XXXIe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Quel courage ! -



Jésus entre les scribes et les pharisiens,

Achille Mazzotti (XIXe, dates inconnues),

Huile sur toile, 1844, 112 x 90 cm,

Accademia Nazionale di San Luca, Rome (Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 28b-34)

En ce temps-là, un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. » Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as dit vrai : Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. » Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.


Le peintre

Malheureusement, je n’ai rien trouvé sur ce peintre, même dans le Bénézit !


Ce que je vois

Nous sommes dans une salle ouverte. Le sol est dallé de marbre. Et la pièce s’ouvre sur une colonnade en plein air qui laisse entrevoir un paysage de fortifications. Cela ressemble à une interprétation des murailles sévèriennes de Rome. La colonnade, elle, rappelle étrangement celle des bras du Bernin sur la place Saint-Pierre du Vatican, comme si le groupe se tenait devant la Porte de Bronze.


Au centre, Jésus est vêtu d’une longue tunique aux tons framboise (couleur assez rare pour le Christ) avec une simple chlamyde vert amande nouée sur les épaules. Est-ce le signe de sa double nature : humaine (le vert) et divine (le rouge) ? Sa tête correspond aux traits académiques de l’époque : long cheveux et barbe taillée, auréole discrète. De sa main gauche, il pointe l’index vers le ciel. Sa main droite, elle, montre le scribe qui vient de lui poser la question.


Ce scribe est âgé, crâne dégarni et longue barbe blanche. Voûté, il se penche vers Jésus, main droite tendue, comme pour argumenter. Derrière lui, un groupe d’hommes mûrs semble hostile, ou du moins méfiant : visages fermés, regards durs. Dans le fond, on en voit même deux qui se chuchotent à l’oreille, tels des comploteurs. Plusieurs sont coiffés de ce turban assez caractéristique des Pharisiens.


Derrière Jésus, le groupe des apôtres a une attitude bien différente. Leurs visages reflètent plus l’écoute attentive du discours du Maître : comment va-t-il s’en sortir ? Ils sont tous discrètement auréolés d’un seul trait. Seul Pierre, habillé des couleurs inverses du Christ (tunique verte et manteau rouge, comme si lui, simple homme, allait être revêtu de la mission divine de conduire l’Église), nous montre un visage quelque peu consterné de la controverse que l’on fait à Jésus. De sa main droite, il nous montre qu’il est prêt à argumenter pour défendre Jésus. Déjà le signe d’une Église qui va prendre le relais de la Parole du Christ.


Un dernier petit détail amusant. Jésus, comme les apôtres, ont tous les pieds « à l’air », simplement chaussés de sandales romaines. Alors que dans le groupe des Juifs, chacun porte des chaussons qui couvrent entièrement le pied. N’acceptent-ils pas de se découvrir, pour ne pas dire de se dépouiller ? Ne veulent-ils pas prendre les chemins mais rester plutôt bien au chaud dans leurs certitudes ? On ne peut que se rappeler la décision de Thérèse d’Avila et Jean de La Croix de « déchausser » les membres de leur nouvel ordre : les carmes déchaux !


Cette congrégation religieuse établie à la fin du XVIe siècle, est née d'une réforme de l'ordre du Carmel. Cette réforme fut d'abord appliquée à des couvents de femmes par sainte Thérèse d'Ávila en 1562. Ensuite la réformatrice, secondée par saint Jean de la Croix, l'introduisit dans les couvents d'hommes. Un des signes de la réforme de sainte Thérèse d’Ávila était que les carmes allaient pieds nus dans des sandales (d'où leur nom).


Pourquoi ?

Pourquoi une telle question du scribe ? Il venait d’écouter Jésus et avait trouvé qu’il avait bien parlé. Alors, veut-il tirer profit de son enseignement ou bien essaye-t-il de le coincer ? Dans les évangiles parallèles (Mt 22, 34-40 et Lc 10, 25-28), c’est très clair car les deux évangélistes écrivent « pour le mettre à l’épreuve ». Marc est plus discret, pour ne pas dire circonspect. Il ne se permet pas d’imaginer ce qu’il y a dans le cœur de cet homme. Il constate simplement.


Il est vrai que la question pourrait paraître un piège : « Quel est le premier de tous les commandements ? »... Tout bon Juif (et Jésus est présenté comme un Juif érudit, un rabbin) ne se pose même pas la question : c’est évident. Tout bon Juif connaît les 10 commandements, les 613 mitzovt (selon la catégorisation effectuée par Maïmonide, en 248 commandements positifs (« Fais … ») et 365 commandements négatifs (« Ne fais pas … »), les mishmeret (ce sont des ordres à garder), les 378 Edouyot (préceptes), les Mishpat (ordonnances morales, justes, compréhensibles par la logique humaine) et j’en passe... Alors, il est vrai que la question peut sembler ou ridicule ou blessante...


Réponse de Jésus

Mais Jésus ne s’en formalise pas. Je ne vais pas ici m’arrêter sur le sens de ce commandement, ou plutôt de ce double commandement qui impose un triple amour, je l’ai déjà suffisamment commenté. Mais plutôt sur le jeu des attitudes.


Les deux autres évangiles


La version de Matthieu (Mt 22, 34-40) :

Les pharisiens, apprenant qu’il avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent, et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

La version de Luc (Lc 10, 25-28) :

Et voici qu’un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? » L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. » Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. » Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »

Et suit la parabole du bon Samaritain.


Comparaisons

Dans l’évangile de Matthieu, une fois que Jésus a répondu, le scribe ne dit rien, on n’en parle même plus. L’histoire s’arrête là ! Chez Luc, l’histoire est un peu différente car la question se porte sur l’obtention de la vie éternelle. Et là, c’est le scribe qui donne la réponse. Il pensait coincer Jésus et c’est lui qui se fait prendre à son propre jeu par la simple maïeutique du Christ. Ayant bien répondu, Jésus l’encourage.


Dans notre évangile de Marc, l’homme est qualifié de scribe (vous pourrez lire un article en annexe sur les scribes). Une fois que Jésus a répondu, le scribe l’approuve et le qualifie de Maître, le mettant ainsi sur le même pied que lui : scribe ou rabbin. Il va même jusqu’à confirmer la véracité des propos du Christ et les commente en ajoutant que ces deux commandements sont plus importants que d’offrir des sacrifices et holocaustes. Il ne fait que rependre ce qu’avait dit le prophète Osée (Os 6, 6) :

Je veux la fidélité, non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes.

Avec intelligence

Le texte de Marc ajoute que Jésus pense qu’il a répondu avec intelligence. Qu’est-ce à dire ? Le dictionnaire étymologique précise que le mot intelligence prend sa source en latin dans le mot intellegere : choisir par l’esprit entre deux propositions. Il se forme sur la racine inter, entre, et legere, cueillir, rassembler. L’homme intelligent est celui qui sait cueillir la bonne proposition entre plusieurs. C’est donc la faculté de connaître. Et non de savoir. Il nous faut distinguer l’intelligence de choses du savoir sur les choses. Il y a bien des gens cultivés, qui savent beaucoup de choses, mais qui pour autant ne font preuve d’aucune intelligence. L’inverse est aussi vrai ! Victor Hugo disait que « l’homme libre, c’est l’homme qui fait des choix ». Ainsi, l’homme intelligent est libre !


L’intelligent est celui qui a donc la faculté de connaître et de choisir. Et je repense à ce jeu de mots de Charles Péguy (très étymologique, en fait) : connaître, c’est co-naître, naître avec. La connaissance est ce qui nous fait naître. Et c’est bien là que se situe l’intelligence de ce scribe.


Co-naître

En effet, Jésus ne lui répond pas : « Bravo, tu es un bon scribe. Tu connais les Écritures, sais repérer le bon verset, et le commenter avec brio, tel un exégète. » Non, il lui répond simplement : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ». En fait, le Royaume de Dieu est en train de Co-naître en lui !


Courageux

Et je le trouve courageux cet homme. Est-il allé interroger Jésus pour le prendre au piège ou pas, nul ne le sait. Mais en tous les cas, il a fait preuve de courage. D’abord, le courage d’aborder Jésus. Ensuite, le courage de le qualifier de « Maître ». Puis le courage d’appuyer la réponse de Jésus. Et enfin le courage d’accepter de voir naître en lui le Royaume.


Mais ce courage est encore accentué par le dernier verset : « Et nul, désormais, n’osait l’interroger. » Nul n’a plus ce courage ! Et j’imagine comme il a dû être difficile pour ce scribe de repartir au milieu des siens, de ses congénères ; de se retrouver face aux autres « intellectuels » qui l’avaient envoyé au casse-pipe espérant mettre à bas le Christ. Et lui revient en voie de conversion. Il en faut du courage !


Pour nous

Alors, pour nous, hormis le commentaire sur la réponse du Christ, que peut nous enseigner cet évangile. Quelques points discrets, mais tout autant fondamentaux (c’est-à-dire fondements de notre foi) :

  • D’avoir le courage de poser nos questions à Jésus,

  • De creuser les réponses qu’il nous fait au fond de nos cœurs,

  • D’accepter de les laisser grandir en nous,

  • Et de croire qu’à chaque fois nous nous approchons du Royaume des Cieux.

Mais si c’est nous qui sommes dans la position de Jésus, enseignant, prêtre, catéchiste ou simplement parent, rappelons-nous que l’autre ne veut peut-être pas nous coincer avec ses questions et que notre mission est de faire, avec intelligence, naître en lui le Royaume des Cieux !

Les scribes et les Anciens (un article du Père Yves Guillemette)

Les scribes sont les spécialistes des Écritures. Diverses appellations servent à préciser leur identité : hommes du Livre, hommes de la Loi, docteurs de la Loi. Au temps de Jésus, il était courant de leur donner le titre de rabbi, « mon maître ».


À l'origine, les scribes étaient des prêtres. Puis, à partir du IIIe siècle avant Jésus Christ, la profession fut exercée par des laïcs. L'origine des scribes remonte en fait à Esdras, prêtre de naissance et scribe de métier (Esd 7,6.11-12; Ne 8,1). Il jouera un rôle de premier plan dans la réorganisation de la société israélite au retour de l'exil et la mise sur pieds de la nouvelle institution qu'est la synagogue : lieu de prière, de lecture et d'étude de la Loi.


L'autorité et le prestige des scribes suivent la courbe de l'évolution de la religion juive qui, après l'exil et la faillite des institutions anciennes (royauté et sacerdoce), est progressivement devenue la religion du Livre. Toute la vie religieuse consiste donc à se pénétrer de la Torah, à l'interpréter en fonction des situations nouvelles de l'existence. Les scribes prennent en quelque sorte le relais des prophètes en tant qu'éducateurs et guides spirituels du peuple de Dieu. Les prêtres, quant à eux, sont des fonctionnaires du culte.


Les scribes sont, pour la plupart, de tendance pharisienne. Ils sont les transmetteurs et les défenseurs de la Tradition orale. Ce sont eux que les gens du peuple consultent pour éclairer leur vie de foi. Ils gagnent ainsi la faveur du peuple (voir par exemple Si 39,1-15). Ils jouiront également d'une influence grandissante au Sanhédrin, le grand Conseil de la nation.


Les scribes ont, d'une part, favorisé l'approfondissement de la religion mais, d'autre part, versé dans un légalisme étroit. Leur souci de protéger la Torah par des prescriptions détaillées a contribué à surcharger la religion de minuties masquant l'essentiel. Les Évangiles contiennent de nombreuses invectives contre la tendance des scribes à restreindre la religion à un groupe de parfaits. Mais il faut éviter de généraliser ces critiques qui sont souvent influencées par le climat de polémique de l'époque.


Les Anciens sont des gens socialement haut placés, appartenant le plus souvent à de grandes familles. Ce sont des notables ou des riches influents. Ils avaient joué un rôle important dans la restauration de la nation après l'exil. À l'époque du Nouveau Testament, l'influence des Anciens a perdu de son importance au Sanhédrin.



Traité de saint François de Sales (+ 1622), Traité de l'amour de Dieu, 10, 11, OEuvres, ed complète, Annecy, 1894, 204-206 Pour faciliter la lecture, certains mots et l'orthographe ont été modernisés.

Comme Dieu créa l'homme à son image et ressemblance (Gn 1,26), aussi a-t-il ordonné un amour pour l'homme à l'image et ressemblance de l'amour qui est dû à sa Divinité : Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur; c'est le premier et le plus grand commandement. Or le second est semblable à lui : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Mt 22,37-39). Pourquoi aimons-nous Dieu, (Théotime) ? "La cause pour laquelle on aime Dieu", dit saint Bernard (De l'amour de Dieu, début), "c'est Dieu même" ; comme s'il disait que nous aimons Dieu parce qu'il est la très souveraine et très infinie bonté. Pourquoi nous aimons-nous nous-mêmes en charité ? Certes, c'est parce que nous sommes l'image et ressemblance de Dieu. Et puisque tous les hommes ont cette même dignité, nous les aimons aussi comme nous-mêmes, c'est-à-dire en qualité de très saintes et vivantes images de la Divinité. Car c'est en cette qualité-là, (Théotime), que nous appartenons à Dieu d'une si étroite alliance et d'une si aimable dépendance, qu'il ne fait nulle difficulté de se dire notre Père et nous nommer ses enfants (cf. 1Jn 3,1-2) ; c'est en cette qualité que nous sommes capables d'être unis à sa divine essence par la jouissance de sa souveraine bonté et félicité; c'est en cette qualité que nous recevons sa grâce et que nos esprits sont associés au sien très saint, rendus, par manière de dire, participants de sa divine nature (2P 1,4), comme dit saint Léon. Et c'est donc ainsi que la même charité qui produit les actes de l'amour de Dieu produit également ceux de l'amour du prochain: et tout ainsi que Jacob vit qu'une même échelle touchait le ciel et la terre, servant également aux anges pour descendre comme pour monter (cf. Gn 28,12), nous savons aussi qu'une même dilection s'étend à chérir Dieu et le prochain, nous élevant à l'union de notre esprit avec Dieu et nous ramenant à l'amoureuse société des prochains ; en sorte toutefois que nous aimons le prochain en tant qu'il est à l'image et ressemblance de Dieu, créé pour communiquer avec la divine Bonté, participer à sa grâce et jouir de sa gloire.


(Théotime), aimer le prochain par charité, c'est aimer Dieu en l'homme ou l'homme en Dieu ; c'est chérir Dieu seul pour l'amour de lui-même, et la créature pour l'amour de lui. <> Quand nous voyons un prochain créé à l'image et ressemblance de Dieu, ne devrions-nous pas dire les uns aux autres : "Tenez, voyez cette créature, comme elle ressemble au Créateur ?" Ne devrions-nous pas nous jeter sur son visage, la caresser et pleurer d'amour pour elle ? Ne devrions-nous pas lui donner mille et mille bénédictions ? Et quoi donc ? Pour l'amour d'elle ? Non certes, car nous ne savons pas si elle est digne d'amour ou de haine (Si 9,1). Et pourquoi donc ? (O Théotime), pour l'amour de Dieu qui l'a formée à son image et ressemblance, et par conséquent rendue capable de participer à sa bonté en la grâce et en la gloire; pour l'amour de Dieu, dis-je, de qui elle est, à qui elle est, par qui elle est, en qui elle est, pour qui elle est, et qu'elle ressemble d'une façon toute particulière. Et c'est pourquoi non seulement le divin amour commande maintes fois l'amour du prochain, mais il le produit et répand lui-même dans le coeur humain comme sa ressemblance et son image ; puisque tout ainsi que l'homme est image de Dieu, de même l'amour sacré de l'homme envers l'homme est la vraie image de l'amour céleste de l'homme envers Dieu.


Prière

Seigneur notre Dieu, tu es l'unique Seigneur et tu es seul à mériter un amour sans limites. Donne-nous de t'aimer de toutes nos forces, et que ta charité transfigure notre amour pour le prochain. Par Jésus Christ.