XXXe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Aie pitié ! -



Jésus guérit l’aveugle Bartimée,

Le Greco (Domenikos Theotokopoulos dit El Greco (Crète, 1541 - Tolède, 1614),

Huile sur toile, 65,5 x 84 cm, 1567,

Gemäldegalerie, Dresden (Allemagne)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 46b-52)

En ce temps-là, tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! » Jésus s’arrête et dit : « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.


Le peintre

Né en Crète, peintre, sculpteur et architecte, El Greco s’est installé en Espagne et est considéré comme le premier grand génie de l’école espagnole. Il était connu comme El Greco (le grec), mais son vrai nom était Domenikos Theotokopoulos ; et c’est ainsi qu’il a signé ses peintures tout au long de sa vie, toujours en caractères grecs, et parfois suivie par Kres (Crétois).


On sait peu de chose de sa jeunesse, et il ne subsiste que quelques œuvres dans la tradition byzantine de la peinture d’icônes, notamment la Dormition de la Vierge découverte en 1983 (Eglise du Koimesis tis Theotokou, Syros). En 1566, il est mentionné dans un document crétois comme un maître peintre ; peu après, il est allé à Venise (Crète était alors une possession vénitienne), puis en 1570 il a déménagé à Rome. Le miniaturiste Giulio Clovio, qu’il a rencontré là-bas, le décrit comme un élève du Titien, mais de tous les peintres vénitiens, Tintoretto l’a certainement le plus influencé (par exemple, Christ guérissant les aveugles, c. 1570), et l’impact de Michel-Ange sur son développement a également été important (par exemple, Pietà, c. 1572, Philadelphia Museum of Art).


Parmi les œuvres survivantes de sa période italienne nous restent deux peintures de la Purification du Temple (Minneapolis Institute of Arts), un thème très répété, et le Portrait de Giulio Clovio (Museo di Capodimonte. Naples). En 1577, il était à Tolède, où il est resté jusqu’à sa mort, et c’est là qu’il a mûri son style caractéristique dans lequel les figures allongées en forme de flamme et généralement peintes dans des couleurs froides, étranges, bleuâtres expriment un intense sentiment religieux. La commande qui l’a conduit à Tolède — le haut retable de l’église de S. Domingo el Antiguo — a été acquise par Diego de Castilla, doyen des chanoines de la cathédrale de Tolède, que le Greco avait rencontré à Rome. La partie centrale du retable, une haute toile (4 mètres) de l’Assomption de la Vierge (Art Institute of Chicago, 1577), a été indubitablement son plus grand travail à ce jour, mais il a réalisé une composition dynamique. Une succession de grands retables suivit tout au long de sa carrière, les deux plus célèbres étant El Espolio (Christ dépouillé de ses vêtements) (cathédrale de Tolède, 1577-79) et L’enterrement du comte Orgaz (S. Tome, Tolède. 1586-88). Ces deux œuvres puissantes véhiculent l’émerveillement de grands événements spirituels avec un sentiment d’extase mystique, et dans son œuvre tardive, El Greco est allé encore plus loin en libérant ses figures des restrictions terrestres : L’adoration des bergers (Prado, Madrid, 1612-1614), peint pour sa propre tombe, en est un excellent exemple.


El Greco excella aussi comme portraitiste, principalement d’ecclésiastiques (Felix Paravicino, Boston Museum, 1609) ou de nobles, bien que l’une de ses plus belles œuvres est un Portrait d’une dame (Art Gallery & Museums Kelvingrove, Glasgow, c. 1577-80), traditionnellement identifié comme une ressemblance de Jeronima de las Cuevas, son épouse en union libre. Il a également peint deux vues de Tolède (Metropolitan Museum, New York, et Museo del Greco, Tolède), à la fois des œuvres tardives, et une peinture mythologique, Laocoön (National Gallery of Art, Washington, c. 1610), qui est unique dans son travail. Le choix inhabituel du sujet s’explique peut-être par la tradition locale disant que Tolède avait été fondée par les descendants des chevaliers de Troie.


El Greco a également conçu des compositions complètes d’autel, travaillant comme architecte et sculpteur ainsi que peintre, par exemple à l’hôpital de la Caridad, Illescas (1603). Pacheco, qui a visité El Greco en 1611, se réfère à lui comme écrivain, citant son excellence en peinture, sculpture et architecture. El Greco avait un tempérament fier, se concevant comme un artiste-philosophe plutôt qu’un artisan, et avait un style de vie somptueux, bien qu’il ait eu peu de succès à obtenir le patronage royal qu’il désirait et semble avoir eu quelques difficultés financières vers la fin de sa vie.


Son atelier a produit un grand nombre de répliques de ses peintures, mais son travail était si personnel que son influence était faible, ses seuls disciples étant son fils Jorge Manuel Theotokopoulos et Luis Tristan. L’intérêt pour son art a repris à la fin du XIXe siècle et avec le développement de l’expressionnisme au XXe siècle, il fut reconnu comme un réel inspirateur de cette modernité. L’étrangeté de son art a inspiré diverses théories, par exemple qu’il était fou ou aurait souffert d’astigmatisme, mais ses peintures ont tout leur sens comme une expression de la ferveur religieuse de son pays d’adoption.


La peinture

Trois versions de ce sujet sont connues, toutes fondamentalement identiques dans leur composition, mais différentes dans leur traitement. Le premier, un panneau non signé à Dresde, est plus souple dans la composition, plus petit dans la conception, et introduit des motifs de genre : un chien, sac et pichet au premier plan, éliminés dans les versions ultérieures. Cette peinture a été exécutée sous l’influence de la peinture vénitienne, au XVIIe siècle, elle a été attribuée à Paolo Veronese, plus tard à Jacopo Bassano, pour retrouver enfin son véritable auteur.


Les deux autres versions



Version de 1570-75, Huile sur toile, 50 x 61 cm, Galleria Nazionale, Parme (Italie)


Version vers 1570, huile sur toile, 119 x 146 cm, Metropolitan Museum of Art, New York (U.S.A.)


Ce que je vois

La scène se déroule à l’extérieur, sur une esplanade dallée devant des bâtiments Renaissance italienne : portique, arcades, frontons de fenêtres, etc. Le peintre a-t-il voulu représenter la sortie de la ville, comme le relate l’évangile ? Le ciel est d’un bleu lumineux, où flottent d’élégants nuages blancs et cotonneux. Nous sommes ici devant la première version, attestée par la présence au premier plan du chien, du sac et de la cruche. Ces éléments n’ont aucune signification symbolique. Ils donnent simplement un ton de scène de genre à l’œuvre, par exemple par le geste de peur du chien de l’homme barbu à droite. On dirait qu’il désire repousser le chien de ses biens. Pourtant, dans les deux autres versions, l’homme semble plus être effrayé du miracle que du chien.


Commençons donc par ce groupe de droite. Plusieurs hommes âgés et barbus échangent avec vigueur. Une seule tête adolescente domine le groupe. Ce sont certainement les apôtres, et Jean au dernier rang.


Au centre, un vieillard est assis sur la marche de la terrasse et échange avec un jeune homme couvert d’un manteau bleu. Que font-ils ici ? D’autant plus qu’on ne comprend pas à quel verset de l’évangile ils pourraient faire référence ? On les retrouve dans les trois versions et semblent plus tenir de la scène de genre que d’une quelconque signification.


Quant au groupe de gauche, un groupe d’hommes doit représenter cette foule qui rabrouait Bartimée. Dans les deux autres versions, le groupe est beaucoup plus étoffé. Mais un point leur est commun : ils se désintéressent tous de ce qui se passe, tournant le dos à la scène. Au premier plan, agenouillé, l’aveugle, simplement vêtu d’un manteau carmin et tenant un bâton d’aveugle de la main droite, a le poignet saisi par Jésus. Le geste sera identique dans les trois versions, hormis le bâton absent dans la dernière.


Jésus, lui, vêtu d’une ample toge bleu lapis-lazuli sur sa tunique blanche, penche avec miséricorde la tête sur l’homme et de la main droite lui touche les yeux. Il semble marcher quand on est attentif à la position de ses pieds nus. Seule cette version nous montre un Christ souriant, attendri par les cris de l’aveugle. Jésus touche autant qu’il se laisse toucher !


L’ultime montée

C’est la dernière étape de la montée de Jésus vers Jérusalem. Il passe par la ville de Jéricho, une des plus basse du monde (240 mètres sous le niveau de la mer). Jésus monte vers son destin, son ultime sacrifice. Peu après, au chapitre suivant, aura lieu son entrée triomphale à Jérusalem avant son arrestation et sa crucifixion. La tension monte. Sûrement dans le cœur des apôtres qui doivent sentir que les choses basculent. Peut-être aussi pour la foule qui a peur d’aller plus loin à l’image du jeune homme riche (Mc 10, 21-22) :

Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

Ils ont tous envie de suivre Jésus, mais ils sentent bien que ça risque de tourner vinaigre (et ce sera le cas dans tous les sens du terme !). Tous commencent à avoir peur, les disciples en premier (verset 32) :

Les disciples étaient en route pour monter à Jérusalem ; Jésus marchait devant eux ; ils étaient saisis de frayeur, et ceux qui suivaient étaient aussi dans la crainte. Prenant de nouveau les Douze auprès de lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver

On comprend peut-être mieux, sur notre tableau, les attitudes qui reflètent cette tension. Mais aussi le sourire, presque résigné, de Jésus. Pourtant, il ne se laisse pas abattre. Et jusqu’au bout, il appelle à le suivre. Jusqu’au bout... (Jn 13, 1) :

Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.

Un cri synthétique

Et voici que sur cette route vers la Passion, un cri retentit : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! » Ce n’est vraiment pas le moment, se disent les disciples. Et la foule, ressentant la dramatique de cette montée, n’a pas envie de laisser cet homme troubler le pesant silence. Alors, ils le rabrouent : Tais-toi ! Mais ils n’ont rien compris. Ce n’est pas un élément déchaîné comme la mer démontée que Jésus calmera (Mc 4, 39) ou celui d’un homme enchainé par un esprit impur (Mc 1, 25). Ici, c’est un cri de détresse. Un cri de détresse mais aussi de confiance. Ce pauvre homme, le fils de Timée (d’où son nom de Bartimée - fils de Timée en araméen), ne voit rien. Il ne voit pas cet homme qui passe. Peut-être a-t-il entendu les commentaires de la foule ? Tout ce qu’il sait, parce qu’on lui dit, c’est que c’est Jésus le Nazaréen (je ne reviendrai pas sur l’origine de ce mot qui rappelle le nazir, jeu de mots avec le terme naziréen en (hébreu nâzîr, de la racine nâzar « séparer »).


Que sait-il de lui, hormis son nom et son « origine », l’évangile ne nous le dit pas. En tous les cas, immédiatement, il se met à crier. Et il ne crie pas, ce que l’on pourrait penser : « Jésus, aide-moi ! Peux-tu me guérir ? ». Non, lui il demande simplement qu’on aie pitié de lui. Et il ne le demande pas à l’homme Jésus connu de tous, mais à Jésus qui est le Fils de David. En une phrase, il annonce Jésus comme Messie, Fils de David, comme homme (son simple nom) et comme rédempteur (celui qui sauve et prend pitié).


Le Fils de David

Cette désignation reviendra ailleurs dans l’évangile de Marc. Peu après, lors des Rameaux (Mc 11, 9-10) :

Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le Règne qui vient, celui de David, notre père. Hosanna au plus haut des cieux ! »

Puis encore après, lors d’une des nombreuses controverses avec les Juifs (Mc 12, 35-37) :

Alors qu’il enseignait dans le Temple, Jésus, prenant la parole, déclarait : « Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est le fils de David ? David lui-même a dit, inspiré par l’Esprit Saint : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : “Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds !” David lui-même le nomme Seigneur. D’où vient alors qu’il est son fils ? » Et la foule nombreuse l’écoutait avec plaisir.

En utilisant ce terme de « Fils de David », Jésus est reconnu comme issu de la lignée de David, la lignée du Messie.


Aie pitié de moi

J’ai toujours préféré cette formulation « aie pitié », plutôt que « prends pitié ». Car la première s’adresse à tout notre être : sois en pitié, que ton être le plus total soit saisi de pitié. Le second est plus actif, plus intellectuel... c’est presque comme dire : réfléchis, regarde et donc prends pitié. presque une décision intellectuelle, et non du cœur.


Le pauvre homme ne réclame que ça, qu’on aie pitié de lui. Et j’aime sur le tableau ce sourire de Jésus. On ne peut pas toujours aider concrètement les gens qui nous demandent quelque chose, mais notre sourire peut être leur première récompense, le premier signe que nous les aimons, et que nous avons pitié.


Jésus s’arrête

Mais qu’est-ce qui le fait donc arrêter ? Le cri insistant de l’aveugle ? Ou le fait que la foule le rabroue ? En tous les cas, Jésus s’arrête ! Il s’arrête à notre cri quand il devient insistant. Tous les Psaumes le disent. Il s’arrête quand c’est notre cœur, notre âme qui crie au secours. Il s’arrête même, voire surtout, quand les autres veulent nous faire taire, nous disent que ce n’est pas bienséant, ou moral, ou adéquat. Jésus entend tout et son cœur est touché quand c’est notre cœur qui crie et pleure. Il est en chemin vers Jérusalem, vers sa Passion, il marche... mais il prend le temps de s’arrêter car son cœur est ému, il est même « touché de compassion ». Beaucoup voudraient qu’il passe outre, comme le scribe ou le lévite s’écartant de l’homme mourant sur le bord du chemin (Lc 10), comme cette foule qui essaye d’empêcher la femme hémoroïsse d’approcher de Jésus, ou comme Zachée obligé de grimper sur un buisson pour voir Jésus dans la même ville. Mais lui, Jésus, entend toujours le cri de détresse que les autres veulent faire taire. Il ne laissera aucune des brebis en dehors du bercail, il va chercher jusqu’au moindre agneau perdu ou tombé dans le trou du désespoir.


Et il appelle

Ce sera son dernier appel, la dernière vocation. Alors, là, la foule d’abord hostile à cet aveugle, se fond en un groupe de soutien ! C’est bien humain. Nous en faisons parfois l’expérience (je l’ai vécu à Rome au milieu de cardinaux...) : un homme paraît bien insipide, on ne le regarde même pas, on ne lui parle pas. Puis, d’un coup, quelqu’un dit qui il est, son titre, sa place sociale, son importance ou sa fortune. Et là, tout le monde devient doux comme un agneau, aimable... Bassesse de l’hypocrisie ! Honte du faux respect ! Ils sont sans vergogne... D’indifférents, voire méchants, ils deviennent mielleux... ou fielleux ! Nous sommes tous faits « de miel et de fiel »... (Un livre Alain Chapellier, 2000, que je vous recommande).


Dialogue

Quand l’espérance renaît, on retrouve ses jambes ! Il bondit, il jette son manteau, saute sur ses pieds et approche de Jésus. C’est vraiment une conversion ! En jetant son manteau, son unique bien, ne se délaissait-il pas de tout pour suivre Jésus ? Luc 9, 59-62 :

Il dit à un autre : « Suis-moi. » L’homme répondit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus répliqua : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. » Un autre encore lui dit : « Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison. » Jésus lui répondit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. »

En sautant sur ses pieds, ne nous montre-t-il pas qu’il obéit à l’injonction de la foule : « Lève-toi ! », autrement dit... ressuscite ! Son enthousiasme bondit au-dessus de tous les obstacles ! Nous retrouverons cette fougue dans les Actes (Ac 14, 10) :

Alors il lui dit d’une voix forte : « Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds. » L’homme se dressa d’un bond : il marchait.

Expression

Et là, Jésus ne manque pas d’humour, comme pour l’homme à la piscine des cinq portiques (Jn 5). Jésus connaît son mal, mais lui demande : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». J’aurais parfois envie d’en rire, comme dans un sketch : « C’est pour manger ? » nous demande le serveur du restaurant !


Mais ce n’est pas de l’humour. C’est simplement l’expression du libre-arbitre. Il faut que l’homme exprime son désir car Dieu nous laisse libre. C’est une dimension de notre foi chrétienne que nous ne devons jamais oublier.


Et l’aveugle exprime sa demande, avec foi, en la faisant précéder de ce petit mot que l’on retrouvera dans la bouche de Marie-Madeleine à la Résurrection (Jn 20, 16) : « Rabbouni » (petit maître).


Et aussitôt (31 fois dans l’évangile de Marc), il retrouve la vue. J’aime aussi cet « aussitôt ». Dieu ne tarde pas, il exauce quand notre demande est faite dans la confiance de la foi. Alors, nous aussi, aveugles sur bien des choses de notre vie, demandons au Christ de nous rendre la vue, la vraie vue spirituelle. Bondissons de joie dans la confiance en Lui. Avec Bartimée, chantons le Psaume 133.


Psaume 133

Vous tous, bénissez le Seigneur,

vous qui servez le Seigneur,

qui veillez dans la maison du Seigneur au long des nuits.

Levez les mains vers le sanctuaire,

et bénissez le Seigneur.

Que le Seigneur te bénisse de Sion,

lui qui a fait le ciel et la terre !

Homélie de Clément d'Alexandrie (+ 215), Exhortation aux Grecs, 11, 113-115, GCS 1, 79-81.

Le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard (Ps 18,9). Reçois le Christ, reçois la faculté de voir, reçois la lumière, afin que tu connaisses bien Dieu et l'homme (Homère Iliade, 5). Le Verbe qui nous a illuminés est plus délectable que l'or et la pierre précieuse, plus désirable que le miel qui coule des rayons (Ps 18,11). Comment, en effet, ne serait-il pas désirable, celui qui a illuminé l'esprit enseveli dans les ténèbres, et donné l'acuité aux yeux de l'âme porteurs de lumière (Platon Timée, 45 B) ? Et de même que sans le soleil, malgré les autres étoiles, tout serait nuit (Héraclite Fragment 99), de même, si nous n'avions pas connu le Verbe et n'avions pas été illuminés par lui, rien ne nous distinguerait des volailles que l'on gave, puisque nous serions engraissés dans l'obscurité et élevés pour la mort.


Recevons la lumière afin de recevoir Dieu ; recevons la lumière et devenons les disciples du Seigneur. Telle est bien la promesse qu'il a faite à son Père : Je proclamerai ton nom devant mes frères, je te louerai en pleine assemblée (Ps 21,23). Chante la louange de Dieu, ton Père, fais-le moi connaître; tes paroles me sauveront, ton chant m'instruira. Car jusqu'à maintenant j'errais à la recherche de Dieu, mais, puisque tu m'illumines, Seigneur, par toi je trouve Dieu, de toi je reçois le Père; je deviens héritier avec toi, puisque tu n'as pas dédaigné ton frère.


Mettons donc fin à l'oubli de la vérité. Chassons l'ignorance et les ténèbres qui voilent notre regard comme un brouillard. Contemplons le Dieu véritable en faisant d'abord monter vers lui cette acclamation : Salut, ô lumière (Eschyle Agamemnon, 22, 508) ! Alors que nous étions ensevelis dans les ténèbres et prisonniers de l'ombre de la mort, du ciel a resplendi pour nous une lumière plus pure que le soleil, plus douce que la vie d'ici-bas. Cette lumière est la vie éternelle, et tout ce qui y participe a la vie. Mais la nuit se garde de la lumière ; de peur, elle disparaît, et fait place au jour du Seigneur.


Tout est devenu lumière sans déclin : l'occident s'est changé en orient. Voilà ce que signifie la nouvelle création (Ga 6,15). Car le soleil de justice (Ml 4,2), qui passe partout dans sa chevauchée, visite sans distinction tout le genre humain. Il imite son Père qui fait lever son soleil sur tous les hommes (Mt 5,45), et il répand sur tous la rosée de la vérité. Il a fait passer l'orient à l'occident et, en crucifiant la mort, il l'a transformée en vie. Il a arraché l'homme à la perdition et l'a fixé au firmament. Il a transplanté la corruption pour qu'elle devienne incorruptibilité, et il a changé la terre en ciel. Il est le divin agriculteur qui signale les moments favorables, excite les peuples au travail - au bon travail - leur rappelant la manière de vivre (Aratos Phénomènes, 6) en accord avec la vérité.


Il nous fait don de l'héritage paternel, vraiment immense, divin et inaltérable. Il divinise les hommes par son enseignement céleste en mettant ses lois dans leur pensée et en les inscrivant dans leur coeur (Jr 31,33). De quelles lois le prophète fait-il mention ? Tous connaîtront Dieu, des plus petits jusqu'aux plus grands, et je pardonnerai leurs fautes, dit Dieu, et je ne me rappellerai plus leurs péchés (Jr 31,34).


Accueillons les lois de la vie, obéissons à l'exhortation de Dieu, apprenons à le connaître pour qu'il nous pardonne. Même s'il n'en a pas besoin, manifestons-lui notre gratitude, donnons-lui en paiement notre docilité, notre respect, comme un loyer que nous lui devons pour notre séjour ici-bas.


Prière

Seigneur Jésus, fils de David, aie pitié de nous. Sans nous lasser, nous crions vers toi car nous savons que tu peux nous sauver. Fais-nous bondir vers toi quand tu nous appelles ; ouvre nos yeux, pour que nous voyions; et permets-nous de te suivre sur la route. Toi qui règnes.