IVe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Sors de cet homme !



Jésus guérissant un paralytique à Capharnaüm

James TISSOT (Nantes, 1836 - Buillon, 1902)

Aquarelle et mine de plomb sur papier tissé, vers 1890

Brooklyn Museum, New York (U.S.A.)


Évangile selon saint Marc 1, 21-28

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait. On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes. Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. » Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.


Le peintre

James Tissot est un peintre peu connu en France — bien qu’une belle exposition vient de lui être consacrée au Musée d’Orsay, sans vraiment présenter ses oeuvres religieuses —, pourtant il est à l’origine d’une œuvre exceptionnelle représentant, un peu comme le fit Gustave Doré, de nombreux épisodes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui eurent un énorme succès à l’époque. Le côté un peu « pompier » de ses illustrations est certainement à l’origine de sa désaffection.


Ce que je vois

Jésus est sur la bêma, cette partie élevée de la synagogue où l’on présente et lit les rouleaux de la Loi. On les distingue ouverts sur le pupitre. Sa tête et ses épaules sont couvertes du traditionnel châle de prière juif, blanc et bleu, le Talit. Dans la synagogue, accrochées à divers endroits, pendent des lampes à huile, rappel de la présence divine. La partie haute de la pièce, fermée par un moucharabieh gris, est réservée aux femmes. Au pied de la tribune, des juifs étaient en prière, écoutant la lecture de la Torah, ou son commentaire, lorsqu’ils furent surpris par cet homme possédé.


C’est lui-même un juif, et le peintre l’a représenté comme l’un de ceux qui participaient à la prière, couvert du voile et des phylactères. Ce n’est plus un fou entré par erreur dans la synagogue, quelqu’un qui leur serait étranger, c’est l’un des leurs, un juif pieux qui soudain révèle son envoûtement. Le mal était si près d’eux et ils ne s’en étaient pas rendu compte…


À la synagogue

Comment se fait-il qu’aujourd’hui celui qui devait fréquenter le culte depuis longtemps, celui qui était un habitué de la synagogue, comment se fait-il que sa possession éclate aux yeux de tous ? Une double clé de compréhension nous est donnée dans l’évangile. C’est d’abord à l’écoute de la parole de Jésus que son esprit s’agite. Oui, il ne parlait pas comme les autres scribes. Il ne faisait pas du verbiage, de la paraphrase ou de petits discours lénifiants. Il ne se contentait pas de rappeler des règles à appliquer sans chercher à les comprendre. Lui, il parlait avec autorité. Avec autorité… Celui qui a autorité détient un charisme, une force qui rend légitime son discours. Et Jésus a bien autorité ! L’autorité du charisme de l’Esprit qui habite en lui. L’autorité et la légitimité de lire la Parole de Dieu, car il est le Verbe, le Logos ! Sa propre bouche rend vivante cette parole. Comment l’esprit de cet homme ne pourrait-il pas être agité pour une fois qu’il entend une parole vivante qui le transperce comme un glaive, et non un discours ennuyeux et mort ?


Mais à la limite, tous devraient être agités par la force d’une telle parole. Et s’ils n’ont pas trop le cœur fermé, endormi, c’est le cas : on était frappé par son enseignement. Que fait-il que cet homme n’est pas simplement frappé, mais torturé par la parole de Jésus ? C’est que l’esprit qui l’habite est en totale opposition, en profond combat avec celui du Christ : c’est un esprit impur ! Un esprit impur qui semble comme délogé par Jésus. Un esprit qui s’empare même des gestes de l’homme pour menacer le Christ par des mains lui jetant une malédiction. L’esprit impur espère, si ce n’est de foudroyer l’envoyé de Dieu, au moins le repousser, l’éloigner.


Cet esprit, qui n’est pas nommé, veut juste rester en paix, rester tranquillement au milieu des autres, qu’on le laisse faire discrètement son œuvre maléfique. Jusqu’aujourd’hui, tout allait bien. Il était là dans la synagogue, et ce n’était certainement pas le discours des scribes qui le dérangeait. Au contraire, leur orgueil et leur pointillisme légal l’aidaient même dans son œuvre ! Aucun risque avec eux. Leur recherche d’une soi-disant pureté légale les avait amené à côtoyer l’impureté de la mort, la mort d’une Loi qui n’avait plus sens, car sans vie, sans cœur, sans raison et sans âme. Tout le monde s’en était bien arrangé ainsi, et nulle question de venir troubler cet ordre établi, cette paix tranquille.


Alors, on comprend le drame qui se vit. Jésus vient tout bouleverser, tout chambouler ce qu’on avait mis des années à édifier et à s’auto-justifier. Un peu comme quand il renversera les bureaux des changeurs au Temple. Es-tu venu pour nous perdre, pour détruire cet équilibre si fragile, pour briser nos illusions ? La question posée par l’esprit impur prend une superbe couleur lorsqu’elle est reprise par le Grand Inquisiteur de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov (lire un court extrait plus bas). Le débat est le même… Peut-être celui de l’Église-Institution face à l’Église-Corps du Christ ?!


Jésus n’entre pas dans ce jeu. Il n’ergote pas, il ne discute pas. Il intime l’ordre à l’esprit de se taire. Silence ! Jésus ne se laissera pas manipuler par de faux discours, des arguments fallacieux, des justifications perverses. Il est la vérité, et la vérité ne peut s’accommoder de viles paroles. Seul importe de le faire taire. Ce qui est beau, c’est que l’on sort de cette imagerie un peu sirupeuse d’un Jésus copain, d’une Jésus soixante-huitard ! Il est ferme, clair, sans ambages. Il sait aussi être violent quand il le faut, il ne fuit pas. Il ordonne. La fermeté est ici élevée au rang des vertus.


Alors, en quoi cette parole nous concerne-t-elle aujourd’hui ? Je ne sais pas si nous sommes possédés, je ne l’espère pas. Mais reconnaissons que pas mal de petits esprits impurs habitent en nous. Reconnaissons que nous n’aimons pas être dérangés dans le petit équilibre que nous nous sommes gentiment construits. Le Christ vient nous bouleverser, nous retourner, nous convertir. Laissons-le, à chaque fois que nous entendons sa Parole, laissons-le nous intimer le silence pour sa parole de pureté résonne en nous (ce qui se dit catéchèse) et viennent chasser nos esprits impurs. Il n’est pas venu pour nous perdre, lui le Saint de Dieu, il est venu pour nous donner la Vie. L’opération sera peut-être un peu douloureuse, torturante, mais salutaire !



Extrait de Dostoïevski :

Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regard brille d’un éclat sinistre. Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement et continue son chemin. Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte-Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule. La journée se passe ; arrive la nuit, une nuit de Séville, sombre, chaude, étouffante. L’odeur des lauriers et des citronniers remplit l’atmosphère. Au milieu des ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre tout à coup, livrant passage au grand inquisiteur lui-même. Une lampe à la main, le vieillard s’avance lentement. Il est seul, la porte se referme aussitôt sur lui. Il s’arrête à l’entrée et longtemps, pendant une ou deux minutes, il contemple le visage du Prisonnier. À la fin il s’approche doucement, pose la lampe sur la table et Lui parle :

— C’est Toi ? Toi ?

Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :

— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ? Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier.

[…]

— Je ne comprends pas du tout ce que c’est que cela, Ivan, observa en souriant Aliocha qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire : — est-ce une fantaisie, ou une erreur du vieillard, quelque impossible quiproquo ?

Ivan se mit à rire.

— Accepte la dernière hypothèse, si le réalisme contemporain t’a gâté à un tel point que tu ne puisses rien supporter de fantastique : tu veux que ce soit un quiproquo, va pour un quiproquo. D’ailleurs, c’est bien naturel, poursuivit-il avec un nouveau rire, — le vieillard est nonagénaire et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps. Il se peut que le prisonnier l’ait frappé par son extérieur. Enfin ce peut n’être qu’un pur délire, le rêve d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui touche à sa dernière heure, et dont l’imagination est encore échauffée par le spectacle de la veille : l’autodafé de cent hérétiques. Mais, fantaisie ou quiproquo, qu’est-ce que cela nous fait ? Il n’y a ici qu’une chose importante, c’est que le vieillard parle et révèle à haute voix ce qu’il a tu pendant quatre-vingt-dix ans.

— Et le captif reste silencieux ? Il se borne à le regarder sans dire un seul mot ?

— Mais, dans tous les cas, Il doit se taire, reprit gaiement le narrateur. — Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous déranger ». C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisque agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre. Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ? Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement, — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ? Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »



Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407) sur la Lettre aux Hébreux, Homélies sur la Lettre aux Hébreux, -5,3; PG 63, 50.

Considérez Jésus Christ, apôtre et grand prêtre pour notre confession de foi, lui qui est digne de confiance pour celui qui l'a institué, tout comme Moïse, sur toute sa maison (He 3,1-2). Que signifie: Il est digne de confiance pour celui qui l'a institué ! Cela veut dire qu'il dirige par sa providence les êtres qui lui appartiennent, et ne les laisse pas périr par sa négligence.


Comme Moïse qui fut digne de confiance dans toute sa maison ; c’est-à-dire : apprenez qui est votre grand prêtre, apprenez son origine, et vous n'aurez pas besoin d'autres encouragements ni consolations. Le Christ est appelé apôtre parce qu'il a été envoyé. Il est appelé aussi grand prêtre pour notre confession, c'est-à-dire notre confession de foi. Jésus est comparé, ajuste titre, à Moïse puisqu'il a été chargé comme Moïse de gouverner un peuple, mais un peuple plus nombreux et chargé d'une mission plus importante. Moïse avait gouverné à titre de serviteur, le Christ gouverne en sa qualité de Fils. Ceux dont Moïse avait la charge n'étaient pas à lui, ceux que guide Jésus lui appartiennent.


Pour attester ce qui allait être dit (He 3,5). Que dis-tu là ? Est-il possible que Dieu accepte un témoignage humain ? Oui, sans aucun doute, car il appelle le ciel, la terre et les collines à être ses témoins. Voici ce qu'il dit par son prophète: cieux, écoutez; terre, prête l'oreille, car le Seigneur parle (Is 1,2). Et encore : Écoutez, vous aussi, fondements inébranlables de la terre (Mi 6,2), c'est le procès du Seigneur avec son peuple. A plus forte raison prend-il des hommes à témoin.


Que signifie : Pour attester ! Pour que les hommes attestent, même quand ils agissent impudemment, que le Christ nous parle vraiment en sa qualité de Fils, car ceux dont Moïse avait la charge n'étaient pas à lui, mais ceux que guide Jésus lui appartiennent.


Prière

Qui es-tu Seigneur, toi qui parles avec autorité ? Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Toi, le Saint de Dieu, venu pour mettre fin à la puissance du mal, délivre nos esprits et nos corps de tout ce qui les entrave. Alors, possédés de ton Esprit, nous chanterons à jamais ta victoire. Toi qui règnes.