Triduum Pascal

Entre rêve et réalité…



Scènes de la vie du Christ

Anonyme

110,1 x 173,3 cm, Huile sur toile montée sur un panneau de chêne, 1435

Rijksmuseum, Amsterdam (PayBas)


Scènes représentées :

Dix-huit scènes de la vie du Christ, connue sous le nom de Passion Roermond. Trois rangées contenant chacune six scènes.

  • Dans la rangée supérieure : l'Annonciation, la Naissance du Christ, la Circoncision, l'Adoration des Mages, la Présentation au Temple et l'entrée à Jérusalem.

  • Dans la rangée du milieu : la dernière Cène, le Christ sur le mont des Oliviers, la trahison de Judas, le Christ devant Pilate, le Christ couronné d'épines et la flagellation.

  • Dans la rangée du bas : Christ portant la croix, la Crucifixion, la lamentation, la Résurrection, l'Ascension et la Pentecôte.

Trois jours saints, jeudi, vendredi et samedi. Trois vertus : Espérance, Foi et Charité. Trois notions : utopie, vérité et réalité. Trois mots : Vie, Vérité et Chemin… Trois paroles d’Évangile…


Jeudi saint


Je pourrais aborder ces trois jours de façon très spirituelle, vous exhorter à partir des textes. J’ai choisi un autre chemin… Un chemin plus complexe, plus philosophique au début, plus théologique ensuite, plus concret pour finir. J’ai choisi d’avoir un autre regard sur ce Triduum Pascal, de trouver des liens, de comprendre mieux, d’aller plus en profondeur… Et ce à partir d’une question que je me suis posé : comment arriver à accorder dans ma vie rêve et réalité ? Et pour poser cette question dans le cadre de cette semaine : comment rendre plus « réelle » en moi cette Union au Christ, en ces jours, sans tomber dans le rêve ?


Arriver à vivre entre ces deux notions : rêve et réalité. Voilà peut-être bien le nouveau défi de notre temps ? Car, chaque jour nous sommes confrontés à une réalité, souvent dure, voire implacable, à laquelle il est difficile de déroger. Chaque jour, nos rêves essaient de prendre forme. Chaque jour, nous nous lançons dans ce difficile combat pour les faire vivre ensemble, et chaque jour nous aurions tendance à réguler nos rêves à la faveur de la réalité.


J’aurais tendance à croire que ce combat que chaque homme vit sur cette terre, est encore plus âpre lorsqu’il concerne notre vie spirituelle. Ainsi, par analogie, en regardant comment accorder ces deux notions dans la vie courante, il me semble que des pistes peuvent être discernées pour notre combat chrétien.


Des notions floues !

Une des difficultés de notre temps est d’avoir perdu le sens d’un certain nombre de notions. Ainsi, nous confondons aisément réalité et vérité…

  • La réalité : Caractère de ce qui est réel, de ce qui ne constitue pas seulement un concept, mais une chose, un fait.

  • La vérité : Ce à quoi l'esprit peut et doit donner son assentiment, par suite d'un rapport de conformité avec l'objet de pensée, d'une cohérence interne de la pensée ; connaissance à laquelle on attribue la plus grande valeur (opposé à erreur, illusion).

Déjà, ce qui est vrai peut ne pas être réel, car il est bien des concepts qui sont vrais sans pour autant être une chose ou un fait, c’est-à-dire être probant empiriquement. J’en prends pour preuve l’amour. Il est vrai, mais il est bien difficile d’en démontrer la réalité. Et même le faisceau de présomption que je peux avoir, regardant en réalité un couple qui s’aime, sera toujours moindre que la vérité de leur amour.


Ainsi, il me semble que notre concept de foi, mais aussi celui de vie spirituelle, se rapprochent plus de la notion de vérité que celle de la réalité. Jésus lui-même l’a déclaré : Je suis la Vérité et la Vie. Il n’a pas dit : Je suis la réalité et la Vie !


Mais continuons par une autre notion, celle du rêve.

  • Le rêve : Construction de l'imagination à l'état de veille, pensée qui cherche à échapper aux contraintes du réel.

Le Littré précise qu’il s’oppose à l’action, au réel. Et non à la vérité… Ainsi, si je reprends mon exemple précédent, le rêve peut s’opposer à la réalité de notre vie spirituelle, mais certainement pas à sa vérité. Rappelons-nous ce que disait saint Thomas More. Il parlait dans son livre le plus fameux de l’idée d’une utopia, un pays imaginaire où un gouvernement idéal règnerait sur un peuple heureux.


Notre vie avec Dieu, notre recherche d’unité avec le Christ n’est-elle pas utopie, n’est-elle pas cette recherche vraie d’un gouvernement idéal de notre vie qui nous rendrait heureux ?


Ainsi, bien difficile d’accorder le rêve et la réalité. Mais bien plus facile de le faire entre le rêve et la vérité. Et ce que nous devrions chercher dans notre vie, en dépit de la réalité, c’est la vérité.


En dépit de la réalité…

Car c’est bien là le dilemme. Et ce, dans le sens cornélien du terme : choisir entre deux choses souvent contradictoires, être acculé à faire un choix dans une situation caractérisée par un conflit entre le sentiment et le devoir. Nous pourrions aussi dire entre vérité (sentiment) et réalité (devoir). Mais avons-nous vraiment le choix ? Pouvons-nous vraiment nous libérer de la réalité ? Et devons-nous le faire ?


Non, je ne le crois pas. Sinon, ce rêve deviendrait chimère, coquecigrue de langage et de vie. Il ne s’agit pas de tuer la réalité pour laisser vivre la vérité. Ce serait tomber dans l’erreur nietzschéenne du combat entre Dionysos et Apollon, entre plaisir (réalité) et loi (vérité). Nietzsche pensait, à la suite de son analyse de la dramatique grecque, que Dionysos devait tuer Apollon, que le plaisir devait tuer la loi, pour que l’homme puisse s’épanouir et grandir jusqu’à devenir un surhomme.


Je sais que tout cela peut paraître bien compliqué, voire bien loin du plat de nos vies, et pourtant, si nous apprenons à décrypter les enjeux de notre temps, c’est celui auquel nous sommes quotidiennement confrontés. Ô bien sûr, il se fait discret, mais il n’empêche qu’il règle le jeu de ce temps. Y réfléchir, chercher à le comprendre, et encore plus à le maîtriser me paraît être le vrai combat de notre époque, celui que Benoît XVI appelle aussi le relativisme.


Je m’explique. Gardons ces trois notions : vérité, réalité et utopie. Être nietzschéen serait de dire que la réalité doit tuer la vérité. Être dramaturge grec serait de dire que la vérité doit tuer la réalité. Être relativiste serait de dire que la réalité vaut la vérité, ou que n’est vrai que ce qui est réel.


Et être chrétien ?

Nulle question de meurtre de l’un ou de l’autre. Nulle question d’équivalence. Mais plutôt une question de hiérarchie ! Une nouvelle fois, un peu d’étymologie…

  • Hiérarchie : Ordre et subordination liés au sens du sacré.

Nous sommes invités par le Christ à mettre un ordre sacré dans nos vies, à remettre les choses, les concepts, les éléments constitutifs de chacun d’entre nous, en place, et en bonne place. Retrouver la juste organisation entre le rêve utopique, la vérité vivifiante et la réalité constituante.


Le rêve utopique…

Il est pour moi essentiel. Et j’ai parfois bien peur qu’il ait été la première victime… Je ne parle même pas de la mort de l’imagination (il suffit de constater la pauvreté artistique de notre temps), je ne parle pas non plus des faux rêves hédonistes (quand on demande aux Français à quoi ils rêvent, ils répondent souvent, ou par un déni de réalité : plus de maladies ; ou par un intérêt personnel : gagner au Loto). Je parle d’un rêve enfoui au fond de nous. Une quête, une soif profonde que tout homme partage : une soif d’absolu.


Ne confondons pas soif d’absolu et recherche du « tout sans contrainte » (non pas atteindre la pleine saveur d’un vin, mais boire tous les vins !) Cette soif d’absolu apparaît très tôt chez l’homme. Elle est merveilleuse en l’enfant qui rêve de son avenir voulant devenir « savant ». Et l’âge, la réalité peut-être, la déconfiture qu’annonce et montre le monde adulte, font que nos rêves utopiques se transforment doucement en enfouissement, sous couvert de maturité.


Ainsi, le chrétien rêve-t-il encore de la venue du Christ dans sa gloire ? Le chrétien rêve-t-il encore du Royaume des Cieux ? Le chrétien rêve-t-il encore de devenir un saint ? Le chrétien rêve-t-il encore de devenir à l’image de Dieu, et plus que d’imiter le Christ, d’être totalement configuré au Christ ? Le chrétien prie-t-il encore en croyant, en sachant que sa prière sera exaucée ? Jésus se posait déjà la question dans l’Évangile (Luc 18, 8) : Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ?


Ce que nous devons mettre au plus haut de notre échelle, comme lieu à atteindre, comme u-topia, c’est bien cette sainteté, c’est bien d’entrer en Dieu, c’est bien cette soif d’absolu qui me semble être une trace transcendante et immanente de Dieu en nous. Le chrétien qui ne rêve plus se meurt… Et il ne portera pas de fruits… Taisez votre intelligence, laissez parler votre âme, laissez parler en vous cette soif d’absolu, laissez parler en vous ce rêve de l’enfance. Je ne peux que vous inviter à relire Charles PÉGUY, dans le Porche du mystère de la deuxième vertu :

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance. Immortelle. L’Espérance est une petite fille de rien du tout. Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière. Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes. Cette petite fille de rien du tout. Elle seule portant les autres.

Ou encore un livre que je vous conseille tous, mais surtout à vous les adolescents : Les sept colonnes de l’héroïsme de Jacques D’ARNOUX. Ou bien de revoir le film Mission de Roland JOFFÉ sur les Jésuites et les réductions guaranies. Bref, retrouver cette fougue, cet enthousiasme, cette folie de Dieu et des hommes, cette folie d’amour.


Suis-je si loin que cela de l’Évangile d’aujourd’hui, du parcours du Christ qui fait ce rêve de donner sa vie pour ceux qu’il aime ? Bref, est-il un autre rêve que la Vie pleine et plénière, que la Vie en plénitude ? Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. C’est cette Vie en plénitude qui représente le haut de notre ordre sacré, le haut de notre hiérarchie, le terme de notre quête. C’est notre Espérance. Une Vie que l’on rejoint en et par la Vérité…


Faites ceci en mémoire de moi…

Et pour en revenir à cette fête d’aujourd’hui, celle de l’Institution de l’Eucharistie par Jésus, une clé m’est peut-être donnée. Cette petite phrase à laquelle nous ne sommes plus toujours attentifs : « Faites ceci en mémoire de moi. » Je l’ai déjà expliqué, il me semble important de lier la parole à l’acte. Cette parole peut se rapporter tant à l’acte présent, qu’à un acte passé, qu’à un acte à venir. Que désigne donc le « Ceci » ? À mon avis, les trois aspects : passé, présent et futur.


Je pourrais ainsi déchiffrer l’impératif du Christ en ces termes :

  • Passé : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : annoncer ma Parole, pardonner aux autres, prier votre Père, visiter les malades, etc. Bref, faites œuvres de miséricorde. Soyez le signe au milieu des hommes d’un Dieu qui aime chacun, d’un Dieu qui appelle chacun à trouver en lui cette eau qui apaiser cette soif inextinguible d’absolu que vous vivez. Faites preuve de charité en mémoire de moi.

  • Présent : « Faites ceci en mémoire de moi ». Faites comme moi : partager le pain et le vin de la Vie. Lavez-vous les pieds les uns des autres. Offrez-vous en sacrifice. Faites de votre vie un don nourrissant pour les autres. Livrez-vous à l’Amour. Faites preuve de foi en mémoire de moi.

  • Futur : « Faites ceci en mémoire de moi ». Vous aussi, allez jusqu’au bout, ne vous arrêtez pas en chemin. Gravissez toute la colline. Prenez sur vous votre croix, mon joug. Vous verrez, le fardeau sera plus léger que vous ne pourriez le croire. Faites preuve d’espérance en mémoire de moi.

Maintenant, à nous de le vivre, de nous livrer aux autres par ce beau geste du lavement des pieds.



Sermon attribué à saint Augustin (+ 430), Sermon édité par mai, 143, 1 3, PLS 2, 1238 1239

Mes bien-aimés, aujourd'hui nous rappelons pieusement la veille de la Passion du Seigneur, le jour sacré où il voulut faire un repas avec ses disciples, et, dans sa bonté, accepta d'endurer tout ce qui avait été écrit et annoncé touchant ses souffrances et sa mort, en vue de nous libérer tous. Nous devons donc célébrer dignement de si grands mystères de manière que, par notre participation volontaire à sa Passion, nous méritions d'avoir part à sa résurrection. Car tous les rites sacrés de l'Ancien Testament sont parvenus à leur plein achèvement dans le Christ, lorsqu'il confia à ses disciples le pain qui est son corps et le vin qui est son sang pour qu'ils en fassent l'offrande dans les mystères éternels, et lorsqu'il les donna en nourriture à tous les fidèles pour le pardon de toutes leurs fautes.


Cette Passion qu'il a endurée dans son corps, par amour pour nous, afin de nous délivrer de la mort éternelle et de nous préparer le chemin du Royaume céleste, il nous a montré qu'il voulait la souffrir journellement chaque fois que nous célébrerions ce même mystère dans le sacrifice du saint autel, en vue de nous emmener avec lui dans la vie éternelle.


Voilà pourquoi il a dit à ses disciples : Prenez-en tous, car ceci est mon corps, et ceci est la coupe de mon sang qui sera répandu pour la multitude en rémission de tous les péchés (cf. Mt 26,26-28). Ainsi, chaque fois que vous en prendrez, vous le ferez en mémoire de moi (cf. 1Co 11,24-26). <>


Le Christ est donc présent sur la table; le Christ est mis à mort et sacrifié ; le corps et le sang du Christ sont reçus. Lui qui, en ce jour, a donné le pain et la coupe aux disciples, les consacre lui-même aujourd'hui. Non, vraiment, ce n'est pas un homme qui peut consacrer le corps et le sang du Christ posés sur la table, mais le Christ en personne, lui qui a été crucifié pour nous. Les paroles sont prononcées par la bouche du prêtre ; le corps et le sang sont consacrés par la puissance et la grâce de Dieu.


Aussi garderons-nous purs en toutes choses notre esprit et notre pensée, puisque nous avons un sacrifice pur et saint. Voilà pourquoi nous devons également nous employer à sanctifier nos âmes. <> Dès lors, nous célébrerons en toute simplicité ces mystères, en faisant attention à ces recommandations, et nous nous approcherons de la table du Christ avec les dispositions qui conviennent, afin de partager éternellement la vie du Christ, lui qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen.


Prière

Dieu qu'il est juste d'aimer par-dessus tout, multiplie en nous les dons de ta grâce ; dans la mort de ton Fils, tu nous fais espérer ce que nous croyons ; accorde-nous, par sa résurrection, d'atteindre ce que nous espérons. Par Jésus Christ.


Vendredi saint


Une soif accordée à la Vérité !

Attention ! En l’Homme habite aussi le péché… Et il prend souvent bien des formes surprenantes. Il peut même se vêtir des habits de Dieu pour nous tromper. Si vous en avez le temps, lisez, à ce sujet, ce livre surprenant de Fabrice HADJADJ : La foi des démons, ou l’athéisme dépassé. Il montre bien que le Diable est celui veut mettre la division dans nos vies (dia-bole) et qu’il ne supporte pas la vérité qui unifie (sym-bole). Et il est même prêt à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Jusqu’à nous faire croire que la maturité, ce serait de confondre vérité et réalité, de nous faire croire que tout désir est par principe bon. Un peu comme le dit cette fausse sagesse populaire : « Il n’y a pas de mal à se faire du bien… »


Tromperie, duperie ! Tromperie et duperie de nous-mêmes, voire, par nous-mêmes… Jésus avait prévenu : il y aura bien de faux prophètes, bien des diviseurs qui s’habilleront de ses paroles pour faire croire qu’elles sont vérité :

Comme Jésus s'en allait, au sortir du temple, ses disciples s'approchèrent pour lui en faire remarquer les constructions. Mais il leur dit : Voyez-vous tout cela ? Je vous le dis en vérité, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée. Il s'assit sur la montagne des oliviers. Et les disciples vinrent en particulier lui faire cette question : Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ? Jésus leur répondit : Prenez garde que personne ne vous séduise. Car plusieurs viendront sous mon nom, disant : C'est moi qui suis le Christ. Et ils séduiront beaucoup de gens. (…) Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres. Plusieurs faux prophètes s'élèveront, et ils séduiront beaucoup de gens. Et, parce que l'iniquité se sera accrue, la charité du plus grand nombre se refroidira. Mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. (Matthieu 24)

Ou encore dans l’Apocalypse :

Mais la bête fut prise, et avec elle le faux prophète qui avait fait les prodiges devant elle, par lesquels il avait séduit ceux qui avaient reçu le caractère de la bête et qui avaient adoré son image. (Ap. 19, 20)

Oui, les faux prophètes sont nombreux. Ils séduisent. Ils veulent nous faire croire qu’il y a plusieurs vérités, que chacun, même, a sa vérité. Qu’il n’est pas de vérité imparable, absolu… Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie disait pourtant Jésus. Pourrait-il avoir plusieurs vérités ? En ce cas, sur qui, sur quoi s’appuyer ? Il y a plusieurs points de vue sur la vérité, comme on peut regarder de plusieurs endroits une montagne. Mais la montagne, quel que soit le nombre de personnes qui la regarde, la montagne, elle reste unique. Il peut y avoir plusieurs regards sur la Vérité, énoncés en toute conviction, il n’en reste pas moins que la Vérité ne peut être divisée, ne peut être diabolique, elle ne peut être qu’une, qu’être symbolique, elle ne peut être que Celui qui s’est défini comme tel : le Christ.


Ainsi, si ma soif ne s’accorde pas à la Vérité, à la Parole faite chair, à l’Évangile du Christ, c’est que je me suis fait duper, tromper, leurrer. Pour rejoindre la Vie en plénitude, il me faut chercher la Vérité, l’unique Vérité : le Christ. Il est l’unique trémie de ma recherche, de ma quête. Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Pour trouver cette Vie en plénitude, cette espérance, je dois vivre dans la Vérité du Christ, dans la Foi au Christ. Et chercher le Chemin qui m’y mènera.



Homélie de saint Cyrille d'Alexandrie (+ 444), Commentaire sur l'évangile de Jean, 12, 30, PG 74, 667-670

Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : Tout est accompli. Puis, inclinant la tête, il remit l'esprit (Jn 19,30). Jésus a raison de dire que tout est accompli. Mais maintenant son heure l'appelle à proclamer la parole aux esprits qui sont dans les enfers. Il s'y rend, en effet, pour montrer sa seigneurie sur les vivants et sur les morts. C'est pour nous qu'il s'est plongé jusque dans la mort, et qu'il subit cette passion commune à toute notre nature, c'est-à-dire la souffrance de la chair, alors qu'étant Dieu, il est, par nature, la vie. Il veut, après avoir dépouillé les enfers, ramener la nature humaine à la vie, lui que les Écritures appellent les prémices de ceux qui se sont endormis (cf. 1 Co 15,30), et le premier-né d'entre les morts (Col 1,18).


Donc, il inclina la tête, ce qui est habituel aux mourants, parce que l'esprit ou l'âme qui maintient et gouverne le corps quitte celui-ci. Quant à ce que l'Évangéliste ajoute : et il remit l'esprit, c'est bien ainsi que les gens parlent pour dire que quelqu'un vient de s'éteindre et de mourir. Mais il semble que ce soit de propos délibéré et avec une intention précise que l'Évangéliste n'a pas dit simplement que Jésus était mort, mais qu'il avait remis son esprit dans les mains de Dieu le Père, selon ce qu'il a dit de lui-même : Père, entre tes mains je remets mon esprit (Lc 23,46). La portée et le sens de ces paroles apportaient à nous-mêmes le principe et le fondement d'une joyeuse espérance.


On doit croire, en effet, que les âmes saintes, après s'être dégagées de leurs corps terrestres, sont remises, entre les mains du Père très aimant, à la bonté et à la miséricorde de Dieu. Contrairement à ce que certains infidèles ont pensé, elles ne demeurent pas auprès de leurs tombeaux, en attendant les libations funèbres, et elles ne sont pas, comme les âmes des pécheurs, précipitées dans le lieu d'u n supplice sans fin, c'est-à-dire en enfer. Au contraire, elles se hâtent de se remettre entre les mains du Père de tous et en celles de notre Sauveur, le Christ, qui nous a montré cet itinéraire. Il a remis son âme entre les mains de son propre Père pour que, nous aussi, en nous engageant sur ce chemin, nous possédions une glorieuse espérance, en sachant et en croyant fermement qu'après avoir subi la mort de la chair, nous serons entre les mains de Dieu, et dans une condition bien préférable à celle que nous avions quand nous vivions dans la chair. C'est pourquoi saint Paul écrit à notre intention qu'il est bien préférable de s'en aller pour être avec le Christ (cf. Ph 1,23).


Prière

Regarde, Seigneur, nous t'en prions, la famille qui t'appartient : c'est pour elle que Jésus, le Christ, notre Seigneur, ne refusa pas d'être livré aux mains des méchants ni de subir le supplice de la croix. Lui qui règne.



Samedi saint


Un chemin ? La réalité !

En effet, et c’est bien là la clé, la réalité est le chemin que le Christ nous a montré. Nullement question de tuer l’un ou l’autre comme Nietzsche, nullement question de les mettre tous sur le même plan comme le relativisme ambiant. Mais plutôt leur redonner leur ordre, leur sens sacré. C’est dans la réalité des choses, dans la réalité de ce qui fait ma vie, dans la réalité des mes multiples liens et relations (aux choses, aux autres, à Dieu, à mon corps, à moi-même) que le Chemin doit se dessiner et se discerner.


Car, même si la Vérité est unique, les chemins sont nombreux. Il y a plus de réalités qu’il n’y a de vérité ! Un seul objectif : la Vérité. Une Vérité qui mènera à un seul but : la Vie. Et ce, par des chemins personnels : ceux de notre réalités. Jésus est LE chemin. Mais il est un chemin avec des accents différents suivant ce que nous sommes.


Le Christ ne nous a jamais invité à devenir des clones les uns des autres. Il appelle chacun à une vocation particulière. Je vous les rappelle :

  • Évêque

  • Prêtre

  • Diacre

  • Ministères laïcs institués

  • Ministères laïcs de fait

  • Missionnaire

  • Laïc

  • Époux chrétiens

  • Veuvage

  • Consacrés

  • Contemplatifs

Et Dieu ne peut nous appeler à une vocation, à prendre un chemin qui ne soit pas en accord avec notre réalité humaine. Il ne va pas appeler un muet à devenir missionnaire pour annoncer la Parole, ni un bavard comme moi à devenir contemplatif ! Saint Paul nous l’a dit, il y a autant de vocations, de chemins vers Dieu, qu’il n’y a de charismes.


Ainsi, il ne s’agit pas de s’accorder avec une réalité. Il s’agit plutôt de trouver, au sein de la réalité qui est la mienne, ce que Dieu veut me dire, ce qu’il me montre comme chemin.


Pour nos vies quotidiennes…

Soyons même plus concret !

Dieu m’a donné son Fils. Ce Fils est la tête de son Église. Et je suis membre de cette Église, de par mon baptême. Comment vais-je trouver le Christ, comment vais-je trouver le Chemin, au sein de cette Église ?


Là encore, nous en revenons à cette confrontation entre rêve et réalité… J’aimerais faire tant de choses dans, par, et pour mon Église. Mais il me manque du temps, de l’énergie ou de la foi. Je comprends bien. Mais l’Église est le chemin par excellence ou tous les autres chemins, tous nos chemins se rejoignent pour faire une autoroute.


C’est dans l’Église où ma vocation va pouvoir s’épanouir. C’est dans l’Église où elle va pouvoir s’enrichir, quel que soit mon niveau culturel, intellectuel, spirituel ou humain. Car l’Église est une Mère, et une mère donne toujours à ses enfants ce dont ils ont besoin. Rappelons-nous le dernier dialogue de Jésus sur la Croix :

Or, près de la croix de Jésus se tenait sa mère, avec la sœur de sa mère, Marie femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Après cela, sachant que désormais toutes choses étaient accomplies, et pour que l'Écriture s'accomplisse jusqu'au bout, Jésus dit : « J'ai soif. » Il y avait là un récipient plein d'une boisson vinaigrée. On fixa donc une éponge remplie de ce vinaigre à une branche d'hysope, et on l'approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « Tout est accompli. » Puis, inclinant la tête, il remit l'esprit. (Jean 19)

Aujourd’hui encore, Jésus sa Mère, son Église, à chacun d’entre-nous, espérant que nous la prenions chez nous. Alors, dans notre vie aussi, toutes choses seront accomplies.


En ce temps de Résurrection, je vous invite chacun à prendre Marie chez vous, à recevoir l’Église en votre maison, à faire de l’Église votre maison. En la recevant, c’est le Christ que vous accueillerez. En ce temps de Pâques, je vous invite à repartir, comme les disciples d’Emmaüs, sur de nouveaux chemins, avec l’Église, avec NOTRE Église locale, avec notre communauté française.


Ne la laissons jamais s’essouffler. Ne la laissons jamais s’installer dans la routine. Ne la laissons jamais avoir des portes justes entrouvertes. Mais ouvrons grandes nos portes, grandes les portes de notre Église, grandes les portes de la Foi, grandes les portes de la Charité, grandes les portes de l’Espérance, grandes les portes de notre cœur et de l’Amour. Jean-Paul II l’avait dit aux jeunes « Ouvrez grandes les portes au Christ », et Benoît XVI nous y invite encore avec la proclamation, pour la rentrée, de l’Année de la Foi.


Comment la vivrons-nous ? Trouvera-t-il la foi sur cette terre ? Trouvera-t-il ses disciples endormis au Jardin ? Ou nous trouvera-t-il éveillés, réveillés, prêts à la suivre quel qu’en soit le prix ? Nous trouvera-t-il enthousiastes, c’est-à-dire emplis de Lui ? Nous trouvera-t-il en demi-mesure, calculant, parfois étroitement, notre temps pour Lui, faisant un peu trop vite le choix entre rêve et réalité ? Ou nous trouvera-t-il dévoués aux autres, à l’annonce de sa Parole, à la vie de son Église ?


De fait, en célébrant Pâques, nous faisons mémoire de la mort et de la résurrection du Christ. Mais pas seulement, nous faisons aussi mémoire de l’appel qu’il nous adressse en ce jour. Nous sommes invités à le suivre, à comprendre que c’est aussi notre résurrection qui est en jeu. Une résurrection que nous espérons, que nous attendons mais qui se joue aussi hic et nunc, ici et maintenant.

Éveille-toi, ô toi qui dors… Relève-toi d'entre les morts, et Christ t'éclairera. (Eph. 5, 14)

Conclusion

J’avais commencé ainsi :

Trois jours saints, jeudi, vendredi et samedi. Trois vertus : Espérance, Foi et Charité. Trois notions : utopie, vérité et réalité. Trois mots : Vie, Vérité et Chemin…



Ou dit autrement :


LETTRE AUX HÉBREUX 5,12 – 6,12

Depuis le temps, vous devriez être capables d'enseigner, et vous avez encore besoin qu'on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu ; vous en êtes arrivés à avoir besoin de lait, et non de nourriture solide. Tous ceux qui en sont au lait ne peuvent comprendre la parole de justice, car ce sont des petits enfants. Aux adultes, la nourriture solide, eux qui ont des sens exercés par la pratique et savent discerner ce qui est bon de ce qui est mal. Laissons donc de côté l'enseignement élémentaire sur le Christ, élevons-nous à la perfection d'adultes, au lieu de recommencer à poser les fondements : conversion pour rejeter les oeuvres mortes et foi en Dieu, instructions sur les baptêmes et imposition des mains, résurrection des morts et jugement définitif. Et voilà ce que nous allons faire si Dieu le permet. Quand des hommes ont reçu une fois la lumière, qu'ils ont goûté au don du ciel, participé à l'Esprit Saint, goûté à la parole merveilleuse de Dieu et aux puissances du monde à venir, et qu'ils sont retombés, il est impossible de les admettre à une nouvelle conversion, alors que pour leur compte ils crucifient de nouveau et bafouent le Fils de Dieu. Quand la terre a absorbé la pluie qui tombe fréquemment sur elle, et a produit des plantes utiles à ceux pour qui on les cultive, elle reçoit de Dieu sa part de bénédiction. Mais quand elle donne des épines et des ronces, elle est sans valeur et bien près d'être maudite : elle finira par être brûlée. En ce qui vous concerne, frères bien-aimés, nous sommes convaincus que vous êtes dans une situation meilleure et proche du salut, malgré ce que nous disons là. Car Dieu ne peut pas commettre d'injustice : il n'oublie pas votre action ni l'amour que vous avez manifesté à son égard, puisque vous vous êtes mis au service des fidèles, et que vous y êtes encore. Notre désir est que chacun d'entre vous manifeste le même empressement, pour que votre espérance se réalise pleinement jusqu'au bout ; ne vous laissez pas aller, imitez ceux qui, par la foi et la persévérance, obtiennent l'héritage que Dieu nous a promis.


Homélie attribuée à saint Augustin (+ 430), Sermon édité par mai, 146, PLS 2, 1242-1243

C'est à bon droit, mes bien-aimés, qu'aujourd'hui le ciel exulte et la terre se réjouit, car en ce jour où nous sommes la lumière a jailli plus brillamment à partir du sépulcre qu'elle n'a resplendi à partir du soleil. En voici la raison: de même qu'avant de naître à notre humanité, notre Seigneur et Sauveur a éclairé le monde, de même aujourd'hui, où il est mort corporellement, il a éclairé les enfers à la fois par la puissance de sa divinité, et par son âme humaine.


Aujourd'hui, à la visite du Seigneur, les enfers ont dansé de joie parce que s'est accompli l'oracle prophétique : Le peuple qui marchait dans les ténèbres, c'est-à-dire tout le genre humain plongé dans l'obscurité des enfers, a vu se lever une grande lumière (Is 9,1). Parce que celui-là même qui créa l'homme, c'est lui en personne qui est allé le chercher dans les enfers et l'en a délivré par sa puissance. Étonnante et inexprimable bonté de notre Dieu ! La mort avait pris d'assaut le paradis, mais la vie a terrassé les enfers ; et le Fils de Dieu, qui avait revêtu la condition mortelle, a écrasé la loi de la mort, accomplissant ainsi l'affirmation du prophète : O mort, je serai ta mort (cf. Os 13,14) ! Parce que ceux que tu as fait mourir par le péché, moi, par ma mort, je les rassemblerai hors de ce lieu de ruine éternelle et je les délivrerai de la mort perpétuelle.


Voilà de quels liens est ligoté et immobilisé ce qui fait la perte des hommes ; car, de même que la mort a trompé, elle a été trompée; alors qu'elle tuait, elle a été anéantie.


Donc le Seigneur, quand son corps fut enseveli, descendit tout au fond des demeures infernales; mais alors qu'on le jugeait captif du séjour des morts, c'est là qu'ayant lié la mort, il a délivré les morts de leurs liens. Et de ce séjour, d'où jamais personne, même seul, n'était revenu, il pénétra dans les cieux en emportant de riches dépouilles.


Voilà tout ce qu'a fait l'immense bonté de Dieu pour notre salut et notre rétablissement ! Pour nous, il a été pareil à une brebis conduite à l'abattoir (cf. Is 53,7) ; pour nous, il a subi les maux présents, afin de nous accorder les biens éternels.


Prière

Dieu éternel et tout-puissant, dont le Fils unique est descendu aux profondeurs de la terre, d'où il est remonté glorieux: accorde à tes fidèles, ensevelis avec lui dans le baptême, d'accéder par sa résurrection à la vie éternelle. Lui qui règne.