top of page

Ier Dimanche de l’Avent (A)

Veillez donc ! -



La prévoyance, la vigilance et l’honneur,

Jacques BOULBENE (Moissac, 1560 - Toulouse, 1605),

Huile sur toile, 1595 - 250 x 336 cm, Dessus de cheminée,

Musée des Augustins, Toulouse (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Matthieu 24, 37-44

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme. Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »


Le peintre

Jacques Boulbène, élève et gendre du peintre capitulaire Arnaut Arnaut, s'était vu confié en 1587 la réalisation des portraits en miniature du livre des Annales, alors que son maître conservait celle du grand panneau qui désormais les accompagnait. A partir de l'année suivante, il lui succédera dans sa charge officielle, à la fois pour ces deux types d'ouvrages faisant appel aux techniques bien différentes de l'enluminure sur parchemin et de la peinture à l'huile sur toile. Divers éléments, touchant aux figures et au style, renvoient encore au Rosso et au Primatice, mais le tableau s'inscrit nettement dans le contexte des productions contemporaines de Toussaint Dubreuil, Ambroise Dubois, Jacques de Bellange ou Quentin


D’après l’inventaire des œuvres du Musée (page 43, édition de 1920)

Trois figures en pied, debout, grandeur nature. La Prévoyance est représentée sous les traits d'une femme, vêtue d'une robe bistre, et drapée d'un manteau vert, avec un voile blanc sur la tête, le visage légèrement, incliné, en trois quarts à droite. Elle tient de la main droite un sceptre, surmonté d'un oeil ouvert, de la gauche une sphère céleste. La chouette de Minerve est posée sur son épaule droite. De l'autre côté du tableau, la Vigilance est personnifiée par une femme de profil, ailée, vêtue d'une jupe blanche à fines raies bleues et d'une robe jaune, tenant à deux mains un sablier dont elle observe le mouvement avec attention. Une grue se tient à ses pieds, retournant la tête. Entre les deux figures, un peu en arrière, exhaussé par un gradin arrondi au pied duquel est posé de profil un casque d'acier damasquiné d'or, décoré de deux ailes et d'un mufle de lion, l'Honneur, en guerrier antique, lauré, vêtu d'une tunique rose et d'un manteau rouge avec ceinture blanche, des jambières blanches à mufles de lion dorés, laissant les genoux découverts, élève de la main droite une couronne de lauriers au-dessus de la tête de la Prévoyance et tient de l'autre main une lance décorée de glands rouges. Le fond figure un portique cintré dont le voussoir est orné de compartiments ; on lit sur les murailles latérales deux inscriptions grecques rendues inintelligibles par des repeints modernes et où l'on distingue seulement les mots npovotoc (prévoyance) à gauche ; Tsxricapet (symbolise, désigne) à droite.


Les inscriptions

Reprenons le détail des inscriptions sur le tableau.

  1. Sur le pilastre gauche : le mot grec « pronoia » qui veut dire prévoyance.

  2. Sur le pilastre droit : le mot grec « tekmairei » qui veut dire « désigner ».

  3. Tout en haut sur l’arc triomphal : lacobus Bolvena loci de Moissaco hane tabellam depinxit Anno domini 1575 mense augusti - que nous pourrions traduire : Jacques de Boulbène du lieu de Moissac peint ce tableau an du Seigneur 1595 au mois août.

  4. Sur le cartel fixé sur l’arcade : Vir medius sertum gestans et clepsydra sphaera Strix oculus sceptro grus quoque saxa gerens Provideas vigilesque notant haec tempora lauro ut tua phaebea cingere possit honos - que nous pourrions traduire : homme du milieu qui tient une couronne la clepsydre la sphère la chouette il sur le sceptre la grue aussi qui porte des pierres enseignent prévoir et veiller si tu veux que honneur puisse mettre autour de tes tempes le laurier de Phébus.

Ce que je vois

La description de l’inventaire de 1920 n’est pas très réaliste quant aux couleurs. Le tableau ayant été restauré depuis, même s’il n’est toujours pas exposé, nous permet d’avoir une meilleure perception des tons employés.


Le peintre lui-même nous a donné les clés pour lire et comprendre ce tableau, désignant dans le texte du cartel le symbolisme de chacune des trois figures. Ainsi, dans cette architecture romaine, devant cette arche d’entrée :

  1. À droite : la vigilance. Tunique rose et lignée de bleue. Robe jaune vif. Cette jeune femme blonde, aux cheveux longs et noués porte deux ailes blanches dans le dos. Elle tient en main la clepsydre qu’elle désigne d’un doigt. À ses pieds, une grue enroule sa tête sur son flanc. Le mot « désigner » inscrit derrière elle correspond à son geste. Elle désigne le temps qui s’écoule... Le livre de Cesare Ripa (1560-1622) et Jean Baudoin, intitulé Iconologie, et publié en 1593, indique la manière de représenter allégories, vices, vertus et symboles pour en unifier la lecture et faciliter la reconnaissance. Il décrit ainsi la représentation de la vigilance (CLXXI) :

IL ſeroit ſuperflu de deſcrire & d’expliquer icy cette figure, puis que i’ay fait l’vne & l’autre en la cent cinquante & ſixieſme, qui a pour rire le mot de Soing, où ie renuoye le Lecteur pour s’en eſclaircir. D’ailleurs, il n’y a celuy qui ne ſçache bien, Que la Lampe, le Liure & la Gruë, ſont les vrays ſymboles de la Vigilance. Et d’autant qu’il y en a de pluſieurs ſortes, il faut remarquer qu’on en fait auſſi diuers tableaux ; Et que celle qui a pour but principal, ou d’attaquer, ou de ſe deffendre, eſt repreſentée auec vn Serpent en la main droite, & en la gauche vne Fléche, pour monſtrer par là, Qu’on s’employe en vain à faire reüſſir vne affaire, quelque ſoing qu’on y apporte, ſi la Prudence n’eſt jointe à l’execution.
Il serait superflu de décrire et d’expliquer ici cette figure, puisque j’ai fait l’une et l’autre en la 156ème, qui a pour rire le mot de Soing, où je renvoie le lecteur pour s’en éclaircir. D’ailleurs, il n’y a celui qui ne se cache bien. Que la lampe, le livre et la grue sont les vrais symboles de la vigilance. Et d’autant qu’il y en a de plusieurs sortes, il faut remarquer qu’on fait aussi divers tableaux : et que celle qui a pour but principal, ou d’attaquer ou de défendre, est représentée avec un serpent à la main droite, et en la gauche une flèche, pour montrer par là qu’on s’emploie en vain à faire réussir une affaire, quelque soin qu’on y apporte, si la prudence n’est jointe à l’exécution.

2. À gauche : la prévoyance. C’est une vieille femme qui porte une tunique rose et un manteau bleu galonné d’or, la tête couverte d’une voile rose pale. De la main droite, elle tient un sceptre surmonté d’un œil ouvert. De la main gauche une sphère céleste. Une chouette effraie repose sur son épaule droite. Elle est désignée par le mot grec derrière elle : prévoyance. Reprenons la description du livre de Ripa (CXXXV) :

Cette Femme à deux teſtes, qui porte vn Compas en vne main, & en l’autre l’oyſeau qu’on appelle Eſmerillon, eſt le vray ſymbole de la Preuoyance. Ses deux teſtes nous apprennent, Que la connoiſſance du paſſé ſert grandement à preuoir l’aduenir. Auſſi n’y a-t’il celuy qui ne ſçache, Que l’experience fait les hommes prudens, & par conſequent capables à peu prés d’aller au deuant des malheurs qui les menacent ; Car preuoir & preuenir vn mal, ſont des effets conuenables à la Prudence. C’eſt à raiſon de cela qu’on eſtime vtile à la vie humaine la connoiſſance de pluſieurs hiſtoires, & des ſuccez les plus memorables aduenus de long-temps ; pource qu’elle produit en nous cette force de Prudence, qui eſt requiſe pour iuger des choſes à venir ; A quoy nous ne pourrions pretendre autrement, à moins que d’eſtre deceus & blaſmez d’vne curioſité ridicule. Le Compas ouuert monſtre, Que pour preuoir les Euenemens, il faut ſçauoir meſurer les qualitez, & l’ordre des temps auec vn eſprit iudicieux, & vn ſolide raiſonnement.
Cette femme à deux têtes, qui porte un compas en une main, et en l’autre l’oiseau qu’on appelle Emerillon, est le vrai symbole de la prévoyance. Ses deux têtes nous apprennent que la connaissance du passé sert grandement à prévoir l’avenir. Aussi n’y a t-il cela qui se cache. Que l’expérience fait les hommes prudents, et par conséquent capables à peu près d’aller au devant des malheurs qui les menacent ; car prévoir et prévoir un mal, sont des effets convenables à la prudence. C’est à raison de cela qu’on estime utile à la vie humaine la connaissance de plusieurs histoires et des succès les plus mémorables advenus de longtemps ; pour ce qu’elle produit en nous cette force de prudence, qui est requise pour juger les choses à venir ; à quoi nous ne pourrions prétendre autrement, à moins que d’être déçus et blâmés d’une curiosité ridicule. Le compas ouvert montre que pour prévoir les événements, il faut savoir mesurer les qualités et l’ordre des temps avec un esprit judicieux et un solide raisonnement.

Notons que Cesare Ripa précise qu’un sceptre avec un œil ouvert en terminaison est le signe de la modestie. Quant au compas, il a été remplacé par cette orbe céleste qui indique l’astronomie : apprendre à voir l’avenir dans les étoiles.


3. Au centre : l’Honneur. Ce grand jeune homme, monté sur la marche a un visage anguleux qui accentue sa sévérité. Tunique rouge clair fermée par une ceinture de soie blanche, il porte la chlamyde pourpre sur l’épaule. La tête couronnée de lauriers, tel un guerrier, il porte de riches jambières ouvragées. De la main droite, il couronne la prévoyance de laurier, et de la main gauche, il semble protéger la vigilance de sa lance aux trois pompons. À ses pieds, son casque d’or et d’argent portant un visage ailé. Qu’en dit Ripas (II° partie) :

Ce guerrier qui porte une couronne de palme, une chaîne d’or, des bracelets, une lance et un écu, où sont peints deux temples avec ces mots « Hic Terminus Haeret » n’est pas mis ici hors de propos pour le tableau de l’honneur. Étant fils de la victoire, c’est à bon droit qu’il a le front ceint de palmes, et que la lance, l’écu et les bracelets lui sont donnés pour enseigne et pour récompenses de la valeur. Quant à la représentation des deux temples, elle nous apprend que l’honneur et la vertu sont tellement inséparables, qu’on ne peut entrer dans l’un que par l’autre.

Prévoyance

Ce qui est assez beau dans cette représentation des trois allégories et de découvrir que notre artiste montre que l’honneur couronne la prévoyance. Il la couronne parce que cette dernière cherche dans l’avenir comment orienter son présent. Peut-être son œil ouvert sur le sceptre guette-t-il aussi les événements à venir, alors que la chouette rappelle à son oreille ceux qui se sont passés dans les temps anciens. Mais l’honneur protège aussi de sa lance la vigilance. Elle est ailée car elle doit prendre de la hauteur pour mieux voir. Et elle sait que le temps passe si vite, et que le Maître risque de revenir bientôt... La grue, une patte en l’air tenant un caillou est le signe de cette vigilance. Elle ne veut pas dormir, toujours aux aguets, et si la pierre tombe de sa patte, c’est que le sommeil l’a gagné. L’honneur protège la vigilance des assauts du sommeil qui, comme le dit Pierre (1 P 5, 8) :

Soyez sobres, soyez vigilants : votre adversaire, le démon, comme un lion rugissant, rôde, cherchant sa proie à dévorer.

Ne vous laissez pas surprendre

Tout arrive toujours à l’improviste, sans qu’on s’y attende. Ce fut le cas pour tous ceux qui n’ont pas écouté Dieu et se sont noyés dans les eaux du Déluge (Gn 6, 5 à 7, 23). Sauf pour Noé et sa famille... Il avait écouté la Parole de Dieu, construit son Arche, rassemblé les animaux et attendu patiemment les premières gouttes de pluie. Les autres, eux, ne s’inquiétaient point (in-quiet : sans sommeil) : ils mangent, ils boivent, ils font la fête, se marient, ils dorment et il recommence le lendemain !


Mais ne mélangeons pas les mots ! Jésus nous dit de ne pas nous faire de souci pour le lendemain (Mt 6, 25-34) :

C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ? Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine.

Et si l’on devait résumer ce texte en mots d’aujourd’hui : ne vous rongez pas inutilement les sangs ! Cela ne sert à rien, puisque je veille sur vous (Jn 17, 12) et que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps (Mt 28, 20).


Par contre, soyez inquiets... et ce n’est pas la même chose ! Le sens littéral du mot signifie : « Qui bouge, qui est en mouvement; mobile, mouvant ». Et le second sens : « Qui est sous l'empire d'une passion qui trouble le repos, la sérénité ». Qui trouble le repos... C’est l’étymologie même du mot. Sans quiétude, sans sommeil, sans repos... Et Jésus ne nous a jamais demandé de ne pas être inquiet, au contraire. Ne pas nous faire bêtement du soucis, d’accord. Mais ne pas être inquiet, pas question ! Il faut, dans le sens profond du terme, être inquiet. Être sans repos. Le seul repos divin s’appelle le sabbat. Mais, pas pour les autres jours ! Ainsi, dans les Psaumes :


21.03 Mon Dieu, j'appelle tout le jour, et tu ne réponds pas ; même la nuit, je n'ai pas de repos.
61.02 Je n'ai de repos qu'en Dieu seul, mon salut vient de lui.
61.06 Je n'ai mon repos qu'en Dieu seul ; oui, mon espoir vient de lui.
67.14 « Resterez-vous au repos derrière vos murs quand les ailes de la Colombe se couvrent d'argent, et son plumage, de flammes d'or,
94.11 Dans ma colère, j'en ai fait le serment : Jamais ils n'entreront dans mon repos. »
114.07 Retrouve ton repos, mon âme, car le Seigneur t'a fait du bien.
126.02 En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, tu manges un pain de douleur : Dieu comble son bien-aimé quand il dort.
131.08 Monte, Seigneur, vers le lieu de ton repos, toi, et l'arche de ta force !
131.14 « Voilà mon repos à tout jamais, c'est le séjour que j'avais désiré.

En fait, seule l’âme doit chercher le repos, la paix, l’hésychasme. L'hésychasme (du grec ἡσυχασμός, hesychasmos, de ἡσυχία, hesychia, « l'immobilité, le repos, calme, le silence ») est une pratique spirituelle mystique enracinée dans la tradition de l'Église orthodoxe et observée par l'hésychaste (en grec ἡσυχάζω, hesychadzo, « être en paix, garder le silence »).


Mais pour le reste, il faut être inquiet, sans sommeil. Nous ne devons pas dormir, mais rester vigilants...


Vigilance

Voilà un joli mot, si délicatement représenté par cette grue qui tient, patte en l’air, son caillou, pour ne pas s’endormir ! Pas comme les disciples au Jardin des Oliviers (Mt 26, 40-41) :

Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. »

Et lorsqu’on lit attentivement le Nouveau Testament, on s’aperçoit que la veille demandée deux objectifs : l’attente et la prière. Je ne prends pas ici le sens de « veiller » comme celui qui surveille, l’épiscope. C’est un autre sens... épiscopal, et donc pas de mon niveau !!!


L’attente

Veillez pour attendre Celui qui vient, sans s’endormir. Comme les Vierges sages (Mt 25) ou comme les serviteurs qui attendent le retour du Maître (Mc 13, 35). Veiller pour ne pas se laisser surprendre par celui qui doit venir. Pour que nous puissions chanter au bon moment : « Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur » (Mt 21, 9).


Peut-être nous faut-il apprendre à attendre ? Dans un monde où tout va si vite, la vertu de patience n’a plus bonne presse... Tout, et tout de suite ! Alors que la patience, la veille, permet de distinguer le clair du trouble...

Quand la bouteille est restée quelque temps immobile, la saleté se dépose et l’eau redevient claire et limpide. Ainsi notre coeur, quand il trouve la quiétude et un profond silence, reflète Dieu.

Évagre, Hypotypôsis


Attendre, patiemment, pour laisser reposer les scories de nos péchés et distinguer le clair du trouble, distinguer les grâces noyées dans nos péchés, et ainsi, refléter Dieu pour les autres. L’attente nous fait miroir de Dieu. Elle retire le masque de laideur, qui s’appelle le péché, pour rendre vie à notre humanité faite à l’image de Dieu (Gn 1, 26).


La prière

Veillez pour avoir le temps de prier et de ne pas entrer en tentation... Jésus insiste sur cette dimension de notre vie intérieure :

Mt26.38 Il leur dit alors : « Mon âme est triste à en mourir. Restez ici et veillez avec moi. »
Mt26.41 Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. »
Mc13.37 Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Mc14.34 Il leur dit : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. »
Mc14.38 Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. »

Mais aussi Paul et Pierre :

1Co16.13 Veillez, tenez bon dans la foi, soyez des hommes, soyez forts.
1P5.08 Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.

Temps de l’Avent

Le temps de l’Avent est aussi le temps de la veille, de la prière dans la veille, de la prière pour résister... C’est moins l’absence de sommeil que la nécessité de se garder, de demeurer vigilant. La vigilance est nécessaire dans le combat spirituel, elle nous garde des mauvaises habitudes et des passions auxquelles celles-ci conduisent. Si on ne veille pas immédiatement à combattre un attachement qui semble innocent, une habitude qui paraît anodine, un acte qu’on suppose accidentel, ils deviennent des passions qu’on ne peut plus extirper de notre âme. Dorothée de Gaza au VIème siècle écrivait : « Je l’ai dit souvent, autre chose est de déraciner une plante qu’on arrache d’un seul coup, autre chose de déraciner un grand arbre […]. Il faut donc beaucoup de vigilance, de zèle et de crainte pour ne point tomber dans une mauvaise habitude. »

« Veillez et Priez » de Dominique Fauchard


Veillez et priez dans l'attente du jour,

Veillez et priez au secret de l'amour.

Veillez et priez dans l'attente du jour,

Veillez et priez au secret de l'amour.

1 - Partez dans le silence

Aux sources des eaux claires

Et cherchez ma présence

Au feu de la lumière.

2 - Partez pour le désert

Et vivez de la nuit

Au creux de la prière

Vous trouverez le puits.

3 - Et quand il se fait tard

Partez pour un ailleurs

Demeurez à l'écart

Et priez le Seigneur.


Homélie de saint Paschase Radbert (+ vers 860), Commentaire sur l'évangile de Matthieu, 11, 24, PL 120, 799-800

Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure (Mt 25,13). Bien que le Seigneur parle ainsi pour tous, il s'adresse uniquement à ses contemporains, comme dans beaucoup d'autres de ses discours qu'on lit dans l'Écriture. Pourtant, ces paroles concernent tous les hommes parce que, pour chacun d'eux, le dernier jour arrivera ainsi que la fin du monde, quand il devra quitter cette vie. Il est donc nécessaire que chacun en sorte comme s'il devait être jugé ce jour-là. C'est pourquoi tout homme doit veiller à ne pas se laisser égarer, mais à rester vigilant, afin que le jour du Seigneur, quand il viendra, ne le prenne pas au dépourvu. Car celui que le dernier jour de sa vie trouvera sans préparation, serait encore trouvé sans préparation au dernier jour du monde. Je ne pense donc nullement que les Apôtres aient cru que le Seigneur viendrait juger le monde pendant leur vie; et pourtant, qui douterait qu'ils aient été attentifs à ne pas se laisser égarer, à veiller et à observer tous les conseils, donnés à tous, pour qu'ils soient trouvés préparés?

C'est pourquoi il faut toujours tenir compte d'un double avènement du Christ: l'un quand il viendra, et que nous devrons rendre compte de tout ce que nous aurons fait; l'autre, quotidien, quand il visite sans cesse notre conscience, et qu'il vient à nous afin de nous trouver prêts lors de son avènement. A quoi me sert, en effet, de connaître le jour du jugement, lorsque je suis conscient de tant de péchés? De savoir si le Seigneur vient, et s'il ne vient pas d'abord dans mon coeur et ne revient pas dans mon esprit, si le Christ ne vit pas et ne parle pas en moi?

Alors, oui, il m'est bon que le Christ vienne à moi, si avant tout il vit en moi et moi en lui. Alors pour moi, c'est comme si le second avènement s'était déjà produit, puisque la disparition du monde s'est réalisée en moi, parce que je puis dire d'une certaine manière: Le monde est crucifié pour moi et moi pour le monde (Ga 6,14).

Réfléchissez encore à cette parole de Jésus: Beaucoup viendront en mon nom (Mt 24,5). Seul l'Antéchrist s'empare de ce nom, bien que ce soit mensonger; de même il présente son corps, mais sans le Verbe de vérité, et sans en avoir la sagesse. Dans aucun passage de l'Écriture, vous ne trouverez que le Seigneur ait déclaré: "Moi, je suis le Christ". Car il lui suffisait de montrer qu'il l'était, par ses enseignements et ses miracles, parce que l'oeuvre du Père était en lui. L'enseignement de sa parole et sa puissance criaient: "Moi, je suis le Christ", plus fort que si des milliers de voix l'avaient crié.

Je ne sais donc pas si vous pourrez trouver qu'il l'a dit en paroles, mais il l'a montré en accomplissant les oeuvres du Père (Jn 5,36) et en donnant un enseignement imprégné de piété filiale. Les faux messies en étant dépourvus, ils ne pouvaient employer que leurs discours pour soutenir leurs prétentions mensongères.


Prière

Donne à tes fidèles, Dieu tout-puissant, d'aller avec courage sur les chemins de la justice à la rencontre du Seigneur, pour qu'ils soient appelés, lors du jugement, à entrer en possession du Royaume des cieux. Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur et notre Dieu, qui règne avec toi et le Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles. Amen.

bottom of page