XVIIIe Dimanche du Temps Ordinaire (B)

Le pain descendu du ciel




La manne

Anonyme

Vitrail de la seconde moitié du XVIe siècle

Église Saint-Pierre, Monfort-l’Amaury (France)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean (Jn 6, 24-35)

En ce temps-là, quand la foule vit que Jésus n’était pas là, ni ses disciples, les gens montèrent dans les barques et se dirigèrent vers Capharnaüm à la recherche de Jésus. L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. » Ils lui dirent alors : « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » Ils lui dirent alors : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l’Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. » Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel. Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » Ils lui dirent alors : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. » Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »


Histoire de l’église


Extrait du site de la paroisse


Du Roman au gothique

La construction de l’église Saint Pierre débuta sous Amaury Ier vers le milieu du XIe siècle, mais en 1491, lorsqu’Anne de Bretagne, comtesse de Montfort, devint reine de France, une de ses premières pensées fut de remplacer l’église, par un édifice d’une architecture plus moderne, et d’une meilleure distribution.


L’architecte laissa subsister provisoirement la tour centrale du clocher roman et traça le plan d’un édifice à trois nefs sans transept ni chapelle latérale, terminé par un rond point. Le chœur mesurant 29 mètres de long sur 21 de large. Cette nouvelle construction formait cinq travées et le rond point en comprenait six moins larges ornées de clefs pendantes et de verrières.


En 1498, la mort de Charles VIII dut ralentir les travaux, qui furent complètement suspendus à la mort d’Anne de Bretagne en 1514. L’implication de sa fille la reine Claude, qui fut comtesse de Montfort après elle, est inconnue.


La Renaissance

André de Foix, comte de Montfort de 1532 à 1547 reprit les travaux avec ardeur : il acheva non seulement la construction du chœur, y joignit dans une nouvelle travée l’élégante porte du midi.


La mode de l’architecture à cette époque avait changé : la renaissance avait succédé au gothique depuis Louis XII et François Ier. L’église de Montfort en offre un exemple singulier : Les contreforts commencés selon la méthode gothique furent continués au-dessus des bas côtés par des piliers rectangulaires à cannelures dont les chapiteaux sont surmontés de vases de formes variées et dont les côtés offrent des sculptures qui rappellent les ornements du château de Chambord.


André de Foix, pour toutes les générosités qu’il avait faites pour la construction et la dotation de l’église, se crut autorisé, à l’exemple de quelques autres fondateurs, à mettre son portrait et celui de sa femme, Catherine du Bouchet, au-dessus des ouvertures de la porte méridionale.


À la suite de cette porte, on prolongea le côté méridional du chœur, le long du clocher roman, et de la nef sur une longueur de cinq travées. Ayant fermé les arcades par une clôture provisoire, on construisit cinq piliers sur le nouvel alignement, ainsi que le mur extérieur à l’alignement de celui du chœur. Sur ces piliers on établit des voutes à pendentifs, à peu près comme les précédentes et les fenêtres furent garnies de vitraux dont certains sont datés.


Des comptes de l’église de 1583 et 1584 montrent que le chœur de l’église est terminé et surmonté d’une charpente couverte d’ardoises.


La tour romane ne pouvant disparaître, il fallut continuer la nef de trois travées, en bâtissant au nord trois piliers correspondants à ceux du sud.


Dans les années suivantes, on dut construire sur la nef, la voûte provisoire en bois détruite en 1580, et la surmonter d’une charpente couverte de tuiles.


Du XVIIe au milieu du XIXe siècle

Jusqu’en 1603, les travaux continuent du côté du portail que l’on voulait surmonter d’une tour, pour remplacer l’ancien clocher destiné à disparaître. La date de 1613, gravée sur le portail, marque l’avancement des travaux, qui furent interrompus par suite d’une brouille entre les marguilliers et l’architecte. Ils ne furent terminés que deux siècles plus tard !


La Révolution profana l’église, confisqua ses biens et dispersa le mobilier, mais ne démolit rien.


En 1805 et 1809, de l’argent fut dépensé pour l’aménagement de stalles et de boiseries et pour la fonte de trois cloches, puis après cette date, l’église ne fut entretenue que d’une manière imparfaite. A l’intérieur l’aspect était déplorable : la masse informe du clocher roman coupait en deux la perspective du vaisseau en séparant le chœur et la nef.


De 1850 à nos jours

En 1848, un grand effort fut résolu : des souscriptions furent recueillies ce qui permit l’achèvement de la tour de la façade, le transport de la flèche et des cloches de la vieille tour romane qui fut alors démolie, sauf la partie formant le mur nord de la nef. La nef fut élevée à la même hauteur que le chœur, et ajourée d’un rang supérieur de fenêtres, fut recouverte d’une voûte en plâtre sur nervures de charpente imitant et continuant les voûtes du chœur.


Ainsi l’église actuelle terminée en 1850 mesure 65 mètres de long sur une largeur qui varie de 20 à 21 mètres. La hauteur de la grande voûte est de 17m40 et de la moitié pour les basses voûtes.


Les vitraux

L'iconographie ne répond pas à un programme cohérent si l'on se réfère à la disposition des verrières et des thèmes abordés. Cependant le contexte politique et religieux n'est sans doute pas étranger à certaines représentations.


Certes, l'objectif du vitrail était d'enseigner : le thème développé devait être instantanément reconnaissable et conforme à la tradition iconographique. Les événements ou personnages significatifs de l'Ancien Testament désignés sous le terme de types coexistaient avec des scènes du Nouveau Testament : les antitypes.


Le choix parmi les sujets du Nouveau Testament reste confinés à ceux relatifs aux grandes fêtes de l'Église, car l'une des raisons du vitrail est d'expliquer à la congrégation la signification de ces fêtes. Les sujets portent sur la naissance de la Vierge, l'Annonciation, la Nativité, la Passion et l'Assomption de la Vierge.


La plupart des détails des scènes du Nouveau Testament sont tirés non de la Bible mais des évangiles apocryphes, et ceux relatifs à la vie des Saints et à la légende de la Vierge proviennent de la Légende Dorée compilée en 1275 par Jacques de Voragine.


Le vitrail de la Manne

Dans la Foi catholique, Jésus est prêtre, victime et autel : en lui culminent les sacrifices de l'Ancien Testament et les deux verrières de l'eucharistie situées de part et d'autre de l'autre de l'autel (Sacrifice d'Abraham - photo de gauche / La récolte de la manne - photo de droite) légitiment cette place dans le cadre des discussions avec les protestants sur l'eucharistie.



Ce que je vois

Malheureusement, la photo n’est pas des meilleures... En fait, trois scènes emblématiques de la vie de Moïse sont réunies dans ce vitrail.

  1. En haut, dans l’unique soufflet du tympan, au-dessus des deux lancettes, on distingue Moïse tapant sur le Rocher pour y faire jaillir l’eau (Nb 20). Je n’arrive pas à lire les figures qui l’encadrent dans les écoinçons.

  2. Lancette de droite, à mi-hauteur : derrière le rocher, on aperçoit les chars de Pharaon noyés par les eaux refoulées de la Mer Rouge (Ex 14). Un soldat porte le gonfalon royal.

  3. Sur les deux lancettes, le miracle de la manne (Ex 16).

Arrêtons-nous sur cette dernière scène. En bas, vêtu d’une tunique bleue couverte d’un manteau rouge, Moïse tend le bras droit. Montre-t-il la manne qui descend du ciel, ou referme-t-il les eaux sur Pharaon ? Sur le rocher, on voit ces points blancs, sortes d’hosties, qui tombent du ciel. Plus exactement, elles semblent provenir du rocher. Ce Rocher est le Christ. Saint Paul l’attestera (1 Co 10, 2-4) :

Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer ; tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle ; tous, ils ont bu la même boisson spirituelle ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher, c’était le Christ.

Jésus serait donc le Rocher qui nous abreuve, mais aussi celui qui nous nourrit... nous y reviendrons ! Le peuple — hommes jeunes, femmes et enfants — ramasse la manne dans des paniers, l’un essaye même de l’attraper au vol ! Le sol en est jonché, comme on le voit aux pieds de Moïse.


La scène ne respecte pas exactement le texte biblique, puisque le peuple ne voit nullement la « tombée » de la manne la nuit. C’est au matin qu’ils la découvrent. Et se demandant ce que c’est (מָן - Mann’hou), ils donneront à ce pain miraculeux le nom de « manne ».


Un discours complexe

Ce long discours de Jésus après le « signe » (car nous sommes dans l’évangile de Jean où il n’y a pas de miracles, mais uniquement des signes) nous occupera quatre dimanches de suite ! L’Église, en faisant le choix de nous le donner en entier, nous signifie ainsi son importance. Nous serons donc obligés de découper son commentaire en quatre !


N’oublions pas non plus que Jean est le spécialiste du discours à deux niveaux. Tous les symboles sont équivoques et Jésus joue sur l’ambivalence de la compréhension de ses auditeurs. Certains ne comprennent que le sens propre sans entendre le sens figuré. Rappelez-vous l’échange avec la Samaritaine au sujet de cette source intarissable. Elle n’entend qu’un « robinet » alors que Jésus parle du flot d’amour qui coule de son cœur.


Similitudes

En fait, il est assez surprenant de voir les similitudes entre ce passage évangélique d’aujourd’hui et celui de la Samaritaine. Comparons :

Jn 4 : La Samaritaine

v. 6-7 Rencontre de Jésus

v. 9 Question étonnée: « Comment toi... ? »

v. 10 « Il te donnerait l'eau vive »

v. 14 «... n'aura plus soif dans les temps à venir »

v. 15 - « Donne-moi cette eau »

v. 12 « Notre père Jacob... »

v. 20 nos pères

v. 19 « Je vois que tu es un prophète »

v. 21 Adorer Le Père

v. 34 « Ma nourriture c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé »

v. 24 « en Esprit et en Vérité »

v. 39 Beaucoup de Samaritains crurent en Lui.

Jn 6 : Le pain de Vie

v. 25 Rencontre de Jésus

v. 25 Question étonnée: « Quand es-tu venu... ? »

v. 27 « la vie éternelle que vous donne... »

v. 32 « pain qui donne la vie...

v. 35 n'aura plus faim ni soif »

v. 34 - « Donne-nous toujours ce pain »

v. 31 « Nos pères... »

v. 32 Moïse

v. 14 « C'est vraiment Lui le Prophète »

v. 37 Le Père...

v. 38 « Pour faire non ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé »

v. 63 « esprit et vie »

v. 66 Beaucoup de ses disciples n'allaient plus avec Lui.


Contexte

Les versets qui précèdent ce discours nous racontent la multiplication des pains et des poissons (Jn 6, 1-15) et la marche de Jésus sur les eaux (Jn 6, 16-21). C’est le lendemain. La foule, restée à l’endroit de la multiplication s’aperçoit que la barque dans laquelle Jésus aurait dû monter est partie sans lui. Et lui n’est plus là. Comment a-t-il donc rejoint l’autre rive ? Pour trouver réponse à leur question, ils partent le rejoindre. Ils embarquent sur d’autres bateaux qui étaient arrivés et naviguent jusqu’à l’autre côté du lac. Ils arrivent à Capharnaüm et le cherchent. Enfin, ils le trouvent et veulent comprendre : « Rabbi, quand es-tu venu ici ? ».


Première controverse

Au lieux de répondre simplement, Jésus va les embarquer dans une conversation qui va tourner à l’orage. Dès le début, il met les choses au point : vous cherchez celui qui vous donne du pain, mais sans chercher à comprendre le signe que je vous ai fait.


On peut presque ressentir la déception du Christ. Il vient de faire un signe, et non un miracle...


Signes

L’évangile de Saint Jean peut se découper en deux grandes parties : les douze premiers chapitres sont ceux des « Signes » de Jésus, et les chapitres 13 à 21 sont ceux de « l’Heure ». Sept signes parsèment la première partie : l’eau changée en vin à Cana (2, 1-12), la guérison du fils d’un fonctionnaire à Cana (4, 43-54), la guérison du paralytique à la piscine de Bethzata (5, 1-16), la multiplication des pains (6, 15), Jésus marche sur les eaux (6, 16-21), la guérison de l’aveugle-né (9, 1-41) et la résurrection de Lazare (11, 1-46).


Sept signes, comme les sept jours de la création, dont le dernier n’est jamais clos (Gn 2, 2-3). Jésus va venir clôturer ce cycle de la création, il va clore ce septième jour pour nous ouvrir au huitième jour, parachèvement de la création, entrée dans le temps de la grâce et de la résurrection. Et ce huitième signe, c’est Lui, Lui sur la Croix, signe dressée dans le ciel. C’est Lui le premier jour de la semaine (Jn 20, 1). C’est « l’Heure ».

Des signes différents du miracle. Pour le comprendre, rappelons-nous cet apophtegme de Confucius (551 av. JC - 479 av. JC) :

Quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt.

Jésus fait des signes, il montre la lune, il veut désigner autre chose. Mais la foule ne voit que le doigt, que l’aspect miraculeux. Il veut donc les faire changer de niveau, les faire gravir une marche spirituelle...


Du miracle au signe

Vous ne voyez que le pain, nourriture ô combien importante, mais périssable. Moi, je veux vous parler d’une autre nourriture. Une nourriture impérissable. Une nourriture qui vous rassasiera pleinement, à satiété... Cette nourriture, c’est moi qui vous la donne. Cette nourriture vous sera utile jusqu’à ce vous communiez à la vie éternelle. Passez du miracle au signe. Comprenez que je veux vous nourrir, mais nourrir d’abord votre cœur, avant votre corps, sans pour autant l’exclure. La vie est plus importante que ce qui l’entretient. Déjà, Dieu vous l’avait dit par la bouche de Moïse (Dt 8, 3) :

Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur.

C’est donc surtout de ce pain-là dont vous devez vous nourrir, c’est celui-là que vous devez chercher. Et travailler à le trouver car (Mt 7, 8) :

En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; à qui frappe, on ouvrira.

Travailler ?

Et voilà qu’une nouvelle incompréhension s’installe. Que veut donc bien signifier « travailler » ? Mais notons bien une curiosité. Jésus leur dit : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. » Et eux répondent : « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » Ils ont bien retenu le verbe « travailler », mais ils ont transformés le « travailler à chercher la vraie nourriture » en « travailler aux œuvres de Dieu ». Le vrai pain serait-il l’œuvre de Dieu ? Ont-ils mieux compris qu’on ne le pensait ?


Du pluriel au singulier

Mais Jésus va recadrer leurs propos. Eux pensent faire des œuvres pour Dieu, des œuvres de charité entre autres. Ils en sont friands, estimant peut-être que par là, ils sont sauvés. Ne nous moquons pas trop vite... Ne sommes-nous pas ainsi ? Mais Jésus ne vient pas dénigrer ces œuvres de charité : elles sont importantes. Mais il va les réorienter. Il ne s’agit pas de faire DES œuvres, quitte à en tenir une comptabilité salvatrice, mais de faire l’œuvre de Dieu. Non qu’il n’y en ait qu’une seule à faire. Mais de faire ce que Dieu désire, la volonté de Dieu. Et donc d’orienter toute œuvre que nous pourrions réaliser vers Dieu, au nom de Dieu. Là est la différence, et elle n’est pas des moindres. C’est la foi qui nous fait faire l’œuvre de Dieu. Sans la foi, nous faisons des œuvres, pour les autres, certes... mais aussi, voire surtout à notre bénéfice. Saint Paul le traduit ainsi (Rom 3, 27-28.31) :

Alors, y a-t-il de quoi s'enorgueillir ? Absolument pas. Par quelle loi ? Par celle des œuvres que l’on pratique ? Pas du tout. Mais par la loi de la foi. En effet, nous estimons que l’homme devient juste par la foi, indépendamment de la pratique de la loi de Moïse. (...) Sommes-nous en train d’abolir la Loi au moyen de la foi ? Pas du tout ! Au contraire, nous confirmons la Loi.

C’est au nom de notre foi en Dieu que nous faisons l’œuvre du Père. Et c’est par notre foi que nous collaborons à la mission salvatrice de Dieu.


Un signe !

Alors, frondeurs, ils réclament un signe. Un fait, ce serait plutôt un miracle qu’ils voudraient voir. Les signes déjà faits par Jésus, ils ne les ont pas vus, et encore moins compris. Ils veulent voir pour croire... Un peu comme Thomas ! Ils ont l’air vexés... Et impératifs : « Montre ce que tu fais ! » Et pour justifier leur demande, ils font appel à Moïse qui sut obtenir de Dieu un signe : celui de la Manne. Tu nous parles d’un pain qui donne la vie éternelle, alors montre-nous. Montre-nous parce que Moïse, lui, a su faire descendre le pain du ciel.


Quelle arrogance ! Il est toujours surprenant de voir que quand on ne comprend pas, au lieu de demander humblement des explications, on se vexe. Et alors, on devient orgueilleux : moi, je sais !


La manne

Une nouvelle fois, Jésus vient corriger leurs propos : ce pain n’est pas l’œuvre de Moïse mais celle de Dieu le Père. Le Psaume 77, qu’ils connaissent, aurait dû les éclairer (Ps 77, 23-25) :

Il commande aux nuées là-haut, il ouvre les écluses du ciel :
pour les nourrir il fait pleuvoir la manne, il leur donne le froment du ciel ;
chacun se nourrit du pain des Forts, il les pourvoit de vivres à satiété.

Le Père a donné, au temps de Moïse, le Père donnera encore, et ce aujourd’hui. Il nous donne aujourd’hui le pain venu du ciel. Quel pain ? Lui, Jésus ! Lui qui donne la vie, et la vie en abondance (Jn 10, 10) :

Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance.

Et l’on dirait que là, Jésus retourne leur cœur. Leur réaction est tellement similaire à celle de la Samaritaine : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain. ». Ce n’est plus « Rabbi » ou « Maître », mais « Seigneur » ! Il vient de réveiller au fond de leur âme ce désir d’absolu, cette soif de Dieu, cette faim d’éternité. Leur cœur vient de prier... (Mt 6, 11) :

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, le pain suressentiel…

Il vient faire en eux, sans qu’ils ne s’en rendent compte, toute chose nouvelle... (Is 43, 16.18-19) :

Ainsi parle le Seigneur, lui qui fit un chemin dans la mer, un sentier dans les eaux puissantes : Ne faites plus mémoire des événements passés, ne songez plus aux choses d’autrefois. Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert, des fleuves dans les lieux arides.

Et ce pain descendu du ciel, cette nouvelle manne, c’est moi (Ἐγώ εἰμι - Je le suis). Cette eau jaillie du rocher, c’est moi ! Jésus est le nouveau Moïse qui réalise l’œuvre du Père.



Homélie de Théophylacte (+ 1109), Commentaire sur l'évangile de Jean, PG 123, 1297-1301.

Au désert, nos pères ont mangé la manne. Comme dit l'Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel (Jn 6,31). <>


Ainsi les Juifs veulent-ils pousser Jésus à accomplir lui-même un prodige semblable qui aurait pour effet de leur procurer une nourriture corporelle et, en raison de leur extraordinaire gloutonnerie, ils lui rappellent la manne.


Que leur répond donc l'infinie Sagesse de Dieu, Jésus notre Seigneur ? Voici : Ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain (Jn 6,32), ce qui revient à dire : "Moïse ne vous a pas donné le vrai pain, mais tout ce qui s'est passé alors était la figure de ce qui arrive aujourd'hui. Moïse était la figure de Dieu, le vrai chef des Israélites spirituels. Ce pain était ma propre image. Étant descendu du ciel, je suis la vraie nourriture et le pain véritable." Il se déclare "pain véritable", non que la manne eût été une chose trompeuse, mais parce que cette figure était aussi une ombre, non la réalité même. <>


Assurément, ce pain qui est Vie par nature, du fait qu'il est le Fils du Père vivant, accomplit l'oeuvre qui lui est propre, car il vivifie tout. Comme le pain qui vient de la terre conserve la fragile substance de notre chair et prévient sa destruction, de même le Christ, lui aussi, vivifie l'âme par l'action de l'Esprit, et en outre il préserve le corps même en vue de son incorruptibilité. Car le Christ a fait don à l'humanité de la résurrection d'entre les morts et de l'immortalité des corps. <>


Et Jésus leur dit : Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim; celui qui croit en moi n'aura plus jamais soif (in 6,35). <> Il n'a pas dit : "Le pain qui vous alimente", mais "le pain de la vie". En effet, après que la mort eût mené tous les êtres à leur perte, le Christ, qui est le pain, nous a vivifiés par lui-même. Nous croyons en effet que le levain de la pâte humaine a été cuit au feu de sa divinité. Il est le pain, non de cette vie ordinaire, mais de la vie transformée à laquelle la mort ne met pas de fin.


Si quelqu'un croit en ce pain, il ne connaîtra pas la faim, cette faim qui torture celui qui n'écoute pas la parole de Dieu, et il ne connaîtra pas la soif spirituelle de celui qui n'a pas reçu l'eau du baptême ni la sanctification de l'Esprit. L'un n'a pas été baptisé : manquant du rafraîchissement de l'eau sainte, il éprouve la soif et une grande sécheresse. L'autre a été baptisé : il possède l'Esprit et jouit sans cesse de son réconfort.


Prière

Dieu notre Père, nous te rendons grâce : par le pain de la terre tu nourris nos corps et par le pain venu du ciel tu donnes au monde la vraie vie. Avec le pain quotidien, donne-nous de ce pain-là, toujours. Par Jésus Christ.