XXVe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Une âme d’enfant


Laissez les petits-enfants venir à moi

Fritz VON UHDE (Wolkenburg, Saxe,1848 - Munich, 1911)

Huile sur toile - 183 × 280 cm - 1884

Museum der Bildenden Künste, Leipzig (Allemagne)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Marc (Mc 9, 30-37)

En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache, car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. » Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

L’auteur

Ce peintre allemand de la fin du Romantisme hésita longtemps à choisir un style entre le réalisme et l’impressionnisme. Cependant, son œuvre se caractérise particulièrement par un naturalisme représentant des scènes bibliques dans un cadre contemporain où la classe laborieuse est au centre de sa pensée. La presque totalité de son œuvre peut se voir dans divers musées allemands.


Ce que je vois

Une grande pièce à vivre, une cheminée au tablier haut qui devait aussi servir de chauffoir, une chaise de paille devant, deux grands fenêtres partiellement bouchées par un drap noir (on distingue malgré tout une grande maison aux cheminées effilées), un plafond de poutres de chêne, une armoire massive en bois, un petit miroir, quelques plantes vertes posées sur le rebord de la fenêtre, près de l’entrée une table avec des pots, un sol carrelé, un tapis de joncs tressés, une grande chaise de bois, le décor est planté !


Assis sur la chaise, un homme assez jeune, barbe et cheveux châtains, vêtu d’une longue tunique violette (presque trop longue) aux reflets sombres, les pieds nus, pourrait presque faire penser à un Pope russe, à une sorte de Raspoutine amaigri. Devant lui, une file d’enfants qui semblent venir le saluer, chercher quelques caresses, le toucher ou simplement le voir. Ils viennent seuls, ou en fratrie, ou accompagnés de leurs parents. Leurs habits trahissent une condition sociale pauvre ou modeste, peu de luxe apparent. Près de la fenêtre, un homme âgé aux cheveux blancs se tient les mains, contemplant la scène avec une certaine satisfaction. Accompagne-t-il un enfant ? Accueille-t-il chez lui cet homme ? Où en est-il organisateur, le grand-prêtre de cette liturgie, de cet acte public ?


Ici, tout respire la gravité, la profondeur des gestes, le respect silencieux. Car malgré cette ribambelle d’enfants, on ne peut imaginer que le silence dans cette pièce. Tout y est empreint de densité, voire de pesanteur, de dignité, mais aussi de majesté. Cet homme n’est pourtant pas un Roi. Sa condition paraît trop modeste. Ce ne sont pas des enfants que l’on envoie non plus pour présenter des condoléances. Il ne remet aucun prix. Il ne fait que les regarder, échanger ce regard avec chacun d’eux, leur prendre leurs petites mains dans les siennes. Nonobstant les visages graves des enfants devant lui, on ressent bien la communion profonde, la communion de cœur qui les unit. S’ils n’ont pas le même corps élancé que lui, ils ont au moins les mêmes yeux chargés de sens et d’amour. Ils doivent avoir la même âme… une âme d’enfant…


Une âme d’enfant ?

Cette âme qui permet à ces bambins de comprendre qui est celui qui les bénit. Il est leur ami, leur compagnon, leur Seigneur, leur Maître, leur frère, leur Roi. Il est Jésus, le Christ de Dieu. Ils le comprennent mieux que ces adultes occupés à trouver quoi faire de leur chapeau ! Peut-être que l’homme près de la fenêtre sait qui est cet homme, peut-être est-il son prêtre, son serviteur. Mais son esprit semble brider son cœur. Un cœur qui aurait envie de s’approcher. Un esprit qui lui impose un respect prudent. Il a perdu son âme d’enfant…


Eux l’ont encore. Le respect devant cet homme existe : il suffit de voir leur regard, leurs gestes lourds et empreints de sens. Mais ils osent. Ils osent tout. Oser, c’est la sainteté ! Oser s’approcher de Jésus. Ils n’en ont pas peur. Ils ne craignent ni courroux, ni jugement. Ils savent ce qu’est la miséricorde, les entrailles de mère. Ils viennent chercher amour et pardon. Mais n’est-ce pas la même chose ? Ne pardonne-t-on pas à hauteur de notre amour. Eux sont pleins d’amour pour lui. L’amour n’a pas peur nous a dit saint Paul. L’âme d’enfant, dans sa pureté, n’a pas peur. Ni du jugement, ni du regard. Elle regarde en face, sans détourner les yeux, sans manger son chapeau !


L’âme d’enfant est patiente aussi. Même si elle a hâte de grandir, elle sait qu’on ne peut pas aller plus vite que la musique. L’amour prend patience a encore dit saint Paul. Comme ce petit garçon, mains dans les poches, qui attend son tour.


L’âme d’enfant ne calcule pas. Elle est là, en file indienne, ne revendiquant aucune prérogative, aucun droit, aucune préséance. Elle est simplement là devant son Dieu. Pas comme ses apôtres qui cherchent déjà à savoir les avantages qu’ils vont bien pouvoir retirer d’avoir fréquenté le Maître ! Ils n’ont même pas compris ce que Jésus leur a annoncé. Ils ne paraissent pas prendre conscience de la gravité du moment. Ils n’osent même pas l’interroger. Par contre, ils rêvent leur avenir… Ces apôtres ne sont plus des enfants, mais ils sont devenus de grands gosses, de grands ados un peu égoïstes, ou au moins égotistes, comme disait Stendhal !


Accueillir l’enfant

Bien sûr, il faut accueillir l’enfant dans sa propre famille. Faire preuve de patience avec lui, le laisser grandir, lui donner amour et sens du pardon. être miséricordieux avec les enfants. Il faut aussi accueillir les enfants que plus personne n’accueille.


Il faut aussi accueillir l’Enfant-Jésus, celui qui nous tend les bras, celui qui nous dit qu’il faut redevenir des enfants. Sans tomber dans la mièvrerie sirupeuse, comment ne pas être attendri par le regard d’un enfant ? Comment ne pas voir en lui le visage du Christ ? Parents, accueillez vos enfants comme des Jésus. Enfants, voyez en vos parents Jésus, Jésus qui vous apprend et vous guide, ou son père putatif, Joseph. Respectons-nous donc en voyant en chacun un visage du Christ.


Mais aussi, et peut-être surtout, accueillir l’enfant qui est en moi. Retrouvez cette âme qui s’est engoncée dans les soucis. Lui rendre du souffle de l’oxygène. Dans la prière, c’est là où l’on apprend à respirer tranquillement, à retrouver l’essentiel. Dans notre petite tête… On se fait toujours trop de soucis ! « ô Seigneur, n’écoute pas mon intelligence mais écoute mon cœur ! » Un cœur qui ne calcule pas, un cœur qui aime, un cœur qui pardonne et qui sait réclamer le pardon de l’autre et du Tout-Autre, un cœur qui patiente, un cœur qui comprend mieux que l’intelligence. Un cœur qui accueille et qui s’accueille tel qu’il est.


Pour finir, je voudrais vous inviter à lire ou à relire un roman surprenant de Georges Bernanos (un des mes auteurs de prédilection avec Dostoïevski) : Monsieur Ouine. C’est le roman du combat entre une âme d’enfant et une intelligence maléfique d’adulte. Permettez-moi, enfin, de citer un extrait de la Préface des Grands cimetières sous la lune :

« Certes, ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant, l'heure venue, c'est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu'à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père. »


Commentaire de Théophylacte (+ 1109), Commentaire sur l'évangile de Marc, PG 123, 588-589.

Jésus instruisait ses disciples en disant : "Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera" (Mc 9,30-31). <> Généralement Jésus fait alterner les miracles avec les discours qui concernent sa passion, pour ne pas laisser croire que celle-ci serait due à sa faiblesse. Il annonce donc la triste nouvelle de son exécution et la fait suivre de la joyeuse annonce de sa résurrection le troisième jour. Il veut nous apprendre que la joie succède toujours à la tristesse, afin que nous ne laissions pas inutilement les chagrins nous submerger, mais que nous espérions des réalités meilleures.


Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : De quoi discutiez-vous en chemin (Mc 9,33) ? <> Les disciples, qui entretenaient encore en eux-mêmes des pensées très humaines, avaient discuté ensemble pour savoir lequel d'entre eux était le plus grand et était tenu en plus haute estime par le Christ.


Le Seigneur ne contrarie pas leur désir de jouir de sa plus haute estime. Il veut, en effet, que nous désirions parvenir au rang le plus élevé. Il n'entend pourtant pas que nous nous emparions de la première place, mais plutôt que nous atteignions les hauteurs par l'humilité. De fait, il a placé un petit enfant au milieu d'eux, et il veut que nous lui devenions semblables, nous aussi. Car le petit enfant ne recherche pas la gloire, il n'est ni envieux ni rancunier.


"Non seulement, dit-il, vous obtiendrez une grande récompense en lui ressemblant, mais si, à cause de moi, vous honorez également ceux qui lui ressemblent, vous recevrez en échange le Royaume des cieux. Aussi bien est-ce moi que vous accueillez et, en m'accueillant, vous accueillez Celui qui m'a envoyé."


Tu vois donc quel immense pouvoir a l'humilité, jointe à la simplicité de vie et à la sincérité: elle a le pouvoir de faire habiter en nous le Fils et le Père, et aussi, de toute évidence, le Saint-Esprit.


Prière

Seigneur notre Dieu, tu as envoyé ton Fils, premier-né de toute créature, pour être le dernier et le serviteur de tous. Fais-nous grandir dans l'humilité et rends-nous accueillants aux plus petits de nos frères. Par Jésus Christ.