XXVIIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Savoir, connaître, comprendre et adhérer… -



Allégorie de la foi,

Johannes VERMEER (Delft, 1632 - Delft, 1675),

Huile sur toile - Dimensions : 88,9 cm sur 114,3 cm, 1671 ou 1674,

Metropolitan Museum of Art, New York (U.S.A.)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 17, 5-10)

Les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi. « Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Viens vite prendre place à table” ? Ne lui dira-t-il pas plutôt : “Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour” ? Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir.” »


Le peintre

Aussi connu comme Johannes Vermeer de Delft, ce peintre des Pays-Bas du Nord est probablement le plus célèbre du XVIIe siècle aujourd'hui aux côtés de Rembrandt.


On en sait peu de sa vie. En 1653, il épouse une femme catholique et est admis à la guilde des peintres. Ils auront quinze enfants et ne quittera guère sa ville de Delft, où il dirige probablement un atelier, ayant parfois du mal à joindre les deux bouts. Trois périodes de son travail peuvent être distinguées. Dans un premier temps, les toiles de Vermeer sont grandes et ses sujets historiques. Durant cette période, il ne réalisera qu’un seul sujet biblique en 1654 : Jésus dans la maison de Marthe et Marie. La plupart de ses œuvres célèbres datent de la deuxième période. Les peintures se font plus petites et représentent souvent des scènes domestiques ; intérieurs avec au plus quelques meubles, la lumière venant de la gauche, jaune et bleu. La vue magistrale sur Delft (1659 à 1660) date de cette époque. Enfin, ses œuvres ultérieures sont plus sévères et moins naturelles, mettant davantage l'accent sur les éléments décoratifs.


Ce tableau est l'une des dernières œuvres de Vermeer. Elle montre une femme vivant un moment intense dans la foi. Son travail est plein de symbolisme. Cette œuvre a sûrement été peinte pour un commanditaire catholique, que ce soit la confrérie jésuite qui logeait tout à côté de la maison de Maria Thins, sa belle-mère et modèle présumée de cette toile, une église clandestine catholique, ou un particulier — habitant peut-être aussi le « Coin des papistes » de Delft. Mais elle est remarquable par la synthèse — voire la contradiction apparente — opérée entre la représentation d'un espace privé, réaliste, et la signification allégorique, symbolique de l'œuvre.


Ce que je vois

Le tableau est construit de manière géométrique, avec ses rectangles, ses losanges, ses triangles et ses ronds qui organisent l’arrière-plan. Cependant deux lignes obliques, celle de la tenture, celle de la femme chavirée, rompent avec l’harmonie préétablie et confèrent à l’ensemble une énergie peu commune. Une troisième ligne oblique recoupe les deux précédentes, celle de la lumière qui comme toujours chez Vermeer est absente-présente : sa source est hors champ mais on l’aperçoit dans la boule de verre qui pend du plafond. Ses effets sont évidents, en particulier sur la robe de la femme et sur la Bible, vers lesquelles le regard est attiré. Grâce à elle la foi fait le lien entre le monde terrestre et le monde spirituel.


Notre peintre a probablement utilisé le livre Iconologia (publié en 1593 en Italie et en 1644 aux Pays-Bas) de l'auteur italien Cesare Ripa, un des nombreux ouvrages définissant, après le Concile de Trente, la façon de représenter les scènes bibliques et symboliques. Ainsi, Cesare Ripa précise que la femme symbolise la foi. Le blanc de sa robe représente la pureté, quant au bleu il doit évoquer le monde céleste. Même les attitudes sont définies : la main sur la poitrine indique que la foi se vit dans le cœur, et que cette foi en Dieu met littéralement le monde sous nos pieds, comme le globe terrestre sur lequel repose son pied. Ce globe est une fidèle représentation de ceux qui furent fabriqués en 1618 en Hollande pour montrer les conquêtes du pays.


Elle semble être en extase, regardant la sphère de verre suspendue au plafond. Il n'y a aucune certitude quant à la signification de cette sphère : peut-être représente-t-elle l'esprit humain, capable de réfléchir et de contenir l'infini. En tous les cas, on y distingue le peintre devant son chevalet et la lumière de la fenêtre adjacente. Au premier plan, sur un carrelage à damier évoquant l’eau, on distingue un serpent écrasé par une grosse pierre. La scène symbolise le Christ, pierre angulaire de notre foi, détruisant Satan. À côté de lui, une pomme, symbole du péché originel (même si c’était une figue !) La femme est assise sur une estrade couverte d’un tapis décoré. À côté d'elle se trouve une table, tel un autel, avec un crucifix, un calice ouvragé en or et un livre (une Bible ou un missel) reposant sur un tissus vert sombre qui semble être une chasuble. Tout semble prêt pour célébrer l’eucharistie. La peinture en arrière-plan reproduit un tableau célèbre de Crucifixion peint par Jacob Jordaens autour de 1620.


La chambre est un peu aménagée comme une église cachée, avec sa lourde tenture (très semblable à une tapisserie de Bruxelles du XVe siècle) et son paravent, prêts à masquer les objets religieux. En effet, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les catholiques des Pays-Bas ont été de plus en plus persécutés et se réfugiaient souvent dans des églises domestiques cachées (schullkerk) pour célébrer la messe.


Première méditation

Dans un premier temps, je voudrais regarder ce tableau pour m’interroger sur ce que le peintre a voulu me dire. Je sais qu’il s’est converti à la foi catholique et qu’il lui est difficile de la vivre en terre protestante. Mais il veut tourner mon regard, et c’est bien le sens d’une œuvre picturale, vers l’essentiel : le Christ et le Christ crucifié comme le rappellera saint Paul. En effet, la composition s’oriente vers la croix, elle est au centre de tout, comme le montre ce graphique.



Notre foi passe principalement par le Christ crucifié. Un Dieu qui s’est fait homme, qui descend jusqu’à nous, prend notre condition humaine et portera notre péché sur la croix pour nous racheter de ce fruit de l’orgueil que nous avons dévoré et qui reste entamé au pied du tapis (la pomme).


Mais pour rejoindre cette croix, pour accéder au monde céleste, il va me falloir suivre un parcours, quitter un monde terrestre. La foi permet non pas d’écraser le monde (Ignace rappelait qu’il fallait avoir de la sympathie pour le monde, c’est-à-dire souffrir avec ce monde), mais de le dominer, de lui rendre sa juste place. L’essentiel, ce qui domine le monde terrestre, c’est le monde céleste, cette orbe transparente. Une foi qui ne tient qu’à un fil…


Pour rejoindre cette croix, il va falloir me découvrir, écarter cette tenture, pâle image de ma domination. N’y voit-on pas un page mener son maître sur sa monture. Je dois laisser le page (sorte de Jean-Baptiste) masquer mes recherches de gloire, de pouvoir et d’argent. Je dois laisser s’évanouir dans les plis de la vie le paraître pour accéder à l’être.


Dépouille-toi, tel le Christ sur la croix. Laisse sur la chaise ton manteau précieux pour le rejoindre. Avance sur ce carrelage noir et blanc, image du combat de la foi entre la grâce et le péché. Mais blanche grâce animée du flot des eaux du baptême. C’est là que sera écrasé le péché des origines en moi. Écrasé par la pierre angulaire de ma foi : Jésus-Christ. C’est là que tomberont de mes yeux les écailles du péché, que de ma bouche chutera la pomme de la discorde. C’est là, en avançant, timidement, que pourrai rejoindre cet escabeau qui me mènera au monde céleste. Quel escabeau ?


Celui de l’eucharistie. Montant sur l’autel, partageant la Parole de Dieu, goûtant le Pain de la vie, je m’élève vers l’orbe de lumière, vers le Royaume des Cieux.



Et c’est par cette envolée, ce triangle bleu de la foi, ce triangle qui me fait passer du monde à Dieu, que je rejoins l’orbe céleste. Qu’est-il donc d’autre que cette religion catholique, universelle, qu’a épousée notre peintre ?


Tout m’y emmène, toute l’œuvre m’appelle à cette montée céleste. La main sur le cœur, purifié par le baptême dont je revêts la tunique blanche, couvert du manteau bleu de protection de la Vierge Marie, m’appuyant sur le monde, su ma pauvre humanité, par l’eucharistie vivifiante, avec la Parole nourrissante, je rejoins le Christ, main sur le cœur que je lui offre. Mon regard n’est plus alors qu’orienté vers cette orbe de verre.


Qu’est-elle ? Le signe de Dieu. Un Dieu qui fut transpercé par notre humanité, comme la lumière passe à travers le verre, sans pour autant en retenir le péché. Un Dieu qui veut faire refléter dans ma vie sa présence discrète, mais lumineuse. Un Dieu Esprit qui nous envoie sa lumière. Un Dieu si approche, et si inaccessible, presque utopique. Un Dieu qui m’attend, qui attend que je lui donne ma foi pour pénétrer en Lui comme la Lumière, là où la beauté et l’Amour ont fait leur demeure.


Seconde méditation : avoir la foi ?

Comment comprendre cette demande des apôtres : « Augmente en nous la foi ! » ? Avant toute chose, il semble important de bien définir les termes, notre vocabulaire, afin d’éviter toute confusion. Les mots en jeu pourraient être :

  • Savoir

  • Comprendre

  • Connaître

  • Croire

  • Adhérer

  • Avoir la foi

Mais aussi des expressions difficiles :

  • La loi naturelle,

  • La révélation chrétienne

  • L’homme comme corps, âme et esprit.

La première erreur que nous faisons est d’associer trop vite la dimension de la foi à celle du savoir. Je sais, donc je crois. Ou : je crois parce que je sais. Ou encore : je crois ce que je sais. L’intellectuel, comme le disait Finkielkraut, croit qu’il sait, alors que le religieux sait qu’il croit… Mais déjà, les mots savoir, comprendre et connaître s’entremêlent, alors qu’ils ne signifient pas la même chose ! Regardons ce qu’en dit le dictionnaire...


SAVOIR

L’étymologie en est intéressante. Savoir, c’est d’abord (au Xe siècle) « être capable de », en provenance de sapere « avoir du goût », (d’où le mot d’insipide), avant de devenir « avoir du discernement, être sage », pour prendre ensuite le sens de « comprendre, savoir » que nous utilisons aujourd’hui. Il est intéressant de noter que ce verbe prend donc sa source dans une expérience physique du goût. Le savoir a donc une origine empirique, expérimentale. C’est en goûtant que je « sais » la chose. Ne parle-t-on pas de goûter un savoir ? Il nous arrive de savoir des choses, sans pour autant arriver à les transmettre, à les expliquer. Nous y goûtons, nous les ressentons, mais nous avons du mal à les verbaliser précisément car elles tiennent de l’ordre de l’intime. Ainsi, on sait qu’on est amoureux, on le sens (toujours de l’ordre des sens), mais on a du mal à l’expliquer, voire à le comprendre. L’expérience que nous sommes capables de faire ou de vivre, à laquelle nous participons, que nous goûtons, nous dépasse. Ce n’est pas nous qui la tenons, qui l’enserrons, qui la dimensionnons, c’est elle qui nous entoure, qui nous tiens et qui nous donne notre propre dimension. Le savoir a donc un sens profond qui nous relie à notre être le plus profond, à notre existence, à l’expérience de ce que nous sommes. Ce verbe semble relier tout notre être, au moins dans ses dimensions intellectuelles et physiques. Ainsi, les savoirs sont constitués de concepts, de procédures ou de méthodes qui existent hors du sujet connaissant et qui sont généralement codifiés dans des ouvrages de référence, manuels, encyclopédies, dictionnaires… En ce sens, elle diffère du « comprendre ».


COMPRENDRE

Ce verbe plus tardif (fin du XIIe siècle) s’appuie sur la racine prendere qui veut dire prendre. S’y ajoute la racine com- qui donne l’idée de « avec », « ensemble ». Ainsi, comprendre serait « prendre avec » ou/et « prendre dans son ensemble ». On sent déjà ici toute la différence ! Ce n’est pas la chose (res) qui nous prend (comme l’expérience amoureuse qui tient plus du savoir : on tombe amoureux, on se sait amoureux - l’amour est premier, le moi second), c’est nous qui prenons la chose, qui l’embrassons (c’est-à-dire qui la tenons dans nos bras). Là, nous entourons le mystère de la chose plus qu’elle ne nous entoure. La compréhension oblige à la clarté. On n’est plus dans une idée ténébreuse, enfumée, mais dans une lumière intérieure. Ces deux verbes introduisent à un autre verbe et à son substantif nominal : connaître et connaissance. Il est intéressant de noter que comprendre ne veut pas dire pour autant connaître... On comprend des choses que l’on ne connaît pas, et encore plus que l’on ne savait pas.


CONNAÎTRE

Ce verbe trouve son origine dans le mot latin cognoscere : contitué de noscere auquel s’ajoute le préfixe -co. Nosco pourrait se traduire par « je m’aperçois ». C’est-à-dire que je prends conscience d’une pensée, d’une idée, d’un fait. Puis je le prends en moi, je fais avec, je vis avec, je le conçois et l’intègre, d’où l’ajout du préfixe -co, qui nous donnera le cognosco : je connais. Je passe de l’aperçu au perçu. Je passe d’un subjectif à un objectif. Puis de l’objectif au subjectif. En effet, la connaissance fait preuve d’une dualité bien difficile à gérer :

  • une connaissance objective qui recouvre les données assimilables du savoir ;

  • une connaissance subjective qui inclut tout ce qui touche à la conscience et à l’irrationnel, vaste domaine où les repères ne sont guère apparents !

Les connaissances, à la différence du savoir acquis, sont indissociables du sujet connaissant. Ce n’est que lorsqu’une personne intériorise un savoir, en en prenant connaissance que précisément elle transforme ce savoir en connaissance. L’acteur de cette construction en devient le possesseur unique, car un savoir identique construit par une autre personne ne sera jamais tout à fait le même. La connaissance tient donc véritablement à notre intériorité. Elle est une assimilation complète de la chose ressentie, une expérience intégrée par la personne. La connaissance fait la personne. Nous pourrions ainsi nous appuyer sur le joli jeu de mots de Charles Péguy : connaître, c’est co-naître, naître avec !


Il y aurait donc une gradation entre le COMPRENDRE, puis le SAVOIR, pour arriver enfin au CONNAÎTRE. C’est la démarche du RAISONNEMENT.


CROIRE

Dans son acception de verbe transitif direct (croire quelque chose ou quelqu’un) croire a le sens de tenir pour vrai, pour véritable une idée, une pensée, une chose. Elle tient donc à l'acceptable, ce que je peux accepter, ce que je peux admettre. En croyant, je donne mon plein assentiment à une vérité, j’en ai la certitude morale. On voit qu’ici, ce n’est pas seulement l’intelligence qui est en jeu, ni même une simple conviction, fut-elle des plus intimes, c’est tout l’être de l’homme qui est en jeu : corps, esprit et âme. Dans son acception de verbe transitif indirect (croire en, croire à), il prend surtout le sens d’accorder par conviction son adhésion, être persuadé de l’existence et de la valeur de la chose. À cette dimension totale de l’homme s’ajoute celle de sa persuasion. Sans avoir pour autant la capacité de le démontrer, l’homme en est persuadé, le sens intérieurement. On pourrait ici penser à deux choses. La première est que cette expérience est la même que celle de l’amour. je suis persuadé que j’aime et suis aimé de quelqu’un sans pour autant avoir la possibilité de l’expliquer, ni de le démontrer. La seconde est que cette démarche est assez similaire à celle de la phénoménologie. Notons que la définition, qu’elle soit transitive directe ou indirecte, porte à l’adhésion de la personne. Cependant, même si elle y porte, elle n’est pas encore l’adhésion complète. il y a comme un rapprochement, sans que pour autant la personne ne s’y jette. On peut croire à l’amour, et même l'expérimenter, sans y adhérer, sans le prendre en soi et pour soi. Il y a une démarche supplémentaire : accepter ce rapprochement.


ADHÉRER

Son premier sens est physique : Tenir fortement par un contact étroit de la totalité ou la plus grande partie de la surface. Mais à ce sens s’associe celui de l’adhésion morale : se déclarer d’accord, être accordé (comme deux pièces s’accordent en adhérant). Et en m’accordant, en collant, en adhérant, je ne fais plus qu’un avec la chose. Si je peux me permettre : l’adhésion mouille ! Croire, c’est accepter la présence du bassin, mais sans s’y jeter. Adhérer, c’est se jeter à l’eau. Ainsi, le fait de croire ET d’y adhérer, c’est avoir la foi.


AVOIR LA FOI

Le fait de croire, d’adhérer pleinement (corps, âme et esprit), de m’y jeter implique une confiance totale. Et dans le mot foi on retrouve une triple notion issue de la racine fides : la foi, la confiance et la fidélité. Et il me semble qu’elles sont indissociables. Avoir foi, c’est avoir confiance en quelqu’un, se donner à lui corps, âme et esprit, mais aussi lui être fidèle. C’est bien un engagement de tout mon être. Cette adhésion profonde de mon esprit et de mon coeur emporte ma certitude. On pourrait ainsi dire que de croire en Dieu, après y avoir adhéré, me jetant en lui, je crois Dieu. La distance qui nous séparait s’est réduit à néant.


PREMIÈRE DIGRESSION SUR LA NATURE DE L’HOMME



Je reprends ici ce que j’avais déjà écrit dans un autre article sur les cryptes :

L’homme est triple : Corps, Âme et Esprit (cf. Michel Fromaget : Introduction à l’anthropologie ternaire). Notre foi ne peut faire fi de cette triple dimension de l’homme. Le Christ lui-même s’est adressé à l’homme dans cette perspective. Il parle à l’intelligence de l’homme (Jésus était dans la démarche de son temps, celle d’une maïeutique qui invite l’élève à accoucher, par son intelligence, de sa réponse). Il s’adresse aussi au corps de l’homme qu’il invite à respecter comme le Temps de l’Esprit-Saint. Il ne le dénigre pas puisqu’il veut le mener jusqu’à la résurrection de la chair. Et il parle évidemment au cœur de l’homme, à son âme, à son principe fondateur de vie. Il me semble, et j’en suis à vrai dire convaincu, que nous ne pouvons faire l’économie d’une catéchèse qui soit dans cette triple attention. La catéchèse veut dire « faire écho ». Faire écho de la présence de Dieu en l’homme, en tout l’homme : corps, me et esprit (intelligence). Ainsi donc, si l’art est aussi catéchèse, il s’appuie sur ces trois dimensions.

Ainsi, la dimension de notre foi est elle aussi triple. Elle engage mon cœur (comme adhésion de foi), elle engage mon esprit (comme savoir sur Dieu), elle engage mon corps (ne serait-ce que dans mon agir chrétien).


SECONDE DIGRESSION SUR LE RAISONNEMENT

Cette activité de notre raison induit une logique. Je m’aperçois (Noscere), je comprends (comprendere), je sais (sapere) et je rends la chose logique et la connais (cognoscere). Ce raisonnement logique est intuitif et inductif (il est conduit de). Nous pourrions qualifier cette logique inductive de démarche ascendante : de la chose à la pensée, de l’objectif (l’objet pris en soi) au subjectif (l’objet saisi par le sujet). Mais il peut aussi être discursif, ou déductif, (de la pensée à l’objet), en un sens descendant, sans pour autant perdre son sens logique et tout en restant un raisonnement. Ainsi :

  • La déduction est le procédé de pensée par lequel on conclut d'une ou de plusieurs propositions données (prémisses) à une proposition qui en résulte, en vertu de règles logiques.

  • L’induction est l’opération mentale qui consiste à remonter des faits à la loi, de cas donnés (propositions inductrices) le plus souvent singuliers ou spéciaux, à une proposition plus générale.

Malheureusement, au cours des siècles, ces mots se sont mélangés et sont quasiment devenus égaux dans leur sens et dans leur usage. Du même coup, nous avons perdu des subtilités qui nous permettaient de situer la foi. Sans ces infimes différences, la foi est obligée de se caser dans une des catégories qui, automatiquement, lui retire son sens plénier et sa dimension véritable. Ou se situe la foi ? Dans aucune de ces propositions et dans toutes à la fois ! C’est bien pour cela qu’il ne s’agit jamais d’opposer foi et raison.


Foi : déduction ou induction ?

  • La foi est-elle un savoir ? Oui, car elle est aussi de l’ordre de l’expérience : on goûte à quelque chose, à expérimente la relation avec quelqu’un, on sent et on sait qu’il est, sans pour autant arriver à l’expliquer.

  • La foi demande-t-elle de comprendre ? Oui, car elle exige que l’on prenne avec soi cette expérience, que l’on clarifie ce que l’on ressent.

  • La foi est-elle un connaître ? Certainement. L’expérience faite m’aide à naître en moi-même et à faire naître en moi celui qui vient à moi.

  • La foi est-elle une démarche ascendante ? Oui, mais pas exclusivement. je peux constater la foi des autres, ce qu’ils font et vivent et en tirer la conclusion que leur foi est certainement due à l’existence d’un Dieu. Je peux aussi constater la beauté des fleurs, l’immensité de l’univers, et en conclure l’existence d’un grand architecte. Cette démarche est nécessaire, mais non suffisante, car elle ne m’introduit pas dans la dimension du cœur. Elle est une simple approche intellectuelle qui exclut souvent toute démarche personnelle, tout engagement profond. Une sorte de foi scientifique. La foi a besoin d’être raisonnée. Mais la raison seule ne fait pas vivre la foi. Ce serait une foi désincarnée ! Ou une approche trop marquée par l’intellectuel, voire la morale et les règles. Un peu trop « tradi », quoi !

  • La foi est-elle une démarche descendante ? Oui, mais pas exclusivement ! C’est aussi, en effet, une expérience de foi. Nous pouvons avoir fait une expérience spirituelle, voire mystique, qui nous fait rencontrer Dieu. Le risque serait de s’en tenir à cette expérience sans chercher à y réfléchir, sans chercher à creuser et à connaître. Une approcha un peu trop marquée par l’émotif et l’affectif. Un peu trop « chacha », quoi !

  • La foi nécessite ces deux aspects. Elle est à la fois expérience de cœur, de communion, de mystique spirituelle, de rencontre personnelle, mais aussi de réflexion, de connaissance, de recherche. Une montée et une descente ou l’inverse... Comme Jésus qui est descendu jusqu’à nous et qui est remonté vers son Père. Comme notre descente dans les eaux du baptême et notre remontée vers la grâce.

Prenons une analogie...

Celle de l’amour humain. Nous faisons l’expérience de nous découvrir amoureux. L’amour n’est pas quelque chose que nous décidons. C’est une grâce que chacun a en lui, et qui, à un moment non décidé, parfois surprenant, prend toute son ampleur en nous. Alors, devant l’interpellation de nos sentiments, nous commençons à les raisonner. Les deux étapes y sont. De même, dans notre vie amoureuse de tous les jours, il y a besoin de raison, mais aussi de mouvements d’amour incontrôlés. L’amour a ses raisons que la raison ne connaît point... la foi a ses raisons que la raison ne connaît point !


Ainsi, lorsque nous prenons conscience de ce sentiment amoureux en nous, que nous nous savons amoureux, lorsque nous essayons de le com-prendre, de le prendre en nous, lorsque nous acceptons de naître avec lui (la con-naissance), alors nous y adhérons, malgré ce que notre raison logique pourrait nous dire. Ce sentiment est plus fort que notre raison, et notre liberté est d’accepter d’y adhérer, d’y donner foi, confiance et fidélité. Il en est de même pour la foi.


La foi, comme l’amour, est un don !

Sans ce don initial, mais qui est offert à tous les hommes, il n’y a pas de connaissance de Dieu : la foi est ce qui nous donne l’impulsion pour connaître Dieu, pour accueillir cette connaissance à travers l’Écriture et à travers la vie de l’Esprit en nous, pour être toujours plus croyant et confiant. Noter que le mot « foi » en français, que nous mettons légitimement en relation avec « je crois » - plutôt que « croyance », maintenant autrement connoté -, vient du latin fides (le latin chrétien exprime clairement par-là la "confiance en Dieu, ce terme étant effectivement à rattacher à une racine indo-européenne qui signifie "avoir confiance"). Quant à "fidélité", il est construit à partir d’un dérivé de fides (fidelitas). Le fidèle est une personne unie à une Église par sa foi, spécialement une personne qui professe la religion considérée comme vraie.


Foi et adhésion

Forts de cette idée fondamentale de la foi comme don (mais don accordé à tous les hommes, don qui est inscrit dans le cœur de l’homme), nous examinerons avec prudence la conception qui est celle de la foi comme adhésion à une doctrine. C’est vrai qu’il y a une "doctrine" chrétienne, avec ses "docteurs", mais la connaissance de la doctrine, des discussions et théories, n’est pas indispensable à la foi. Il ne s’agit bien sûr pas de prôner "la foi du charbonnier" qui se complairait dans l’ignorance, ou qui même – comme cela a existé – jugerait l’ignorance comme favorable à la foi ! mais de rappeler qu’imparfaite est toujours notre connaissance, et que s’il fallait tout connaître de l’histoire de l’Église, de la théologie, de la sacramentaire, du droit canonique, de la morale, etc. pour être croyant, il n’y aurait pas beaucoup de croyants dans le monde. En outre même les plus grands spécialistes qui sont spécialistes d’une question ont des ignorances dans le domaine voisin : souvent on dit travailler en théologie fondamentale, ou en pastorale, ou en patristique, ou en sacramentaire ; on est moraliste ou historien de l’Église, etc. Croire, ce n’est pas adhérer à une doctrine au sens strict, réciter une leçon bien apprise : on croit avec tout son être, et pas seulement avec son cerveau…


Peut-on plutôt préciser qu’il s’agit d’une « adhésion à une personne », Jésus-Christ ? Oui, bien sûr, mais le terme adhésion utilisé ainsi ne nous avance pas beaucoup plus que le terme de "foi" ! Il convient de le préciser dans le sens d’une relation (inter)-personnelle, c’est-à-dire beaucoup plus en termes de "confiance", de "se fier à", qu’adhésion au sens strict – qui relève sans doute de ce que l’on pourrait appeler le "vocabulaire catho" actuel (nous d’adhérons pas au Club des Chrétiens, nous ne cotisons pas – c’est d'ailleurs peut-être pour cela que nous sommes si infidèles !) et lorsque nous avançons sur ce chemin que suivent avec nous tous ceux qui sont l’Église, nous ne savons pas où commence et où s’arrête cette immense foule des hommes. Toutes les idées qui consisteraient précisément à délimiter et circonscrire l’Église comme un groupe d’adhérents, sont précisément fausses et dangereuses. L’Église du Christ qui accueille les boiteux et les infirmes, les prostituées et les pécheurs que nous sommes, va aux extrémités de la terre, et s’est étendue et s’étend chaque jour, bien au-delà des limites que nous sommes tentés de lui donner… Nous ne savons pas ce qu’est l’Église : si nous aimons dire que les sacrements de l’initiation (baptême, confirmation, eucharistie) en sont la porte d’entrée, nous nous reprenons très vite aussi en disant qu’en font partie les catéchumènes dès lors qu’ils ont fait précisément leur entrée en catéchuménat ou entrée en Église, puis nous ajoutons que nous ne savons pas ce qui se passe dans le secret des consciences et qu’il y a des adhésions à l’Église dans le silence et le secret que Dieu seul connaît ; Dieu accorde ses grâces (son Amour gratuit) à tous les hommes et celles-ci ne peuvent être enfermées dans les seuls sacrements (même s’il s’agit de lieux privilégiés de réception de la grâce) ; l’Église invisible dépasse largement l’Église visible…


Foi et confiance

Les deux mots sont proches, et cela peut nous aider à mieux comprendre le sens du mot foi, quand nous voulons le rapprocher de compréhension : car nous sommes un peu comme Saint Thomas : nous sommes tentés de ne croire… que ce que nous comprenons.


Croire et faire confiance, se fier à…

Bien sûr, il ne s’agit pas de nous renvoyer à ce que l’on appelle "la foi du charbonnier" : croire sans comprendre, et en se prémunissant même de toute science ; être persuadé même que l’on ne peut croire que si l’on n’essaye surtout pas de comprendre… La foi pour les petits enfants et les vieilles femmes, « comment peut-on croire quand on est intelligent ? » - phrase trop souvent entendue chez les intellectuels.


Quand je parle de foi et de confiance, ce n’est pas pour évoquer une foi aveugle, c’est au contraire pour proposer de construire notre foi personnelle sans oublier tous ceux qui nous ont précédés : construire notre foi sur le roc de la foi des apôtres, des pères et de tous ceux qui ont cru avant nous. Éclairer notre foi par la leur, au sens où ils seraient pour nous des "éclaireurs" - ceux qu’on envoie en avant. Bien des difficultés de notre foi apparaissent précisément lorsque nous nous arrêtons de découvrir Dieu : l’homme qui reste seul avec sa foi, très vite ne peut plus croire ; on ne peut croire vraiment qu’avec tous les autres ; on ne peut croire vraiment que parce que l’on continue à chercher Dieu. La foi passe nécessairement, au fur et à mesure que nous devenons adulte, par une ré-appropriation de la tradition, par une découverte des grands témoins de la foi… Nous ne pouvons vraiment croire qu’en Église ! Église : ce terme qui signifie que nous sommes tous convoqués par Dieu, tous ensemble, et non pas dans l’isolement de notre conscience. Le don de Dieu, la semence lancée par le semeur doit tomber sur la bonne terre, c’est-à-dire sur une terre qui a été nourrie (engraissée), qui est arrosée (vivifiée au quotidien), non pas sur un terrain où elle serait étouffée par les épines (l’agitation et le bruit du monde, le découragement, voire le désespoir…) : on ne croit pas tout seul ; nous devons bâtir notre maison sur le roc de la foi des apôtres…


Le contenu de la foi : ce que je crois

Quand on parle du "contenu de la foi" - c’est-à-dire de "ce que je crois" -, il faut se rappeler que je parle de ce qui m’a été donné. Tout vient de Dieu.


Mais il y a un véritable contenu de la foi (non pas seulement des actes quotidiens qui manifestent gentillesse ou moralité). Souvent nous sommes en peine pour "dire" notre foi… et pourtant nous avons toujours à la dire, à nos contemporains assoiffés, mais aussi pour rendre grâce (cf. la pauvreté de nos prières, regret de beaucoup de fidèles chrétiens).


Saint Paul ne confond pas la foi et les œuvres ; il nous faut comprendre des formules qui apparaissent parfois un peu obscures, en Romains 4, 2 par exemple :

"Si Abraham tint sa justice des œuvres, il a de quoi se glorifier. Mais non au regard de Dieu !"

Mais lisons plus loin :

Romains 9, 32 :

"Pourquoi ? Parce qu'au lieu de recourir à la foi ils comptaient sur les œuvres. Ils ont buté contre la pierre d'achoppement".

Romains 11, 6 :

"Mais si c'est par grâce, ce n'est plus en raison des œuvres ; autrement la grâce n'est plus grâce."

Ce dernier passage éclaire Romains 4, 2 : les œuvres qu’évoque Paul c’est ce que nous appelons nos mérites : si nous croyons être justifiés par nos seuls mérites, il n’y a plus besoin de la grâce, et la grâce est vaine. En revanche la foi (qui est précisément de faire confiance à Dieu, de se reposer sur Lui, de penser que tout vient de Lui, et que rien n’est possible sans son amour gratuit - sa grâce) est ce qui permet notre salut (ce qui permet que Dieu nous sauve : car il ne veut pas agir malgré nous !). C’est toute la question de la liberté de l’homme.


Et Saint Jean Chrysostome commente :

"En effet qu’un homme qui n’a pas les œuvres soit justifié par la foi n’est pas du tout invraisemblable, mais qu’un homme qui se glorifie d’une bonne conduite, ne le soit pas de ce fait, et qu’il devienne juste par la foi, voilà qui est étonnant et qui met en lumière la puissance de la foi. C’est pourquoi, laissant de côté tous les autres cas, Paul mène son propos sur celui d’Abraham. Il l’a appelé "Père selon la chair" pour éviter que les Juifs ne s’accaparent le titre de légitime parenté, et pour ouvrir aux nations la voie d’une descendance directe. Puis il dit : Si Abraham a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se vanter, mais pas devant Dieu (Rm 4, 2). […] Il y a deux vanteries possibles : par les œuvres ou par la foi. En disant s’il a été glorifié par les œuvres, il a de quoi se vanter, mais pas devant Dieu, il a prouvé qu’Abraham aurait pu se vanter par la foi à bien plus juste titre. Toute la force de Paul apparaît ici au mieux : il retourne la question et montre que ce que comporte le salut par les œuvres, c’est-à-dire « la vanterie et l’assurance » sont impliquées à bien plus forte raison dans le salut par la foi. Car celui qui se glorifie de ses belles œuvres peut mettre en avant ses efforts personnels, mais celui qui se glorifie de croire en Dieu présente un motif bien plus grand de vanterie, vu qu’il glorifie et magnifie le Seigneur. Ce que la nature des choses visibles ne lui a pas enseigné, sa foi en Dieu lui en a livré le secret. Il a montré par là un amour véritable envers Dieu et proclamé de façon éclatante sa puissance. C’est la marque d’une âme très généreuse, d’un véritable esprit amoureux de la "sagesse" et d’une réflexion supérieure. Ne pas voler, ne pas tuer est chose banale, mais croire que Dieu peut l’impossible suppose une âme de grande envergure, fortement tendue vers Dieu…" (pp. 60-61)

La foi et le symbole

Certes la foi ne se dit que "symboliquement", c’est-à-dire que ce que l’on dit est toujours dépassé par le mystère de Dieu : l’objet (terme malencontreux) de notre foi (c’est-à-dire Dieu) est trop grand pour nous. Ainsi le "Symbole des Apôtres" dit toujours plus que ce qu’il semble dire. Il ne prétend pas être un "résumé" exhaustif de la foi, mais dire de façon symbolique ce qu’est Dieu et l’homme – car les deux sont profondément liés. Quand on parle de Dieu, dans le Credo, c’est de l’homme que l’on parle, et quand on parle de l’homme en vérité, c’est encore de Dieu que l’on parle.

Sur le symbole, on recourra à une citation de Denis Villepelet :

"… le langage symbolique a la force et la capacité inouïe et mystérieuse de dire autre chose que ce qu’il exprime littéralement ! Pour l’être humain, le monde des significations est aussi vital que le monde des choses : il lui est essentiel de donner du sens à la réalité. On peut parler à cet égard de la force de symbolisation du langage humain dans la mesure où le symbole est moins le mot que le mouvement même de la signification littérale qui offre le sens évoqué. Le symbole rend présent ce qui est impossible à percevoir. Il redécrit la réalité sous des aspects qui ne sont pas immédiatement perceptibles, il la recrée et l’invente. Il permet de décoller de l’univers des choses et de faire venir au langage ce que les êtres humains éprouvent, ressentent ou croient."

(Villepelet, Denis, 2003 : L’avenir de la catéchèse, Editions de l’Atelier. Pp 23-24)


J’aime utiliser cette citation pour montrer la force du symbole dès lors qu’il y a langage : tout langage à propos de Dieu est nécessairement symbolique, car Dieu est bien au-delà des pauvres mots des hommes. Mais nous devons cependant dire Dieu, comme nous essayons de le faire précisément dans le "symbole de la foi" ; Dieu advient en chacun comme chacun peut le recevoir ; les mots ne sont que "symboliques" mais ouvrent à un mystère infiniment grand.


En abordant le credo, plusieurs difficultés doivent être évoquées : d’abord le vocabulaire, les mots que nous "récitons" mais qui souvent nous semblent bien compliqués, ou dépourvus de sens… Notre travail ici sera de leur "redonner du sens", car ils sont de fait pleins de sens : sens de toute la tradition de l’Église, mais sens qui n’apparaît plus toujours à nos contemporains, tant on a usé ces mots par une récitation mécanique.


J’insiste sur le terme de "mystère" avant de parler d’un commentaire sur le credo. Le mystère chrétien (qui vient du mot grec mysterion qui pourrait plus justement se traduire par sacrement), n’est pas quelque chose, une connaissance, que nous embrassons. Mais c’est l’inverse. C’est elle qui nous entoure. La conception du mystère chrétien est comparable à un corps plongé dans la mer. Comme dit Saint Paul, il n’en connaît, plongé dans la mer, ni la hauteur, ni la largeur, ni la profondeur, et portant il est pleinement en ce mystère. Ce n’est pas lui qui entoure le mystère, mais le mystère qui l’entoure.


À propos de mystère nous rappellerons ce que disait François Varillon :

Loin d’être une réalité incompréhensible, le mystère est une réalité que l’on n’a jamais fini de comprendre.

(cité par Michel Quesnel, 1998, dans L’éternité qui m’est offerte, DDB, p. 35).


M. Quesnel commente :

"Il est toujours possible de pénétrer plus avant dans sa [du mystère] connaissance ou sa compréhension. Cette façon de voir ne vaudrait-elle pas pour la pénétration du mystère de Dieu à laquelle nous sommes appelés dès cette vie, et plus encore dans l’autre monde." (pp. 35-36)

Croire aujourd’hui

Croire aujourd’hui, est-ce plus difficile ? C'est une question à soulever dès le départ car elle habite nombre d’entre nous.


On évoque toujours à ce propos la place du rationnel, le scientisme, le rôle dévolu à la causalité… Nous ne croyons pas à ce que nous ne voyons pas, et pourtant combien de choses existent que nous ne voyons pas ? L’infiniment petit, ou l’infiniment grand, mais aussi tout ce qui relève des sentiments… Sans y penser, de fait, toute notre vie, nous faisons confiance : nous croyons à l’amour de ceux qui nous aiment, même si nous ne voyons pas cet amour ; nous devons au mieux nous contenter de paroles, de gestes, et parfois de rien du tout… Certes, ces "signes" facilitent, mais ils ne sont pas vraiment indispensables dans le domaine de l'amour.


Plus banalement, nous croyons ce que nous disent les historiens (il y a eu un roi qui s’appelait Louis XIV : pourtant nous ne l’avons jamais vu !). Pourquoi croyons-nous les historiens, et refusons-nous de croire les Pères, les apôtres ? L’argument le plus généralement avancé est que tout le monde est d’accord pour dire que Louis XIV a existé : est-ce le grand nombre qui fait notre foi ? Mais alors il y a eu et il y a encore de nombreux croyants : mettons-nous avec eux, rencontrons-les (c’est précisément l’Église).


Autre argument : c’est plus logique et il n’y a guère d’enjeu à croire que Louis XIV a existé. Certes, mais est-ce que c’est parce que la venue de Dieu parmi les hommes est trop merveilleuse que nous n’y croyons pas vraiment, que nous refusons d’être sûr ? Avons-nous peur des enjeux, avons-nous peur de parier pour Dieu (le pari pascalien), mais pouvons-nous un instant comparer notre bonheur de croire à notre malheur de ne pas croire ? Que risquons-nous à croire ? D’être déjà heureux en ce monde ?


Bernard Sesbouë (Croire, Droguet et Ardant, 1999) se situe directement dans cette perspective du "croire aujourd’hui". Il présente cela comme un "désir" : comment donner le désir de croire à nos contemporains [sans désir, et très explicitement : sans désir de bonheur, pourquoi chercherions-nous Dieu ?]. Et il insiste : croire, c’est un itinéraire (alors même que la "foi" peut sembler statique). Croire c’est aussi chercher un sens : sens pour notre vie. Croire c’est sortir de soi, pour aller à la rencontre de l’Autre. Voilà comment il dépeint l’homme contemporain, sans repères, pris dans "l’ère du vide" :

"L’individu se retrouve […] face à lui-même dans une sorte de désert où rien n’a plus de sens. Il vit l’épreuve de la solitude et se voit imposer une forme nouvelle de narcissisme que la vie économique avec la publicité, la vie artistique avec la chanson, le roman et le théâtre, la vie médiatique dans ses innombrables expressions, la vie politique elle-même ne cessent d’entretenir et de flatter. Tout cherche à nous séduire de la manière la plus élémentaire et la plus immédiate. Dans ce "nihilisme" passif, la question même du sens de notre existence se trouve obturée : "Vivre sans idéal, sans but transcendant est devenu possible." (Gilles Lipovetsky, 1993 : L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard. p. 57). On ne se pose plus les questions ultimes, comme celles du vrai et du faux, du bien et du mal, mais on se contente de résoudre les problèmes du quotidien au mieux ou au moins mal. Cela est vécu le plus souvent sans drame, dans la détente et la décontraction. Mais on n’en est pas "heureux" pour autant." (Croire, Droguet et Ardant, 1999, p. 9)

Conclusion :

Au sens strict il n’y a pas de conclusion, car cette "introduction", ne peut s’achever que sur un chemin qui commence. Mais nous pouvons tenir quelques points comme acquis :


Croire ce n’est pas comprendre ; c’est bien plus qu’adhérer ou même faire confiance ; c’est pouvoir dire d’une certaine façon, avec Saint Paul, dans une union si totale à Dieu que : « ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vis en moi... » (Ga 2, 20).


Cette union n’est pas acquise du premier coup : ce fut un chemin pour l’Église des siècles passés, c’est un chemin pour nous, et de fait chacun d’entre nous doit re-faire ce chemin, guidé par ceux qui nous ont précédés. C’est en ce sens que nous pouvons très réellement parler de "symbole de la foi", car ce texte que nous récitons, et que nous ne comprenons qu’imparfaitement, nous ne le vivons jamais assez, il n’est que "symbolique" (et nous découvrirons le sens de ce mot symbole), que découverte progressive mais trop partielle d’un sens qui nous dépasse infiniment.



Homélie de saint Augustin (+ 430), Sermon 115, 1; PL 38, 655.

La lecture du saint évangile fortifie notre prière et notre foi, et nous dispose à nous appuyer non sur nous-mêmes mais sur le Seigneur. Y a-t-il un moyen plus efficace de nous encourager à la prière que la parabole du juge inique qui nous a été racontée par le Seigneur ? Le juge inique, évidemment, ne craignait pas Dieu ni ne respectait les hommes. Il n'éprouvait aucune bienveillance pour la veuve qui recourait à lui et cependant, vaincu par l'ennui, il finit par l'écouter. Si donc il exauça cette femme qui l'importunait par ses prières, comment ne serions-nous pas exaucés par celui qui nous encourage à lui présenter nos prières ? C'est pourquoi le Seigneur nous a proposé cette comparaison tirée des contraires pour nous faire comprendre qu'il faut toujours prier sans se décourager (Lc 18,1). Puis il a ajouté : Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ! (Lc 18,8).


Si la foi disparaît, la prière s'éteint. Qui pourrait, en effet, prier pour demander ce qu'il ne croit pas ? Voici donc ce que l'Apôtre dit en exhortant à prier : Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. Puis, pour montrer que la foi est la source de la prière et que le ruisseau ne peut couler si la source est à sec, il ajoute : Or, comment invoquer le Seigneur sans avoir d'abord cru en lui (Rm 10,13-14) ? Croyons donc pour pouvoir prier et prions pour que la foi, qui est au principe de notre prière, ne nous fasse pas défaut. La foi répand la prière, et la prière, en se répandant, obtient à son tour l'affermissement de la foi.


D'ailleurs, pour que la foi ne faiblisse pas dans les tentations, le Seigneur a dit : Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation (Mt 26,41). Telles sont ses paroles : Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation. Qu'est-ce qu'entrer en tentation ? Simplement, sortir de la foi. Car la tentation est d'autant plus forte que la foi est plus faible, et la tentation est d'autant plus faible que la foi est plus forte. Oui, vraiment, mes bien-aimés, c'est pour que la foi ne s'affaiblisse pas et ne se perde pas que le Seigneur a dit : Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation. Afin que vous le compreniez mieux, il a dit au même endroit dans l'évangile: Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le froment. Mais j'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne sombre pas (Lc 22,31-32). Et celui que guette le danger ne ferait pas sienne la prière de son protecteur ?


Mais lorsque le Seigneur dit : Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ?, il a en vue la foi parfaite, celle qu'on peut à peine trouver sur la terre. Voyez : l'église de Dieu est remplie. Qui y viendrait s'il n'avait aucune foi ? Mais si cette foi était parfaite, qui ne transporterait pas les montagnes ? Regardez les Apôtres eux-mêmes: s'ils n'avaient pas eu une grande foi, ils n'auraient pas renoncé à tout ce qu'ils avaient, ils n'auraient pas foulé aux pieds les espoirs terrestres pour suivre le Christ. Et pourtant, leur foi n'était pas parfaite, car ils n'auraient pas dit au Seigneur : Augmente en nous la foi (Lc 17,5).


Prière

Fais de nous des hommes qui vivent de la foi, Seigneur Dieu. Développe ce que tu as semé en nous le jour de notre baptême, pour que nous mettions toutes nos forces à te servir, sans attendre de récompense. Notre joie n'est-elle pas d'être des serviteurs de Jésus Christ ? Lui qui règne.