Dimanche des Rameaux

Vers la Terre Promise -



L’entrée à Jérusalem,

Anonyme,

Ivoire, Constantinople, Xe siècle,

Panneau central d’un triptyque en ivoire, 18,4 x 14,7 cm,

Museum für Byzantinische Kunst, Bodemuseum, Berlin (Allemagne)


Évangile de Jésus-Christ selon Saint Luc (Lc 19, 28-40)

En ce temps-là, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem. Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, près de l’endroit appelé mont des Oliviers, il envoya deux de ses disciples, en disant : « Allez à ce village d’en face. À l’entrée, vous trouverez un petit âne attaché, sur lequel personne ne s’est encore assis. Détachez-le et amenez-le. Si l’on vous demande : ‘Pourquoi le détachez-vous ?’ vous répondrez : ‘Parce que le Seigneur en a besoin.’ » Les envoyés partirent et trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit. Alors qu’ils détachaient le petit âne, ses maîtres leur demandèrent : « Pourquoi détachez-vous l’âne ? » Ils répondirent : « Parce que le Seigneur en a besoin. » Ils amenèrent l’âne auprès de Jésus, jetèrent leurs manteaux dessus, et y firent monter Jésus. À mesure que Jésus avançait, les gens étendaient leurs manteaux sur le chemin. Alors que déjà Jésus approchait de la descente du mont des Oliviers, toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus, et ils disaient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » Quelques pharisiens, qui se trouvaient dans la foule, dirent à Jésus : « Maître, réprimande tes disciples ! » Mais il prit la parole en disant : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. »


L’œuvre

Plaque d’ivoire acquise en 1889 de la collection M. Heckers à Vienne en tant que donation, elle est à l’origine dans la collection de Sir Andrew Fountaine (décédé en 1753).


L'œuvre montre de nombreuses similitudes de gravure et de motif avec la plaque d'ivoire légèrement plus petite du Marientode sur la couverture du manuscrit de Munich, Clm. 4453, de l'évangile d'Otton III, de sorte qu'une production avant le tournant du premier millénaire est certaine.


Description

La représentation de la scène nous donne immédiatement une impression théâtrale par cette canopée (malheureusement abimée) qui cadre la plaque en ivoire et augmente cet effet de vitrine.


Des hommes à droite, des femmes et des enfants avec des branches dans leurs mains sortent de la ville, un groupe d'apôtres à gauche s'approche. En face d'eux se trouve le Christ, dont la silhouette est entourée par la surface complètement plate et calme de la haute montagne. Les détails dans la zone centrale du panneau sont travaillés presque en ronde-bosse. Aux pieds du cavalier, les enfants étalent leur robe, tandis qu'un garçon assis par terre, regarde avec inquiétude son pied levé, comme s’il était blessé. La présence de cet enfant, comme écrasé par l’âne, peut-être considérée comme une citation populaire dans ce type d’ivoire tant pour la statuaire de l'Antiquité païenne que romaine. Ce garçon est aussi le symbole d'une ancienne idole sur laquelle le Christ triomphe, face au symbole de l'innocence des autres enfants qui reconnaissent le vrai Seigneur, alors que leurs parents amèneront le Messie à la Croix.


Ce que je vois

La scène est habituellement représentée : Jésus monté sur un âne, des enfants qui décrochent les branchages, d’autres qui déposent leur vêtement au sol, un groupe d’apôtres qui suit Jésus, les portes de la ville où attend et acclame le peuple.

Pourtant, il y a ici quelques particularités.

  • D’abord, et curieusement, Jésus est assis en amazone sur l’âne, et le bras droit en écharpe.

  • Puis cet enfant, sous les pattes de l’âne, qui semble se retirer une épine du pied, la moue au visage.

  • Cette immense montagne derrière le Christ.

  • Et enfin ce peuple qui tient les enfants par le poignet ou la cheville.

Je ne peux m’empêcher de penser à un autre passage, à une autre entrée : le passage de la Mer Rouge inaugurant l’entrée en Terre promise. Par exemple sur ce sarcophage :



Sarcophage chrétien du Passage de la Mer Rouge

Anonyme

Pierre sculptée, 217 x 47 cm, fin du IVe siècle

Cathédrale Saint-Trophime, Arles (France)


Lorsque l’on y regarde de près, on y remarque quelques similitudes comme :

  • ces enfants tenus par le poignet,

  • Ou ces personnages sous les chevreaux.

Est-ce le signe que Jésus entre dans une nouvelle Terre Promise ? Va-t-il sortir le peuple des enfers comme il sortit Adam et Ève, les tenant par le poignet ?



Anastasis

Anonyme

Peinture murale orthodoxe, fresque du parecclésion, entre 1321 et 1325

Église Saint-Sauveur in Chora, Istanbul (Turquie)


Quitte-t-il le désert, accompagné du peuple élu (les apôtres), passant par la montagne du Sinaï, pour entrer dans le Paradis, de nouveau ouvert ? Est-ce l’arbre de vie, enfin accessible, qui en domine l’entrée ? Et pour y entrer, faut-il quitter ses vêtements, comme au baptême, afin de passer par les eaux de la mort ? Cet enfant au sol serait-il l’image du torrent du Cédron ? Allons-nous être replantés en Paradis, tels des rameaux verts ? Vient-il de Bethphagé comme semble l’indiquer le texte grec écrit près de la montagne. Bethphagé... qui signifie « La maison des figues pas mûres »...


Et pourquoi pas ?

Et pourquoi ne pas voir en cet ivoire l’accomplissement des Écritures ? Changeons notre regard...

  • Jésus monté en amazone, la main prête à tirer la corde de l’arc. Comme s’il allait ou avait détruit le Mal. Peut-être est-ce l’enfant qui a reçu une flèche dans le pied ? Peut-être est-il le serpent du Mal terrassé, comme Dieu l’avait promis (Gn 3, 14-15) :

Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit parmi tous les animaux et toutes les bêtes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. »
  • Il vient du village des figues pas mûres. Le figuier n’est-il pas l’arbre de la Loi, celui dont Dieu habillera de ses feuilles (les articles de Loi) Adam et Ève après la faute (Gn 3, 21) ? N’est-ce pas ce même figuier que Jésus dessèchera le lendemain (Mt 21, 18-20) :

Le matin, en revenant vers la ville, il eut faim. Voyant un figuier au bord du chemin, il s’en approcha, mais il n’y trouva rien d’autre que des feuilles, et il lui dit : « Que plus jamais aucun fruit ne vienne de toi. » Et à l’instant même, le figuier se dessécha. En voyant cela, les disciples s’étonnèrent et dirent : « Comment se fait-il que le figuier s’est desséché à l’instant même ? »
  • N’est-ce pas ce même vêtement dont il fut dépouillé avant de monter sur la Croix (Luc 23, 34) ? Ce même vêtement que nous ôtons avant d’entrer dans les eaux du baptême, imitant le Christ passant par les eaux de la mort ? Ce même vêtement que saint Paul nous invite à retirer (2 Cor 4, 16) :

C’est pourquoi nous ne perdons pas courage, et même si en nous l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour.

Et (Col 2, 15) :

Ainsi, Dieu a dépouillé les Puissances de l’univers ; il les a publiquement données en spectacle et les a traînées dans le cortège triomphal du Christ.

Et enfin (2 Cor 5, 2-4) :

En effet, actuellement nous gémissons dans l’ardent désir de revêtir notre demeure céleste par-dessus l’autre, si toutefois le Seigneur ne doit pas nous trouver dévêtus mais vêtus de notre corps. En effet, nous qui sommes dans cette tente, notre corps, nous sommes accablés et nous gémissons, car nous ne voudrions pas nous dévêtir, mais revêtir un vêtement par-dessus l’autre, pour que notre être mortel soit absorbé par la vie.
  • Tous nous sommes saisis par le poignet, enfant que nous sommes redevenus, afin de ressusciter, de nous remettre debout (c’est bien le sens du mot anastasis).

  • Le Paradis est à portée de main... Il suffit de laisser mûrir en nous la figue, le fruit de l’amour, en passant par la montagne de la prière. Combien de fois Jésus s’est-il retiré dans la montagne pour prier... Lc 6, 12 :

En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu.
  • Cette montagne qui semble s’embraser des feuilles de ce buisson sur lequel sont montés les enfants. Est-ce le buisson ardent où Dieu se révèle à nous (Ex 3, 2) :

L’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse regarda : le buisson brûlait sans se consumer.
  • Ou est-ce la montagne embrasée où Dieu se révèle à Moïse (Ex 20, 18) :

Tout le peuple voyait les éclairs, les coups de tonnerre, la sonnerie du cor et la montagne fumante. Le peuple voyait : ils frémirent et se tinrent à distance.

Une prochaine entrée en Paradis

Alors, regardons ce texte et cette icône autrement. Nous avons été expulsés du Paradis parce que nous n’avons pas su manger le bon fruit (cf. Gn 3, 22 : Puis le Seigneur Dieu déclara : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous par la connaissance du bien et du mal ! Maintenant, ne permettons pas qu’il avance la main, qu’il cueille aussi le fruit de l’arbre de vie, qu’il en mange et vive éternellement ! »). Et aujourd’hui, cette Loi, cette figue, n’est pas encore mûre. Pour que le figuier puisse donner son fruit, suivons Jésus monté, tel un roi, sur son âne (Za 9, 9 : Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse.) Passons avec Lui par la montagne de la prière et de la révélation. Laissons-nous embraser, tel un buisson, car ce baptême de feu qui brûle les cœurs sans consumer les vies, il brûle les vieux vêtements du péché pour nous revêtir de la tunique immaculée (Ap 19, 8 : Un vêtement de lin fin lui a été donné, splendide et pur. » ( Car le lin, ce sont les actions justes des saints.) Laissons-le écraser, noyer notre péché, comme furent noyés les Égyptiens (Ex 14, 27-28 : Moïse étendit le bras sur la mer. Au point du jour, la mer reprit sa place ; dans leur fuite, les Égyptiens s’y heurtèrent, et le Seigneur les précipita au milieu de la mer. Les eaux refluèrent et recouvrirent les chars et les guerriers, toute l’armée de Pharaon qui était entrée dans la mer à la poursuite d’Israël. Il n’en resta pas un seul.) Laissons-le nous saisir par le poignet et nous permettre de retourner au Paradis, au Royaume des Cieux. Et pour cela, poussons le cri de la foi : Hosanna (ce qui veut dire... Seigneur, sauve-nous ! - Mt 21, 9 : Les foules qui marchaient devant Jésus et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! »)



Commentaire de saint Cyrille d'Alexandrie (+ 444) sur le livre d'Isaïe, Commentaire du livre d'Isaïe, 4, 2, PG 70, 967-970

Voici qu'un roi régnera selon la justice, et les chefs gouverneront selon le droit (cf. Is 32,1). Le Verbe, Fils unique de Dieu, a toujours été, avec le Père, le roi de l'univers, et il a mis sous ses pieds toutes les créatures, visibles et invisibles. Mais si un habitant de la terre se dérobait à sa royauté, s'y soustrayait et méprisait son sceptre parce qu'il serait tombé au pouvoir du démon et serait retenu dans les filets du péché, alors ce ministre et ce dispensateur de toute justice le ramènerait sous son joug, car tous ses chemins sont droits.


Ce que nous appelons ses chemins, ce sont les préceptes de l'Évangile grâce auxquels, en recherchant toutes les vertus, en ornant notre tête des joyaux de la piété, nous obtenons la palme de notre vocation céleste. Oui, ces chemins sont droits, il n'y a rien en eux d'oblique ou de tortueux, mais ils sont directs et d'accès facile. Car il est écrit : Le sentier du juste, c'est la droiture, et son chemin a été bien dégagé (cf. Is 26,7). Car si le chemin de la Loi est rude, s'il oblige à traverser quantité de types et de figures, et s'il est d'une difficulté insurmontable, le chemin des préceptes évangéliques est uni et ne présente absolument rien de rocailleux. Donc les chemins du Christ sont droits, et lui-même a construit la cité sainte, l'Église où lui-même habite. En effet, il demeure dans ses saints et nous sommes devenus les temples du Dieu vivant, parce que nous avons le Christ en nous-mêmes, par notre participation à l'Esprit Saint.


Le Christ a donc fondé l'Église, et il est lui-même la pierre de fondation sur laquelle, comme des pierres de grand prix, nous sommes assemblés pour édifier un temple saint, la demeure de Dieu dans l'Esprit. L'Église est absolument indestructible, elle qui a le Christ pour assise et pour base inébranlable. Voici, dit-il, que je pose en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie et de grande valeur ; celui qui lui donne sa foi ne connaîtra pas la honte (1P 2,6). Quand il a fondé l'Église, le Christ a délivré son peuple de la captivité. En effet, nous qui étions, sur la terre, opprimés par la tyrannie de Satan et du péché, il nous a sauvés et délivrés, il nous a soumis à son propre joug, sans verser ni rançon, ni gratification. Comme le dit son disciple Pierre : Ce qui vous a libérés de la vie sans but que vous meniez à la suite de vos pères, ce n'est pas l'or ni l'argent, car ils seront détruits: c'est le sang précieux du Christ, l'Agneau sans défaut et sans tache (1P 1,18-19). Car il a donné pour nous son propre sang, si bien que nous n'appartenons plus à nous-mêmes, mais à celui qui nous a rachetés et sauvés.


Donc, en bonne justice, ceux qui transgressent la juste règle de la vraie foi sont accusés par la voix des saints de renier le Seigneur qui nous a rachetés.