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XXXIIIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Du temple de pierres au temple de chair -



Église abbatiale de Jumièges,

Anonyme,

XIe siècle, art roman,

Nef de l’église abbatiale, Jumièges (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 21, 5-19)

En ce temps-là, comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. » Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : ‘C’est moi’, ou encore : ‘Le moment est tout proche.’ Ne marchez pas derrière eux ! Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. » Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel. Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous amènera à rendre témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense. C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »


L’abbatiale de Jumièges


Extrait de L’âge d’or des abbayes normandes, article de Jacques Le Maho, éditions point de vue, 2017


Fondée par saint Philibert au VIIe siècle, l’abbaye fut dotée, dès l’origine, d’une église Notre-Dame, d’une autre sous le vocable de Saint-Pierre et de plusieurs chapelles. L’ensemble fut brûlé lors d’une expédition scandinave en mai 841. Les ruines restèrent à l’abandon jusqu’aux environs de 930, date à laquelle l’établissement fut relevé par le duc Guillaume Longue-Épée, fils de Rollon, qui remit hors d’eau les restes de l’église Saint-Pierre. Quant à l’église Notre-Dame, après que l’abbé Thierry (mort en 1027) eut restauré sa partie occidentale pour y installer une chapelle Saint-Sauveur, elle fut entièrement reconstruite à partir de 1040. Sa dédicace fut célébrée le 1er juillet 1067, en présence de Guillaume le Conquérant tout juste rentré d’Angleterre, où il avait été couronné roi à la Noël de l’année précédente.


L’abbaye de Jumièges est une de celles où l’héritage de l’époque prénormande est resté le plus visible. Une parie de la nef actuelle de Saint-Pierre remonte à la période carolingienne et plusieurs dispositions de Notre-Dame, telles la présence de tribunes sur toute la longueur des bras du transept et d’un porche occidental en avant-corps, s’expliquent probablement par une reprise du plan de l’église précédente incendiée par les Vikings. On admet généralement que Notre-Dame de Jumièges est une des réalisations normandes qui servirent de modèle à la nouvelle abbatiale de Westminster, construite sur l’ordre du roi d’Angleterre, Édouard le Confesseur (mort le 5 janvier 1066).


L’église de pierre

Je ne vais pas, aujourd’hui, m’arrêter sur le sens global de cet évangile, bien que le dernier verset mériterait un beau commentaire : « Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu... » C’est plutôt le début du texte qui mérite un regard différent :

Comme certains disciples de Jésus parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : « Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »

Et la question me semble être d’actualité, surtout après l’incendie de Notre-Dame de Paris. Quel sens donnons-nous à nos églises de pierre. Devrions-nous les détruire, les laisser s’écrouler (surtout au vu de la pratique religieuse...), les remplacer par des salles plus commodes et simples à entretenir ? Devons-nous avoir honte de ces richesses alors que tant de pauvres meurent de faim ? Et puis, ces églises de pierre, si belles soient-elles, ne nous éloignent-elles pas de Dieu ? Peut-être même nous distraient-elles de Dieu par leur beauté ?


Le balancier ecclésial

C’est curieux de regarder l’histoire de l’Église et de se rendre compte qu’elle fonctionne comme un balancier d’horloge. Et l’art en est souvent un des premiers révélateurs. Nous passons de la simplicité romane à l’élévation gothique, de la sobriété de la Renaissance à la profusion baroque, de l’époque des « néoromans, néogothique » au blanchiment post-conciliaire. Nous passons des dons des fidèles en œuvres d’art, en participation à la construction, au vandalisme qui fait fureur depuis deux siècles, et ce avec l’aval du clergé...


Du même coup, la perception du bâtiment « église » s’est profondément modifiée au cours des siècles. Vue d’abord comme le lieu de rencontre avec le Christ les premiers siècles, puis comme un lieu de vie pour la communauté au Moyen-âge, mais aussi comme la démonstration de la richesse et de la puissance (pensons au concours entre évêques pour avoir la plus belle, la plus grande cathédrale), l’église est devenue, depuis la Révolution Française, le lieu de la désaffection. Désaffection de la pratique, désaffection du clergé, désaffection car non entretenue et encore moins mise en valeur. Ou alors, sa mise en valeur devient muséale ! À un tel point que, dans les villages par exemple, plus personne ne vient à la messe, mais tout le monde refuse que l’église, même si elle n’a aucun intérêt artistique et menace, ne soit détruite. Ou alors, on lui envisage d’autres destinations parfois bien surprenantes (restaurant, boîte de nuit, salle des fêtes, salle de concert, ou je ne sais quoi encore)... On veut la conserver comme un témoignage, une relique, comme on conserve les dolmens ou des pans de murs de châteaux détruits.


Un clergé qui abandonne

Mais ce qui est encore plus surprenant est l’attitude du clergé depuis 150 ans. J’en veux pour preuve cet article lu dans La Revue des deux mondes, d’Adrian Goetz, que vous trouverez en annexe. Ce qui en ressort, à mes yeux, est que nous avons perdu le sens.

  • Le sens de l’architecture au service de la liturgie, écrin de l’acte sacramentel,

  • Le sens des peintures dont nous ne savons plus lire les symboles, ni même les sujets,

  • Le sens de nos vitraux, surtout ceux qui sont presque inaccessibles aux regards...

  • Le sens de l’ensemble du décor qui n’est vu que comme un « fond de scène » théâtrale,

  • Le sens des diverses parties de l’église,

  • Le sens de nos processions et autres symboles de la liturgie,

  • Et même le sens de nos vêtements liturgiques !

  • Et je ne parle pas de nos cinq (ou dix) sens physiques (dont je parle dans un autre article)...

Bref, ce patrimoine sur lequel nous sommes assis n’a plus de sens pour nous. Alors, nous le cherchons ailleurs, dans une fausse simplification (pensons au nombre incroyable de statues blanchies...), un dépouillement soi-disant salutaire (alors que ce sont les clés de compréhension que nous jetons), une décoration commune et sans coeur grâce à la même icône de la Trinité (comme dans ces grands hôtels qui sont identiques partout dans le monde). En fait, nous dépouillons l’église de son langage et de sa symbolique pour y placer une « novlangue », un espéranto de la foi ! Et surtout, pas trop compliqué à comprendre, qui n’a besoin d’aucune explication, d’aucune culture, d’aucun effort, d’aucune interprétation, d’aucun rêve ! Au risque d’être un peu dur (mais j’ai cette réputation qu’il me faut bien assumer me plaçant, sans aucune modestie, dans l’ire des Dostoïevsky, Chateaubriand, Bernanos ou Hugo - N’est-ce pas le continuel combat entre la colère et la grâce ?) nos églises sont devenues des corps sans coeur, des squelettes sous respirateur artificiel... Qui leur redonnera du souffle, de la vie ? Ce que nous confessons en appelant de nos vœux l’Esprit vivificateur !


Redonner souffle

Comment rendre ce souffle à nos églises ? N’oublions jamais que le souffle est inspiration et expiration... Retrouver l’inspiration afin d’exsuffler le salut sur le monde, comme un coeur qui bat et qui réchauffe le monde. Et pourquoi chercher ailleurs, dans de nouvelles méthodes, de nouveaux bâtiments (cette soif de nouveauté qui caractérise notre époque et qui ne se rend même pas compte qu’elle ne fait que faire du neuf avec de l’ancien...), de nouvelles méthodes, de nouvelles catéchèses, ou je sais quoi encore ? Rappelons-nous l’évangile (Luc 5, 36-39) :

Il leur dit aussi en parabole : « Personne ne déchire un morceau à un vêtement neuf pour le coudre sur un vieux vêtement. Autrement, on aura déchiré le neuf, et le morceau qui vient du neuf ne s’accordera pas avec le vieux. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, le vin nouveau fera éclater les outres, il se répandra et les outres seront perdues. Mais on doit mettre le vin nouveau dans des outres neuves. Jamais celui qui a bu du vin vieux ne désire du nouveau. Car il dit : “C’est le vieux qui est bon.” »

C’est le vieux qui est bon !

Pourquoi vouloir créer un vin nouveau alors que, dans nos caves, attend depuis si longtemps un vin vieux et si bon ? De fait, réapprenons à goûter le vin que nos prédécesseurs des siècles passés ont, avec amour et intelligence, élaboré. Pour le dire plus prosaïquement : réapprenons le sens et le langage passé pour en tirer toute la substantifique moelle. Après, si certaines choses n’ont plus cours, bous pourrons nous en débarrasser. Mais se pencher d’abord sur le passé artistique de l’Église évite de jeter trop prestement le bébé avec l’eau du bain.


Gérald Gambier écrivait dans Le symbolisme de l’art roman, La Taillanderie, 2012 :

Le symbole est un éléments chargé d’une signification qui dépasse son apparence et permet le passage du visible à l’invisible.

C’est bien là l’enjeu : passer du visible, notre église de pierre, à l’invisible, l’Église céleste, Corps du Christ. Et si, plus rien n’est visible par un dépouillement excessif, alors, comment atteindre l’invisible ? Ainsi, rendons compréhensible ce qui est visible, permettant ainsi à chacun de rejoindre l’invisible. Et en cela, les siècles passés, le « mille-feuilles » artistique que représente nos églises, quelle s’en soit la taille ou l’importance, est un livre qu’il nous faut réapprendre à lire.


Porteur de sens

Je ne peux que vous inviter à vous replonger dans les succulentes œuvres d’Henri Vincenot (Les étoiles de Compostelle, Le Pape des escargots) pour retrouver ces signes et symboles ancestraux. Ils sont à notre portée, ils sont sous nos yeux, et porteurs de tellement de sens. Du portail qui ouvre symboliquement la voie qui conduit au salut, aux voûtes qui nous appellent à la vie céleste, à la nef comme vaisseau de l’Église qui nous protège des intempéries, à la pierre d’autel marquée des cinq croix du dernier sacrifice christique. Tout a du sens, tout a un sens, tout nous donne le sens de notre vie de foi, du parcours que nous devons vivre, à l’image de ces labyrinthes au sol de certaines cathédrales. Sans parler de l’orientation de l’édifice, des symboles du carré, du cercle, du triangle ou de l’octogone visibles à chaque recoin. La liste pourrait être longue... Peut-être, si vous avez du courage, pourrez-vous plonger dans les œuvres de cet évêque de Mende au XIIIe siècle, Guillaume Durand, qui son Rationnal décrypte tous ces signes, avec parfois un lyrisme confondant.


Quant au sens des tableaux, fresque et vitraux, il me semble essayer d’apporter un déchiffrage chaque semaine ! En fait, avant de vouloir détruire ce temple, apprenons à le connaître.


La Lectio Divina




« La lectio divina constitue un véritable itinéraire spirituel par étapes. De la lectio, qui consiste à lire et relire un passage de l’Écriture Sainte en en recueillant les principaux éléments, on passe à la meditatio, qui est comme un temps d’arrêt intérieur, où l’âme se tourne vers Dieu en cherchant à comprendre ce que sa parole dit aujourd’hui pour la vie concrète. Vient ensuite l’oratio, qui nous permet de nous entretenir avec Dieu dans un dialogue direct, et qui nous conduit enfin à la contemplatio ; celle-ci nous aide à maintenir notre cœur attentif à la présence du Christ, dont la parole est une « lampe brillant dans l’obscurité, jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs » (2 P 1, 19). » Benoît XVI, le 22 juin 2006

En s’inspirant de l’image biblique de « l’échelle sainte» (cf. Gn 28,12 et Jn 1,51), Guigues le Chartreux a recueilli l’héritage patristique et monastique sur la lectio divina et a synthétisé cette pédagogie divine en proposant quatre échelons qui permettent, à partir de l’accueil de la Parole, d’aboutir à la contemplation et de nourrir l’action.


Alors, appliquons cette méthode en nos églises : ne sont-elles pas le livre ouvert de Dieu ? Je ne peux que vous inviter à lire le texte sur « Les cryptes à la croisée du visible ».

  1. Lectio : le temps du regard, posé, long, comme pour s’imprégner, sans interpréter. Il faut du temps pour que les détails se révèlent, que la peinture se montre, que les couleurs se distinguent. Bref, il faut du temps pour entrer dans l’œuvre (cf. Georg Didi-Hubermann, Devant l’image, 2015). Il faut du temps pour s’imprégner de l’atmosphère d’un bâtiment, sentir ses odeurs, toucher sa pierre, entendre la voix résonner entre ses murs, voir ombres et lumières, goûter à l’architecture. C’est le temps des cinq sens, le temps de notre humanité personnelle, de notre rencontre avec l’œuvre d’art, le temps où elle se révèle à nous et nous dévoile quelque chose de nous-mêmes. Le temps où l’on fait corps...

  2. Meditatio : Tout doucement, cette révélation fait sens. Elle crée en nous cette dramatique divine dont parle avec brio Urs Von Balthasar. Temps phénoménologique (La phénoménologie (du grec : phainómenon, « ce qui apparaît » ; et lógos, « étude ») est un courant philosophique qui se concentre sur l'étude des phénomènes, de l’expérience vécue et des contenus de conscience. Edmund Husserl est considéré comme le fondateur de ce courant, dans sa volonté de systématiser l'étude et l'analyse des structures des faits de conscience). Pourquoi cela me touche-t-il ? Quelle émotions se créent en moi ? Alors, j’essaye de comprendre. C’est le bon moment pour lire l’œuvre dans le détail, son auteur, son sujet, etc.

  3. Oratio : Cette œuvre, ce bâtiment, cette musique m’appelle à la prière. Elle me dit quelque chose de Dieu, de son message, de son Évangile. Elle dit à quelque chose de particulier, à moi et à personne d’autre. Elle me parle, en fait. Je suis plus qu’entrer dans l’œuvre, j’y participe.

  4. Contemplatio : Et là, avec l’œuvre et par l’oeuvre, je sens la présence de Dieu. Elle me permet de me tourner avec coeur vers Lui. Elle en a été la médiation, la porte. Pour mieux le comprendre, je remets ici ce que j’avais écrit sur les fresque de Fra Angelico au Couvent Saint-Marc de Florence.

Des ouvertures…

Dans chaque cellule du Couvent Saint-Marc de Florence, Fra Angelico a peint une scène biblique sous la forme d’une fenêtre. Trois ouvertures symbolisaient l’attention du moine : une sur sa communauté (la porte qui donnait sur le cloître), une sur le monde (la fenêtre qui donne sur les toits de la ville), une sur Dieu (la fenêtre peinte par Fra Angelico).



L’église et toutes ces œuvres d’art, architecture, peinture, fresque, vitrail, mobilier, musique, passementerie, ne sont que des ouvertures vers Dieu ! À nous de les emprunter...


En conclusion

Très simplement. Peut-être est-ce le signe d’un appel urgent adressé à l’Église pour qu’elle redécouvre le sens de son patrimoine. Urgence d’abord pour le clergé. Et ainsi, appel à une véritable formation à ce sujet pour que chaque prêtre, de gardien d’une église comme d’un musée en devienne le poumon pour redonner souffle à ces siècles d’histoire...



Extrait d’un échange dans la Revue des Deux Mondes du 18 avril 2019


Revue des Deux Mondes – L’incendie de Notre-Dame de Paris a rappelé à tous le lien indéfectible de la cathédrale avec l’œuvre de Victor Hugo. Vous êtes l’auteur de la préface du roman dans son édition Folio Classique. Ce chef d’œuvre de la littérature française a été à l’origine du mouvement qui a sauvé au XIXe siècle la cathédrale parisienne, à l’abandon… Quel a été le rôle d’Hugo dans cette bataille?


Adrien Goetz – Hugo écrit pour défendre les monuments, il est à l’origine d’une vraie prise de conscience patrimoniale. Son cri d’alarme, dans la Revue des Deux Mondes, « Guerre aux démolisseurs » est un acte fondateur et militant. Je l’avais cité, avec d’autres textes de Barrès ou de Proust, dans un article écrit au mois de mars pour la Revue, pour parler des églises en danger, partout dans notre pays, aujourd’hui, et pour défendre la protection du patrimoine du XIXe siècle, si loin, si proche, si fragile. La Revue des Deux Mondes a été imprimée ce mois-ci dans la nuit durant laquelle nous avons tous assisté à l’incendie de la cathédrale.


En écrivant son roman en 1831, Victor Hugo découvre une cathédrale en très mauvais état. L’action se situe sous Louis XI, Notre-Dame est à ce moment bâtie depuis longtemps. Loin de faire le roman des bâtisseurs, Hugo nous décrit une cathédrale devenue incompréhensible, abîmée, ébréchée, sœur de son Quasimodo, borgne, boiteux, sourd. La cathédrale aujourd’hui ressemble à Quasimodo. Elle est plus que jamais celle qu’on veut défendre et qu’on aime.


Ses personnages, devant la façade, ne savent plus lire les statues, ne les comprennent plus. Tout comme les hommes de 1830 se trouvent, eux aussi, devant un monument devenu énigmatique qui s’apparente à une sorte de « sphinx ». Que comprenons-nous, en 2019, devant la nef endommagée, la charpente entièrement calcinée ? Assisterons-nous à une prise de conscience nationale ? Allons-nous vivre l’acte fondateur non seulement d’une restauration du monument mais d’une indispensable et urgente refondation de la politique de l’État en faveur du patrimoine ?


Pendant la Révolution, Notre-Dame était devenue le temple de la déesse Raison, elle avait été désacralisée. Elle devient, avec le sacre de Napoléon, la cathédrale de la nation, l’église des Français, celle vers laquelle, au temps du crépuscule, l’Aigle volera, de clocher en clocher. L’édifice possède cette étrangeté absolue qui séduit l’imagination des romantiques. Il faut donc retrouver le sens de cette cathédrale, celui du Moyen Âge.


Par son roman, qui n’est guère religieux – ce qui fait tiquer Montalembert – Victor Hugo fait de Notre-Dame la cathédrale du peuple, de la nation. Avant même le chantier de Viollet-le-Duc, grâce à l’inspecteur général des monuments historiques Prosper Mérimée en 1843, c’est lui qui donne sa personnalité au monument. Il offre à la cathédrale cette dimension profondément nationale, qui va devenir universelle.

Quand Hugo écrit, la révolution de 1830 commence. Dans le célèbre tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, on distingue au fond la cathédrale Notre-Dame associée au drapeau tricolore. Ce lundi 15 avril, on l’a clairement vu : le peuple était là. Tout le monde s’est rassemblé sur les quais. On avait ce sentiment que Notre-Dame appartenait bel et bien à la France, à la nation – et dès le soir même, à l’humanité tout entière.


C’est à Victor Hugo que l’on doit d’avoir restauré l’âme de la cathédrale. Et c’est ce que nous devons faire aujourd’hui : restaurer l’âme du ce monument. La prise de conscience de l’amour du patrimoine, de la nécessité de restaurer toutes les autres cathédrales, de s’occuper du patrimoine commence avec ce livre, avec Victor Hugo. Il est urgent de le relire.


Revue des Deux Mondes – Hugo parle dans son roman des outrages subis par la cathédrale. Il publie à la même époque, vous l’avez dit, dans la Revue des Deux Mondes, « Guerre aux démolisseurs », un texte dénonçant les destructions de monuments historiques qui se multipliaient en France…


Adrien Goetz – Oui c’est un cri d’alarme dans lequel Hugo dénonce le vandalisme et les projets de rénovation insensés que subissent certains monuments médiévaux. Ce grand chantier de restauration de Notre-Dame par Lassus et Viollet-le-Duc n’aurait pas existé sans Victor Hugo. Viollet-le-Duc est celui qui va recréer la silhouette de Notre-Dame en restituant par exemple les statues des rois de Juda tombées pendant la Révolution. Avec l’extraordinaire sculpteur Victor Geoffroy-Dechaume, il réalise des statues devenues des chefs-d’œuvre de la sculpture néo-médiévale du XIXe siècle.


Tout cela fait que Notre-Dame est composite. Victor Hugo le dit lui-même : ce monument n’est ni roman, ni gothique, il est entre les deux. La cathédrale raconte plusieurs histoires superposées comme des strates archéologiques – une archéologie du pays.


On a longtemps pris Viollet-le-Duc pour un pasticheur, pour quelqu’un qui avait abîmé les monuments historiques. Il est réhabilité depuis longtemps, depuis les travaux pionniers de Bruno Foucart, qui ont permis de voir en lui un génial créateur. Nombre d’éléments que Victor Hugo décrit inspirent les sculpteurs qui travaillent sous sa direction. Il faut rendre hommage à ce bâtisseur et comprendre que c’est un artiste immense. Nous devons prendre soin de ce patrimoine du XIXe siècle, comme Victor Hugo a défendu le patrimoine des siècles antérieurs.


Revue des Deux Mondes – En quoi la cathédrale Notre-Dame et le roman de Victor Hugo font-ils écho à notre époque ?


Adrien Goetz – Notre-Dame de Paris est sans doute le seul roman dont les écoliers du monde entier peuvent citer les personnages principaux. Tout le monde connaît Quasimodo, Esmeralda ou le terrible Claude Frollo, archidiacre de Notre-Dame de Paris, qui prononce dans le roman cette fameuse antithèse « Ceci tuera cela ». Autrement dit, le livre tuera la cathédrale. Car il faut se rappeler que l’histoire du roman se passe aux débuts de l’imprimerie. Hugo écrit à une période où la librairie, le livre illustré sont en pleine expansion. C’est l’arrivée de l’image, à foison, entre les pages, comme à aucune autre époque. Frollo perçoit dans cette invention une menace, une mise en péril de Notre-Dame. Le livre, dit-il, peut tuer l’édifice.


Bien sûr, nous voyons aujourd’hui que ce n’est pas le cas. D’une certaine façon, à travers la révolution des réseaux sociaux que nous vivons aujourd’hui, cette nouvelle révolution « médiologique » au sens où l’entend Régis Debray, l’événement tragique de cette semaine a été suivi à travers le monde sur Twitter, sur Facebook, etc. Cela nous montre qu’au contraire, l’image peut aussi sauver l’édifice et être une première restauration de son sens profond. Ceci n’a pas tué cela, ni dans le roman, ni dans la réalité, ni au XVe siècle, ni aujourd’hui.


Revue des Deux Mondes – Antoine Gallimard a annoncé un tirage spécial de 30 000 exemplaires du roman de Victor Hugo dans la collection Folio Classique, en précisant que les bénéfices seront reversés à la souscription nationale. Malgré les centaines de millions d’euros déjà promis, le monde du livre devait-il se mobiliser ?


Adrien Goetz – Oui car c’est un symbole. Le livre a été épuisé cette semaine. Nous le réimprimons et avons estimé, avec Benedikte Andersson qui a contribué à réaliser cette édition, qu’il fallait que Victor Hugo contribue lui aussi à la prochaine résurrection de Notre-Dame. En espérant que « ceci sauvera cela ».


Revue des Deux Mondes – L’incendie de ce 15 avril rappelle avec force le manque cruel d’entretien des bâtiments du patrimoine français. Dans le numéro de mai de la Revue des Deux Mondes, vous dressez un constat alarmant de l’état des églises en France. L’État en fait-il suffisamment pour ces églises ?


Adrien Goetz – Aujourd’hui ce patrimoine est en danger. Regardez ce qu’il se passe dans toutes les églises de Paris. Entrez à Saint-Séverin, à Saint-Merri à proximité du centre Pompidou. À Saint-Sulpice, où on n’a restauré que les peintures de Delacroix, à Saint-Denys-du-Saint-Sacrement où, à part encore une fois le Delacroix, restauré à l’occasion de l’exposition du Louvre, on laisse mourir les œuvres des élèves d’Ingres… Regardez dans quel état sont les peintures… C’est absolument dramatique !



Si nous mettons aujourd’hui l’accent sur Notre-Dame et que les financements affluent pour la restaurer, c’est parce que nous prenons conscience que nous n’avons pas le droit de voir disparaître ce patrimoine du XIXe siècle. Un exemple magnifique est celui de Saint-Germain-des-Prés, dont je parle dans cet article. Son église vient d’être brillamment restaurée. Les grandes peintures d’Hippolyte Flandrin, le meilleur élève d’Ingres, sont réapparues. Mgr Benoist de Sinety, alors curé de la paroisse, a su mobiliser les financements nécessaires. Car si la cathédrale Notre-Dame est sous la responsabilité de l’État et que la Ville de Paris s’occupe des églises, il faut garder à l’esprit que sans les financements privés, les chantiers sont bien souvent impossibles, et celui de Saint-Germain-des-Prés n’aurait pas eu lieu.


Revue des Deux Mondes – La question de reconstruire à l’identique, ou au contraire moderniser la cathédrale, va se poser. S’agira-t-il « de réinventer Notre-Dame comme l’ont fait les générations avant nous », tel que le suggère Jean-François Martins, adjoint à la mairie de Paris chargé du tourisme ?


Adrien Goetz – Il faut se méfier des déclarations fracassantes. Les termes « rebâtir » ou « reconstruire » ne sont, à mon sens, pas les plus appropriés. Certes, reconstruire est un mot intéressant, c’est d’une certaine façon, se reconstruire soi-même. Le verbe résume la dimension symbolique de ce qu’il faut entreprendre. « Reconstruire Notre-Dame », il y a dans cette formule une sorte d’idéal ! Mais techniquement, ce n’est pas le mot exact.


Il faut avant tout « restaurer », avec les moyens d’aujourd’hui et dans le respect de l’Histoire et des règles des monuments historiques. Le cadre qu’est Notre-Dame de Paris impose de rester modeste, c’est-à-dire le plus imperceptible possible. Cette tâche peut être confiée à un architecte des monuments historiques de talent, comme l’est par exemple Alain-Charles Perrot, qui a sauvé le parlement de Bretagne.


Pour autant, l’idée d’abattre à nouveau une forêt, de faire sécher le bois et d’attendre 20 ans avant de construire une charpente qui présentera exactement les mêmes dangers ne me semble pas être la meilleure solution. Il n’est pas impossible, avec nos moyens actuels, de restaurer rapidement Notre-Dame, en utilisant par exemple une charpente de béton comme cela a pu être le cas pour d’autres monuments historiques : Henri Deneux à Reims a fait un chef-d’œuvre, qui a marqué une date dans les débuts de la construction en béton, une œuvre majeure, en son temps très moderne et absolument invisible de l’extérieur, modeste… Reste qu’il faudra mener un diagnostic très approfondi lorsque devra intervenir l’importante phase du constat d’état. Il ne faut pas en minimiser la durée…



Plaidoyer pour sauver les églises de France

L’historien de l’art et écrivain dresse un constat alarmant de l’état des églises en France. La réussite de Saint-Germain-des-Prés cache un sabordage général.


La révélation a eu lieu cette année, un peu après le jour des Rois : quand les bâches sont tombées dans la nef de Saint-Germain-des-Prés, le décor peint du XIXe siècle, restauré à la perfection, est apparu. Cette « épiphanie » cache bien des drames et des contradictions.


Certes, aucune voix ne s’est élevée alors pour remettre en cause l’intérêt de cet immense chantier de restauration : au-delà du grand décor d’Hippolyte Flandrin, on assistait à un événement majeur, la résurrection d’une esthétique, celle qui avait régné, au XIXe siècle, sur les églises parisiennes et un peu partout en France. Dans les années soixante-dix, les peintures de Saint-Germain-des-Prés avaient failli disparaître, et dans les chapelles de l’abside, on avait commencé à décaper les pierres pour retrouver une prétendue pureté médiévale – bien hypothétique. Il s’agissait de débarrasser l’ancienne église abbatiale des « bondieuseries sulpiciennes » et de lui rendre la blanche pureté des pierres.


Les visiteurs depuis quelques semaines s’émerveillent: le décor tient, on le commente, Jonas sort du ventre de la baleine et le Christ de son tombeau, Moïse se prosterne devant le buisson ardent, un aplat flamboyant très Mark Rothko, les mages s’inclinent devant l’Enfant- Jésus, une mise en scène très Renaissance. Tout le monde peut admirer sans réserve les couleurs d’enluminures, la pureté du dessin, l’équilibre de cette frise de scènes où alternent Ancien et Nouveau Testament. Tout signale désormais un incontestable chef-d’œuvre, miraculé. Les chapiteaux rouges et or ont pris un éclat nouveau, la voûte étoilée brille au-dessus des chrétiens, des touristes et des piliers du Café de Flore avec la solidité d’une loi morale.


Ce renversement du goût dominant aura donc pris une cinquantaine d’années : avec Flandrin et ses amis de l’atelier d’Ingres, la France a bien possédé une grande école de peinture digne de rivaliser avec les nazaréens allemands revenus de Rome, susceptible d’être comparée à ce que feront plus tard les préraphaélites britanniques – dont nul n’a jamais songé à passer les œuvres au Kärcher. Tous ces artistes qui, selon les conseils de « Monsieur Ingres », leur maître, étaient allés, en pionniers, à Assise et sur les chemins de l’Ombrie, redécouvrir les « primitifs » avaient ouvert une voie nouvelle – qui dans le cas d’Hippolyte et Paul Flandrin avait même revêtu un caractère religieux. Il était si facile de dauber sur cette peinture à laquelle nul n’avait cru en son temps, ni ceux qui la commandaient et la payaient, ni ceux qui l’exécutaient et peut-être pas même ceux qui s’agenouillaient devant. L’esprit voltairien allié à la dénonciation de l’opium du peuple avaient voué le préraphaélisme français aux ténèbres de l’effacement, aux lézardes, aux taches d’humidité, aux traînées de salpêtre sous les voûtes, à la pénombre que ce genre de grands programmes iconographiques, disait-on, méritait. Hippolyte Flandrin semblait n’être que l’homme d’un seul tableau, le Jeune homme nu assis au bord de la mer (1855) du Louvre, un artiste dont le rayonnement se limitait aux visiteurs du merveilleux musée des Beaux-Arts de Lyon. Il devient désormais possible de comprendre son œuvre dans toute sa complexité, sa variété, son éclat.


Le « goût français » en matière de peinture religieuse avait en réalité continué à croire Baudelaire sur parole: à Paris, on ne restau- rait que Delacroix – la chapelle des Saints-Anges de Saint-Sulpice, la Pietà de Saint-Denys-du-Saint-Sacrement viennent d’être sauvés, tant mieux, mais c’est accentuer encore le contraste avec les chapelles voisines, qu’on laisse moisir. À Saint-Roch on vénère la chapelle des fonts baptismaux peinte par Théodore Chassériau, et on laisse ses voisines étouffer dans la fumée des cierges – parce que Chassériau avait eu le bon goût de se détourner d’Ingres, son premier parrain, pour se plonger dans la cuve de Delacroix où il avait reçu le baptême de la conversion. Dans les limbes, une procession d’artistes déclassés crie désormais son envie de revenir à la lumière.


Quelques jours plus tôt, sur l’échafaudage, Christophe Leribault, qui dirige avec maestria le Petit Palais et fait partie de l’équipe scientifique qui a suivi les travaux de Saint-Germain, n’avait pas de mots pour dire son admiration devant la qualité de ce qui apparaissait: perfection du dessin, jeux subtils de citations visuelles, plaisir de plonger le regard dans ce grand paradis déroulé sur fond d’azur. Son seul regret était que Bruno Foucart – professeur de la Sorbonne à qui on doit la réhabilitation de l’architecture de Viollet-le-Duc et auteur d’une thèse pionnière publiée chez Arthéna en 1987 consacrée, en manière de salutaire provocation, au « renouveau » de la peinture religieuse en France au XIXe siècle –, membre fondateur de ce comité, n’a pu assister à la fin de ce travail. Pierre-Antoine Gatier, un des meilleurs architectes en chef des Monuments historiques, a été au cœur de cette aventure. Il s’extasie devant des éclaboussures de peinture, au-dessus des chapiteaux, dans les parties hautes, taches de couleurs vives, scrupuleusement respectées, émouvant témoignage du quotidien des artistes, et que nul ne verra plus quand on aura démonté les poutrelles métalliques. La troupe des restaurateurs, conduite par Émilie Checroun, passionnée par cette entreprise, a restauré Flandrin comme elle aurait travaillé à un cycle majeur de Fra Angelico. Très convaincue, Véronique Milande, responsable de la Coarc – ce croassement n’a rien d’anticlérical, il désigne la Conservation des œuvres d’art religieuses et civiles de la Ville de Paris –, égrène le chapelet des chantiers qu’elle aimerait désormais entreprendre. La Coarc finance pour 15 % la restauration des peintures de Saint-Germain, ce qui représente une somme importante si on la rapporte au budget global de 6 millions d’euros : cela veut dire aussi que, seule, la Coarc n’aurait rien pu faire. Il a fallu toute l’énergie – et la culture artistique – de Mgr Benoist de Sinety, alors curé de cette paroisse, qui a eu l’intelligence de lancer un fonds de dotation pour que de grands donateurs soient séduits par cette initiative qui allait à l’encontre du goût dominant. Il a fallu sensibiliser, ameuter, convaincre : l’opération « Adoptez une étoile » a permis à de plus modestes contributeurs de participer à l’« effort de guerre », dimension essentielle qui accompagne ce changement du regard sur une période occultée de l’histoire de l’art, désormais en passe de redevenir populaire. Flandrin plaît, c’est ainsi, tant pis pour ceux qui refusent de voir ce phénomène de temps long : il plaisait déjà sous le Second Empire... Lui et ses commensaux ne sont en rien responsables de l’industrie sulpicienne qui, longtemps après leur mort, a édité en missels et en images de communion les formules nouvelles qu’ils avaient inventées pour rénover l’art chrétien en le ramenant à ses sources. La première phase de restauration avait porté sur le chœur, la nef a été une part importante et très spectaculaire de cette action exemplaire, il reste les bas-côtés et le déambulatoire. « Adopter une étoile » est plus que jamais d’actualité, pour faire entendre le dernier mouvement de la symphonie.


Péril en la demeure

Conséquence immédiate: la prise de conscience, tant espérée du temps des premiers combats pour le patrimoine de Bruno Foucart, vient d’avoir lieu cette année. Partout, dans Paris et dans bon nombre d’autres villes françaises, Nîmes comme Nantes, les grands décors religieux du XIXe siècle vont faire l’objet d’un nouvel intérêt. Il faut dire qu’ils sont souvent sur le point de disparaître. Il est presque déjà trop tard. Cet Austerlitz inespéré vient au lendemain d’une longue retraite de Russie... Les municipalités n’ont pas les moyens de lancer de grandes offensives de restauration, l’État culturel rame, les catholiques regardent ailleurs. Sous nos yeux, en dix ans, si le chantier de Saint-Germain-des- Prés ne fait pas école, s’effacera à jamais une part majeure de l’histoire de l’art français – et il ne se passera pas vingt ans avant qu’on regrette ce naufrage en versant des larmes amères. Le musée d’Orsay prépare une magnifique exposition sur William Bouguereau – qui était au purgatoire il y a cinquante ans encore – et pendant ce temps, tout le monde peut voir les peintures de Bouguereau à Sainte-Clotilde, la paroisse des parlementaires, s’écailler et cloquer, dans l’indifférence. À Saint-Séverin, église à laquelle Laure Beaumont-Maillet, grande historienne de Paris, a consacré son dernier livre (1), les chapelles du XIXe siècle ne seront bientôt plus que de vagues souvenirs, des ombres décolorées sur la muraille. Il y a là des œuvres de Victor Mottez, Hippolyte Flandrin, Jean-Victor Schnetz, François-Joseph Heim et Sébastien Cornu, artistes intéressants, présents dans les musées, qui deviendront incompréhensibles et inintelligibles si ces chefs-d’œuvre s’effacent. Aujourd’hui, per- sonne ne voit plus rien et nul ne s’en soucie, si ce n’est la Coarc, qui manque de moyens. Une grande école de peinture disparaît sans qu’on s’en émeuve.

Il est trop facile d’accuser l’État, de montrer du doigt le budget municipal : le clergé « affectataire » a sa part dans cette désaffection. À Saint-Merri, visitée un peu par hasard par des hordes de touristes sortis du Centre Pompidou, les peintures d’Amaury-Duval, le premier élève de l’atelier d’Ingres, et celles d’Henri Lehmann sont en train de s’effacer – on n’a restauré, encore une fois, que Chassériau. La crasse est partout, les chapelles servent de débarras, le désastre est manifeste. À Saint-Denys-du-Saint-Sacrement, c’est Abel de Pujol qu’on laisse mourir – pour mieux faire apparaître, par contraste, le triomphe de Delacroix ? Le clergé n’a pas résisté au malin plaisir d’installer un cube- confessionnal, désolant « espace d’accueil » presque toujours désert, et ces merveilleux panneaux de toile de jute sur pieds qui décrivent « l’équipe paroissiale et ses diverses composantes » et resteront comme l’apport principal des prêtres du XXe siècle au décorum de leurs églises. Les prêtres qui aujourd’hui aiment l’art sacré sont bien rares. Un Matthieu Rougé, capable de commenter les peintures murales de sa cathédrale, à Nanterre – elles sont dues à Paul Baudoüin et à ses élèves, qui dans les années vingt, participèrent au renouveau de l’art de la fresque dans la lignée de Pierre Puvis de Chavannes –, avec un vrai sens religieux et une finesse critique digne d’un excellent historien, fait figure d’exception. Il s’agit d’une peinture oubliée, qu’il faut apprendre à voir à nouveau. Tant de prêtres vivent au milieu d’œuvres d’art dans une indifférence absolue, et s’étonnent de voir les églises vides. Com- bien ont préféré installer dans leurs chapelles des reproductions collées sur contre-plaqué de l’Icône de la Trinité d’Andreï Roublev, tournant le dos à tous les artistes qui avaient regardé Raphaël et Rubens, au temps d’Ingres et de Delacroix? Haine de soi? Mépris pour sa propre histoire ? Honte d’être les héritiers d’une haute culture qu’on ne se sent pas capable de transmettre et qu’on n’a plus envie d’aimer ? La France de 1970 a été celle de la grande braderie des églises, qui se poursuit : un peuple de prêtres zélés portait en procession chez les chiffonniers d’Emmaüs chasubles et ornements brodés qu’ils échangeaient contre de coûteuses toiles de lin. Pour un Marcel Lelégard, dans la Manche, prêtre et conservateur du mobilier et des objets d’art, qui rachetait tout à ses confrères et restaurait l’abbaye de la Lucerne-d’Outremer, combien de malheureux curés pétris de bonnes intentions se sont laissés dépouiller par les brocanteurs ? André Chastel en plaisantait, dans un article du journal Le Monde dès 1965 :


« L’histoire de ce curé-doyen des Landes qui a démoli puis enterré dans un champ le retable en bois doré de son église est tout de même assez intéressante. On imagine très bien, dans un scénario à la Mauriac, le crépuscule ou le petit jour avant la messe, et la course furtive de ce prêtre allant enfouir loin des regards cet enfant honteux, ce témoin d’on ne sait quelle faute, ce symbole abhorré, les éléments sculptés du retable baroque de son église... (2) »


Planent autour de ce texte les ombres des pages de Marcel Proust, mécréant admirateur d’Émile Mâle et traducteur de John Ruskin, « en mémoire des églises assassinées », craignant d’être témoin de « la mort des cathédrales » : « Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles, les traditions de son culte perdues... (3) ». Maurice Barrès avait lui aussi dépeint, en un texte qui fut très célèbre avec son titre aux accents médiévaux, « la grande pitié des églises de France » (4). Des pages qu’il faudrait relire.


Le constat aujourd’hui est alarmant. La réussite de la restauration de Saint-Germain-des-Prés cache un sabordage général. Le contexte politique actuel ne fait qu’empirer une situation inquiétante depuis des décennies. Une vague de profanations sans précédent vient de frapper les lieux de culte catholique, le ministre de l’Intérieur s’en est ému : neuf églises ont été vandalisées ou profanées en deux semaines, à la fin du mois de janvier et au début du mois de février. Il faut se garder bien sûr de tout confondre : mais on peut oser remarquer, d’un point de vue laïc, celui de l’historien de l’art, que si ces sanctuaires avaient été protégés comme de petits musées, préservés comme des lieux d’art et de beauté, il aurait peut-être été plus facile d’aider les prêtres qui en ont la garde à les protéger et à les faire respecter. Quelques voix se font entendre, mais elles ne suffisent pas: face au délirant projet d’aménagement des abords de la cathédrale de Chartres, dont se glorifiait au début du mois de janvier le bulletin municipal, l’évêque a eu le courage d’émettre des réserves. Il s’agit de créer une dalle en pente, qui modifierait radicale- ment le point de vue sur ce chef-d’œuvre universel – dont l’humanité tout entière a la garde, et pas le maire de la commune – et abriterait une crypte archéologique et un centre d’interprétation. Dans une ville comme Chartres, durement frappée par la crise économique, ce projet pharaonique – quelle ville ne réclame pas sa pyramide du Louvre, tout marquis veut avoir ses pages – n’apportera aucun emploi ni de vraie manne touristique. Quels visiteurs de Notre-Dame-de-Paris font l’effort de visiter d’abord la crypte archéologique du parvis? Qui s’en soucie? Un mastaba masquera bientôt les abords de la cathédrale, avec l’accord de la section de la Commission nationale des monuments historiques chargée des « abords ». Une pétition en ligne, des centaines de Tweet, les justes colères de Didier Rykner sur le site, très suivi, La Tribune de l’art et les interrogations de l’Unesco suffiront-ils à tout interrompre ? La médiocrité architecturale du projet aurait dû, depuis le début, suffire à le discréditer...


Pour sauver les églises et les cathédrales, menacées de toute part, peut-être faut-il en effet compter sur les artistes, ceux qui savent jouer avec la profondeur historique. À Angoulême, la cathédrale réinventée au XIXe siècle par Paul Abadie, l’architecte du Sacré-Cœur de Mont- martre, était mal aimée. Il était admis qu’elle avait été « lourdement restaurée au XIXe siècle » – formule consacrée, hélas, et qui perdure. Un évêque inspiré, Mgr Dagens, a encouragé Jean-Michel Othoniel à créer dans un des bas-côtés un « trésor » : trois étages dont le sculpteur s’est emparé pour en faire son œuvre. Les vases sacrés et les ornements – recueillis là aussi, durant la grande solderie des années soixante-dix par ce qu’on appelait autrefois « de pieuses mains » – y sont sublimés par le langage de l’artiste, dans la lumière de ses vitraux, qui jouent avec les formes dessinées par Abadie. Othoniel a découvert l’art sacré à Rome, quand il était pensionnaire à la Villa Médicis, en même temps que Christophe Leribault, qui écrivait sa thèse d’histoire de l’art, ils sont de la même génération. Voir un artiste se réclamer d’Abadie et un historien de l’art placer Flandrin au plus haut sans que cela suscite le tollé des bien-pensants aurait été jugé invraisemblable il y a encore quinze ans – dans les écoles d’art comme du côté des conservateurs de monuments historiques... Le regard est en train de changer, même si ce n’est pas vraiment le meilleur moment pour cela. Laissons passer encore dix ou vingt ans, et il deviendra clair en France que les touristes du monde entier avaient raison depuis toujours, et que le Sacré-Cœur est un des plus beaux monuments de ce pays.

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1. Laure Meaumont-Maillet, Saint-Séverin, une église, une paroisse, Lacurne, 2010.

2. André Chastel, « Mort aux retables », Le Monde, 5 février 1965, article repris dans Architecture et patri- moine, Éditions du patrimoine, 2012, p. 148-150.

3. Marcel Proust, « La mort des cathédrales », article paru dans Le Figaro le 16 août 1904, repris dans Contre Sainte-Beuve, édité par Pierre Clarac, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 141-149.

4. Maurice Barrès, La Grande Pitié des églises de France (1914), Presses universitaires du Septentrion, 2012.



Lettre de Nil d'Ancyre (+ vers 430), Lettres, livre 3, 35; PG 79, 401-404.

Quand survient l'épreuve, la force de la supporter en conformité avec la volonté de Dieu est d'un grand secours. Le Seigneur dit en effet : C'est par votre persévérance que vous sauverez vos vies (Lc 21,19). Il ne dit pas : "par votre jeûne", ni "par votre solitude et votre silence", ni "par le chant des psaumes" - tout cela est certainement utile au salut de nos âmes - mais il dit : par votre persévérance.


Cela vaut pour toutes les épreuves et difficultés qui se présenteront: que ce soit l'insulte, le mépris, la honte infligée par tel homme obscur ou important; que ce soit l'infirmité corporelle, les attaques furieuses de Satan et les épreuves de toutes sortes causées par les hommes ou les esprits mauvais.


C'est par votre persévérance que vous sauverez vos vies. Non par votre seule persévérance, mais aussi par une parfaite action de grâce, par votre prière et par votre humilité. De sorte que vous fassiez monter des louanges et des hymnes vers Dieu, le Sauveur du monde, le bienfaiteur qui dispose toutes choses et les dirige toutes, bonnes ou mauvaises, pour votre bien.


Et l'Apôtre écrit : Nous courons avec endurance l'épreuve de la foi qui nous est proposée (He 12,1). Qu'y a-t-il, en effet, de plus puissant que la vertu ? De plus solide et de plus fort que la patience ? J'entends la patience conforme à la volonté de Dieu, la reine des vertus, le fondement des actes méritoires, le port que les vagues ne peuvent atteindre.


La patience donne, en effet, la paix au milieu des guerres, la tranquillité sur une mer houleuse, la sécurité parmi les complots et les dangers. Elle rend celui qui la met en pratique plus résistant que l'acier. Ni les armes, ni les arcs que l'on brandit, ni l'agitation des camps, ni l'approche des machines de guerre, ni les volées de flèches et de lances, ni l'armée même des démons, ni les sombres troupes des puissances hostiles, ni le diable en personne, prêt à combattre avec toute son armée et ses stratagèmes, ne pourra infliger aucun mal à celui qui a acquis cette vertu par la grâce du Christ.


Prière

Dieu qui es l'origine et la fin du monde, fais vivre tes disciples dans l'espérance de ta venue. Que les épreuves qui surviennent n'ébranlent pas leur confiance, et que les persécutions subies à cause du Nom de Jésus leur soient une occasion de rendre témoignage à ton Fils. Lui qui règne.

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