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XXIVe dimanche du temps ordinaire (A)

Rancune et colère -



Allégorie : Cité de Dieu, Cité terrestre,

Enlumineur : Maître François (actif vers 1460-1480),

Saint Augustin, « La Cité de Dieu » , traduite en français par Raoul de Presles (1316-1382),

Manuscrit Français 18, 520 pages, enluminure sur parchemin, 510 x 370 mm, folio 3v,

Entre 1469 et 1473,

Bibliothèque Nationale de France, Paris (France)


Lecture du livre de Ben Sira le Sage (Si 27, 30 – 28, 7)

Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître. Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ; qui donc lui pardonnera ses péchés ? Pense à ton sort final et renonce à toute haine, pense à ton déclin et à ta mort, et demeure fidèle aux commandements. Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain, pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas.


Psaume 102 (103), 1-2, 3-4, 9-10, 11-12

Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse.

Il n’est pas toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses.

Comme le ciel domine la terre, fort est son amour pour qui le craint ; aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés.


Lecture de la lettre de saint Paul Apôtre aux Romains (Rm 14, 7-9)

Frères, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants.


Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 18, 21-35)

En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent). Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.’ Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : ‘Rembourse ta dette !’ Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai.’ Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait. Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : ‘Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?’ Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »


Le manuscrit

À la fin du feuillet 251 du manuscrit Français 18, on trouve cette note : « Explicit decimus liber civitate dei, deo gracias. 1469 ». Selon Louis Thuasne, la décoration du manuscrit (copié en 1469) a été achevée en 1473.

Sur la garde du manuscrit Français 19, cette note partiellement grattée d'une main du XVe siècle : « Ce deux[ième] volume de Saint Augustin de la Cité de Dieu, contenant XII livres et la fin du dit livre, est à moy ...» . Selon Louis Thuasne, cette mention est de la main de Charles de Gaucourt, commanditaire du manuscrit. Selon Nicole Reynaud, qui s'appuie sur l'analyse de l'écriture, la graphie et la présence du chiffre d'Agnès de Vaux (morte en 1471), Charles de Gaucourt aurait fait copier et décorer le manuscrit lors de son séjour à Amiens comme gouverneur de la ville, avant d'en confier la décoration à l'atelier parisien de Maître François.


En 1482, à la mort de Charles de Gaucourt, le livre passa entre les mains de son fils Charles. En 1488, le manuscrit fut mis en gage chez Jean Rueil, auditeur et conseiller du roi au Châtelet de Paris, qui le vendit à Jean Bourré (1423-1506), trésorier de France. Il entra ensuite dans la bibliothèque de Louis Malet de Graville (1438-1516), amiral de France.


Dans la bordure, on distingue, l'écusson de Malet de Graville (de gueules à trois fermeaux d'or, 2 et 1), en surcharge de celui de Gaucourt (semé d'hermine à 2 bars adossés de gueules), dont on remarque encore, aux feuillets de tête des livres VII, IX, X, XI, XIX, les « 2 bars adossés de gueules ». On aperçoit même, sous un grattage imparfait, les initiales A et C d'Agnès de Vaux et de Charles de Gaucourt, reliés par un lac d'amour. Sur d'autres feuillets, ces lettres ont été grattées et le noeud a subsisté, quelques fois surchargé d'une ancre, comme aux Livres XI, XIII, XIV, XVII, XVIII, XIX, XX et XXI.


Au XVIIe siècle, ce manuscrit se trouvait dans la bibliothèque de Charles Maurice Le Tellier, qui en 1700, en fit don au roi. Sur le premier feuillet de garde du manuscrit Français 18, on lit la mention suivante, d'une écriture du XVIIIe siècle : « Ms. de la Bibliothèque de Charles Maurice Le Tellier, archevesque Duc de Reims » . La même mention se trouve sur la garde du manuscrit Français 19.


Le volume I

Ce volume contient les dix premiers livres, précédés du prologue, de la table des chapitres et de l'extrait des Rétractations et des gloses de Raoul de Presles, appelées « expositions ». Le manuscrit Français 19 contient les douze derniers livres, précédés de la table des chapitres et du prologue du XIe livre. f. A-1. Prologue : « A vous, tres excellent prince Charles le quint ... - ... declaracion au texte es parties et pas ou il y aura doubte et obscurité ». f. 1v. « Autre prologue du translateur et parle a un chascun qui le livre lira » : « Necessaire chose est ou moins tres profitable ... - ... en ceste translation la vraie quatation selon le livre ». f. 2. Tables du livre If.2v. « Sentences du livre des Retractations de monseigneur saint Augustin et en fait son premier prologue » : « Pendent que Romme fut assaillie, prinse, trebuchee et destruite des goths... -... ceste euvre se commence ainsi la tres glorieuse ». f.2v. «Exposicion de ce chapiltre » : « Si comme dit Ysidore ou livre es Ethimologies ... - ... de tuer et de navrer si comme dit Orose ou VIe livre de son Ormeste ». f. 2v - 251 : « Si commence le premier livre de Aurelie Augustin de la cité de Dieu contre les païans et puet estre prins pour ung autre prologue de cestui chapitre. Mon tres cher filz Marcelin, en ceste euvre que j'ay ordennee .... - ... c'est a entendre qu'il fut ou temps de Constantin l'empereur si comme il appert par les croniques. Explicit decimus liber de civitate dei. Deo gracias. 1469 ».


Le traducteur : Raoul de Praelles

Né vers 1314-1316 — Mort le 10 novembre 1382. Fils illégitime de Raoul, seigneur de Lizy, il exerce la profession d'avocat, notamment auprès des rois de France. Ses œuvres, notamment la Musa, attirent l'attention de Charles V, qui lui demande de traduire en français la Cité de Dieu de saint Augustin, ce qui lui vaudra de recevoir une généreuse pension perpétuelle de la part du roi. De plus, à partir de 1373, il obtient la charge de maître des requêtes du roi.


L’enlumineur

Maître François, enlumineur actif à Paris vers 1460-1480. Son corpus fut regroupé autour d'un exemplaire de la Cité de Dieu, BNF, fr. 18-19, identifié avec un manuscrit décrit comme oeuvre du "pictor Franciscus", dans une lettre datée de 1473 de Robert Gaguin à Charles de Gaucourt, son destinateur. Mathieu Deldique l'identifie à l'"enlumineur et historieur" parisien François Le Barbier père, mentionné dans les sources entre 1455 et 1472 et le distingue de François Le Barbier fils, attesté à partir de 1478 jusqu'à sa mort en 1501 et identifié au Maître de Jacques de Besançon.


Ce que je vois

L’image est somme toute assez complexe à décrire. Mais nous pourrions la résumer comme la vision générale de saint Augustin : deux cités s’affrontent, la Cité de Dieu en haut, et la cité terrestre en bas. Pour rejoindre la Cité céleste, l’homme se doit de faire des choix. S’il est attentif, il peut voir que la cité terrestre, c’est-à-dire son âme, est cernée par des diablotins qui cherchent à s’emparer de sa vie. Il va lui falloir choisir la voie étroite qui mène jusqu’à la Croix, se dépouiller de lui-même et se laisser revêtir de l’homme nouveau, comme le décrit saint Paul (Ep 4, 17 sv). Les divers personnages qui occupent cette voie étroite représentent les sept œuvres de miséricorde, car elles seules nous montrent la voie salvatrice. S’il se laisse guider par les vertus divines (représentées en jeune fille emmenant les âmes vers l’entrée de la cité céleste), alors il obtiendra la salut et rejoindra tous les saints (avec leur attribut) qui se réjouissent à la vue de la Trinité entourée d’anges ardents. Mais il lui faut, pour cela, combattre en son cœur la tentation des péchés capitaux qui siègent dans les sept demeures de la cité terrestre.



Arrêtons-nous sur la cellule qui nous intéresse aujourd’hui : la colère (l’ire) face à la patience. Dans la partie la plus large, deux femmes s’affrontent violemment. La femme en vert tire les cheveux dénoués de l’autre, tout en levant son poing, prête à la frapper, tandis que l’autre tente de la griffer. Près de la tête de la femme en vert, on peut lire « Ire », la colère. À leur côtés, deux hommes se battent, couteau à la main. Des coups ont déjà été portés puisque l’on voit des filets de sang couler de leur pourpoint. Leur visage est patibulaire et agressif, marqué tant par la souffrance que par la haine.


Un peu plus haut, dans la partie plus étroite, une femme vêtue d’une robe violine et couverte d’un voile noir, prie les mains croisées sur la poitrine : c’est « Patience » comme indiqué à ses côtés. À sa gauche, un moine, peut-être un franciscain, prie lui aussi à genoux, mains jointes. De l’autre côté s’approche un frère Antonin (reconnaissable à son bâton en tau). Devant « Patience », une autre femme en bleu est assise. Elle semble méchante et de sa main, contester la prière des deux personnages. Est-ce « Rancune » ? Et le moine Antonin n’est-il pas lui aussi entrain de tenter de troubler la calme prière de sa main gauche. Est-il « Impatience » qui aimerait un résultat immédiat ?


Une deuxième image



Colère porte une robe hérissée d'aiguillons et un "fauchon", tient deux cailloux et une scie

Guillaume de Digulleville (Digulleville, vers 1295 - Après 1358)

« Pèlerinage de vie humaine, Pèlerinage de l'âme »

BM, 0110 (0749), folio 127,

codex ; parchemin ; 298 mm x 220 mm, seconde moitié du XIVe siècle

Bibliothèque municipale, Avignon (France)


Ce que je vois

Je ne vais pas ici refaire l’histoire des livres de Guillaume de Digulleville que j’ai déjà présenté le deuxième dimanche de Pâques de cette année A. Une femme revêche est vêtue d’une tunique grise hérissée de pointes acérées, car la colère blesse et interdit à l’autre de l’approcher. À son côté gauche pend une petite faux, le fauchon. La colère peut nous faucher, voire couper « l’herbe sous le pied » de nos ennemis ! À moins qu’elle ne soit là que pour mettre fin à tout dialogue, comme dans l’expression : « Brisons là ! » Dans ses mains, deux cailloux. Va-t-elle les jeter à la face de son adversaire pour l’anéantir ? Ne comprend-elle pas que sa colère est un vrai poids qui l’empêche d’avancer vers le bonheur ? Mais le plus significatif n’est-elle pas cette scie qu’elle tient entre les dents ?

« Tout autre est la réputation de la scie… Les hommes du Moyen Age s’en servent, mais ils la tiennent en abomination : c’est un instrument qui passe pour diabolique… Dans l’iconographie, la vedette du supplice de la scie est ainsi le prophète Isaïe qui, selon la légende, fut scié dans un arbre creux dans lequel il s’était réfugié…. (Scie et lime) sont des outils « féminins », des outils trompeurs et félons qui comptent sur la durée pour parvenir à leur fin. Dans la sensibilité médiévale, scier et limer ont à voir avec la pratique de l’usure, dans tous les sens du terme, parce que ce sont des actions qui jouent sur la durée, qui s’approprient le temps » écrit Michel Pastoureau (Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Seuil, 2004).

Signe de félonie et de tromperie… N’est-ce pas le cas de la colère qui peut nous entraîner dans les mensonges les plus stupides ? J’y vois aussi un autre symbole : la scie nous coupe en deux, comme la colère qui vient mettre la discorde en nos cœurs. Saint Paul en avait conscience (Rm 7, 18-20) : « Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans l’être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir. Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. Si je fais le mal que je ne voudrais pas, alors ce n’est plus moi qui agis ainsi, mais c’est le péché, lui qui habite en moi. » Et c’est ce péché de colère qui vient nous scier en deux. Seule la prière de « Patience » peut nous ressouder, comme le demande le psaume 85 (verset 11) : « Montre-moi ton chemin, Seigneur, que je marche suivant ta vérité ; unifie mon coeur pour qu'il craigne ton nom. » La colère divise, la prière unifie.


La colère

Ces deux enluminures sont une très belle illustration de l’exhortation du Siracide : « Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur est passé maître. Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur ; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. (…) Pense aux commandements et ne garde pas de rancune envers le prochain, pense à l’Alliance du Très-Haut et sois indulgent pour qui ne sait pas. » Car la colère est un péché que peu d’entre-nous ne connaissent pas.. N’est-elle pas le premier péché de l’homme après le péché originel ? Caïn ne supporte pas que Dieu ait mis à l’honneur Abel plutôt que lui. La colère le ronge… Et Dieu le sait (Gn 4, 6-7) : « Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » Le péché de colère est accroupi à notre porte. Pourtant, j’en suis convaincu, nous aimerions tant ne pas lui céder ! La vraie question est de comprendre comment il s’immisce en nous.


Les origines de notre colère sont multiples, mais bien souvent, elles se rapportent à notre orgueil : nous n’acceptons pas d’être traités ainsi ! Que ce soit parce qu’une personne a tenu des propos désagréables à notre égard, ou qu’un autre conducteur ne nous respecte pas sur l’autoroute, ou que nous ne supportions pas de devoir attendre au guichet de la Poste, ou que nous nous fassions dérober quelque chose. Bref, la liste pourrait être longue. Mais à chaque fois, quand on y regarde de près, c’est toujours la même chose : nous nous sentons rabaissés, humiliés, mis plus bas que terre. Et ça, nous ne pouvons l’accepter et le manifestons violemment par notre colère. Le fond de notre colère est toujours l’orgueil, la haute estime que nous avons de nous-même. Le premier remède semble être, bien sûr, de cultiver notre humilité. Mais l’humilité ne s’obtient pas instantanément. Et c’est là que la patience intervient.


La patience

« La patience est la fille de l’humilité » disait un moine orthodoxe. Difficile de parler de la patience. Plus facile de parler de l’impatience ! Dans le mot patience, il y a le verbe pâtir qui signifie souffrir. L’impatient est celui qui refuse de souffrir des défauts d’autrui. Souvent l’impatient oublie qu’il a lui-même des défauts, et que vivre avec lui nécessite pour les autres une bonne dose de patience ! L’impatience jaillit, à mon sens, de deux mauvaises dispositions : le regard que nous portons sur les autres, et la projection dans le temps.


Sur le premier point, il est toujours utile de se rappeler la patience que Dieu a pour nous, afin de modérer notre impatience vis-à-vis des autres. Saint Paul en a conscience (1 Tim 1, 16) : « Mais s’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui, en vue de la vie éternelle. » Car Dieu a le temps du cultivateur comme l’explique saint Jacques (Jc 5, 7) : « Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience. Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive. » Alors, si Dieu est patient avec nous, comment ne pourrions-nous l’être avec nos frères ? Il est bon de se le rappeler… comme l’explique saint Pierre (2 P 3, 9) : « Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. » En fait, la patience creuse l’humilité, qui, elle, détruit la colère.


Notre conception du temps

Notre gestion du temps, ou plus précisément notre appréhension du temps est curieuse. Les jeunes sont impatients alors qu’ils ont la vie devant eux. Les vieux deviennent patients alors que le temps leur est compté… Peut-être tout simplement parce que nous oublions que le seul temps qui existe est celui de l’instant. L’avenir n’est pas encore là, le passé a déjà fuit. Seul le présent est, existe. Rappelons-nous ce que disait Horace (Odes, I, 11, 8 « À Leuconoé », 23 ou 22 av. J.-C.) et fameusement repris par Ronsard (« Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie » Sonnets pour Hélène) : « Carpe Diem quam minimum credula postero ! Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain et sois la moins crédule possible pour le jour suivant. »


Moi le premier, je demande aux autres de l’indulgence parce qu’aujourd’hui je suis malade ou fatigué. Et, à ce titre, ils doivent supporter mes défauts ! Alors que moi, je ne serais pas tenu d’accepter ceux des autres ? Ce que nous dit Horace est plus simple : accepte chaque jour avec son poids de défauts et ses lumières de grâces. Tout n’est que fugacité.


Thérèse d’Avila ne disait pas autre chose dans sa célèbre prière « Nada te turbe » : « Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie, tout passe, Dieu seul demeure, la patience tout obtient ; qui possède Dieu, rien ne lui manque : Dieu seul suffit. (…) Tu vois la gloire du monde ? C’est une vaine gloire ; il n'a rien de stable, tout passe. Aspire au céleste, qui dure toujours ; fidèle et riche en promesses, Dieu ne change pas. Aime-Le comme Il le mérite, Bonté immense ; mais il n'y a pas d'amour de qualité sans la patience. »


Rancune

Un dernier petit mot sur ce crabe qui ronge l’âme et le cœur tel un cancer : la rancune. Il paraît que c’est un défaut typiquement féminin (je vais me faire conspuer !). Je ne sais pas. Mais en tous les cas, c’est véritablement un poison qui ronge les entrailles spirituelles et détruit la vie simple et heureuse. Car la rancune diffuse en nous ce sentiment d’aigreur et de vengeance qui fait que nous ne sommes plus capables de voir le bien, trop obnubilés par le désir de faire le mal. Et le drame de la rancune, de ce poison, est que nous nous l’administrons nous-même !


Peut-être serait-il bon de relire régulièrement ces versets pour combattre la rancune…

  • Lévitique 19, 18 : « Tu ne te vengeras pas. Tu ne garderas pas de rancune contre les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur. »

  • 1 Corinthiens 13, 5 : « L’amour ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune. »

  • Matthieu 6, 14-15 : « Car, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne pardonnera pas vos fautes. »

  • Proverbes 19, 11 : « Un homme de bon sens retient sa colère, il met son point d’honneur à passer sur l’offense. »

  • Romains 12, 17-21 : « Ne rendez à personne le mal pour le mal, appliquez-vous à bien agir aux yeux de tous les hommes. Autant que possible, pour ce qui dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. Bien-aimés, ne vous faites pas justice vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Écriture dit : C’est à moi de faire justice, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire : en agissant ainsi, tu entasseras sur sa tête des charbons ardents. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. »

Et bien sûr de relire plusieurs fois la première lecture de ce jour !


Concluons

Si je veux éviter d’être scié par la colère, les mains encombrées des poids de ma méchanceté, la faux prête à couper la parole de l’autre ; si je veux rejoindre la cité céleste, alors il me faut chercher avec ardeur le secret qui me sauvera, la voie étroite de la miséricorde. Mais ce secret pour obtenir humilité, douceur et patience ne réside pas uniquement dans nos efforts, même s’ils sont nécessaires, mais davantage dans l’union au Christ. Il nous a révélé lui-même les deux vertus qui le caractérisent : douceur et humilité (Mt 11, 29 : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme »). Plus nous serons unis à lui (par la vie de prière, par la pratique régulière des sacrements et par des actes d’amour, de foi et d’espérance tout au long de nos journées), plus nous lui serons semblables ; dès lors, nous mettrons en pratique spontanément, sans même nous en apercevoir, ces puissances intérieures que sont la douceur, l’humilité et la patience.




Prière pour invoquer la miséricorde de Dieu par l’intercession de Notre Dame de-Toute-Patience

Le père Aymeric de Boüard, alors curé de la paroisse St-Michel-des-Prieurés, a composé une prière pour demander l’intercession de Notre Dame de Toute Patience durant la pandémie. Elle est toujours d’actualité, car la patience reste une vertu à cultiver !


Dieu de miséricorde, alors que les semaines de confinement se prolongent… alors que l’inquiétude des conséquences de la pandémie est forte… alors que le désir de pouvoir sortir de chez soi pour retrouver ses proches grandit… plus que jamais, il nous faut faire l’expérience du manque, de l’attente et de l’abandon !


Aussi nous demandons l’intercession de la Vierge Marie. Elle est le modèle de la vertu de patience dont nous avons tous tellement besoin en ce moment !


Toi qui as accueilli l’annonce de l’ange Gabriel en humble servante du Seigneur ; Notre Dame de-Toute-Patience, apprends-moi à accepter de remettre en cause ce que j’avais prévu, sans savoir ce qui m’attend demain.


Toi qui as visité ta cousine Elisabeth dès que tu as appris qu’elle portait un enfant ; Notre Dame de-Toute-Patience, montre-moi comment utiliser avec sagesse mon téléphone, mon ordinateur ou mon stylo pour visiter les autres.


Toi qui as donné naissance au Fils de Dieu dans le dénuement et la simplicité d’une crèche ; Notre Dame de-Toute-Patience, aide-moi à accepter de ne pas avoir tout, tout de suite, pour vivre dans la sobriété, uniquement avec l’essentiel.


Toi qui au Temple as présenté Jésus, celui dont le nom signifie « Dieu sauve » ; Notre Dame de-Toute-Patience, enseigne-moi à discerner les signes de la Vie qui triomphe sur la mort.


Toi qui n’as pas compris la parole de Jésus lorsqu’il a été retrouvé en train d’enseigner dans le Temple : « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » ; Notre Dame de-Tout-Patience, soutiens ma capacité à supporter mes proches tels qu’ils sont, même dans l’incompréhension.


Toi qui as eu l’audace de demander à ton Fils de changer l’eau en vin à Cana ; Notre Dame de-Toute-Patience, révèle-moi comment faire confiance au Christ en toute circonstance.


Toi qui as accompagné le Christ jusqu’à sa mort sur la croix ; Notre Dame de-Toute-Patience, faits grandir ma compassion pour tous les malades et tous ceux qui pleurent quelqu’un.


Toi qui as été présente avec les apôtres au Cénacle le jour de la Pentecôte ; Notre Dame de-Toute-Patience, encourage-moi à vivre sous la conduite de l’Esprit Saint pour me laisser surprendre par ses appels.


Dieu de miséricorde, sois patient avec moi qui ne le suis pas assez ; par l’intercession de Notre Dame de-Toute-Patience, que je le devienne davantage !



Citations du Père Serge Chévitch, starets orthodoxe

  • « La patience est aussi, avec la pénitence et la prière, l’un des instruments dont nous disposons pour mener le combat invisible permanent contre toutes les tentations et les difficultés qui sont placées sur notre chemin par nos ennemis spirituels. Elle est également le moyen d’accomplir chaque jour notre tâche spirituelle alors même que nous en tirons encore aucune jouissance spirituelle, mais qu’au contraire les obstacles dus aux attaques des démons et les peines se multiplient. C’est grâce à elle que, sans nous décourager, nous pouvons porter le joug que nous a donné le Christ (Mt. 11, 29-30). »

  • « Il faut aller vers Dieu progressivement mais avec conscience. La voie du milieu est la voie royale. Il ne faut pas montrer impatient d’obtenir des résultats et d’atteindre le but de la course. C’est une tentation qu’il faut savoir éviter, et c’est la patience qui nous y aide. Il y a de la prétention et de l’orgueil à espérer obtenir immédiatement des résultats comme des effets de ses propres efforts ; il y a de l’orgueil à vouloir rapidement parvenir au but ».

  • « La patience est la fille de l’humilité »


Saint Cyprien de Carthage, De la patience (extrait)

Pour mieux vous faire comprendre, mes frères bien-aimés, les avantages et la nécessité de la patience, je vous rappellerai la sentence qui, dès l’origine du monde, fut portée contre Adam, devenu prévaricateur. Nous verrons par là combien nous devons être patients, nous qui naissons pour être en butte à tant d’épreuves et de combats. Parce que tu as écouté la voix de ton épouse, lui dit le Seigneur, et que tu as mangé du fruit de l’arbre auquel je t’avais défendu de toucher, la terre que tu cultiveras sera maudite. Tu recueilleras ses fruits, tous les jours de ta vie, avec tristesse et gémissements. Elle te produira des ronces et des épines. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré ; car tu es poussière et tu retourneras en poussière (Gen., III). Tous, nous subissons le poids de cette sentence, jusqu’à ce que, vainqueurs de la mort, nous quittions cette vie. Toute notre existence doit s’écouler dans la tristesse et les gémissements. Notre pain devient le prix de nos travaux et de nos sueurs. C’est pour cela que l’enfant, sortant du sein maternel, inaugure par des larmes son entrée dans ce monde. Tout lui est alors inconnu, excepté les pleurs. Un instinct naturel lui fait pressentir les épreuves de la vie ; et, sur le point d’affronter les fatigues et les orages, cette âme, encore neuve, s’abandonne aux larmes et aux gémissements.


Cette vie n’est qu’une longue suite d’épreuves ; or, dans l’épreuve, le remède le plus efficace c’est la patience. Dans ce monde, elle est nécessaire à tous ; mais à nous principalement qui avons à lutter davantage contre les tentations du démon et à repousser les assauts d’un ennemi aussi artificieux qu’habile ; à nous qui, outre les combats ordinaires, avons encore à subir l’épreuve de la persécution. Abandonner notre patrimoine, subir la prison, porter des chaînes, sacrifier sa vie, affronter le glaive, les bêtes, les bûchers, les croix, en un mot, tons les genres de supplice, voilà notre devoir ; mais, pour le remplir, il nous faut la foi et la patience. Aussi le Seigneur nous dit : Je vous ai parlé de ces choses pour que vous ayez la paix en moi. Vous trouverez beaucoup d’épreuves dans le monde ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde (Joan., XVI.). En renonçant au démon et au monde, nous nous sommes fait du monde et du démon des ennemis irréconciliables : nous avons donc particulièrement besoin de patience pour résister à leurs attaques incessantes. Écoutez encore la parole du Maître : Celui qui supportera jusqu’à la fin sera sauvé. Si vous persévérez dans ma parole, dit-il encore, vous serez véritablement mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera (Joan., VIII.).


Il faut persévérer, mes frères bien-aimés, il tant supporter toutes les épreuves, pour arriver à cette vérité et à cette liberté que nous poursuivons de tous nos voeux. Si nous sommes chrétiens, c’est l’oeuvre de la foi et de l’espérance ; mais ces vertus ne peuvent porter leurs fruits sans la patience. En effet, ce n’est pas la gloire d’ici-bas que nous poursuivons, c’est la gloire future. Écoutez l’apôtre : Nous avons été sauvés par l’espérance ; or l’espérance qui se voit n’est plus l’espérance ; on ne peut espérer ce que l’on voit. Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience (Rom., VIII). La patience est donc nécessaire pour couronner l’oeuvre de notre perfection et pour atteindre, avec l’aide de Dieu, l’objet de notre espérance et de notre foi.


L’apôtre donne le même conseil aux justes, pour les exhorter à multiplier leurs œuvres et à se préparer des trésors dans le ciel : Donc, pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais surtout aux fidèles. N’interrompons jamais nos bonnes oeuvres, car, à l’époque fixée, nous en recueillerons le fruit ( Gal. 6,10).


L’apôtre nous avertit par là de nous défendre contre l’impatience qui interromprait nos oeuvres et contre les tentations qui nous arrêteraient sur le chemin de la gloire. On perd tous ses mérites, quand on cesse de tendre vers la perfection. Il est écrit : La sainteté du juste ne le délivrera pas, s’il s’écarte du droit chemin (Ezech., XXXIII.) ; et dans l’Apocalypse : Gardez bien ce que vous avez, de peur que votre couronne ne soit donnée à un autre (Apoc., III.). Ces paroles nous engagent à persévérer, afin d’obtenir par la patience la couronne où tendent nos efforts.


La patience, mes frères bien-aimés, n’est pas seulement la sauvegarde de nos vertus : elle repousse les attaques des puissances ennemies. Elle favorise en nous le développement de la grâce ; elle nous enrichit des biens célestes et divins ; mais, en même temps, elle nous fait uni rempart des, vertus qu’elle inspire, pour émousser les traits de la chair qui donnent la mort à l’âme. Citons quelques exemples. L’adultère, la fraude, l’homicide sont des fautes mortelles ; mais, que la patience règne dans le coeur de l’homme, alors il évitera et l’adultère qui souille un corps devenu le temple de Dieu, et la fraude qui porte la corruption dans une âme innocente, et le meurtre qui rougit de sang une main où reposa l’Eucharistie.


La charité est le lien qui unit les frères ; elle est le fondement de la paix, le ciment de l’unité ; elle est supérieure à l’espérance et à la foi, plus élevée que les bonnes oeuvres et le martyre ; elle régnera toujours avec nous auprès de Dieu dans le royaume céleste. Enlevez-lui la patience, enlevez-lui cette force secrète qui la rend capable de tout soutenir et de tout supporter, dès lors elle n’a plus de racines, plus de force, et elle périt misérablement. Aussi l’apôtre, en parlant de la charité, n’a pas manqué de lui adjoindre la patience. La charité, dit-il, est magnanime et bienveillante; elle n’est pas envieuse, elle ne s’enfle pas, ne s’irrite pas, ne pense pas au mal ; elle aime tout, croit tout, espère tout, supporte tout (I Corint., XIII). En nous disant que la charité sait tout supporter, l’apôtre nous montre qu’elle est capable de toujours persévérer. Ailleurs, il explique plus clairement sa pensée : Supportez-vous les uns les autres avec charité ; efforcez-vous de conserver l’unité de l’esprit dans le lien de la paix (Eph., IV.). On voit, par ces paroles , que les frères ne peuvent conserver l’unité et la paix qu’en se supportant les uns les autres et en maintenant à l’aide de la patience la concorde qui les unit. Ce n’est pas tout : l’Évangile nous interdit le parjure et la malédiction ; il nous défend de réclamer ce qu’on nous enlève ; il nous ordonne, quand on nous frappe sur une joue, de présenter l’autre ; de pardonner à notre frère toutes ses offenses, non-seulement soixante-dix fois sept fois, mais toujours ; d’aimer nos ennemis, de prier pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient ; or, pourrez-vous accomplir ces préceptes, si vous n’avez l’esprit de patience ? Cet esprit, nous le trouvons dans Étienne qui, lapidé par les Juifs, priait Dieu, non de le venger, mais de faire grâce à ses ennemis : Seigneur, s’écriait-il, ne les rendez pas responsables de ma mort (Act., VII.). Ainsi, il convenait que le premier d’entre les martyrs fût non seulement le prédicateur de la Passion du Christ, mais encore l’imitateur de sa patience et de sa douceur.


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