XXIVe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

La part de substance -



Le fils prodigue (Il figliol prodigo),

Baccio Maria Bacci (Florence, 1888 - Fiesole, 1974),

Huile sur toile, 1925, 70,5 x 60 cm,

Civico Museo d’Arte Contemporanea, Milan (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 15, 1-32)

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les 99 autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !’ Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion. Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. » Jésus dit encore : « Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.’ Et le père leur partagea ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il rentra en lui-même et se dit : ‘Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.’ Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : ‘Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.’ Mais le père dit à ses serviteurs : ‘Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.’ Et ils commencèrent à festoyer. Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Celui-ci répondit : ‘Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.’ Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier. Mais il répliqua à son père : ‘Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !’ Le père répondit : ‘Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! »


Le peintre

Baccio Maria Bacci, peintre italien de nu, fit ses études à Florence, Paris, Monaco et en Allemagne. Depuis 1921, il a participé à toutes les grandes expositions de groupe, entre autres à l’Exposition d’Art italien de 1935 à Paris. Il obtint une médaille d’argent de l’Éducation Nationale à Rome en 1931. Dans un style linéaire, il peint des œuvres plus psychologiques que lyriques.


L’œuvre


Extrait du catalogue de l’Exposition au Palazzo Strozzi de Florence en 2015


Bacci décrit le moment de la parabole dans laquelle le jeune homme, tombé dans la pauvreté, devenu gardien de porc et contraint de se nourrir, décide de retourner chez son père. Malgré les citations du XVIIe siècle et du Caravage, pour la lumière et sa valeur symbolique, le tableau conserve une force du XXe siècle dans les choix chromatiques et dans la conduite picturale.


Ce que je vois

Dans un paysage désertique, de collines arides et de marécages, un jeune homme, simplement couvert d’un pagne en poils de mouton et d’une cape jaunâtre, la tête ceinte d’un foulard blanc, est accroupi sur la terre. Son visage tourné contemple, dubitatif, le cochon qui fouille la terre à ses côtés. Aux pieds du garçon, une écuelle vide et un bâton. Son corps est joliment modelé et paraît musclé et souple malgré sa maigreur. On ne peut que penser aux œuvres sculptées par l’artiste préféré du Duce Mussolini, à cette même époque, Aldo Buttini (Aula, 1898 - Carrara, 1957) qui a réalisé les statues athlétiques du Stade des Marbres du Foro Italico de Rome.


Nous sommes devant une œuvre emprunte de tristesse, de mélancolie, et presque d’abandon. Ce jeune homme perdu dans cette nature hostile semble s’interroger sur sa vie, conscient de son dénuement. Peut-être se demande-t-il si le cochon n’est pas plus heureux que lui, inconscient de sa condition et se contentant de ce qu’il trouve au sol. La beauté perdue et abandonnée face à la laideur inconsciente... Aura-t-il le ressort suffisant pour se lever ? Comme le dit l’évangile, il rentre en lui-même... Il espère la miséricorde...


Les paraboles de miséricorde

Luc regroupe trois paraboles appelées les paraboles de la miséricorde. Une seule se retrouvera dans Matthieu (18, 12-14), celle de la brebis perdue. Cet évangile se situe dans la partie que l’on nomme « la montée à Jérusalem », comme si l’évangéliste voulait nous suggérer que la vraie mission du Christ était de nous enseigner la miséricorde, corde principale de son arc pour que la flèche de l’amour nous touche. Je ne peux que vous reporter au sens du mot miséricorde dans le commentaire du VIIe dimanche du Temps Ordinaire (C). Mais ici, Jésus va plus loin, car il répond à une contestation.


Le contexte

Regardons bien les premiers versets :

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole...

Jésus va répondre à ces récriminations de la bien-pensance, non pas en interpellant directement ses accusateurs, mais en racontant à la foule ces trois paraboles, réponses discrètes à leurs attaques. Et il va jouer sur les mots et les images. Il mange avec les pécheurs ? C’est vrai. Comme l’enfant prodigue va manger avec les cochons. Il fait bon accueil aux gens de mauvaise réputation. Rappelez-vous Brassens... :


Pas besoin d'être Jérémie

Pour d'viner l'sort qui m'est promis

S'ils trouv'nt une corde à leur goût

Ils me la passeront au cou

Je ne fais pourtant de tort à personne

En suivant les ch'mins qui n'mènent pas à Rome

Mais les brav's gens n'aiment pas que

L'on suive une autre route qu'eux

Non les brav's gens n'aiment pas que

L'on suive une autre route qu'eux

Tout l'mond' viendra me voir pendu

Sauf les aveugles, bien entendu !


C’est vrai. Mais ce sont des brebis perdues qui attendent qu’on les retrouve. Et des brebis qui ont plus de valeur qu’une simple drachme, qui méritent donc qu’on fasse la fête pour elles.


Charles Péguy le chantait aussi dans Le Mystère du Porche de la Deuxième Vertu (p. 569) :

Par cette brebis égarée, Jésus a connu la crainte dans l’amour.
Et ce que la divine espérance met de tremblement dans la charité même.
Et Dieu a eu peur d’avoir à la condamner...

Se réjouir

De fait, Jésus ne va pas, par ces trois paraboles, exalter tant la miséricorde et la grâce prévenante de Dieu, qu'exhorter ses auditeurs à la pénitence de la joie. Il faut se réjouir avec Dieu de ce qu’est retrouvé ce qui était perdu. Ce qui importe n’est pas le péché, la mauvaise réputation ou le jugement moral de certains, ce qui importe est que le pécheur peut retrouver le bon chemin, se convertir, se laisser envahir par la grâce du pardon et de l’amour. Et c’est cela que n’entendent pas scribes et pharisiens. Ils en restent à leur morale corsetée, à leur opinion indétrônable, au jugement qu’ils portent du haut de leur superbe. Car c’est bien là le débat, pour ne pas dire le combat : la superbe contre l’humilité ; le jugement contre la miséricorde ; la condamnation contre le pardon ; la haine contre contre l’amour ; la loi contre la grâce... Ou dit en d’autres termes : ce qui est mort face à ce qui vit, ce qui est figé face à ce qui se meut... Comme l’écrivait Pierre de Lagarde, c’est Le grand duel entre culture sédentaire et esprit nomade (Buchet/Chastel, 1997) ! Et au milieu de ce combat : la capacité à se réjouir, la foi en la conversion possible. Et parfois, écoutant quelques remarques au sein de l’Église, je me dis que les deux groupes se révèlent avec clarté lorsque l’on aborde la question de la sainteté possible de Jacques Fesch (1930-1957)... Mais aujourd’hui, arrêtons simplement sur la troisième parabole, celle du fils prodigue.


Une lecture personnelle

J’ai déjà abordé à plusieurs reprises la question des quatre sens de l’Écriture, résumée en cette sentence en vers par Augustin de Dacie (mort en 1282) :


« Littera gesta docet, quid credas allegoria,

Moralis quid agas, quo tendas anagogia. »


ce qui signifie :


« La lettre instruit des faits qui se sont déroulés,

L’allégorie apprend ce que l’on a à croire,

Le sens moral apprend ce que l’on a à faire,

L’anagogie apprend ce vers quoi il faut tendre. »


J’aimerais aujourd’hui reprendre cette méthode pour sortir d’une lecture de cette parabole souvent moralisante. Ces quatre sens sont comme des marches. En sauter une, c’est risquer de se fouler la cheville. Ne pas les prendre toutes, c’est risquer de ne pas atteindre le sommet, la « substantifique moelle » de l’Écriture, pour reprendre l’expression de Rabelais (Gargantua, 1534). Bien sûr, c’est mon interprétation. Je ne la prétends pas unique. À chacun de voir ce que Dieu lui dit...


Lecture littérale

Le mieux est de plonger dans le texte original en grec. Et de se rendre ainsi compte que nos traductions liturgiques ont parfois appauvri le sens profond du texte. J’en veux pour exemple :

  • Verset 12 : la part d’héritage. Mais le mot grec est « ousia » (ουσία) et peut avoir plusieurs signification comme « avoir » ou « substance ». Et le Père, suivant le texte grec, va partager « ses moyens de vie ».

  • Verset 13 : Le fils dilapide-t-il tout dans une vie de désordre ? Le texte dit plutôt qu’il dilapide son avoir en vivant immodérément. C’est bien là le sens de la parabole : le fils prodigue. Il fait preuve de prodigalité. C’est-à-dire qu’il donne avec largesse, avec libéralité, dépensant sans compter. Sans modération, peut-être même sans prudence. Mais il n’est nullement écrit que ce fut dans une vie de débauche, avec des prostituées comme l’affirme plus tard le fils aîné (verset 30).

  • Verset 14 : sa privation vient de la famine qui survint, non de l’abandon des autres.

  • Verset 15 : mais un « ami » va l’aider en lui procurant un travail, faire paître des cochons. Rappelons-nous que c’est l’animal impur par excellence. Seuls les païens élèvent des cochons (Mac 5, 11). Il est donc au milieu des pécheurs.

  • Verset 16 : Ce verset est très curieux. Qu’est-ce qui l’empêche de se rassasier de ces caroubes (fruit de l’arbre, le caroubier. Rappelons que c’est ce mot qui donne le terme « carat » qui correspond au poids d’une graine de caroube, 0,20 gramme) ?

  • Verset 17 : « Il rentre en lui-même », sorte de réflexion introspective. Mais qu’est-ce la déclenche ? Sa faim ! Il a mal au ventre. Et il calcule... Même s’il devenait, à son retour, ouvrier de son père, il mangerait mieux ! Sa libéralité se transforme petit à petit en désir de satiété. Comme si de fils prodigue, il devenait homme affamé.

  • Versets 18 et 19 : Le verset commence par ce mot grec « anastas » qui peut aussi se traduire « ressuscité »... Notons bien ce petit discours « attendrissant » (dans le sens exact du terme) qu’il se propose de déclamer à son père espérant au moins retrouver une place d’ouvrier. Trois parties : il fait l’aveu de son péché / il reconnaît son indignité, sa contrition / il demande la dernière place. De fait, l’attrition (détestation et regret du péché pour le mal qu’il nous fait, et donc pas pour le plaisir reçu) se transforme rarement chez l’homme en contrition (détestation et regret du péché pour le mal qu’il fait à la personne aimée)...

  • Verset 20 : « Et s’étant levé », même verbe : anastaisno (ανασταίνω) que l’on peut traduire par ressusciter. Quant au Père, il est ému aux entrailles. Rappelons-nous le sens du mot miséricorde... Et même, oubliant le péché, il rejoint le pécheur en courant vers lui. Il sort, comme le berger qui va chercher la centième brebis.

  • Verset 21 : Le fils ne dit pas tout ce qu’il avait prévu. La dernière demande est tronquée. Il semble même que le Père l’empêche, le coupant.

  • Verset 22 : Le Père s’adresse aux serviteurs. Mais qui sont-ils, en vérité ? Et il demande trois choses pour son fils : « la première robe » (et non la plus belle), « l’anneau à la main » (et non l’alliance) et « les sandales aux pieds » (et non des chaussures).

  • Verset 23 : Puis le sacrifice du veau gras et de manger en faisant bombance (et non de festoyer).

  • Verset 24 : et pourquoi ? Car le fils 1. Était mort, 2. Revit (ressuscite), 3. Était perdu (comme la brebis ou la drachme), 4. Fut retrouvé (comme la brebis et la drachme).

  • Verset 25 : l’aîné (πρεσβύτερος, prêtre...) est aux champs. En s’approchant, il entend orchestre et choeur (et non musique et danse). Cela rappelle la rivalité d’Ésaü et de Jacob...

  • Verset 26 : Il appelle un des « garçons » (et non pas un serviteur).

  • Verset 27 : C’est la bonne santé du fils qui réjouit le Père.

  • Verset 28 : « Il se mit en colère ». Il est intéressant de noter que le mot en grec se dit « orgueil ». Pourquoi refusent-il d’entrer ? Ne veut-il pas se compromettre ? Comme les scribes et les pharisiens qui restent à la porte et ne veulent être des commensaux ?

  • Verset 29 : « Jamais je n’ai passé outre à un commandement »... vocabulaire typiquement religieux, pour ne pas dire pharisien ! Ainsi, ils peuvent comprendre que Jésus souligne leur mérite. Mais leur tort ne serait-il pas de penser seulement que Dieu se conduit premièrement d’après notre conduite, alors que tout vient de son Amour, qui demeure quelle que soit notre conduite ?

  • Verset 30 : Et ce fils aîné marque sa distance avec son frère, l’appelant « ton fils ». Le Père rétablit la situation le désignant comme « ton frère » (verset 32). Notons le mensonge, ou du moins l’interprétation jalouse (ou envieuse) du fils aîné, attribuant à son frère une vie de débauche avec les prostituées. Comment pourrait-il le savoir ? Et ce qu’il l’accuse d’avoir dilapidé n’est pas sa part d’héritage, de substance (ουσία) mais « le moyen de vie » (βιον).

  • Verset 31 : le Père lui répond parlant non des moyens de vie, mais de son bien, ce qui est à lui, qui lui appartient. On pourrait presque dire « son être ».

  • Verset 32 : il ne nous est pas précisé si le fils aîné rentre dans la maison...

Nous pouvons maintenant que nous avons lu dans le détail la parabole, voir quelle signification allégorique elle contient.


Lecture allégorique

Je commencerai par un extrait de Tertullien (De Paenitentia, ch. 8) :

Et que nous veulent les paraboles du Seigneur ? que signifie cette femme « qui perd sa drachme, la cherche, la retrouve, et invite ses amis à se réjouir avec elle ? » n'est-elle pas un symbole du pécheur rendu à la grâce ? « Une brebis vient à s'égarer ; toutefois le troupeau tout entier n'est plus cher au pasteur ; c'est après elle seule qu'il court, c'est elle seule qui lui fait oublier toutes les autres ; et quand enfin il la trouve, il la rapporte sur ses épaules, » car elle s'est beaucoup travaillée en errant çà et là. Passerai-je sous silence ce père miséricordieux « qui rappelle l'enfant prodigue, l'accueille avec tant de joie lorsque l'indigence l'a conduit au repentir, immole le veau gras, et célèbre son bonheur par un banquet de réjouissance ? » Et pourquoi non ? il a recouvré le fils qu'il avait perdu ; le fils qu'il a gagné de la sorte lui est devenu plus cher encore. De quel père s'agit-il sous cet emblème ? De Dieu. Personne n'est aussi père que lui, personne n'est aussi miséricordieux. Tu es son fils : tu as beau avoir dissipé ce que tu as reçu de lui, tu as beau revenir pauvre et nu, il te recevra, par là même que tu es revenu à lui. Que dis-je ? ton retour lui donnera plus de joie que toute la fidélité des autres ; mais à quelle condition ? Si tu te repens du fond de l'âme ; si tu compares ta faim avec l'abondance des serviteurs de ton père ; si tu abandonnes les pourceaux, troupe immonde ; si tu retournes vers ton père, quelque courroucé qu'il soit ; si tu lui dis : « Mon père, j'ai péché ; je ne mérite plus d'être appelé votre fils ! » On se soulage du poids de ses péchés en les confessant, autant qu'on les aggrave en les dissimulant. La confession est un commencement de satisfaction ; la dissimulation un acte de révolte.

Il nous donne ici une clé de lecture. C’est une parabole, et donc les personnages sont « paraboliques », ils sont des images. Une parabole (du grec παραϐολή, « rapprochement, comparaison ») est une des variétés de l’allégorie. Présente dans la Bible où elle joue le rôle de l’apologue et de la fable, surtout les Évangiles, qui l'ont empruntée au midrash hébreu. Le midrash (une méthode herméneutique d’exégèse biblique opérant principalement par comparaison entre différents passages bibliques) a pour racine le verbe darash qui veut dire « chercher ». Le Dictionnaire International des termes littéraires précise :

Nom hébreu masculin singulier formé sur la racine d-r-sh, plus précisément sur le verbe darash : exiger, interroger, examiner, d'où interpréter en profondeur

Nous sommes appelés à chercher, à nous interroger pour comprendre...

  1. Première interrogation : qui est le Père ? Tertullien nous a donné la réponse : le Père des cieux !

  2. Deuxième interrogation : alors, qui sont les fils ? Le plus jeune ne pourrait-il pas être Jésus, qui vient prendre sa part de « substance » (de même substance que le Père : consubstantiálem Patri). Qui part loin (il y a un bout entre le ciel et la terre...). Il dilapide toute cette substance auprès des païens : amour, pardon, miséricorde, parole, beauté, etc. Il se retrouve avec les cochons : n’est-ce pas le cas quand il mange avec les pécheurs ? Et ce n’est pas la parole de ceux qui se croient les gardiens du troupeau (pharisiens et scribes) qui va le nourrir. Leurs caroubes sont sèches, comme le figuier de la loi qui ne donne plus de fruits mais seulement des feuilles, des articles (Mt 21, 19). N’a-t-il pas, lui aussi, faim de l’amour des hommes ? Ne s’est-il pas dépouillé de tout, jusqu’à ne plus rien avoir que sa vie sur la croix ? Ne va-t-il pas « se lever », ressusciter, pour rejoindre son Père ? Et lorsqu’il remonte, n’est-ce pas avec toute son humanité, NOTRE humanité ? Nous y reviendrons.

  3. Troisième interrogation : le Père a deux fils ? Et si le plus jeune représente Jésus, qui est le premier ? Peut-être Adam, le premier qu’il a façonné de ses mains... Celui à qui il a tout donné au Paradis, mais qui n’a pas su en profiter... Celui qui a été expulsé de la maison de Dieu et qui doit travailler la terre. Celui que le Père veut faire revenir, par le plus jeune fils, au Paradis, mais qui reste au seuil.

  4. Quatrième interrogation : et qui sont les autres personnages ? Les cochons... les pécheurs ! Les serviteurs qui vont revêtir le fils ? Peut-être les prêtres au service de la Parole du Père. Le garçon qui parle au fils aîné ? Peut-être, un jeune saint qui partage la table du Père. Table où résonne, comme promis dans l’Apocalypse, musique et chœurs célestes.

  5. Cinquième interrogation : que veut dire ce retour à la Maison du Père ? Quand le fils remonte, quand Jésus ressuscite, n’est-ce pas avec son corps d’homme ? N’est-ce pas une part de nous-même qui remonte au ciel ? Et c’est là où nous basculons dans la lecture morale...

Lecture tropologique ou morale

Si ce fils est image de l’homme pécheur, par son humanité qu’il a revêtu, alors c’est aussi, à partir de ce moment-là un peu chacun de nous. Et qu’est-ce qui nous fait retourner vers Dieu ? Souvent notre mal au bide ! Le péché nous retourne les entrailles, nos erreurs nous nouent les intestins... Ce ventre qui aurait dû porter celui qui nous porte est torturé, broyé. Tant de psaumes le disent... Alors, souvent par attrition plus que par contrition, nous désirons retourner au Père, retrouver le Paradis perdu, de paix, de bien-être, d’hésychasme...

L'hésychasme (du grec ἡσυχασμός, hesychasmos, de ἡσυχία, hesychia, « l'immobilité, le repos, calme, le silence ») est une pratique spirituelle mystique enracinée dans la tradition de l'Église orthodoxe et observée par l'hésychaste (en grec ἡσυχάζω, hesychadzo, « être en paix, garder le silence »).

Alors, nous rentrons en nous-mêmes. Rappelons-nous ce que disait saint Augustin du tréfonds de nous-mêmes (Confessions, III, 6, 11) :

Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

Et se crée en nous le désir de rejoindre le Père. À tout prix... même au prix de notre esclavage. Nous sommes prêts à nous dénigrer, à nous dévaluer pour retrouver Dieu. Alors que, comme le disait Isaïe (43, 4) :

Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime...

Et le chemin est long jusqu’à Dieu. Long chemin de Carême pour avoir le temps de mesurer notre péché, retrouver confiance en nous, pécheurs. Long chemin à la fin duquel Dieu nous attend, et depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toute éternité.


Et quand nous arrivons, quand il nous embrasse, il ne nous laisse pas nous humilier. Dieu aime l’humilité mais pas l’humiliation... Jamais il ne nous laissera quémander une place d’esclave, car celle qu’il nous réserve est à ses côtés. Alors, dans la confession de notre péché devant ses serviteurs, les prêtres, il nous fait cadeau :

  • de la première robe, celle du baptême. Il nous rend la pureté que nous avons reçue ce jour-là. Peut-être même celle que reçurent Adam et Ève des mains de Dieu (Gn 3, 21) ? Ou de celles de Joseph, reçue de Jacob (Gn 37, 3) ou de Pharaon (Gn 41, 41-42) :

Pharaon dit à Joseph : « Vois ! Je t’établis sur tout le pays d’Égypte. » Il ôta l’anneau de son doigt et le passa au doigt de Joseph ; il le revêtit d’habits de lin fin et lui mit autour du cou le collier d’or.
  • Cet anneau que Joseph a aussi reçu de Pharaon, anneau qui donne la possibilité d’attester du sceau divin tous les actes. Sceau que nous avons reçu à notre baptême et à notre confirmation : celui de l’Esprit-Saint. Mais aussi anneau des grâces que nous avons dilapidées et que Dieu nous rend, intactes ! Sceau qui nous donne l’autorité du souverain lui-même (Est 3, 10-13), marque distinctive des élus (Ez 9, 4) :

« Passe à travers la ville, à travers Jérusalem, et marque d’une croix au front ceux qui gémissent et qui se lamentent sur toutes les abominations qu’on y commet. »
  • Les sandales, de la liberté. C’est la tenue de l’homme libre, par opposition à l’esclave. Mais c’est aussi la tenue nécessaire pour le repas de la première Pâques (Ex 12, 11). C’est donc bien un retour en grâce qui nous est offert, transformant notre être de fils repenti afin de restaurer l’Alliance que va sceller le repas sacrificiel (Gn 18, 7) :

Puis Abraham courut au troupeau, il prit un veau gras et tendre, et le donna à un serviteur, qui se hâta de le préparer.
  • Car c’est bien le sacrifice. Sacrifice du veau gras, sacrifice de l’Alliance, sacrifice de l’Agneau, du repas Pascal, du banquet du Royaume des Cieux, de chaque eucharistie.

Et c’est bien vers ce repas que nous montons, vers cette allégresse anagogique.


Lecture anagogique ou mystique

De fait, que nous dit cette parabole ? Que pouvons-nous en tirer pour notre vie spirituelle ? Plusieurs choses, plusieurs caroubes dont chacun pourra se nourrir :

  • D’abord qu’il nous faut lire les paraboles avec les yeux de la morale, celle qui nous fait grandir, celle qui condamne le péché mais aime le pécheur, et non avec les yeux moralisateurs de la bien-pensance pharisienne.

  • Qu’il nous faut chercher la présence de Dieu, non en dehors de la maison, mais au tréfonds de nous-mêmes. N’ayons pas peur de nos « maux de ventre » !

  • Que si nous retournons vers lui, alors il nous accueille, nous embrasse. Qu’il nous rendra notre pureté baptismale, qu’il nous redonnera grâce sur grâce, dans la liberté, et que le festin que nous partageons à chaque eucharistie sera encore plus merveilleux au Royaume.

  • Je n’en dirai pas trop car c’est de l’ordre du mystère intime que Dieu entretient avec chacun de nous. Mais, pour terminer, simplement qu’il nous faut convertir le vieil Adam en nous, en fils prodigue, prêt à tout donner aux autres, jusqu’à notre vie (« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » Jn 15, 13) 1 Cor 15, 45-58 :

L’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel. Je le déclare, frères : la chair et le sang sont incapables de recevoir en héritage le royaume de Dieu, et ce qui est périssable ne reçoit pas en héritage ce qui est impérissable. C’est un mystère que je vous annonce : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés, et cela en un instant, en un clin d’œil, quand, à la fin, la trompette retentira. Car elle retentira, et les morts ressusciteront, impérissables, et nous, nous serons transformés. Il faut en effet que cet être périssable que nous sommes revête ce qui est impérissable ; il faut que cet être mortel revête l’immortalité. Et quand cet être périssable aura revêtu ce qui est impérissable, quand cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors se réalisera la parole de l’Écriture : La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; ce qui donne force au péché, c’est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue.


Les foulards blancs. Guy Gilbert

"C’est une histoire vraie : Jean, 20 ans, avait fait une saloperie immonde à ses parents. Vous savez... la saloperie dont une famille ne se remet pas, en général. Alors son père lui dit : “Jean, fous le camp! Ne remets plus jamais les pieds à la maison !“


Jean est parti, la mort dans l’âme. Et puis, quelques semaines plus tard, il se dit : “J’ai été la pire des ordures ! Je vais demander pardon à mon vieux... Oh oui ! Je vais lui dire : pardon.”


Alors, il écrit à son père : “ Papa, je te demande pardon. J’ai été le pire des pourris et des salauds. Mais je t’en prie, Papa, peux-tu me pardonner ?” “Je ne te mets pas mon adresse sur l’enveloppe, non... Mais simplement, si tu me pardonnes, je t’en prie, mets un foulard blanc sur le pommier qui est devant la maison. Tu sais, la longue allée de pommiers qui conduit à la maison. Sur le dernier pommier, Papa, mets un foulard blanc si tu me pardonnes.” “Alors je saurai, oui je saurai que je peux revenir à la maison.”


Comme il était mort de peur, il se dit : “Je pense que jamais Papa ne mettra ce foulard blanc. Alors, il appelle son ami, son frère, Marc et dit : “Je t’en supplie, Marc, viens avec moi. Voilà ce qu’on va faire : je vais conduire jusqu’à 500 mètres de la maison et je te passerai le volant. Je fermerai les yeux. Lentement, tu descendras l’allée bordée de pommiers. Tu t’arrêteras. Si tu vois le foulard blanc sur le dernier pommier devant la maison, alors je bondirai. Sinon, je garderai les yeux fermés et tu repartiras. Je ne reviendrai plus jamais à la maison.”


Ainsi dit, ainsi fait. À 500 mètres de la maison, Jean passe le volant à Marc, et ferme les yeux. Lentement, Marc descend l’allée des pommiers. Puis il s’arrête. Et Jean, toujours les yeux fermés, dit: “Marc, mon ami, mon frère, je t’en supplie, est-ce que mon père a mis un foulard blanc dans le pommier devant la maison ?“ Marc lui répond : “Non, il n’y a pas un foulard blanc sur le pommier devant la maison... mais il y en a des centaines sur tous les pommiers qui “conduisent à la maison !”


Puissiez-vous, Frères et Sœurs, vous qui avez entendu cette belle histoire du foulard blanc, emporter dans votre cœur des milliers de foulards blancs Ils seront autant de miracles que vous sèmerez partout, en demandant pardon à ceux que vous avez offensés ou en pardonnant vous-mêmes. Alors vous serez des êtres de miséricorde"



Homélie de saint Pierre Chrysologue (+ 450), Sermon 168, 4-6; CCL 24 B, 1032-1034.

Le fait de retrouver un objet que nous avions perdu nous remplit chaque fois d'une joie nouvelle. Et cette joie est plus grande que celle que nous éprouvions, avant de le perdre, quand cet objet était bien gardé. Mais la parabole de la brebis perdue parle davantage de la tendresse de Dieu que de la façon dont les hommes se comportent habituellement. Et elle exprime une vérité profonde. Délaisser ce qui a de l'importance pour l'amour de ce qu'il y a de plus humble, est propre à la puissance divine, non à la convoitise humaine. Car Dieu fait même exister ce qui n'est pas ; il part à la recherche de ce qui est perdu tout en gardant ce qu'il a laissé sur place, et il retrouve ce qui était égaré sans perdre ce qu'il tient sous sa garde.


Voilà pourquoi ce berger n'est pas de la terre mais du ciel. La parabole n'est nullement la représentation d'oeuvres humaines, mais elle cache des mystères divins, comme les nombres qu'elle mentionne le démontrent d'emblée : Si l'un de vous, dit le Seigneur, a cent brebis et en perd une... (Lc 15,3) <>


Vous le voyez, la perte d'une seule brebis a douloureusement éprouvé ce berger, comme si le troupeau tout entier, privé de sa protection, s'était engagé dans une mauvaise voie. Aussi, laissant là les quatre-vingt-dix-neuf autres, il part à la recherche d'une seule, il ne s'occupe que d'une seule, afin de les retrouver et de les sauver toutes en elle.


Mais il est temps d'expliquer le sens caché de cette parabole céleste. Cet homme qui possède cent brebis, le Christ, est le bon pasteur, le pasteur miséricordieux qui a établi tout le troupeau de la race humaine en une seule brebis, c'est-à-dire en Adam. Il avait placé la brebis dans le paradis enchanteur et dans la région des pâturages de vie. Mais elle, se fiant aux hurlements des loups, a oublié la voix du berger, elle a perdu le chemin qui conduit au bercail du salut et s'est trouvée toute couverte de blessures mortelles. Le Christ est venu dans le monde chercher la brebis et l'a retrouvée dan s le sein de la Vierge. Il est venu, il est né dans la chair, il a placé la brebis sur la croix, et l'a prise sur les épaules de sa passion. Puis, tout rempli de la joie de la résurrection, il l'a élevée, par son ascension, jusqu'à la demeure du ciel.


Il réunit ses amis et ses voisins, c'est-à-dire les anges, et il leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue (Lc 15,6) ! Les anges jubilent et exultent avec le Christ pour le retour de la brebis du Seigneur. Ils ne s'irritent pas de la voir siéger devant eux sur le trône de majesté. Car l'envie n'existe plus au ciel dont elle a été bannie avec le diable. Grâce à l'Agneau qui a enlevé le péché du monde, le péché d'envie ne peut plus pénétrer dans les cieux.


Frères, le Christ est venu nous chercher sur la terre ; cherchons-le dans les cieux. Il nous a emportés dans la gloire de sa divinité ; nous, portons-le dans notre corps par la sainteté de toute notre vie. Rendez gloire à Dieu, dit l'Apôtre, et portez-le dans votre corps (1 Co 6,20 latin). Celui qui vit dans la chair sans lui faire accomplir aucune oeuvre de péché, celui-là porte Dieu dans son corps.


Prière

Dieu de miséricorde, quand nous étions encore pécheurs, tu as envoyé ton Fils pour nous réconcilier avec toi, car tu es un Père qui pardonne et tu te réjouis de retrouver ce qui était perdu. Avive en nos coeurs la conscience de notre péché, pour que nous nous laissions trouver par celui qui est parti à notre recherche, Jésus Christ, notre Seigneur. Lui qui règne.