XXXIIIe Dimanche du temps ordinaire (A)

Le drame de l’envie...



La parabole des talents

Andreï Nikolaïevitch Mironov (né à Riazan en 1975)

Huile sur toile, 60 x 50 cm, 2013

Collection privée

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu Mt 25, 14-30

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « C’est comme un homme qui partait en voyage : il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. Puis il partit. Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla pour les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître. Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et il leur demanda des comptes. Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha, présenta cinq autres talents et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié cinq talents ; voilà, j’en ai gagné cinq autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ; voilà, j’en ai gagné deux autres.’ Son maître lui déclara : ‘Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur.’ Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi et dit : ‘Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’ Son maître lui répliqua : ‘Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents !’ »


L’artiste

Andreï Nikolaïevitch Mironov est né le 20 avril 1975, à Riazan, il est le fils de Nikolaï Ivanovitch Mironov, milicien soviétique, et de sa femme Valentina Alexandrovna Strakhov. En 1983, toute la famille quitte Riazan pour Ivdel, une ville de l'oblast de Sverdlovsk. En 1990, il sort d'une école secondaire et retourne à Riazan. Un an après, il commence ses études au LEP-3 de Riazan. En parallèle, Mironov se prépare à partir au Collège des Arts de Riazan. Mais, appelé du contingent, il est diplômé en design industriel du LEP-3 avant terme (en décembre 1991) et participe à la première guerre de Tchétchénie. Après son service militaire, il entre dans la militsia.


Autodidacte en peinture, il travaille beaucoup comme portraitiste depuis 2005. Déjà en 2007, Mironov enlève le titre « Profi » à l'exposition Russian Art Week à Moscou. Par la suite, il participe à maintes expositions et obtient de nombreuses commandes de ses nouveaux clients.


Sa participation à la première guerre de Tchétchénie et son service dans la police ont joué un rôle important dans la formation du peintre. Les thèmes centraux de son œuvre sont le christianisme et l'orthodoxie, la foi et la morale chrétienne. Plusieurs critiques voient dans les œuvres de l'artiste l'influence des « Vieux Maîtres ».


Il est aussi connu comme peintre d'icônes contemporain. Les icônes et autres peintures de Mironov se trouvent au monastère Notre-Dame de Kazan (Riazan), dans l'église Saint-Nicolas-à-Iamskaïa-Sloboda (Riazan), au musée d'histoire locale (Kachira) et dans de nombreuses collections privées.


Depuis 2008, il est membre de la Fondation Internationale des Arts auprès de l'Union des artistes de Moscou.


Ce que je vois

Un jeune homme, couvert d’un manteau bleu et blanc, le torse dévoilé, tient de sa main droite une bougie dans sa lampe de verre. Dans sa main gauche, trois pièces d’or, qu’il regarde interrogatif. Le peintre illustre ici le texte évangélique, mais il est difficile de voir en ces trois pièces le ou les talents dont parle la parabole, sachant qu’un talent vaut 26 kilogrammes d’argent... Pourtant, on peut être surpris en lisant le livre des Proverbes qui décrit la femme idéale, et semble encore mieux correspondre au tableau (Pr 31, 17-31) :

Heth — Elle rayonne de force et retrousse ses manches
Teth — Elle s’assure de la bonne marche des affaires, sa lampe ne s’éteint pas de la nuit.
Yod — Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau.
Kaph — Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre, elle tend la main au malheureux.
Lamed — Elle ne craint pas la neige pour sa maisonnée, car tous les siens ont des vêtements doublés.
Mem — Elle s’est fait des couvertures, des vêtements de pourpre et de lin fin.
Noum — Aux portes de la ville, on reconnaît son mari siégeant parmi les anciens du pays.
Samek — Elle fabrique de l’étoffe pour la vendre, elle propose des ceintures au marchand.
Aïn — Revêtue de force et de splendeur, elle sourit à l’avenir.
Pé — Sa bouche s’exprime avec sagesse et sa langue enseigne la bonté.
Çadé — Attentive à la marche de sa maison, elle ne mange pas le pain de l’oisiveté.
Qoph — Ses fils, debout, la disent bienheureuse et son mari fait sa louange :
Resh — « Bien des femmes ont fait leurs preuves, mais toi, tu les surpasses toutes ! »
Shine — Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ; seule, la femme qui craint le Seigneur mérite la louange.
Taw — Célébrez-la pour les fruits de son travail : et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !

Encadrement

Comme toujours, il est utile de regarder ce qui encadre notre périscope. Avant : la parabole des Vierges sages que nous avons entendu la semaine dernière. Après : le Jugement dernier. Nous sommes bien dans un contexte eschatologique. Qu’arrivera-t-il à la fin des temps ? Et Jésus tente de nous l’expliquer en allégories...


Succès

Cet évangile est bien connu, et son « succès » est dû au double sens du mot « talent » : la mesure monétaire, mais aussi nos talents, nos capacités. Même si nos capacités ne peuvent avoir une valeur monétaire (bien que...), l’allégorie prend un sens encore plus aigu. Notons aussi que ce texte a son parallèle dans l’évangile de Luc (Lc 19, 12-27), mais il y sera question de mines. Non de mines d’or ! La mine est une autre mesure monétaire du temps de Jésus : soixante mines valent un talent.


Encore des clés

Toute parabole, pour être bien comprise et interprétée, nécessite d’en connaître quelques clés. Ce sont souvent des allégories, ou pour être plus justes des figures typologiques. Les personnages de la paraboles préfigurent d’autres personnes. Ainsi, « cet homme de haute naissance » n’est autre que Jésus. C’est bien lui qui va recevoir la royauté, tant lorsqu’il est mis en croix, que lorsqu’il remonte vers son Père. Et cette royauté s’exercera au jour du Jugement dernier, comme le texte suivant dans l’évangile de Matthieu l’attestera. Et il part... Oui, Jésus part vers la Passion, La Croix, puis il partira vers son Père. Et comme le dit, l’évangile... c’est loin. Comme fut loin le voyage que fit le fils prodigue. Entre le ciel et la terre, il y a une sacrée (dans tous les sens du mot) distance. Le parallèle de Luc précisera même qu’il part avant de revenir : sa venue dans la Gloire que nous attendons encore et que nous devrions réclamer avec plus de ferveur lorsque nous proclamons l’anamnèse :

« Nous annonçons ta mort, Seigneur Jésus. Nous proclamons ta résurrection. Nous attendons ta venue dans la Gloire ».

Et le voici qui distribue sa fortune. À moins qu’il ne la dilapide, comme le Fils prodigue ? Le Père lui avait aussi donné sa part de fortune, d’héritage... de substance. Nous-mêmes, n’avons-nous pas reçu du Christ des grâces, celles de nos talents, bien sûr, mais aussi et surtout la grâce d’être devenus ses frères. Qu’en faisons-nous ? Je me rappelle alors cette petite phrase de Bernadette Soubirous, quelques temps avant sa mort :

« J’ai reçu tant de grâces, et j’ai peur d’en avoir si peu profité... »

Des grâces

Car Dieu nous donne des grâces en fonction de nos talents, et non des talents en fonction de nos grâces... Il sait de quoi nous avons besoin. Il sait de quoi nous sommes capables, en bien et en mal. Ne faites-vous pas la même chose avec vos enfants. À l’un une encyclopédie, à l’autre un établi de menuisier. Chacun selon sa mesure, comme dit l’évangile.


Le premier drame est que nous ignorons notre véritable mesure. Ou plus justement, que nous imaginons toujours qu’elle est plus importante que ce que nous en percevons. Encore plus si nous sommes un homme, les femmes ont plus le sens de la mesure de leurs capacités. Et nous sommes avides, avides d’aller plus loin, avides de succès, avides de progression. En soir, cela pourrait être bon, et le signe d’une certaine émulation. Mais ce Toujours plus, comme le dénonçait François de Closet, peut nous entraîner dans des chemins dangereux.


Envie

En fait, nous ne savons pas nous contenter. Nous ne sommes pas toujours jaloux, mais souvent envieux. Envieux de ce que l’autre possède, matériellement, physiquement ou intellectuellement. Envieux au point de ne plus voir ce que nous avons nous-mêmes, et de désirer ce que nous ne pourrons jamais avoir. L’envie, autre masque de l’orgueil, est l’un des péchés le plus répandu en ce temps.


Et quand on comprend que l’on n’obtiendra pas ce que l’on désire, on sombre dans une triste colère, une méchanceté et un oubli de l’honnêteté la plus primaire. Regardez l’attitude de celui qui n’a eu qu’un seul talent. Il est envieux de la situation des deux autres. Et comprenant qu’il n’en aura qu’un, en colère contre lui-même parce qu’il ne sait même pas le faire fructifier, il se retourne vers le Maître. C’est lui, le mauvais. Lui qui ne m’a pas donné ce que je voulais. Parce qu’il est méchant. Un peu comme le « Je ne t’aime plus » de l’enfant déçu !


Il est tellement en colère, aveuglé par ses pulsions, que même cet unique talent, il le gâche. Il préfère casser le peu qu’il a plutôt que d’en profiter. C’est tout ou rien ! Il l’enterre. Je l’entends bien dire au fond de lui-même : « Puisque c’est comme ça, rien à faire ! Je vous emm... ! » Ne nous moquons pas de lui, nous sommes tous comme ça ! Je ne peux en profiter, alors personne n’en profitera. C’est vieux, ça date d’Abel et Caïn (Gn 4, 2b-12) :

Abel devint berger, et Caïn cultivait la terre. Au temps fixé, Caïn présenta des produits de la terre en offrande au Seigneur. De son côté, Abel présenta les premiers-nés de son troupeau, en offrant les morceaux les meilleurs. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais vers Caïn et son offrande, il ne le tourna pas. Caïn en fut très irrité et montra un visage abattu. Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » Caïn dit à son frère Abel : « Sortons dans les champs. » Et, quand ils furent dans la campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua. Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Caïn répondit : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » Le Seigneur reprit : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre vers moi ! Maintenant donc, sois maudit et chassé loin de cette terre qui a ouvert la bouche pour boire le sang de ton frère, versé par ta main. Tu auras beau cultiver la terre, elle ne produira plus rien pour toi. Tu seras un errant, un vagabond sur la terre. »

La remarque de Dieu à Caïn est très juste (comment pourrait-il en être autrement) : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas ton visage ? Mais si tu n’agis pas bien…, le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. »


Qualité ou quantité ?

Car Dieu ne juge pas sur le nombre de bons talents. Tant celui qui en a reçu cinq que celui qui en reçu deux, entendront les mêmes félicitations du Christ : « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur. » Dieu juge plutôt sur nos efforts, sur la qualité de ce que nous avons fait. Le dernier des trois, lui, ne voit que l’aspect quantitatif. Et pour justifier sa fainéantise, il va insulter le maître. « Tu es un voleur » pourrait-on résumer. Ce qui laisse entendre : tu m’as volé ce que je voulais avoir (pensez aux élections présidentielles américaines…) Comme le dit la sagesse populaire, il prend ses désirs pour des réalités. Et en plus, il s’estime juste. Toujours une justice bien amoindrie. Tu m’en as confié un, je te le rends, et basta ! Pour lui, pas question d’entrer dans la joie de son Maître !


Écoutons ce qu’en dit Hugues de Saint-Victor (Miscellanea, VI, PL 177,808) :

« Il y a trois sortes de joie : la joie du monde, ta propre joie, et la joie de ton Seigneur. La première vient de l'opulence terrestre ; la seconde, d'une bonne conscience ; la troisième se réalise dans l'expérience de l'éternité. Ne sors donc pas, pour aller vers la joie du siècle ; ne reste pas confiné dans ta joie ; mais entre dans la joie de ton Seigneur. Car la première joie est extérieure, la seconde est au milieu, en toi-même ; mais la troisième est encore beaucoup plus intérieure. Pour la première on sort; à la deuxième, on commence à revenir; à la troisième, on tient le but. En recherchant la première, l'homme sortit, quand il tomba du Paradis ; avec la seconde, il commence à revenir, en se réconciliant avec Dieu ; mais à la troisième il tiendra le but, quand voyant Dieu tel qu'il est, il jouira de Lui pour l'éternité. La première joie est pauvre et chétive, la seconde est le centuple, et la troisième est la vie éternelle. « Celui qui renonce à tout ce qu'il possède, recevra le centuple et possédera la vie éternelle. »

Justification

Alors, il va se justifier. Incapable d’aborder de front sa faute, il va se justifier et retourner vers le maître son incapacité. Une nouvelle fois, nous sommes confrontés à cette idée, bien à la mode, de la justice rétributive, qui se traduit en avoir et en doit. Bref, une comptabilité des grâces. Césaire d’Arles dénonçait déjà, à son époque, ceux qui, un peu à l’image du fils aîné dans la parabole du fils prodigue (Lc 15), se justifiaient en disant : « Je n’ai rien fait de mal ». Peut-être, mais qu’as-tu fait de bien ? Césaire d’Arles, 15° des Sermons au peuple, SC 175, p. 444-446 :

Celui qui pense qu'il suffit de n'avoir pas fait le mal, même si l'on n'a pas fait de bien, je voudrais qu'il me dise s'il accepterait que son serviteur agisse avec lui comme lui-même agit avec son Seigneur. Souhaite-t-il, par hasard, que son serviteur ne fasse ni bien ni mal ? Tous, nous voulons que nos serviteurs non seulement s'abstiennent de nous désobéir mais accomplissent en outre les oeuvres que nous leur commandons. Sans doute, un serviteur qui te vole tes bêtes est gravement coupable, mais celui qui s'occupe d'elles avec négligence n'est pas non plus exempt de faute. Donc, il n'est pas juste que nous fassions à notre Seigneur ce que nous n'accepterions pas de notre serviteur. D'autant plus que, nos serviteurs, nous ne les avons pas créés, nous ne les nourrissons pas de notre substance : c'est notre Dieu, qui a créé et qui nourrit nos serviteurs et nous-mêmes. Et pourtant, ces serviteurs que nous n'avons pas créés, nous voulons qu'ils nous servent avec zèle.
On dit souvent : « Ah, si au jour de ma mort je pouvais être trouvé tel que je suis sorti du sacrement de baptême ! » C'est une bonne chose, oui, qu'un homme, au jour du Jugement soit trouvé purifié de tous maux; mais c'est un mal grave, s'il n'a pas progressé dans les bonnes actions... Celui qui a eu une longue vie, et le temps de faire le bien, il ne suffit pas qu'il se soit abstenu de mal faire, s'il s'est également abstenu de bien faire.
Dites donc : si un homme a planté une vigne, voudrait-il, au bout de dix ans, la retrouver telle qu'il l'a plantée ?... S'il lui naît un fils, aimerait-il, après cinq ans, le voir toujours dans cet état de nouveau-né ? Puisqu’il ne plaît à personne de voir sa vigne, son olivier, son fils, ne faire aucun progrès, nous devrions nous désoler en constatant que depuis notre baptême nous n'avons fait aucun progrès. Pensons que notre Dieu, lui aussi, désire et attend de nous que son peuple chrétien produise des fruits.

Tout est dit !


Serviteur inutile

Il est intéressant de comparer les deux textes de Matthieu et Luc. Chez Luc, le serviteur est qualifié de « mauvais ». Chez Matthieu (texte grec à l’appui), il devient un serviteur inutile, ce que le texte liturgique traduit pauvrement par « paresseux ». Au verset 30, il est clairement appelé « bon à rien ». Ce qui, pour reprendre ce jeu de mots de Pagnol, est différent d’être un « mauvais à tout » ! (Tu n'es pas bon à rien, tu es mauvais à tout. — Marcel Pagnol, le Schpountz, 1938). Bien sûr, nous pensons alors au serviteur inutile de l’évangile de Luc (Lc 17, 10 ) :

De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir.”

Mais ici, le sens est différent. Ce n’est pas ici le serviteur à qui l’on ne doit rien, parce qu’il n’a fait que son devoir. Par contre, c’est le serviteur qui n’a pas fait son devoir, qui n’a pas rempli sa tâche, ce que l’on attendait de lui. Car, Dieu nous a fait l’honneur de nous associer à son service, et encore mieux, au service qu’il veut rendre aux hommes : nous sauver. Il enverra même son Fils pour ça. Et nous n’aurions pas à cœur de répondre à cet appel, à cette vocation ? Il n’est pas un serviteur inutile, mais un inutile serviteur...


Les ténèbres

Alors, il sera jeté dans les ténèbres, là où la lumière du Christ ne rayonne pas. Cette lumière dans laquelle sont entrées les vierges sages, celle du banquet. La lumière du Paradis promis à ceux qui ont servi les petits. Est-ce là où nous voulons aller ?


Ce qui m’est confié

Car la conclusion est claire : faites fructifier ce que je vous ai donné. N’enfouissez pas les grâces que vous avez reçues. Portez du fruit. Ô combien de fois Jésus ne nous l’a-t-il dit :

Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. Lc 6, 43
Il en tomba enfin dans la bonne terre, elle poussa et elle donna du fruit au centuple. » Disant cela, il éleva la voix : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! » Lc 8, 8
Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : “Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?” Mais le vigneron lui répondit : “Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.” » Lc 13, 6-9
Produisez donc un fruit digne de la conversion. Mt 3, 8
Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage. Jn 15, 2

Et la plus percutante :

Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Jn 15, 16

Dernier recours...

Nous devons porter du fruit, mais parfois, nous avons peur. Peur d’une récolte maigre. Alors, profitions du temps favorable qui s’ouvre à nous dans quelques semaines. Profitions de ce temps pour appeler au dernier recours : la miséricorde de Dieu. Elle seule peut nous aider à la conversion la plus plénière.

Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. Ainsi, tu peux parler et montrer ta justice, être juge et montrer ta victoire. Ps 50, 5-6
En tant que coopérateurs de Dieu, nous vous exhortons encore à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui. Car il dit dans l’Écriture : Au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je t’ai secouru. Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut. 2 Co 6, 1-2

Homélie de saint Jean Chrysostome (+ 407), Homélies sur l'évangile de Matthieu, 78, 2-3; PO 58, 713-714.


Dans la parabole des talents, Jésus nous raconte l'histoire d'un homme qui partit en voyage après avoir confié son argent à ses serviteurs. Il veut ainsi nous révéler la patience de notre Maître, mais, à mon avis, il y fait aussi allusion à la résurrection. Par ailleurs, Jésus ne parle ni d'agriculteurs ni de vignerons, mais d'ouvriers en général. La raison en est qu'il veut s'adresser non seulement aux chefs du peuple ou aux Juifs, mais à tout le monde.


Tout d'abord les serviteurs qui rendent l'argent avec les intérêts déclarent sans tergiverser ce qui vient d'eux et ce qui vient de leur maître. Le premier dit : Seigneur, tu m'as confié cinq talents (Mt 25,20), et le deuxième : Seigneur, tu m'as confié deux talents (Mt 25,22). Ils reconnaissent ainsi que leur Maître leur a donné les moyens de réaliser une opération avantageuse. Ils lui en savent gré et portent à son crédit la totalité de la somme qui est en leur possession.


Que répond alors le maître ? Très bien, serviteur bon et fidèle (car on reconnaît l'homme bon à sa sollicitude pour le prochain), tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître (Mt 25,23).

Mais il n'en va pas de même pour le mauvais serviteur : Je savais, dit-il, que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain. J'ai eu peur, et je suis allé enfouir ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t'appartient (Mt 25,24-25).


Quelle est donc la réponse du maître ? Il fallait placer mon argent à la banque (Mt 25,27), c'est-à-dire qu'il fallait parler, exhorter, conseiller. "Mais, réplique l'autre, les gens ne m'écouteront pas." A quoi le maître répond : "Cela n'est pas ton affaire. <> Tu aurais pu au moins mettre cet argent en dépôt et me laisser le soin de le redemander, et je l'aurais réclamé avec les intérêts - entendant par là les oeuvres qui procèdent de l'écoute de la Parole -. Tu avais seulement à fournir la part la plus facile du travail et à me laisser la plus difficile" (cf. Mt 25,27).


Voilà comment ce serviteur a manqué à sa tâche. Aussi, ajoute le maître, enlevez-lui son talent et donnez-le à celui qui en a dix. Car celui qui a recevra encore, et il sera dans l'abondance. Mais celui qui n'a rien se fera enlever même ce qu'il a (Mt 25,28-29).

Qu'est-ce à dire ? Celui qui a reçu pour le bien d'autrui la grâce de la parole et de l'enseignement, et n'en fait pas usage, se fera enlever cette grâce. Quant au serviteur zélé, il attirera sur lui une grâce plus abondante, tout comme l'autre perdra celle qu'il a reçue.


Prière

Accorde-nous, Seigneur, de trouver notre joie dans notre fidélité : car c'est un bonheur durable et profond de servir constamment le Créateur de tout bien. Par Jésus Christ.