top of page

XXXe Dimanche du Temps Ordinaire (C)

La voie est étroite… -



Le pharisien et le publicain (1760),

Franz Anton ZEILER (Reutte, 1716 – Reutte, 1794),

Fresque murale,

Église abbatiale, Ottobeuren (Allemagne)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 18, 9-18)

En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres, Jésus dit la parabole que voici : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier. L’un était pharisien, et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts). Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même : “Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine et je verse le dixième de tout ce que je gagne.” Le publicain, lui, se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : “Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !” Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre. Qui s’élève sera abaissé ; qui s’abaisse sera élevé. »


Le peintre

Fils de Johann Zeiller, Franz Anton vécut, après la mort de son père, pendant un certain temps en Italie (Rome et Venise). À partir de 1751, il fut actif en Bavière, en particulier à l'abbaye de Saint Magnus à Füssen et à la basilique de Ottobeuren où il a réalisé ses chefs-d'œuvre, dont notre fresque fait partie. En 1755, il a vécu et travaillé dans le Tyrol, effectuant principalement des fresques, comme dans les églises paroissiales de Dobbiaco et Cortina d'Ampezzo. Il était aussi le peintre de la cour du prince-évêque de Bressanone depuis 1768 quand il réalisa la chapelle voûtée puis l'ancienne bibliothèque du grand séminaire de Bressanone.


La cathédrale-basilique

L'abbaye bénédictine d'Ottobeuren, dédiée à saint Alexandre et saint Théodore, a été fondée en 764 par Silach, un noble de l'époque carolingienne. Mille ans plus tard, elle était assez riche pour s'offrir un des plus beaux édifices baroques de Bavière. Elle est basilique mineure depuis 1926 et fait partie de la congrégation bénédictine de Bavière.


Ce que je vois

Sur une trompe architecturale, au centre d’un cadre chantourné en stuc peint et doré, le fresquiste insère son œuvre en jouant sur le reflet des murs blancs et l’arrondi architectonique. Dans un pur style baroque, nous avons l’impression qu’une fenêtre est ouverte sur une scène qui se déroule réellement sous nos yeux.


Une architecture classique aux tons gris et jaune est parcourue par un escalier qui accentue le dynamisme de la scène. Un autel, dominé par un lustre hollandais et quelque peu masqué par une grande tenture rouge s’enroulant sur une colonne, porte deux candélabres entourant deux tables de la Loi, simplement marquées de dix chiffres romains rappelant les commandements divins. Au bas de la prédelle, à genoux, un homme prie. Habillé d’une tunique violette couverte d’un manteau jaune et vert, son visage est marqué par des rougeurs et une profonde tristesse. De la main droite, il se frappe le cœur en signe d’humilité et de repentir. C’est notre publicain.


Devant lui, au premier plan, un homme richement paré s’engage sur l’escalier. Son habit multicolore, serré d’une ceinture portant un poignard, indique sa condition supérieure. Coiffé d’un bonnet juif serti d’une pierre précieuse, il nous désigne de la main droite le publicain, et nous observe d’un regard plein de supériorité. Est-ce nous qu’il regarde, ou Dieu ? Il est précédé sur les marches d’un chien hargneux, montrant ses dents.


Mais derrière lui, un diable l’observe et se réjouit. Le bas du corps est celui d’un bouc, aux pieds fourchus, puis un torse d’homme portant une tête hideuse, de grandes oreilles pointues et des cornes caprines. Dans son dos, on distingue deux ailes de chauves-souris aux teintes vertes et bleu. De la main gauche, il tient une fourche, alors que sa main droite serre deux longues plumes, l’une blanche, l’autre bleue, à l’image de celles qui surmontent sa tête.


Représentation

La fresque est assez fidèle au texte évangélique. Ainsi, le pharisien se tient debout et désigne du doigt, comme dans sa prière, le publicain. Ce dernier n’ose pas lever la tête vers le ciel et se frappe la poitrine. Le peintre représente même, de façon symbolique, la conclusion de la parabole christique : le pharisien descend un escalier : il est abaissé ; alors que le publicain reste en hauteur, devant l’autel : il est élevé.


Cependant, Zeiller introduit deux éléments nouveaux qui ne sont certainement pas neutres : d’abord ce diable et ses plumes, puis ce chien. Comme pour beaucoup de symboles bibliques et picturaux, cet animal peut appeler deux interprétations : celle de la fidélité, ou celle de vol et de la prédation. C’est certainement cette seconde qui est ici en majuscule : ces dents acérées et découvertes ne laissent aucun doute sur son agressivité et sa méchanceté. Il est à l’image de son maître : voleur et prédateur, alors que celui-ci se targue du contraire devant Dieu. Que vole-t-il ? Il vient de dérober l’orgueil au diable ! En quoi est-il prédateur ? N’aurait-il pas, au fond de lui-même, envie de s’emparer de l’humilité de cet homme ? Mais il ne fait qu'être illusionné, à double titre, par ce diable. Double plume, double illusion.


Double illusion…


La confiance en soi

Ce pharisien qui cherche « à passer pour juste aux yeux des hommes » sombre dans l’orgueil d’une première illusion, celle de la confiance en soi. Cette confiance en soi se caractérise par l’idée que tout ne vient pas automatiquement de Dieu, mais aussi de lui. De fait, il ne se rend pas compte que cette première illusion, comme une plume bleue, vient du diable… Il vole Dieu de l’honneur qui lui est dû, comme le geai s’attribuerait les plumes de paon dont il se pare. Pauvre homme qui ne sait pas reconnaître sa fragilité et qui confond la confiance en soi orgueilleuse avec la foi inébranlable en un Dieu qui ne nous abandonne jamais…


La comparaison flatteuse

Son absence de lucidité sur lui-même, son déni du besoin de Dieu et de son aide, le poussent à se comparer aux autres et à s’en estimer meilleur, supérieur. Lui qui se croit juste, ne l’est vraiment pas dans cette comparaison. Elle est nécessairement partiale, faussée puisqu’on ne peut être à la fois juge et partie. Ce panache blanc dont il se pare n’est qu’illusion d’une vérité dérobée par le diable. La vérité, ce serait qu’il se reconnaisse humblement redevable à Dieu de tout ce qu’il y a de bon en lui, et plutôt que de placer sa confiance en lui-même, de la placer en Dieu qui justifie les pécheurs comme il va le faire pour ce publicain.


Il reste un risque

Nous avons discerné le risque du pharisien : non pas supplier Dieu, non pas louer le Seigneur, mais se louer lui-même, tout en se gargarisant de son mépris pour les autres. Il se croit si proche de Dieu qu’il va finir par se brûler les ailes à la Vérité et à la Justice.


Le publicain, lui, se tient loin, humblement. Dieu est proche du pauvre et du spolié. Mais le Seigneur fait miséricorde au pécheur qui reconnaît et confesse sa faute. Saint Augustin, à son sujet, aura cette belle expression : « Quid miraris, si Deus ignoscit, quando ipse agnoscit » (Quoi d’étonnant si Dieu ne connaît plus la faute quand le pécheur la reconnaît).


À condition, toutefois, que le publicain n’aille pas, comme on le voit de nos jours, se glorifier de « n’être pas comme ces pharisiens qui ont bonne conscience de pratiquer leur religion, et l’aumône, etc. », car ce serait perdre ce qui lui vaut d’être pardonné et justifié par Dieu, en cumulant avec ses propres manques un orgueil pire que celui du pharisien qui, lui du moins, avait fait quelque chose pour Dieu et pour les autres…


La frontière est étroite

Oui, celui qui se justifie risque vite d’être injuste, et celui qui est justifié risque vite de prendre la place du premier ! La frontière, comme la porte, est étroite… De chien doux et fidèle, on peut vite devenir méchant et agressif ! Le diable, le diviseur, est à nos portes…


Mais sur cette frontière, il est un chemin, certes étroit, mais qui existe. « Je suis le chemin, la vérité et la vie » nous a dit Jésus (Jn 14, 6). Je l’ai déjà écrit, ces trois mots ont pour moi beaucoup de résonance. Et ils ont un ordre bien précis…


Jésus est le chemin

Ce chemin est étroit, mais c’est en écoutant sa Parole, en osant la vivre, en ayant le courage de me regarder au miroir du Verbe incarné que je peux marcher sur ce chemin étroit qui mène au Père, guidé par l’Esprit de Vérité, sans tomber dans les abimes de l’orgueil ou de la tentation du désespoir. À ce titre, je ne peux que vous inviter à relire la première partie de Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos, intitulée « La tentation du désespoir ».


Jésus est la vérité

Lorsque je jette un regard sur ma vie, je suis immanquablement attiré par deux écueils, souvent résumés dans cette triste maxime populaire : « Quand je me regarde, je me désolé, quand je me compare, je me console ! » Car ce regard ne peut être pur et vrai. Il n’est que le péché dénoncé plus haut : la comparaison flatteuse. Le seul vrai regard que je puisse avoir sur moi est celui du Christ. Lui seul, qui est Vérité, peut me dire la vérité sur moi-même et m’apprendre à m’aimer tel qu’il m’a fait, et à essayer de me corriger pour devenir tel qu’il m’espère.


Jésus est la vie

Et là, là seulement, je peux découvrir en moi ce qu’est la vie, la joie de vivre, la joie d’être, la joie d’être au Christ et du Christ !


Puissent la Parole de Dieu, le don de son Esprit, le chemin vers le Père par les sacrements purificateurs nous aider à mener notre route sur le chemin de la Vérité vers la vie éternelle…



Homélie de Grégoire Palamas (+ 1359), Homélie 2; PG 151, 17-20.28-29.

Cet être spirituel qui est le premier auteur du mal et qui s'ingénie à le répandre, se montre très habile à détruire par le désespoir et l'infidélité les fondements de la vertu dans l'instant même où ils ont été posés dans une âme. Ensuite, lorsque se dressent les murs de ce que j'appellerai la maison de la vertu, il se sert aussi très astucieusement du découragement et de la négligence pour leur donner l'assaut. Même quand le toit des bonnes oeuvres vient d'être construit, il l'abat encore avec l'arrogance et la présomption.


Restez fermes pourtant, ne vous effrayez pas, car l'homme zélé pour le bien est plus habile que lui. Et la vertu possède, pour résister au mal, une force plus grande que la sienne. Elle bénéficie, en effet, de l'assistance et du secours envoyés d'en haut par Celui qui peut tout. Dans sa bonté, il rend forts tous ceux qui aiment la vertu.


De la sorte, celle-ci restera inébranlable face aux multiples et funestes machinations ourdies par l'Adversaire. Elle pourra en outre relever et rétablir ceux qui sont tombés dans l'abîme des maux, et les conduire facilement à Dieu par le repentir et l'humilité.


La parabole nous le fait comprendre suffisamment. Le publicain, bien qu'il soit publicain et passe sa vie dans ce que j'appellerai l'abîme du péché, s'unit par une simple prière à ceux qui mènent une vie conforme à la vertu. Grâce à cette courte prière il se sent léger, il s'élève, il triomphe de tout mal, il est agrégé au choeur des justes et justifié par le Juge impartial. Le pharisien, lui, est condamné sur ce qu'il dit, bien qu'il soit pharisien et se considère comme quelqu'un d'important. Car il n'est pas vraiment juste, et de sa bouche sortent beaucoup de paroles d'orgueil qui, toutes, provoquent la colère de Dieu.


Pourquoi l'humilité élève-t-elle l'homme à la hauteur de la sainteté, tandis que la présomption le précipite dans le gouffre du péché ? Voici. Celui qui se prend pour quelqu'un d'important devant Dieu est à juste titre abandonné par Dieu, puisqu'il pense ne pas avoir besoin de son secours. L'autre reconnaît son néant et, de ce fait, se tourne vers la miséricorde divine. Il trouve à juste raison la compassion, l'assistance et la grâce de Dieu. L'Écriture dit en effet : le Seigneur résiste aux orgueilleux, mais il accorde aux humbles sa grâce (cf. Pr 3,34 grec ; Jc 4,6 1P 5,5). <>


Selon la parole du Seigneur, quand ce dernier rentra chez lui, c'est lui qui était devenu juste et non pas l'autre. Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé (Lc 18,14). Du fait que le diable est l'orgueil même, et l'arrogance son vice propre, ce mal conquiert puis entraîne avec lui toute vertu humaine à laquelle il se mêle. Pareillement, s'abaisser devant Dieu est la vertu des bons anges : elle triomphe également de tous les vices humains dont sont affligés les pécheurs. Car l'humilité est le char qui nous emmène vers Dieu, sur ces nuées qui doivent emporter jusqu'à lui ceux qui lui seront unis dans les siècles sans fin, selon la prophétie de l'Apôtre : Nous serons emportés, dit-il, sur les nuées du ciel à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur (1 Th 4,17). Car l'humilité est semblable à une nuée: elle prend corps dans le repentir, elle fait jaillir des yeux un torrent de larmes, elle rend dignes les indignes, elle conduit et unit à Dieu ceux qui, en raison de leur volonté droite, sont justifiés par la grâce.


Prière

Seigneur notre Dieu, toi qui rends justes ceux qui se reconnaissent pécheurs, prends pitié de nous. Fais-nous fuir relèvement et donne-nous la force d'imiter celui qui s'est abaissé jusqu'à la mort, Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur. Lui qui règne.

bottom of page