais Jésus ne la revendique pas comme un pouvoir. Il vient même, de sa main gauche, la dévoiler, la révéler, la lever pour montrer en dessous sa propre humanité. Et de sa main droite, c’est la terre, son corps qu’il désigne. La terre dont il fut lui-même façonné dans le ventre de Marie. La terre dont nous sommes tous faits. Nous sommes de la terre et nous y retournerons. Nous sommes poussière, et nous y retournerons. Cette terre, ce sol, se dit humus en latin. L’humilité, c’est accepter notre condition humaine, notre condition issue de l’humus, de la terre. La réponse de Jésus à notre soif orgueilleuse tient en peu de mots : soyez humus, soyez de la terre, soyez humbles, car c’est là votre racine. L’homme humble, l’homme empli d’humilité, c’est celui qui sait se mettre à terre, qui sait se courber vers la terre, qui arrive à se plier jusqu’à l’humus, qui retourne à la terre.


L’homme humble, c’est celui qui connaît aussi la valeur de cette terre. Peut-être est-ce pour cela qu’on trouve plus d’orgueilleux en ville que dans les campagnes ?! Celui qui sait que cette terre peut produire une belle récolte comme elle peut, faute d’entretien, se laisser envahir par les mauvaises herbes. L’homme humble est celui qui ne juge pas la terre des autres mais va essayer de la valoriser. Celui qui sait que ce n’est pas la terre qui s’élève mais ses fruits, comme les blés qui s’élèvent au-dessus de la terre, qui s’en nourrissent, qui lui restent attachés, mais qui se tendent vers le soleil. Bref, l’homme humble est celui qui a compris qu’il existait une vraie hiérarchie, c’est-à-dire un ordre sacré, où chacun a sa place, où chacun a une œuvre à accomplir, où chacun ne peut se réaliser sans les autres, sans que les autres croissent avec lui. Se satisfaire de peu tout en rêvant davantage !


Humiliations ?

Bernadette Soubirous disait qu’il fallait beaucoup d’humiliations pour faire un peu d’humilité ! C’est vrai. Les humiliations creusent l’humilité en nous. À une condition : les accepter et non pas les rechercher. Reprenons simplement l’évangile de ce jour. Jésus ne dit pas que prendre la meilleure place est mal, mais que c’est prendre un risque que de le faire : car on peut avoir invité quelqu’un de plus important que toi. (v 9) Jésus aime l’humilité mais pas l’humiliation. Être serviteur, être esclave, comme le demande Jésus, c’est simplement être humble, savoir d’où l’on vient. C’est à la modestie que Jésus nous appelle. Oh, si nous sommes celui pour qui la place a été préparée, il serait tout aussi prétentieux de la refuser ! Mais si elle n’est pas pour nous, contentons-nous de celle qui nous est offerte. En fait, l’humilité n’est pas autre chose que de se connaître et de savoir de quoi nous sommes faits pour éviter de prétendre à une place qui n’est pas pour nous, afin de trouver notre juste mesure. Un peu comme un puzzle. Toutes les pièces sont utiles, même si certaines sont moins belles, de forme ou de dessin, elles ont leur place, et sans elles l’image ne peut se révéler. Mais pas question non plus de vouloir les faire rentrer là où elles ne sont pas prévues !


Mode d’emploi : la confiance !

Mais l’humilité ne peut grandir en nous et combattre l’orgueil que si nous avons confiance. Une triple confiance.

  • Confiance en Dieu : Il ne veut que notre bonheur. Il ne désire que notre guérison. Et pour une raison si simple qu’elle en est merveilleuse : « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime » (Isaïe 43, 4)

  • Confiance en l’autre : L’autre vit la même problématique que toi. Et si c’est un ami, un vrai ami, il t’aidera à te redresser, à retrouver le chemin de toi-même et de Dieu. Il te donnera sa confiance et il attend la tienne. Car... « Un ami fidèle, c’est un refuge assuré, celui qui le trouve a trouvé un trésor. Un ami fidèle n’a pas de prix, sa valeur est inestimable. Un ami fidèle est un élixir de vie que découvriront ceux qui craignent le Seigneur. Celui qui craint le Seigneur choisit bien ses amis, car son compagnon lui ressemblera » (Ben Sira 6, 14-17).

  • Confiance en toi : Dieu te le dit : il a confiance en toi, il sait que tu en est capable. « Ne perdez pas votre assurance ; grâce à elle, vous serez largement récompensés. Car l’endurance vous est nécessaire pour accomplir la volonté de Dieu et obtenir ainsi la réalisation des promesses. En effet, encore un peu, très peu de temps, et celui qui doit venir arrivera, il ne tardera pas. Celui qui est juste à mes yeux par la foi vivra ; mais s’il abandonne, je ne trouve plus mon bonheur en lui. Or nous ne sommes pas, nous, de ceux qui abandonnent et vont à leur perte, mais de ceux qui ont la foi et sauvegardent leur âme. » (Hébreux 10, 35-39)


Ambition ?

Pour conclure, ce petit texte du Père Jacques Sevin (1882 - 1951), jésuite et fondateur du scoutisme catholique en France, peut nous éclairer. Il l’écrivit pour aider des prêtres à vivre plus saintement, plus « scoutement » :


Par conséquent, que dans notre apostolat on nous oublie, on nous change de fonctions sans nous consulter, qu'on nous rétrograde même, c'est affaire aux autorités compétentes. Notre affaire à nous, c'est d'essayer de trouver que c'est très bien, et que c'est la preuve que Dieu nous prend au sérieux. Au surplus, nous n'avons pas la naïveté de croire que nous soyons, de par nos ambitions surnaturelles, spécialement désignés ou qualifiés pour les postes de confiance, partage prétendument normal de vertus supposés « supérieures » ! C'est tout le contraire : les plus rudes emplois, les plus pénibles, les plus cachés, voilà ce qui nous revient de droit. Par contre, refuser de monter à un poste auquel nous serions appelés, ou même ne pas s'offrir avec détachement à un travail pour lequel on se sentirait de taille, cela peut être tout ce qu'on voudra : sottise, pusillanimité ou orgueil, ce n'est sûrement pas humilité.

Humilité, sacrée vertu...

Quand tu crois que l’as, tu ne l’as plus !

Quand de tout autre objet ton âme est séparée

Et, seule avec Dieu seul, n’entend plus que sa voix,

Soupire en l’invoquant, de même que tu vois

Soupirer vers le ciel une terre altérée :

Repasse avec douleur tant de jours écoulés

Dans l’erreur où tes sens, de ténèbres voilés,

Retenaient ton esprit engagé dans leurs charmes ;

Vois comme ton idole était ta vanité ;

Mêle au sang de Jésus le torrent de tes larmes

Et confonds ton orgueil par son humilité.

Arnauld d’ANDILLY (1588-1674)


Homélie de saint Bruno de Segni (+ 1123), Commentaire sur l'évangile de Luc, 2, 14; PL 165, 406-407

Le Seigneur avait été invité à un banquet de noces. En observant les convives, il remarqua que tous choisissaient les premières places et les plus honorables, chacun désirant se placer avant tous les autres et s'élever au-dessus de tous. Il leur raconta cette parabole qui, même prise en son sens littéral, est bien utile et nécessaire à tous ceux qui aiment jouir de la considération des gens et qui ont peur d'être rabaissés. Elle accorde, en effet, des marques de courtoisie aux plus humbles et des signes de respect aux personnes d'un rang élevé.


Mais comme cette histoire est une parabole, elle renferme une signification qui dépasse le sens littéral. Voyons donc quelles sont ces noces et qui sont les invités aux noces. Celles-ci s'accomplissent quotidiennement dans l'Eglise. Chaque jour le Seigneur célèbre des noces, car chaque jour il s'unit les âmes fidèles lors de leur baptême ou de leur passage de ce monde-ci au Royaume céleste.


Eh bien! nous qui avons reçu la foi en Jésus Christ et le sceau du baptême, nous sommes tous invités à ces noces. Une table y est dressée pour nous, dont l'Ecriture dit : Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis (Ps 23,5). Nous y trouvons les pains de l'offrande, le veau gras, l'Agneau qui enlève les péchés du monde. Ici nous sont offerts et le pain vivant descendu du ciel et le calice de l'Alliance nouvelle. Ici nous sont présentés les évangiles et les épîtres des Apôtres, les livres de Moïse et des prophètes, qui sont comme des mets remplis de toutes les délices.


Que pourrions-nous donc désirer de plus ? Pourquoi choisirions-nous les premières places ? Quelle que soit la place que nous occupions, nous avons tout en abondance et ne manquons de rien. Mais toi qui cherches à avoir la première place, qui que tu sois, va t'asseoir à la dernière place. Ne permets pas que ta science te gonfle d'orgueil, et ne te laisse pas exalter par la renommée. Mais plus tu es grand, plus il faut t'humilier en toute chose et tu trouveras grâce auprès de Dieu (Lc 1,30), si bien qu'au moment favorable il te dira : Mon ami, avance plus haut, et ce sera pour toi un honneur aux yeux de tous ceux qui sont à table avec toi (Lc 14,10).


Assurément, pour autant que cela dépendait de lui, Moïse occupait la dernière place. Lorsque le Seigneur voulut l'envoyer vers les fils d'Israël et l'invita à accéder à un rang plus élevé, il lui répondit : Je t'en prie, Seigneur, envoie qui tu voudras envoyer car je n'ai pas la parole facile (Ex 4,13). C'est comme s'il avait dit : "Je ne suis pas digne d'une fonction aussi haute." Saül aussi se considérait comme un homme d'humble condition, quand le Seigneur fit de lui un roi. Et de même Jérémie, craignant de monter à la première place, disait : Oh ! Seigneur mon Dieu ! Vois donc : je ne sais pas parler, je ne suis qu'un enfant (Jr 1,6) !


C'est donc par l'humilité, non par l'orgueil, par les vertus, non par l'argent, que nous devons chercher à occuper la première place, le premier rang dans l'Église.


Prière

Seigneur notre Dieu, toi qui élèves les humbles et repousses les orgueilleux, garde-nous de briguer les honneurs. Fais-nous rechercher la dernière place à l'imitation de celui qui s'est abaissé jusqu'à mourir sur la croix, Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur. Lui qui règne.