XVIe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Des brebis sans berger



Jésus enseigne une foule

Anonyme

XVIIe siècle, bas-relief en bois, anciennement en l’Abbaye Saint-Vaast d’Arras

Église Sainte-Élisabeth, Paris (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Marc (Mc 6, 30-34)

En ce temps-là, après leur première mission, les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger. Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux. En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.


L’église

À deux pas du Temple, et à quelques encablures de la place de la République se dresse une petite et jolie église. Elle est placée sous le vocable de sainte Elisabeth de Hongrie, épouse du Landgrave de Thuringe Louis IV, canonisée en 1235, quatre ans après sa mort.


C’est une église relativement récente puisqu’elle date du Grand Siècle. Durant tout son « règne », Marie de Médicis suscite et accompagne la création de communautés religieuses, contemplatives ou non. Elle soutient notamment la fondation des religieuses de sainte-Elisabeth, de spiritualité franciscaine, dont les premières prises d’habit ont lieu le 30 mai 1616 et qui s’installent près du Temple. En 1627, elles sont déjà 57 et leur couvent et chapelle s’avèrent alors trop étroits. Le 14 avril 1628, la reine pose la première pierre du nouvel édifice. Les travaux sont réalisés par les architectes et maîtres maçons Louis Noblet et Michel Villedo (à qui l’on doit une partie de Vaux-le-Vicomte). En 1631, les travaux s’arrêtent, faute d’argent et reprennent en 1643. Achevée en 1646, elle sert d’église conventuelle jusqu’à la Révolution, pendant laquelle, elle est transformée en magasin de farine, la communauté ayant disparue dans la tourmente. A la différence des bâtiments conventuels, détruits en 1792, l’église est rouverte au culte en 1809 et devient église paroissiale pour le quartier du Temple. L’actuel chœur néo-gothique est érigé sous la Restauration, ainsi qu’un second collatéral. Au milieu du XIXe siècle, Baltard (celui du pavillon des Halles) restaure la façade de style « baroque sage », mais le percement de la rue de Turbigo ampute l’église de l’une de ses chapelles, placée au fond de l’abside. Depuis sa création, le visage de l’église a bien changé, néanmoins son architecture est très homogène et équilibrée, malgré son histoire tourmentée.


Les panneaux de bois

Les panneaux de bois présents dans le déambulatoire datent du XVIIe siècle et proviennent de l’abbaye Saint-Vaast d’Arras. Ce sont de petits bijoux de sculpture sur bois.



Le déambulatoire en hémicycle de l'église Sainte-Élisabeth a été construit dans la première moitié du XIXe siècle lors de l'agrandissement de l'édifice mené par l'architecte Godde. Sa richesse artistique est digne d'éloges.


On peut y admirer cent bas-reliefs en chêne sculpté, du début du XVIIe siècle, de facture flamande, illustrant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ce magnifique ensemble se trouvait dans l'abbaye Saint-Vaast à Arras et y décorait les stalles. Il a été placé dans le déambulatoire de l'église en 1845.


Un paysage montagneux imaginaire, dominé par un arbre à gauche. Dans le fond, une ville entourée de remparts crénelés d’où apparaissent un beffroi, un haut clocher d’église surmonté de son coq et un dôme et son lanternon. Les panneaux ayant été réalisés pour l’Abbaye Saint-Vaast d’Arras, ont peut imaginer sans trop d’erreurs que c’est une vue symbolique de la ville d’Arras. N’oublions pas que les beffrois sont une des caractéristiques des villes du Nord de la France.


Une foule se presse pour écouter le Christ. Certains debout, d’autres couchés sur le sol, et même un homme monté dans un arbre derrière le Christ. On distingue aussi le bonnet d’un Pharisien. Jésus, lui, est debout au milieu des gens. Bras étendus il les enseigne. On dirait même qu’il veut les prendre dans les bras. Les plis de sa tunique, sculptée très près du corps, donne l’impression d’une soutane. Comme si Jésus était ce grand prêtre qui prend soin de son peuple, qui en a cure, et qui ne désire que les embrasser pour qu’eux puissent épouser le Logos.


Le curé

On a souvent oublié le sens de ce mot qui est même pris dans un sens quelque peu péjoratif aujourd’hui. Le curé, c’est celui qui a cure du peuple qui lui est confié. Il en a soin. Et ici, Jésus, tant dans l’image que dans le texte évangélique, exalte ce sentiment. Il prend soin de son peuple. D’un peuple qui se sent abandonné par ceux qui devraient le guider, le faire grandir : les autorités juives. À la limite, à l’instar de ce que dira le Grand-prêtre, ils s’inquiètent de l’unité du peuple plus que des personnes qui le constituent (Jn 11, 49-50) :

Alors, l’un d’entre eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. »

Seuls leurs intérêts sont importants pour eux. Il paraît que ça s’appelle « la raison d’état »... Une raison d’état qui préfère enfermer les brebis dans un enclos plutôt que de les laisser paître. Le troupeau n’est pas une communauté de personnes vivantes, riche des qualités de chacune, mais un trésor, un patrimoine. Pourtant, eux, ces intellectuels juifs, connaissaient l’Écriture. Ils avaient lu et médité le livre de Jérémie (Jr 23, 1-6) :

Quel malheur pour vous, pasteurs ! Vous laissez périr et vous dispersez les brebis de mon pâturage – oracle du Seigneur ! C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël, contre les pasteurs qui conduisent mon peuple : Vous avez dispersé mes brebis, vous les avez chassées, et vous ne vous êtes pas occupés d’elles. Eh bien ! Je vais m’occuper de vous, à cause de la malice de vos actes – oracle du Seigneur. Puis, je rassemblerai moi-même le reste de mes brebis de tous les pays où je les ai chassées. Je les ramènerai dans leur enclos, elles seront fécondes et se multiplieront. Je susciterai pour elles des pasteurs qui les conduiront ; elles ne seront plus apeurées ni effrayées, et aucune ne sera perdue – oracle du Seigneur. Voici venir des jours – oracle du Seigneur, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. En ces jours-là, Juda sera sauvé, et Israël habitera en sécurité. Voici le nom qu’on lui donnera : « Le-Seigneur-est-notre-justice. »

Le prophète les avait prévenus. Il savait de quoi ils étaient capables : faire passer leur intérêt avant celui de chaque brebis, surtout la plus faible, celle qui a besoin d’être accompagnée, aidée. Jérémie est clair : vous n’avez pas été des curés pour elles, vous n’en aviez pas pris soin.


Espérance

Mais ces brebis sans berger vont retrouver l’espérance. Un Germe juste va apparaître : ce sera un Roi qui exerce la justice et le droit. Et ce roi se donnera des aides, des pasteurs qui l’aideront à conduire le troupeau, pour que les brebis ne soient plus effrayées. Ce Roi, qui pourrait-il être d’autre que Jésus ? Jésus, notre roi et notre compagnon, qui s’est lui aussi donné des pasteurs, les évêques, les prêtres et les diacres pour servir son troupeau, le rassurer de ses peurs et prendre soin, avoir cure, de chacune des brebis ?


Les pasteurs

Mais ce n’est pas parce qu’il va leur confier ses brebis que le Roi ne prendra pas soin des pasteurs. Il les emmène à l’écart. Il les invite à se poser, et à se reposer. Il ne fait que mettre en œuvre le Psaume 21 :


Le Seigneur est mon berger :

je ne manque de rien.

Sur des prés d’herbe fraîche,

il me fait reposer.


Il me mène vers les eaux tranquilles

et me fait revivre ;

il me conduit par le juste chemin

pour l’honneur de son nom.


Si je traverse les ravins de la mort,

je ne crains aucun mal,

car tu es avec moi :

ton bâton me guide et me rassure.


Tu prépares la table pour moi

devant mes ennemis ;

tu répands le parfum sur ma tête,

ma coupe est débordante.


Grâce et bonheur m’accompagnent

tous les jours de ma vie ;

j’habiterai la maison du Seigneur

pour la durée de mes jours.

Il les fait reposer, comme dans l’évangile, sur des près d’herbes fraîches. Pour que eux aussi fassent ensuite la même chose avec leur troupeau. Car, c’est dans ce repos qu’on sent couler en nous cette eau fraîche, celle du baptême, celle qui coule du Cœur de Jésus. C’est dans cette prière douce que Jésus peut nous enseigner, nous aimer, et nous laisser l’aimer.


Alors, les pasteurs peuvent emmener leur troupeau. Il est là pour les aider, au nom du Seigneur, à traverser les ravins de la mort, les guider et les rassurer. Mais aussi, en leur nom, préparer la table du Seigneur, la table de l’eucharistie. Les brebis ont joie, alors, à habiter la maison du Seigneur.


Car...

Car Jésus est ému de compassion pour son peuple : καὶ ἐσπλαγχνίσθη ἐπ’ αὐτοῖς. Le verbe grec pourrait se traduire « pris aux entrailles », « remuer aux tréfonds de lui-même ». C’est ce que l’on appelle sa miséricorde, ses entrailles maternelles pour nous. Et c’est aussi ce que Jésus demande à ses pasteurs : être ému aux entrailles. Il me semble qu’un prêtre qui ne pleurerait pas manquerait d’une grosse part de son ministère !


Car Jésus veut nous embrasser, nous prendre dans ses bras, comme sur le panneau de bois. Comme la Vierge qui nous couvre de son manteau de miséricorde. La seule chose qui nous est demandée, à nous les brebis, est de prendre conscience que nous avons besoin d’un pasteur, besoin d’être réconciliés, besoin d’être sauvés...


Celui qui veut être mercenaire ne trouvera jamais place, que ce soit comme brebis ou comme pasteur, dans la bergerie de Jésus. Paul disait (2 Cor 5, 20) :

Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui lance un appel : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu.

Jésus, lui nous dit aussi : Laissez-vous embrasser par mes pasteurs et par moi !



Homélie de Didyme d'Alexandrie (+ 398), Commentaire sur Zacharie, 2, 39-42, SC 84, 446-448

Il y a une promesse de Dieu rapportée par le prophète Ézékiel qui s'accorde avec les passages de l'Ecriture concernant l'élévation d'un personnage célèbre. Dieu dit à ceux qu'il veut combler de ses bienfaits et sauver : Je vous susciterai un pasteur unique, mon serviteur David (Ez 34,23). C'est celui qui a dit dans l'évangile : Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Jn 10,11). Il est leur guide et leur très bon berger, et il s'expose au danger pour elles. Il meurt, en effet, ayant, par la grâce de Dieu, goûté la mort pour le salut de tous (He 2,9), afin de leur donner la vie et de glorifier le Seigneur tout-puissant.


Car Michée, le saint prophète, a prophétisé à son sujet, et fait cette prédiction dans un cantique : Le Seigneur se dressera, il verra et il fera paître son troupeau avec puissance, et ils vivront au nom de leur Dieu tout-puissant (Mi 5,3), c'est-à-dire qu'ils participeront à Celui qui a dit à Moïse, l'annonciateur des divins mystères : Je suis celui qui suis (Ex 3,14).


De même que le véritable David, pasteur très bon à la main vigoureuse, s'est dressé pour faire paître les brebis qui écoutent la voix de Jésus (cf. Jn 10,3), brebis conduites par la main de Jésus et peuple de son pâturage (Ps 94,7), de même Celui qui s'élève d'une racine, comme le dit l'Écriture (Is 11,1), s'est levé en très bon chef de guerre envoyé par la bienveillance du Père. Il a mis en déroute ses ennemis épouvantés, en les frappant dans le dos avec ses mains. Il est loué et glorifié par ses propres frères, car il est apparu comme le premier-né d'entre eux, selon la parole de l'Apôtre : Ceux que lui, Dieu, connaissait par avance, il les a aussi destinés à être l'image de son Fils, pour faire de ce Fils l'aîné d'une multitude de frères (Rm 8,29). A leur propos, le premier-né dit à Dieu : Je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée (Ps 21,23).



Commentaire de saint Bède le Vénérable (+ 735), Commentaire sur l'évangile de Marc, 2; CCL 120, 5 10-5 H

Les Apôtres se réunissent auprès de Jésus et lui rapportent tout ce qu'ils ont fait et enseigné (Mc 6,30). Les Apôtres ne sont pas seuls lorsqu'ils rapportent au Seigneur ce qu'ils ont fait et enseigné, mais ses disciples et ceux de Jean Baptiste viennent aussi lui annoncer ce que Jean a souffert pendant que les Apôtres enseignaient. <> Et il leur dit : Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. <> Pour faire comprendre combien il était nécessaire d'accorder du repos aux disciples, l'évangéliste poursuit en disant : De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu'on n'avait même pas le temps de manger (Mc 6,31) La fatigue de ceux qui enseignaient, ainsi que l'ardeur de ceux qui s'instruisaient, montrent bien ici comme on était heureux en ce temps-là.


Plût au ciel qu'il en fût de même encore à notre époque, qu'un grand concours de fidèles se pressât autour des ministres de la Parole pour les entendre, sans même leur laisser le temps de reprendre des forces ! Car lorsqu'ils manquent du temps nécessaire pour prendre soin d'eux-mêmes, ils ont encore moins la possibilité de s'abandonner aux séductions de l'âme et du corps. Ou plutôt, du fait que l'on réclame d'eux à temps et à contretemps la parole de foi et le ministère du salut, ils brûlent du désir de méditer les pensées célestes et de les mettre sans cesse en pratique, de sorte que leurs actes ne démentent pas leurs enseignements.


Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l'écart (Mc 6,32). Les disciples ne montèrent pas seuls dans la barque, mais ils prirent avec eux le Seigneur et gagnèrent un endroit désert, comme l'évangéliste Matthieu l'indique clairement. Les gens les virent s'éloigner et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux (Mc 6,33). En disant qu'ils partirent à pied et arrivèrent avant eux, l'évangéliste laisse entendre que les disciples et le Seigneur n'ont pas navigué jusqu'à l'autre rive de la mer de Galilée ou du Jourdain, mais qu'après avoir traversé en barque un bras de mer ou une crique, ils sont parvenus à un endroit proche, situé dans la même région, et que les gens du pays pouvaient aussi gagner à pied.


En débarquant, Jésus vit une foule nombreuse, et il en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger, et il se mit à les instruire longuement (Mc 6,34). Matthieu donne plus d'explications sur la manière dont Jésus eut pitié d'eux, quand il dit : Et il en eut pitié, et il guérit leurs infirmes (Mt 14,14). Car avoir pitié des pauvres et de ceux qui n'ont pas de berger, c'est précisément leur ouvrir le chemin de la vérité en les instruisant, faire disparaître leurs infirmités physiques en les soignant, mais aussi les nourrir quand ils ont faim, et les encourager ainsi à louer la générosité divine. C'est ce que Jésus a fait, comme nous le rappelle encore la suite de cet évangile.


Il a en outre mis à l'épreuve la foi de la foule, et l'ayant éprouvée, lui a donné en retour une récompense proportionnée. Il a gagné en effet un endroit isolé pour voir si les gens auraient soin de les suivre. Eux l'ont suivi. Ils ont pris en toute hâte la route du désert, non sur des ânes ou des véhicules de tout genre, mais à pied, et ils ont montré, par cet effort personnel, quel grand soin ils avaient de leur salut.


En retour, Jésus a accueilli ces gens fatigués. Comme sauveur et médecin plein de puissance et de bonté, il a instruit les ignorants, guéri les malades et nourri les affamés, manifestant ainsi quelle grande joie lui procure l'amour des croyants.


Prière

Seigneur Jésus, tu as eu pitié des foules qui étaient comme des brebis sans berger, et tu leur as sacrifié ton repos pour leur donner ta parole de vie. Fais de nous des messagers de l'Évangile, qu'aucune fatigue ne lasse, que nulle difficulté n'arrête. Toi qui règnes.