XIXe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Ouvriras-tu ? -




Le Christ frappe à la porte,

Jakob Crepaz-Maidl,(Buchenstein, 1874 - St Ulrich in Gröden, 1940),

Tabernacle de l’autel latéral, bois sculpté et doré, vers 1905,

Église paroissiale Saint-Ulrich, Ortisei (Province de Bolzano, Italie)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 32-48)

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, là où le voleur n’approche pas, où la mite ne détruit pas. Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir. S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! Vous le savez bien : si le maître de maison avait su à quelle heure le voleur viendrait, il n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Pierre dit alors : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous ? » Le Seigneur répondit : « Que dire de l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens. Mais si le serviteur se dit en lui-même : ‘Mon maître tarde à venir’, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles. Le serviteur qui, connaissant la volonté de son maître, n’a rien préparé et n’a pas accompli cette volonté, recevra un grand nombre de coups. Mais celui qui ne la connaissait pas, et qui a mérité des coups pour sa conduite, celui-là n’en recevra qu’un petit nombre. À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ; à qui l’on a beaucoup confié, on réclamera davantage. »


L’artiste

Jakob Crepaz-Maidl est issu d'une famille d'agriculteurs de montagne qui ont eu huit enfants. Enfant, il gardait les chèvres dans les pâturages d'Incisa, sculptant de petits objets avec son canif. Plus tard, il vint à Ortisei à Val Gardena dans l’atelier de Ferdinand Demetz, où il termina son apprentissage. Il a également travaillé dans l'atelier de Josef Riffeser-Stufan.


Le 21 octobre 1907, il épouse Adelinde Sotriffer. Il eut deux fils, Carlo et Leo, tous deux artistes. Pendant la Première Guerre mondiale, il fut soldat sur les fronts du Col de Lana, de Judicaria, de Folgaria et de Monte Maio. On raconte qu'il avait sculpté une figure de neige en l'honneur de l'empereur Karl, mais ses camarades l’avait détruite la nuit parce qu'ils étaient en colère à cause de la guerre menée par l'empereur. En 1920, avec Giacobe Mussner-Scizr, Vinzenz Moroder-Scurcia et de nombreux autres artistes, il fonde l'association « Exposition pour les arts et l'artisanat ». Les premières expositions de cette association ont eu lieu dans le bâtiment de l'école primaire d'Ortisei.


Ses œuvres

Beaucoup de ses œuvres ont été envoyées partout dans le monde. À St. Ulrich in Val Gardena, on peut admirer deux anges et le Christ sur l'autel de l'église du Rosaire dans l'église paroissiale. Dans la Antoniuskirche, à Ortisei, se trouvent deux sculptures en bois représentant la grotte de Lourdes.


Ce que je vois

Nous voyons l’autel latéral de la Vierge. Dans la niche centrale, Marie et l’Enfant-Jésus donnent le Rosaire à saint Dominique. Dans les niches adjacentes, deux saintes. En dessous, le tabernacle est entouré de deux panneaux sculptés représentant à gauche la prière à Gethsémani, et à droite la résurrection de Lazare. Et au centre, ce curieux tabernacle. De chaque côté de la porte, deux anges à genoux en prière. Mais, sur la porte, en ronde-bosse, Jésus. Il porte une tunique bleue couverte d’un manteau ocre. Il a un pied sur la prédelle et un pied à la porte. Et de la main droite, tournant vers nous un regard triste, il frappe à la porte, tenant le heurtoir ! Sur la prédelle est écrite en allemand (traduction de Luther) la citation de l’évangile de Matthieu (7, 7) :

Frappez, on vous ouvrira.

Curieux !

Cette représentation du Christ à la porte du tabernacle peut être surprenante, d’autant plus que l’on dit aux enfants que c’est la maison de Jésus ! En aurait-il été éjecté comme Adam et Ève du Paradis (Gn 3) ? Est-ce le Christ-homme qui nous invite à retourner dans la Maison du Père ? Ou alors, est-il en train de rentrer et de son regard, nous invite à le suivre ? La citation inscrite en dessous incite plutôt à croire que le Christ s’attriste de voir que les hommes ne le rejoignent plus assez au pied du tabernacle, ne comprenant pas qu’ils sont aussi invités à rentrer dans la demeure de Dieu. Frappons, et il nous ouvrira. Jésus en donne l’exemple clairement... Il se tient à la porte, comme dans l’Apocalypse (Ap 3, 20) :

Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi.

Au-dessus, de la porte sur le linteau, le traditionnel pélican s’arrachant ses entrailles pour nourrir ses petits, comme le Christ donne sa chair pour nous. Ainsi dans sa Nuit de mai, le poète Alfred de Musset se fait l'écho de la légende :

« Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux (...)
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte (...)
Pour toute nourriture, il apporte son cœur. »

La vigilance

Tout doucement, sur le chemin, Jésus prépare ses disciples et la foule aux événements qui vont suivre par une série de paraboles. Elles insistent sur le trésor à se constituer dans le ciel (dimanche dernier), puis sur la vigilance (aujourd’hui). Ce texte trouvera des parallèles en Marc (Mc 13, 34-36) et en Matthieu (Mt 24, 42). Et si nous devons être vigilants, c’est parce que nous ne connaissons pas l’Heure du Christ, l’Heure de sa venue dans la Gloire (versets 38, 40 et 46). Alors, ils nous faut être prêts, prêts à toute éventualité. Il nous est interdit de nous laisser surprendre, de nous endormir, comme les apôtres à Gethsémani (Mt 26, 40-41) :

Puis il revient vers ses disciples et les trouve endormis ; il dit à Pierre : « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. »

Mais comment ne pas nous endormir, alors que tout autour nous y pousse ? Dans un monde...

  • Où l’on nous dit ce qu’il faut penser,

  • Où l’espérance se résume en quelques mots identiques aux tentations : pouvoir, honneur et sexe,

  • Où les images et la télévision nous endorment,

  • Où l’on n’a plus le temps de digérer la masse d’informations (ce qui endort !),

  • Où l’on ne prend plus le temps de lire en profondeur (tout est pré-digéré, résumé et simplifié comme pour les anciennes « Sélections du Reader Digest » !),

  • Où le spécialiste interdit à tout candide de réfléchir,

  • Où la foi est perçue comme rétrograde,

  • Où le plaisir est roi,

  • Où l’intellectuel n’est admis que s’il est de gauche et a le langage le plus abscons qui soit,

  • Où internet m’explique ce que je dois penser,

  • Et je pourrais continuer cette liste certainement un peu pessimiste...

Bref ! Comment pourrais-je rester éveillé, vigilant ?


Comment faire ?

Eh bien ? Lisez ! Lisez ce que l’évangile nous dit (Lc 12, 35-36) :

Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.

Cela se résume en quatre commandements :

  1. Rester en tenue de service,

  2. Avoir la ceinture autour des reins,

  3. Tenir la lampe allumée,

  4. Et attendre à la porte le retour du Maître.

La tenue de service

Qu’est-elle d’autre que celle dont nous avons été revêtue au jour de notre baptême ? Ce vêtement de noces qu’il nous faut toujours porter sur nous (Mt 22, 12) :

Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence.

Porter sa tenue de service, c’est se rappeler à chaque instant ce baptême que nous avons reçu et qui fait de nous des participants à la vie divine (lors de l’onction au baptême, puis lors de la remise du vêtement blanc) :

N., tu es maintenant baptisé : le Dieu tout-puissant, Père de Jésus, le Christ, notre Seigneur, t'a libéré du péché et t'a fait renaître de l'eau et de l'Esprit Saint. Désormais, tu fais partie de son peuple, tu es membre du Corps du Christ et tu participes à sa dignité de prêtre, de prophète et de roi. Dieu te marque de l'huile du salut afin que tu demeures dans le Christ pour la vie éternelle.
N., tu es une création nouvelle dans le Christ : tu as revêtu le Christ ; ce vêtement blanc en est le signe. Que tes parents et amis t'aident, par leur parole et leur exemple, à garder intacte la dignité des fils de Dieu, pour la vie éternelle.

La voilà notre tenue de service !


La ceinture autour des reins

Rappelons-nous le départ du peuple hébreu de l’Égypte, la nuit de Pâque (Ex 12, 11) :

Vous mangerez ainsi : la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur.

C’est bien le sens, celui des scouts entre autre, « Be prepared ! », « Sois prêt ! » Prêt à partir, refusant de m’asseoir et de m’installer, prêt à ce qui va advenir, prêt à l’aventure. Jamais installé... Ce serait le pire qui pourrait nous arriver comme chrétiens : nous installer... Nous sommes entrés dans un Exode Pascal avec le Christ. Nous sommes invités à partir, à quitter notre pays, comme Abraham (Gn 12, 1). Nous sommes invités à annoncer à temps et à contretemps, avec intrépidité, la Parole de Dieu, quoiqu’il en coûte (c'est à la mode), comme Jérémie (Jr 1, 17) :

Toi, mets ta ceinture autour des reins et lève-toi, tu diras contre eux tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, sinon c’est moi qui te ferai trembler devant eux.

Car nous partons, la ceinture aux reins pour un combat spirituel (Eph 6, 11-17) :

Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable. Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes. Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. Oui, tenez bon, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d’éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais. Prenez le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu.

Les lampes allumées

Ne sont-ce pas celles des vierges sages (Mt 25, 1-5) :

« Alors, le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux. Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes : les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile, tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile. Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.

À part qu’ici, la situation est inversée... Ce sont les serviteurs qui sont à l’intérieur pour recevoir le Maître. Nous sommes déjà dans la Maison du Maître, dans le tabernacle ! Et il frappe à la porte. Et nous devons tenir la lampe allumée, celle de notre foi, de notre espérance, de notre charité. Ce sont nos lampes, ou plutôt nos veilleuses. Bien sûr, la lampe ne va pas sans huile. Mais cette huile, ne l’avons-nous pas reçue au baptême, cette onction ? Cette huile, signe de l’Esprit-Saint, n’est-ce pas elle qui alimente notre prière et qui nous permet de dire ABBA, Père (Gal 4, 6) ? :

Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père !

Et si nous sommes vigilants, si nous tenons cette lampe allumée, maintenant notre esprit dans la prière, alors, la flamme grandit, croît. Ce sont les fruits annoncés par Paul dans la même lettre aux Galates (5, 22-25) :

Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. En ces domaines, la Loi n’intervient pas. Ceux qui sont au Christ Jésus ont crucifié en eux la chair, avec ses passions et ses convoitises. Puisque l’Esprit nous fait vivre, marchons sous la conduite de l’Esprit.

Et enfin, attendre...

Attendre que le Maître arrive, qu’il vienne frapper à la porte, comme Jésus frappe à la porte de ce tabernacle. Nous sommes déjà à l’intérieur. Nous l’attendons... Et quand il viendra, comme pour ses apôtres le Jeudi saint, il se mettra à nos pieds pour nous purifier (Jn 13), il se fera serviteur si nous avons été serviteurs de sa Parole, dans la vigilance. Ne dormons pas... Il vient, il arrive, il est déjà là, en nos cœurs. Et il frappe. Lui ouvrirons-nous (Ap 3, 20) ?

Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi.


Les mots de la spiritualité par Enzo Bianchi

La vigilance exige une lutte contre soi-même : le veilleur est le résistant, qui combat pour défendre sa vie intérieure.


« Nous n'avons besoin de rien d'autre que d'un esprit vigilant. » Cet apophtegme d'abba Poemen, un Père du désert, exprime bien le caractère essentiel que revêt la vigilance dans la vie spirituelle chrétienne. En quoi consiste-t-elle ? Le Nouveau Testament l'oppose à l'état d'ébriété et à celui de la somnolence ; il la définit comme la sobriété et l'attitude de « tenir les yeux grands ouverts » de celui qui a un but précis à atteindre et dont il pourrait être distrait s'il n'était pas, précisément, vigilant. Et puisque le but à poursuivre, pour un chrétien, est la relation avec Dieu à travers Jésus Christ, la vigilance chrétienne est totalement en relation avec la personne du Christ qui est venu et qui viendra. Basile de Césarée termine ses Règles morales en affirmant que la « spécificité » du chrétien porte précisément sur la vigilance liée à la personne du Christ : « Quel est le propre du chrétien ? C'est de veiller à toute heure du jour et de la nuit et de se tenir prêt dans la perfection qui plaît à Dieu, car il sait que le Seigneur vient à l'heure à laquelle il ne pense pas. »


L'insistance sur la dimension temporelle, dans ce texte, n'est pas le fait du hasard. Le type du veilleur est le prophète, celui qui cherche à traduire le regard et la Parole de Dieu dans l'aujourd'hui du temps et de l'histoire. La vigilance est donc lucidité intérieure, intelligence, capacité critique, présence à l'histoire, non-distraction et non-dissipation. Unifié par l'écoute de la Parole de Dieu, intérieurement attentif à ses exigences, l'homme vigilant devient responsable, c'est-à-dire radicalement non indifférent, conscient de devoir prendre soin de tout et, en particulier, capable de veiller sur les autres hommes et de les garder.


« Être episcopus, évêque », écrit Luther, « signifie regarder, être vigilant, veiller attentivement ». La vigilance est donc une qualité qui exige une grande force intérieure et produit un équilibre : il s'agit de mettre en pratique la vigilance non seulement sur l'histoire et sur les autres, mais aussi sur soi, sur son propre ministère, sur son propre travail, sur sa propre conduite, en somme sur toute la sphère des relations que l'on vit. Afin que sur tout règne la seigneurie du Christ.


La difficulté de la vigilance consiste précisément dans le fait que c'est sur soi, avant tout, qu'il faut veiller : l'ennemi du chrétien est en lui-même, non pas hors de lui. « Veillez sur vous-mêmes et priez en tout temps : que vos cœurs ne s'appesantissent dans la débauche, l'ivrognerie, les soucis de la vie », dit Jésus dans l’Évangile de Luc (21,34.36). La vigilance exige le prix d'une lutte contre soi-même : le veilleur est le résistant, celui qui combat pour défendre sa propre vie intérieure, pour ne pas se laisser entraîner par les séductions mondaines, pour ne pas se faire renverser par les angoisses de l'existence ; en somme, pour unifier foi et vie et pour se maintenir en équilibre et en harmonie. Le veilleur est celui qui adhère à la réalité et ne se réfugie pas dans l'imagination, dans l'idolâtrie, qui travaille et ne paresse pas, qui se met en relation, qui aime et n'est pas indifférent, qui assume avec responsabilité son engagement dans l'histoire et le vit dans l'attente du Règne qui viendra. La vigilance est donc à la source de la qualité de la vie et des relations, et au service de la plénitude de la vie; elle combat les séductions que la mort exerce sur l'homme.


Paul avertit les chrétiens de Thessalonique par ces mots : « Ne nous endormons pas, comme font les autres, mais restons éveillés et sobres » (1 Thessaloniciens 5,6). Dans la symbolique biblique, mais aussi dans d'autres cultures (que l'on pense à la mythologie grecque, qui fait d'Hypnos, le Sommeil, le jumeau de Thánatos, la Mort), tomber dans le sommeil signifie entrer dans le domaine de la mort. Veiller, en revanche, n'est pas qu'une attitude propre à l'homme attentif et responsable, mais acquiert une signification particulière pour le chrétien qui met sa foi dans le Christ mort et ressuscité. La vigilance, c'est assumer de manière intime et profonde la foi en la victoire de la vie sur la mort. De cette façon, le veilleur n'est pas qu'un homme éveillé, mais il s'oppose à l'homme endormi et abruti qui émousse ses sens intérieurs, qui reste à la surface des choses et des relations; il devient aussi un homme de lumière, capable de rayonner la lumière. « Illuminés » par l'immersion baptismale, les chrétiens sont « fils de la lumière » appelés à illuminer : « Que votre lumière brille devant les hommes afin qu'ils voient vos œuvres belles et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Matthieu 5,16). Il ne s'agit pas d’exhibitionnisme spirituel, mais plutôt de l'effet débordant de la lumière qui, demeurant dans un cœur vigilant, ne peut rester cachée, mais émerge par elle-même et se diffuse. En un sens, la vigilance est la seule chose absolument essentielle au chrétien : elle est la matrice de toute vertu, elle est le sel de toute action, la lumière de ses pensées et de ses paroles. Sans elle, tout l'agir du chrétien risque d'être en pure perte. Abba Arsène dit : « Tout homme doit veiller à ses œuvres pour ne pas travailler en vain. »


Tiré de ENZO BIANCHI, Les mots de la vie intérieure, Cerf, 2000.



Homélie de saint Grégoire de Nysse (+ 395), Homélies sur le Cantique des cantiques, 11; éd Jaeger, 6, 317-319

Quand Jésus dit : Restez en tenue de service (gardez votre ceinture aux reins) et tenez vos lampes allumées (Lc 12,35), il nous enseigne le moyen de rester éveillés. En effet, l'éclat de la lumière frappe les yeux pour en chasser le sommeil. Et la ceinture, serrée autour des reins, produit une sensation de gêne qui ne permet pas au corps de se relâcher ni de s'abandonner au sommeil.


Le sens des symboles est tout à fait clair. L'homme portant la ceinture de la tempérance passe sa vie dans la lumière d'une conscience pure, qui jaillit de la lampe de la droiture pour éclairer sa conduite. La vérité ainsi manifestée tient son âme en éveil, la garde de l'erreur et l'empêche de jamais se distraire par des rêves trompeurs.

Si nous pratiquons ces vertus conformément à l'enseignement du Verbe, la vie angélique nous sera en quelque sorte communiquée. Car le Christ nous déclare semblables aux anges en nous donnant ce divin commandement : Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu'il arrivera et frappera à la porte (Lc 12,35). En effet, les anges attendaient que le Seigneur revienne des noces. Ils se tenaient, les yeux grands ouverts, aux portes du ciel, avec l'espoir que le Roi de gloire, de retour des noces, rentrerait par là dans le céleste et bienheureux séjour.


Il en était sorti comme sort de sa chambre le jeune époux, dont parle le psaume (cf. Ps 18,6). Nous sommes la vierge prostituée aux idoles, qu'il s'est unie par la renaissance sacramentelle, rétablissant notre humanité dans son incorruptibilité virginale. Ainsi, une fois les noces célébrées, l'Église est devenue l'Épouse du Verbe, selon cette parole de Jean Baptiste : Celui qui a l'épouse est l'époux (Jn 3,29). Elle a été admise dans la chambre des mystères, tandis que les anges attendaient patiemment que le Roi revienne à la béatitude qui convient à sa nature.


Il faut donc, comme il l'a dit, que notre vie soit semblable à la leur. Parce qu'ils vivent en se gardant du vice et de l'erreur, ils sont bien préparés à accueillir la venue du Seigneur. Comme eux, nous veillerons aussi à l'entrée de notre demeure et nous nous préparerons à lui obéir lorsqu'il se tiendra à la porte et frappera (cf. Ap 3,20). Heureux, dit-il, ces serviteurs, que leur maître, en arrivant, trouvera occupés de la sorte (Lc 12,43) !


Prière

Puisses-tu nous trouver vigilants lors de ton retour, Seigneur Jésus. Que notre lampe reste allumée et notre coeur ardent, afin qu'au jour de ta venue nous soyons prêts à t'accueillir et méritions d'être invités à la table éternelle. Toi qui règnes.