XXVIe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

Hic et nunc… -



La parabole de Lazare et du riche,

Anonyme,

Codex Aureus d'Echternach (Codex aureus Epternacencis),

Évangéliaire d'Echternach – Folio 78 recto,

Enluminure sur parchemin - Dimensions : 30,9 cm sur 22,4 cm, 1035-1040,

Musée National Germanique, Nuremberg (Allemagne)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 16, 19-31)

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères. Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.” Le riche répliqua : “Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !” Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.” Abraham répondit : “S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.” »


L’œuvre

À l’âge de 27 ans, Egbert est nommé archevêque de Trèves et ainsi primat de la Germanie et des Gaules. Il le restera jusqu’à sa mort en 993, à l’âge de 43 ans. Résidant dans l’ancienne capitale impériale de Constantin et de sa mère, Sainte Hélène, il continue à jouir de nombreux contacts. Métropolitain des évêchés de Metz, Toul et Verdun, il est aussi ouvert aux relations avec l’Ouest, par exemple, avec l’archevêque de Reims, son cousin. L’écolâtre de Reims est le célèbre Gerbert d’Aurillac, le futur pape Sylvestre II. Nous possédons de lui des lettres adressées à Egbert qui manifestent la célébrité de son atelier, d’où sortiront de nombreux chefs d’œuvres.


L’Évangéliaire d’Egbert s'inscrit à l’intérieur d’un courant important de l'histoire de l’art (936-1024), à une époque d’échanges intenses entre Rome et Byzance. Il rassemble les extraits des évangiles utilisés tout au long de l’année liturgique et illustrés d’œuvres d’art. La beauté de son écriture et de ses images reflète le respect et l’amour portés à la Parole de Dieu. L'Évangéliaire s’ouvre par un souhait : « Que ce livre te soit une source de joie, dès ici bas ! ». Les Évangiles sont reçus comme garant d’une vie réussie sur terre et dans le ciel. La gloire de l’Évangéliaire d’Egbert, ce sont ses 51 enluminures qui présentent un parcours des Évangiles, depuis l’Annonciation jusqu’à la Pentecôte. Leur simplicité et leur profondeur nous ouvrent l’esprit et le cœur.


Ce que je vois

L’enluminure est découpée en trois registres égaux qui racontent en détail le texte évangélique.


Registre du haut :

L’homme riche partage un somptueux repas avec ses amis ou sa famille, servi par cet homme en bleu. À la porte de la demeure, Lazare, nu, est couvert de pustules. Deux chiens lui lèchent les plaies.


Registre central

À gauche, l’âme de Lazare est emmenée au ciel par deux anges. À droite, séparée par un arbre de vie, son âme est recueillie dans le sein d’Abraham qui siège sur l’arc d’alliance, entouré des âmes de saints.


Registre du bas :

À gauche, l’âme du riche est emmenée par deux diables noirs devant le regard attristé de sa famille. L’arbre de vie de la scène centrale devient un passage de mort avec ce gros diable, aux cheveux bleus, qui emporte sur son dos la dépouille du riche. À droite, dans la fournaise de l’enfer, le riche essaye de s’adresser à Lazare, vainement.


Le Diable ?

Si on lit cette parabole au pied de la lettre, on pourrait se dire que cela ne concerne que notre avenir, éviter de se trouver dans la situation de ce riche qui n’a pas su distribuer ses biens au moment. Oui, ça nous concerne, bien sûr… Mais nous ne sommes pas si riches que ça, et nous ne faisons pas de festins somptueux chaque jour ! Et puis nous partageons ! Un petit rappel, tout au plus. Mais ne serait-ce pas une sorte d’autojustification de notre lassitude, ou de notre acédie, voire de notre fainéantise spirituelle ?


Mais si on y regarde de plus près, il y a de quoi s’inquiéter… En effet, l’Évangile parle bien d’un enfer, d’un séjour des morts dont on ne revient pas, d’un abîme qui nous sépare de la gloire de Dieu. Il est vrai que de parler de l’enfer n’est plus très à la mode, et ne tient plus une très grande place (pour ne pas dire aucune) dans notre programme de catéchèse. Il est vrai aussi que dans l’histoire de l’Église on a souvent voulu faire peur aux hommes en leur parlant de ce royaume des ténèbres, plus que de la grâce, de l’amour et de la miséricorde. Mais n’aurait-on pas jeté le bébé avec l’eau du bain ? N’oublierait-on pas un peu trop le mal, le péché, voire le Diable sous couvert d’amour un peu fleuri ? Baudelaire le disait : « La plus grande force du Diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas ! » Vous pourriez me dire, pas de diable dans ce texte. Il n’est nommé sous aucun de ses vocables. En êtes-vous si sûr ? « Un grand abîme », une grande division a été établie. Celui qui divise c’est le δια−βολοσ, le contraire de celui qui nous unit : le σψν−βολοσ, le symbole, celui de notre foi.


Le symbole

Ce qui nous unit ? « Voyez comme ils s’aiment » (ou sèment !) disent les Actes des Apôtres. L’amour les uns pour les autres, la patience, la bonté, la miséricorde. Bonté pour ce pauvre Lazare qui ne fut réconforté de son vivant que par la langue des chiens. Et cette bonté ne vient pas de notre cœur sec, mais du Cœur du Christ, celui auquel nous nous abreuvons à chaque messe, à chaque temps de prière. Ce qui nous unit ? La communion des saints. Une communion sympathique, c’est-à-dire que nous acceptons de souffrir les uns pour les autres (σψν−πατηοσ). Le riche n’a eu aucune sympathie pour Lazare, il n’a pas su souffrir avec lui. Il l’aurait alors consolé et aurait ainsi diminué son temps de souffrance. C’est l’équilibre de la communion des saints qui aurait agi pour tous deux.


La Parole

Mais il est une autre clé essentielle à entendre, la dernière phrase de cet Évangile : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. » J’en retiens deux mots : écouter, être convaincu.


Écouter

Si la communauté n’écoute pas la Parole de Dieu, si elle n’écoute pas au cœur du Christ, alors, tout est vain. Nous devons nous enraciner dans la prière. Tout est à portée de main… Et tout vous est proposé et donné ! Chaque jour, vous pouvez assister à la messe. Mais soyons sûrs d’une chose, inutile de porter le nom de chrétiens si nous ne prions pas avec cœur, si nous ne célébrons pas avec ferveur ! « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. »


Convaincus

Le mot est intéressant : Convaincre, c’est vaincre avec des arguments, avec détermination, avec force. Sommes-nous convaincus de notre foi ? Sommes-nous déterminés à mettre le Christ au centre de nos vies ? Telle est la question… Je vous l’ai souvent dit, (et je me dis aussi à moi-même, rassurez-vous !) notre foi ne doit pas être un simple vernis sur nos vies que la moindre éraflure ferait sauter ! Notre foi est plus que l’eau du baptême que l’on nous a administré ; cette eau peut couler sur nous comme sur les ailes d’un canard sans pénétrer au plus profond. Notre foi est celle de l’onction du Saint-Chrême que nous avons reçu au baptême, et j’espère à la confirmation. Cette huile sainte qui pénètre notre épiderme jusqu’aux tréfonds de notre être. Cette huile qui fait de nous des oints, des Christs ! Nous sommes l’égal du Christ ! En sommes-nous convaincus ? Et cette conviction, saurons-nous la partager avec ceux qui nous entourent ? Au nom de cette conviction évangélique, serons-nous attentifs au Lazare qui est au bord du chemin, quelle que soit sa pauvreté et sa souffrance ?


Hic et Nunc

La dernière leçon de cet évangile est qu’il ne faut pas attendre, il ne faut pas reporter notre écoute et le choix de nos convictions. C’est ici et maintenant, Hic et Nunc, que nous devons le faire. Dans la foi, on ne recule pas pour mieux sauter. On saute pour avancer. Dans la foi on ne reporte pas au lendemain ce que l’on peut faire aujourd’hui. En fait, céder à la peur, au recul, à la fainéantise, au « bof » de l’acédie, ne serait que céder au Diable, reculer pour tomber dans l’abîme dont nous parlé l’Évangile.


J’ai vu le Diable…

« J’ai vu le diable comme je vous vois, depuis mon enfance. Les moralistes ne comprennent rien à rien. Ils voient le péché se superposer à la notion morale. C’est une erreur. Le péché ne s’ajoute pas. Il envahit, absorbe et corrompt tout… La religion a perdu son âme. Elle s’est codifiée. La plupart des catholiques ne considèrent les Évangiles que comme une espèce de code moral… Et pourtant ! Ils n’entendent ni ne voient rien. Nous sommes environnés de surnaturel. Nous y baignons… Les plus clairvoyants reconnaissent l’existence d’une nappe souterraine qu’on rencontrerait, en d’exceptionnelles circonstances… Or, on la rencontre toujours, toujours ! J’en suis sûr. » déclarait Georges Bernanos en 1929. Alors, plongeons dans cette nappe souterraine, aux tréfonds de nous-même. Ayons peur de rester au bord, de ne pas franchir l’abîme. De fait, nous n’avons qu’une peur dans la foi, une seule peur dans notre vie de chrétien : arriver trop tard, ne pas voir le surnaturel ici et maintenant !


Chant scout

Je vous laisse sur ce chant scout du Père Jacques Sevin, écrit en 1929 :


Ohé les scouts, l'orage gronde : d'aller camper, n'avez-vous peur ? (bis)

Nous n'avons qu'une peur au monde c'est d'offenser Notre Seigneur (bis)

Mais c'est en vous que monte et gronde la sourde voix du tentateur ! (bis)

Nous n'écoutons de voix au monde que la voix de Notre Seigneur. (bis)

De quolibets on vous inonde, on veut s'en prendre à votre honneur. (bis)

Nous n'avons qu'un honneur au monde, c'est l'honneur de Notre-Seigneur. (bis)

Mais pour sauver encor le monde, si Dieu réclame votre cœur ? (bis)

Nous n'avons qu'un amour au monde, c'est l'amour de Notre-Seigneur. (bis)



Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Homélie sur Lazare 2, 5; PG 48, 988-989

A propos de cette parabole, il convient de nous demander pourquoi le riche voit Lazare dans le sein d'Abraham plutôt qu'en compagnie d'un autre juste. C'est qu'Abraham s'est montré hospitalier. Il apparaît donc à côté de Lazare pour accuser le riche d'avoir été inhospitalier. En effet, le patriarche cherchait à retenir même les simples passants pour les faire entrer sous sa tente. Le riche, au contraire, n'avait eu que dédain pour celui qui logeait dans sa propre maison. Or, il avait les moyens, avec tout l'argent dont il disposait, d'assurer la sécurité du pauvre. Mais il a continué, jour après jour, à l'ignorer et il a négligé de lui donner l'aide dont il avait besoin.


Le patriarche n'a pas agi de cette façon, bien au contraire ! Assis à l'entrée de sa tente, il mettait la main sur tous ceux qui passaient, à la manière dont un pêcheur jette son filet dans la mer pour y prendre du poisson, et souvent même de l'or et des pierres précieuses. Ainsi, en ramenant des hommes dans son filet, il est arrivé qu'Abraham prenne des anges et, chose étonnante, sans même le deviner !


Paul lui-même en a été tout émerveillé, ce qui nous a valu cette exhortation : N'oubliez pas l'hospitalité. Elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges (He 13,2). Paul a raison de dire : sans le savoir. Si Abraham avait su que ceux qu'il accueillait avec tant de bienveillance étaient des anges, il n'aurait rien fait d'extraordinaire ni d'admirable. Il reçoit donc cet éloge uniquement parce qu'il ignorait l'identité des passants. En effet, ces voyageurs qu'il invitait si généreusement chez lui, il les prenait pour des hommes ordinaires.


Tu sais bien, toi aussi, te montrer plein d'empressement pour recevoir un personnage célèbre, mais cela ne vaut pas que l'on s'en émerveille. Car il arrive souvent qu'un homme, même inhospitalier, dès qu'il est obligé de recevoir une personne de qualité, y mette toute sa bonne volonté. En revanche, il est très remarquable et vraiment admirable de réserver un accueil plein de bonté aux premiers venus, aux gens inconnus et ordinaires. Ceux qui pratiquent cet accueil, le Christ les reçoit avec ces paroles : Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait (Mt 25,40). Il leur dit aussi : Ainsi, votre Père ne veut pas qu'un seul de ces petits soit perdu (Mt 18,14). Et encore : Celui qui entraînera la chute d'un seul de ces petits, il est préférable pour lui qu'on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes et qu'on l'engloutisse en pleine mer (Mt 18,6). Dans tout son enseignement, d'ailleurs, le Christ fait une grande place aux petits et aux humbles.


Abraham était également animé de la même conviction quand il s'interdisait d'interroger les passants pour connaître leur identité ou leur origine, comme nous le faisons en pareilles circonstances. Il accueillait simplement tous les passants. Car celui qui veut faire du bien à quelqu'un n'a pas à lui demander des comptes sur sa vie, mais à soulager sa pauvreté et à remédier à son indigence. <> C'est ce que le Christ nous a ordonné de faire en disant : Imitez votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (Mt 5,45).


Prière

Seigneur, Dieu d'Abraham et Dieu de Jésus Christ, tu combles de biens les affamés et tu renvoies les riches les mains vides. Fais de nous des pauvres en esprit et en vérité. Alors nous deviendrons capables de comprendre les avertissements que tu nous donnes en cette vie et nous pourrons obtenir dans l'autre le bonheur. Par Jésus Christ.