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XXIXe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Priez sans cesse ! -



Le juge inique,

Eugène BURNAND (Moudon, 1850 – Paris, 1921),

Gravure - " Les Paraboles " Eugène Burnand, Berger-Levrault, Paris 1908,

volume in 4° de 151 pages , 61 dessins et 11 planches hors texte


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 18, 1-8)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager : « Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et ne respectait pas les hommes. Dans cette même ville, il y avait une veuve qui venait lui demander : “Rends-moi justice contre mon adversaire.” Longtemps il refusa ; puis il se dit : “Même si je ne crains pas Dieu et ne respecte personne, comme cette veuve commence à m’ennuyer, je vais lui rendre justice pour qu’elle ne vienne plus sans cesse m’assommer.” » Le Seigneur ajouta : « Écoutez bien ce que dit ce juge dépourvu de justice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


L’artiste

Ce peintre suisse, né d’une famille protestante, eut une grande renommée dans les milieux artistiques. Il eut ainsi pour maître, Jean-Léon Gérôme, le fameux orientaliste. Eugène Burnand s’orientera ensuite vers le courant Naturaliste. Il voyagera régulièrement entre la France, Paris entre autre, et la Suisse, participant à de nombreux Salons de peinture où son succès ira grandissant. Son œuvre couvrira un large panel entre la peinture, la gravure, le dessin, les pastels, et même l’illustration de billets de banque ! En 1908, il entreprend la mise en image des paraboles du Christ dans un ouvrage de gravures dont l’image d’aujourd’hui est extraite. Son tableau le plus célèbre se trouve au Musée d’Orsay de Paris : Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection.


Ce que je vois

Dans un intérieur dépouillé, à l’image d’un palais romain, une femme en noir, à genoux, semble supplier un homme vêtu d’une toge, siégeant sur un fauteuil massif. Derrière lui, un rideau masque un passage entre deux pilastres. Le long du mur, on distingue un siège curule. Le sol en marbre est décoré de motifs géométriques.


En fait, le peu d’éléments figuratifs présents dans la scène oriente immédiatement notre regard sur l’attitude des deux personnages. Même leur habillement est simplifié : une toge blanche portée comme celle des sénateurs, une robe noire couverte d’un long voile, signe de son veuvage. Opposition de couleurs, opposition de regards, opposition des mains. Et pourtant, les deux personnages semblent de la même génération, mais non de la même condition. Cette condition marquée discrètement par leur position corporelle : l’un sur un trône, une main reposant lâchement sur l’accoudoir, l’autre main tenant presque distraitement une feuille roulée ; la femme à genoux, mains jointes et torturées.


Il reste là, siégeant, ne proposant même pas à cette femme un des sièges derrière elle. Il l’écoute mais ne veut pas porter son regard sur cette veuve : elle l’ennuie ! Oui, il est ennuyé. Est-ce parce qu’elle vient le déranger alors qu’il espérer passer une matinée tranquille ? Est-ce à cause du document qu’il tient en main, objet de son désarroi, ou signe de sa puissance et de son autorité ? Ou est-ce la demande la femme qui le met dans un tel trouble ? Il préfère détourner son regard, faire celui qui n’est pas concerné. Pourtant, on voit bien sur son visage les traits du courroux et du questionnement. Combat intérieur ? Que vais-je faire pour me sortir de cette situation ? Peut-être se croit-il dans la pureté de ses intentions, à l’image de la blancheur de sa toge ?


Quant à la femme, elle est tout en contraste. Contraste des couleurs des vêtements. Elle est en noir, dans la tristesse, dans le veuvage, dans le désespoir des ténèbres. Cet accablement se trahit dans ses mains, noueuses, qui se ferment l’une sur l’autre pour implorer, pour y croire encore une fois, pour « espérer contre toute espérance » (Rom 4, 18). On est prêt à tout quand on est aux extrémités ! Prêt à s’humilier, à s’abaisser jusqu’à terre, à taire son orgueil et son honneur, à oublier les règles de bienséance, à harceler… Car, en plus, elle sait qu’elle est dans son bon droit. Comment ne pourrait-elle pas être entendue ? Comment ne pourrait-on pas lui faire justice ?


Pourtant, la justice, en la personne de cet homme, semble bien aveugle… Combat entre justice et justesse ? Affrontement entre la justice de Dieu et celle des hommes ? Ou lutte entre prière d’espérance et désespoir de la vie ?


Un combat ?

Mais il ne faudrait pas nous tromper et voir dans ce texte un enseignement du Christ sur le combat entre les ténèbres et la lumière, une digression sur la justice ou la défense des veuves. Ce n’est pas l’objet de ce texte, car c’est une parabole… c’est-à-dire un récit allégorique ! Jésus utilise cet exemple pour nous indiquer autre chose. Ne nous trompons pas… « Quand un homme montre la lune, le sot regarde le doigt » disait Confucius ! Regarder le doigt serait de lire ce texte comme un pamphlet sur la justice et la politique sociale. Regarder la lune, c’est comprendre le premier et le dernier verset de la parabole :

  • Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager.

  • Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?

L’histoire n’est là que pour illustrer (comme l’image le montre) ces deux assertions. Le vrai questionnement que nous adresse Jésus est de nous demander si nous prions vraiment, et sans cesse ; mais aussi de nous interroger sur notre foi : y croyons-nous ? Et s’il y a une allusion à la justice, n’est-ce pas celle des fins dernières ?


Prier sans cesse

Saint Paul développera longuement cet aspect de la ténacité dans la prière et la foi. Ainsi, dans la deuxième épître à Timothée (2 Tim 4, 5-8), ne nous rappelle-t-il pas que nous devons courir l’épreuve jusqu’au bout ? Et cela même si l’arbitre ne craint pas Dieu et ne respecte pas les hommes, même s’il est sans foi ni loi, comme le dit l’expression populaire. Ne jamais se lasser car, il nous l’a promis, « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).


Bien sûr, nous pourrions nous dire qu’il tarde à venir, et que cette « absence » pourrait nous faire perdre courage, pugnacité, voire la foi. Je ne peux que me rappeler la chanson de Jacques Brel : Zangra, de ce soldat qui chaque jour fait son devoir espérant être un jour un héros devant l’ennemi. Chaque jour, chaque jour… Mais, en même temps, n’est-ce pas là que se situe notre foi ? Dans cette ardeur à toujours y croire, envers et contre tout. « « … nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus le Christ, Notre-Seigneur » » ! Car c’est cela le bonheur que nous espérons sur cette terre : voir la venue dans la Gloire de notre Sauveur. Dans la Didascalie des Apôtres est attribuée à Pierre cette réponse à la question de l’attente interminable du Sauveur : « Parce que les hommes ne l’ont pas encore assez espéré… » Prier sans cesse pour demander à notre Sauveur sa venue dans la Gloire, pour nous mener au Paradis de son amour. Espérer le jour du Jugement Dernier…


Un seul Juge

Car nous n’avons pas peur de notre Juge, le Christ ! Il est bien le seul Juge qui craint Dieu son Père et respecte les hommes ses frères, sans pour autant ne pas faire preuve de justice. Une justice trempée dans l’amour, une justice de miséricorde, mais qui n’en restera pas moins juste. D’autant plus juste que notre Juge nous laisse le temps de la conversion à la foi. Car nous pourrions penser que notre Dieu est comme ce juge inique qui n’entend pas la prière des plaignants, même de ceux qui sont dans leur bon droit. Notre Juge serait-il sourd, voire absent ? À moins que, comme le dit le Talmud : « une non-réponse est déjà une réponse » ! Notre Dieu « lent à la colère, qui supporte l’iniquité et le péché » (Ps 103) n’est-il pas un Dieu patient avec nous, plutôt qu’un Dieu sourd à nos appels ? Cette patience de Dieu est miséricordieuse longanimité pour nous laisser le temps du repentir, de la conversion, de la foi. Cette patience de Dieu est notre espérance.


Être patient

Si Dieu est patient avec nous, il nous faut accepter de l’être aussi avec Lui ! « Et il fut donné à chacun une robe blanche, et il leur fut dit de patienter encore quelque temps, jusqu’à ce que soient au complet leurs compagnons de service, leurs frères, qui allaient être tués comme eux. » (Ap 6, 11) Patientons pour que tous nos frères se convertissent. Patientons pour que notre cœur lui-même se convertisse à la Charité, à la Foi et à l’Espérance. Patientons pour que notre cœur apprenne à vraiment crier vers Dieu. « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? »


Jour et nuit

Car cette insistance de notre prière creuse en nous la patience. Mais en plus, elle la purifie. Purification des scories du péché : demander pour soi, pour notre gloire, sans penser à la gloire de Dieu. Le temps et l’insistance rendent notre prière plus vraie, plus juste, plus proche de Dieu, plus orientée à notre seule destinée que je rappelais la semaine dernière :

L'homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme.

Ignace de Loyola, « Principes et Fondements » des Exercices spirituels (n°23)


Sous son impassibilité apparente, Dieu souffre de notre cri et en tient compte, puisque notre prière et notre attente hâtent la Parousie. Bien plus, notre soulagement est déjà là en la personne de l’Agneau de Dieu que nous recevons ici, à cet autel. Si nous en sommes, un minimum, conscients, alors, n’ayons pas peur de la dernière parole de Jésus : « Cependant, le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »


La foi ?

Cyprien de Carthage, dans son De unitate Ecclesiae (26 – PL 4, 518-20) écrit :

C’est en regardant de loin notre temps, que le Seigneur a dit cette parole. Nous voyons s’accomplir ce qu’il a prédit : dans l’honneur rendu à Dieu, dans la justice, dans l’amour, dans l’action, il n’y a plus de foi. Personne ne craint « le Jour du Seigneur » ni les tourments qui attendent les impies. Ce que notre conscience craindrait si elle y croyait, elle ne le craint pas du tout, parce qu’elle n’y croit plus…

Rendons donc à notre conscience la foi et la crainte !



Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski (VI, 3 g)

Jeune homme, n’oublie pas la prière. Toute prière, si elle est sincère, exprime un nouveau sentiment, elle est la source d’une idée nouvelle que tu ignorais et qui te réconforteras, et tu comprendras que la prière est une éducation. Souviens-toi encore de répéter chaque jour, et toutes les fois que tu peux, mentalement : « Seigneur, aie pitié de tous ceux qui comparaissent maintenant devant toi. » Car à chaque heure, des milliers d’êtres terminent leur existence terrestre et leurs âmes arrivent devant le Seigneur ; combien parmi eux ont quitté la terre dans l’isolement, ignorés de tous, tristes et angoissés de l’indifférence générale. Et peut-être qu’à l’autre bout du monde, ta prière pour lui montera à Dieu, sans que vous vous soyez connus. L’âme saisie de crainte en présence du Seigneur, il sera touché d’avoir lui aussi sur la terre quelqu’un qui l’aime et qui intercède pour lui. Et Dieu vous regardera tous deux avec plus de miséricorde, car si tu as une telle pitié de cette âme, Il en aura d’autant plus, Lui dont la miséricorde et l’amour sont infinis. Et Il lui pardonnera à cause de toi.



Homélie de saint Grégoire de Nysse (+ 395), Homélies sur la prière du Seigneur, 1, PG 44, 1120 1124-1125

Le Verbe de Dieu nous livre ses enseignements sur la prière lorsqu'il apprend aux disciples qui en sont dignes et qui cherchent avec ferveur à s'en instruire, avec quelles paroles il convient de prier pour se faire entendre de Dieu. <> Au contraire, celui qui ne s'unit pas à Dieu par la prière, se détachera de lui. Ce discours devra donc nous faire comprendre en premier lieu qu'il faut toujours prier sans se décourager (Lc 18,1). Car la prière a pour effet d'unir l'homme à Dieu, et celui qui est en communion avec Dieu est loin de l'Adversaire.


La prière sauvegarde la tempérance, maîtrise la colère, abat l'orgueil, extirpe la rancune. <> La prière est le sceau de la virginité et la fidélité du mariage. Elle est le bouclier des voyageurs, la garde de ceux qui dorment, la confiance de ceux qui veillent, la prospérité des agriculteurs, la sécurité des navigateurs. <>


Vraiment, quand bien même nous passerions toute notre vie à converser avec Dieu dans la prière et l'action de grâce, nous resterions, je crois, aussi indignes de cet échange avec notre bienfaiteur que si nous n'avions même pas conçu le désir de lui manifester notre reconnaissance.


Le temps se divise en trois moments: le passé, le présent et l'avenir. En chacun d'eux nous saisissons la bienveillance divine. Penses-tu au présent ? Tu es en vie grâce au Seigneur. Si tu envisages l'avenir, l'espoir de réaliser tes désirs repose sur le Seigneur. Quant au passé, tu n'aurais pas existé si le Seigneur ne t'avait pas créé.


Il t'a accordé sa faveur en te faisant naître, et depuis ta naissance il te l'accorde encore. Comme l'Apôtre le dit : Tu as en lui la vie et le mouvement (cf. Ac 17,28). Tu fondes sur cette même faveur ton espoir des réalités à venir. Toi, tu n'es maître que du présent.


Même si tu ne cesses de rendre grâce à Dieu durant toute ta vie, cela égalera à peine la grâce qu'il te fait au moment présent, et tu ne trouveras jamais le moyen de payer ta dette de reconnaissance pour le passé et pour l'avenir. Que nous sommes loin, d'ailleurs, de lui rendre grâce selon la mesure de nos capacités ! C'est au point que nous n'employons même pas les possibilités qui nous sont offertes de manifester notre gratitude. Nous négligeons, en effet, de réserver, je ne dis pas toute la journée, mais même une infime partie de celle-ci, à la méditation des réalités divines. <>


Qui a rétabli dans la grâce originelle l'image divine que le péché avait ternie en moi? Qui me fait monter vers le bonheur que je possédais avant d'être exilé du paradis, privé de l'arbre de vie et englouti dans l'abîme de cette existence charnelle ? Il n'y a personne qui comprenne (Rm 3,11), dit l'Écriture. Car, en vérité, si nous y étions vraiment attentifs, durant toute notre vie nous ne cesserions de rendre grâce à Dieu.


Prière

Fais venir ton Règne, Seigneur Dieu. Quand le monde nous paraît s'éloigner de toi et la foi s'étioler, fortifie notre espérance et ranime notre ardeur à te prier. N'as-tu pas promis de faire justice à tes élus qui crient vers toi jour et nuit ? Par Jésus Christ.

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