XXIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

S’abaisser pour s’élever -



La porte étroite,

Anonyme,

IVe-XIIe siècle,

Basilique de la Nativité, Bethléem (Palestine)


Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 22-30)

En ce temps-là, tandis qu’il faisait route vers Jérusalem, Jésus traversait villes et villages en enseignant. Quelqu’un lui demanda : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Jésus leur dit : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’ Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors. Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »


La basilique

L'imposante basilique de la Nativité, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, est l'une des plus vieilles églises au monde. Elle fut édifiée en 339 sur ordre de Constantin, le premier empereur romain à s'être converti au christianisme. Elle se trouve sur le site de la grotte où Marie aurait mis au monde l'Enfant Jésus, d'où son nom. Depuis des siècles, des chrétiens du monde entier convergent vers Bethléem à l'approche de Noël pour s'y recueillir. Le lieu marque à la fois les débuts du christianisme et représente l'un des sites les plus sacrés de la chrétienté.


Après avoir été grandement endommagé pendant la révolte des Samaritains, le bâtiment fut reconstruit en 540 par l'empereur Justinien. Comme l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, celle-ci est partagée entre les différentes confessions chrétiennes (orthodoxe, catholique et arménienne).


On pénètre dans l'église par une petite porte haute seulement d'un mètre trente, appelée " porte de l'Humilité ". Celle-ci était, à l'origine, beaucoup plus grande, mais ses dimensions furent réduites par les Croisés afin de se protéger des envahisseurs. A l'intérieur, il ne subsiste que bien peu des décorations d'origine ou médiévales. Des fragments de mosaïques byzantines datant du XIIe siècle sont toutefois encore visibles sur les murs supérieurs de la nef. Au fil des siècles un nouveau pavement vint recouvrir le sol en mosaïque du VIe siècle qui, aujourd'hui, est visible par des trappes en bois dans l'aile centrale de l'église. De part et d'autre du choeur, des escaliers conduisent à la grotte de la Nativité.


Curieux

C’est curieux cette image de la porte étroite s’utilise Jésus. Bien sûr, toutes les religions usent de cette image de la voie, même si aujourd’hui, nous avons piteusement changé ce terme empli de sens par des mots profanes, soi-disant réalistes, comme route ou chemin. Ici, cette voie mène à une porte étroite. C’est encore plus clair dans le texte parallèle chez Matthieu (Mt 7, 13-14) :

« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, elle est large, la voie qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. Mais elle est étroite, la porte, elle est resserrée, la voie qui conduit à la vie ; et ils sont peu nombreux, ceux qui la trouvent.

Et cette porte, fin de la voie, fin de notre parcours terrestre de sainteté, cette porte est étroite. Étroite comme celle que l’on trouvait à l’entrée des villes autrefois.


Portes des villes

En Orient, les portes des villes ont toujours joué un rôle important : à l'abri des remparts et à leur ombre se rendait la justice et se pratiquaient les échanges commerciaux car c'est là qu'aboutissaient les caravanes. En Babylonie et en Assyrie, au premier millénaire avant Jésus-Christ, les portes se présentaient sous la forme d'un bastion en saillie sur l'enceinte. Le bastion était percé d'une porte qui donnait accès à une cour intérieure. Cette dernière était parfois précédée et suivie de cours plus réduites, présentant ainsi des étranglements pour la défense de la ville. Ce dispositif permettait aux défenseurs massés sur les remparts de déverser des projectiles sur les assaillants.


Mais, comme le précise le Dictionnaire d’architecture de Viollet-le-Duc (Tome VII), le portail d’entrée est souvent percé d’une porte plus petite que l’on appelle le guichet, ou parfois... l’aiguille ! Elle est étroite et basse et permet de faire rentrer en file indienne et oblige chacun à retirer son bât. Rappelez-vous (Mt 19, 23-25) :

Et Jésus dit à ses disciples : « Amen, je vous le dis : un riche entrera difficilement dans le royaume des Cieux. Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux. » Entendant ces paroles, les disciples furent profondément déconcertés, et ils disaient : « Qui donc peut être sauvé ? »

Le chameau, à cette porte douanière, l’octroi, devait être déchargé de tout son bât pour passer à genoux par la porte. Seul celui qui se dépouille peut entrer... C’est la même porte !


Peu d’élus

Mais tous sont appelés à entrer, personne n’est exclu. Tant de paraboles de l’évangile nous le confirment. Pensez seulement aux invités au repas de noces (Mt 22, 2-10) :

« Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.” Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.” Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.

Mauvais comme bons sont invités. Mais pour entrer, la porte est étroite... Il faut se dépouiller. De tout ce que nous possédons, sauf peut-être de la tunique du baptême... Et pourquoi certains ne peuvent entrer, alors qu’ils le désirent ? Parce qu’ils ne peuvent pas se dépouiller, trop attachés à leurs richesses. Ils auraient dû mieux lire l’évangile d’il y a deux semaines, la parabole du riche insensé (Lc 12, 13-21) : il n’a rien emporté au Paradis ! Ils pensent qu’en se laissant porter par le flot du monde, ils vont passer. Mais non, c’est un goulot d’étranglement, une grille qui trie, qui sépare le bon grain de l’ivraie. Et si Jésus a dit qu’il ne fallait pas les séparer avant la moisson, la date approche. Et là, on séparera les deux, les riches des pauvres. Surtout les riches, non pas qui possèdent, mais ceux qui sont possédés par leurs richesses.


Duc in altum

Lc 5, 4 : Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »

Nous aussi nous voudrions avancer au large, nous engouffrer dans cette porte, ne pas la trouver fermer. Dépouillons-nous de tout sauf de l’espérance en Jésus-Christ. Et même si la porte est étroite, nous passerons. Et tel un inversement, l’étroitesse de la porte élargira notre coeur. Le coeur sera au large ! Car, il est la Porte (Jn 10, 8). Il nous y mène, tel le Bon Pasteur, et au besoin nous prendra dans ses bras pour nous porter (Lc 1(, 5) :

Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux...


Rupert de Deutz, sur Matthieu (VII, PL 168, 1457)

Mais la porte est-elle étroite, et rude la voie, pour les doux et les humbles ? Pas du tout. Car le Seigneur a dit : « Mon joug est doux et mon fardeau léger » (Mt 11, 30). Il peut en toute vérité dire aux humbles : Même si ma porte et ma voie paraissent étroites et rudes au commencement, tu pourras bientôt dire avec le psalmiste - qui en avait l’expérience - « J’ai couru la voie de tes commandements, quand tu as dilaté mon coeur » (Ps 119, 32).



Lettre de saint Anselme (+ 1109), Lettre 112, à Hugues le Reclus; Opera omnia, t. 3, 244-246.

Dieu proclame qu'il a mis en vente le Royaume des cieux. Mais ce Royaume est si beau que l'oeil de l'homme mortel ne peut voir, ni l'oreille entendre, ni l'esprit imaginer sa félicité et sa gloire. <> Tout homme qui cherche à en connaître le prix obtiendra cette réponse: "Celui qui veut nous donner un Royaume dans le ciel n'a pas besoin d'argent terrestre, et nul ne peut rien donner à Dieu qui ne lui appartienne déjà, puisqu'il possède tout."


Par ailleurs, Dieu ne donne pas un bien si précieux d'une manière totalement gratuite, car il ne l'accorde pas à celui qui n'aime pas. Personne, en effet, ne donne une chose qui lui est chère à celui pour qui elle n'a aucune valeur. Et comme Dieu n'a pas besoin de ce que tu as, et qu'il n'a pas à donner un bien si précieux à celui qui ne veut pas aimer ce bien, ce qu'il demande simplement, c'est l'amour, sans lequel il ne doit pas faire ce don. Donne donc l'amour et reçois le Royaume; aime, et il est à toi.


En somme, régner dans le ciel signifie simplement être uni à Dieu, à tous les anges et à tous les saints, ne faire qu'une volonté avec eux par l'amour, de façon à exercer tous ensemble une même puissance. Aime donc Dieu plus que toi-même et tu commenceras déjà à avoir ce que tu veux posséder parfaitement dans le ciel. Sois en accord avec Dieu et avec les hommes - à la seule condition qu'ils ne soient pas en désaccord avec lui - et tu commenceras aussitôt à régner avec Dieu et avec tous les saints. Car, dans le ciel, Dieu et tous les saints ajusteront leur volonté à la tienne, dans la mesure où tu auras ajusté en cette vie ta volonté à la leur. Si donc tu veux être roi dans le ciel, aime Dieu et les hommes comme tu dois le faire, et tu mériteras de devenir ce que tu désires.


Mais tu ne pourras parvenir à ce parfait amour qu'après avoir vidé ton coeur de tout autre amour. <> Voilà pourquoi ceux qui remplissent leur coeur de l'amour de Dieu et du prochain, ne veulent que les choses voulues par Dieu ou par les autres, pourvu que les choses voulues par ces derniers n'aillent pas à rencontre de la volonté de Dieu.


En conséquence, ils sont assidus aux prières, aux entretiens et aux pensées célestes, car il leur est doux de soupirer après Dieu, de lui parler, de l'entendre et de penser à celui qu'ils aiment tant. De là vient qu'ils sont joyeux avec ceux qui sont dans la joie, qu'ils pleurent avec ceux qui pleurent, qu'ils prennent les malheureux en pitié, qu'il donnent à ceux qui sont dans le besoin, car ils aiment les autres comme eux-mêmes. Aussi dédaignent-ils les richesses, les pouvoirs, les plaisirs, les honneurs et les louanges, car celui qui aime ces choses agit souvent contre Dieu et son prochain.


C'est ainsi que tout ce qu'il y a dans la Loi et les prophètes dépend de ces deux commandements (Mt 22,40). Donc, celui qui veut parvenir à l'amour parfait avec lequel s'achète le Royaume, aimera le détachement, la pauvreté, l'effort et l'obéissance, comme font les saints.


Prière

Seigneur, ouvre-nous ! Tu sais d'où nous sommes, tu connais notre faiblesse. Nous n'avons aucun mérite à invoquer. Que ta miséricorde nous fasse franchir la porte qui donne accès au Royaume. Par Jésus Christ.